Orientation ? séparation sociale plutôt …

La loi ORE, loi n°2018-166 du 8 mars 2018 est comme son nom l’indique « relative à l’Orientation et la Réussite des Etudiants ». Elle est dans la logique du plan annoncé fin octobre 2017 qui vise à « transformer le 1er cycle » et à « accompagner tous les étudiants vers la réussite »

A priori des projets bons pour tous et acceptables par tous.

Pourtant, « les amphis bouillonnent » comme le disent les media. Le grand croque-mitaine de la sélection occupe la scène tandis que des slogans comme « 10/20 pour tout le monde », « semestre acquis sans examen » résument une exigence qui monte dans les universités « en lutte ». L’argument majeur déployé étant que l’importance sociale de la lutte a contraint les étudiants à renoncer à l’enseignement universitaire au profit d’une mission citoyenne

Renvoyer les uns et les autres dos à dos et renvoyer le débat à son sous-texte politique et à la construction de la fameuse « convergence des luttes » est tentant et, sauf à afficher une extrême naïveté, n’est sans doute pas totalement inexact.

Malheureusement la situation de l’enseignement supérieur en France est plus confuse, plus orthogonale aux évolutions des universités dans la monde que ce face à face, fût-il mortifère, le laisse paraître.

Le passage confus et conflictuel de la LRU, mal expliqué et mal assimilé, la disette budgétaire qui est imposée d’abord aux universités publiques, au sein du complexe système d’enseignement supérieur français, la contrainte d’accueil d’un nombre toujours croissant d’étudiants couplée à l’accréditation de l’échec dans des universités de plus en plus démunies, ont tôt fait de les déstabiliser. En France l’université n’attire pas, elle est un lieu de problèmes, accessoirement l’occasion de trouver des troupes prêtes à descendre dans la rue.

Si, d’abord, au lieu de bloquer les universités pour y interdire une « sélection » qui n’est pas réellement à l’ordre du jour, les énergies étaient mises à dénoncer les séparations structurelles du système d’enseignement français, et notamment ce choix révélateur qui est fait, en France, « en toute bonne conscience républicaine, de consacrer trois fois plus de ressources publiques aux étudiants des filières sélectives que ce que l’on accorde à ceux des cursus universitaires où se concentrent nombre de jeunes socialement moins favorisés (..) ». http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/04/18/de-linegalite-en-france/

Cette inégalité inscrit dans les faits la séparation sociale. Elle est connue, même si elle demeure largement occultée dans les débats sur la formation et/ou l’université. L’analyse en a été faite par Durkheim déjà (L’Évolution pédagogique en France, 1938) ; elle a été reprise et confortée depuis par les travaux de Bourdieu et Passeron et ceux de Baudelot et Establet. La Noblesse d’État (Bourdieu Les Editions de Minuit 1989) veille et assure le blocage du système.

La loi ORE ne met d’ailleurs pas en cause ce système de reproduction des différences. Surtout, au delà des vraisemblables dysfonctionnements propres à un dispositif débutant, comme de la lassitude accrue des personnels, administratifs comme enseignants-chercheurs, les enjeux de la loi sont multiples, en raison de ses possibles effets en termes de structures, notamment la hiérarchisation des universités et des filières, mais aussi une ouverture encore accrue vers le secteur privé de l’enseignement supérieur. Plus fondamentalement, cette réforme marque une rupture radicale avec la fonction sociale qui avait été assignée à l’université en France, depuis la massification des accès étudiants alors que s’ouvre la phase post-Trente Glorieuses. Les écoles et les classes préparatoires qui y conduisent, assurant la formation des futures élites qui retrouveront d’ailleurs le chemin de l’université et de la recherche après la licence, les premiers cycles des universités se sont vus confier, sans que jamais la chose soit dite, la régulation des bacheliers « moyens ». Aujourd’hui alors que la massification est devenue impossible à supporter par les universités et surtout que son efficacité sociale est largement en question, la question urgente est devenue celle des étudiants qui ne seraient pas admis dans les universités et auxquels le système français a déjà interdit les voies autres, type apprentissage ou brevets de techniciens. Elles leur demeurent non-ouvertes, techniquement mais aussi culturellement. Par ailleurs, la réalité a montré que ce n’est pas l’éventuel accès à l’université qui va améliorer leur situation. C’est le système social de la France qu’il s’agit de débloquer. S’en prendre au maillon faible que sont les premiers cycles universitaire c’est empêtrer les victimes du sytème dans un miroir aux alouettes !

L’enjeu est aussi celui des complicités. Ainsi, lorsque la Conférence des Présidents d’Université (CPU) par la voix de son président qui reprend lui-même les propos de la ministre, affirme benoîtement « Tous les bacheliers doivent pouvoir accéder à l’enseignement supérieur », elle « oublie » le fait que l’expression « enseignement supérieur » recouvre des réalités tellement diverses et que le devenir des bacheliers a largement été déterminé en amont des dispositifs d’Orientation de la loi. On aimerait que Gilles Roussel, qui fut normalien à la Rue d’Ulm (1988-1992) et chargé d’enseignement à l’Ecole Polytechnique (2000/2006) ne feigne pas de l’ignorer …

 

Alors que la spirale du déclassement frappe les couches moyennes, la question de la sélection est devenue une affaire du passé, un slogan qui sert sans doute à mobiliser mais, en fait, n’intéresse plus. Même si elle avance masquée, la ligne de partage n’est pas en France, université/non-université mais bien universités/écoles, ceux qui profitent du système le savent bien …. L’enjeu d’aujourd’hui est celui du séparatisme social, peu importe qu’il se manifeste d’abord en sécession des riches ou en sécession des élites. C’est là que sont les contradictions sociales d’aujourd’hui et avec elles les ferments de risques majeurs. On ne construit pas sur l’exclusion.

Au lieu de bloquer les lieux susceptibles de conduire à une théorisation de ces réalités, ouvrons les bien grands et mettons les enjeux sur la place publique. La question n’est pas (plus) de savoir quelle « pression » (??) va être exercée par le blocage des universités mais bien de mettre en évidence les blocages d’une société française qui oublie si vite et si fort combien cette société est inégalitaire.

Puisqu’enfin, il est inutile de dire moins bien ce que d’autres ont déjà beaucoup mieux exposé, analysé et démontré, je terminerai ce billet en encourageant fortement la lecture de ces deux articles/témoignages :

https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/301216/louis-chauvel-la-spirale-du-declassement

https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession

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