Les saveurs de « Parcoursup »

Les résultats de la plateforme « parcoursup » sont maintenant publiés. L’étape couverte correspond approximativement à la moitié de la distance. S’il est trop tôt pour apprécier l’ensemble, on peut déjà noter que les saveurs en sont appréciées de manière inégale, selon les candidats et les annonces qu’ils ont reçues.

… « savoureux » … c’était d’ailleurs le mot d’Edouard Philippe apprenant l’occupation de l’ENS à l’appui des mises en cause de ce même « parcoursup » (« l’Ecole normale supérieure formule une inquiétude sur le caractère sélectif de l’enseignement supérieur. C’est assez savoureux quand on sait le caractère extrêmement sélectif de l’Ecole normale supérieure » voir http://www.lemonde.fr/universites/article/2018/05/03/reforme-de-l-universite-normale-sup-a-paris-occupee-et-fermee_5293813_4468207.html)

Si « Parcoursup » ne manque en effet pas de saveurs, elles sont parfois surprenantes.

Un rappel avant tout, « parcoursup » émerge dans un double contexte d’urgences immédiates, le rejet du dispositif précédent dit « APB » dont la faille majeure avait été de contraindre à un inacceptable système de « tirage au sort » et donc l’urgence à le modifier, mais aussi l’accroissement du nombre des étudiants puisque 40 000 candidats supplémentaires à l’entrée de l’enseignement supérieur sont annoncés pour cette rentrée.

La mise sous tension, comme on dit dans l’entourage de parcoursup, est immédiate : soit tous les candidats à une formation supérieure ont le droit d’être acceptés, soit il faut les orienter, c’est ce que propose la loi ORE, c’est à dire relative à l’Orientation et Réussite des Etudiants, promulguée comme loi n°2018-166 du 8 mars 2018.

La « difficulté » vient évidemment de ce que loi ORE est vite reconnue comme ayant une saveur dominante, un fort goût de sélection.

Sélection, le mot qui fâche est lâché … mais au fait qui est fâché par ce mot ?

La « sélection » à l’entrée des universités est un totem bien connu et donc l’occasion de mobiliser voire de favoriser la « convergence » des luttes si chère à certains.

Certes … encore faut-il ne pas minimiser la réalité. Ainsi, lorsque les premiers résultats de la plateforme « parcoursup » ont été publiés par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, le vendredi 20 avril, il a bien fallu constater que si six millions de vœux avaient été enregistrés pour un total de 810 000 candidats, 623 825 de ces candidats ont formulé au moins un vœu en filière sélective (ils étaient 543 168 en 2017). De la même manière, fin octobre 2017, l’Obs titrait « Entrée à la fac : la France reste une exception mondiale ». De son côté à la même époque, l’étudiant expliquait que « en Allemagne, en Espagne, en Italie ou au Royaume-Uni, la liberté de sélectionner est la norme. »

(https://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/selection-a-l-entree-de-l-universite-ca-se-passe-comment-chez-nos-voisins.html

https://www.nouvelobs.com/education/20171028.OBS6647/entree-a-la-fac-la-france-reste-une-exception-mondiale.html

En d’autres termes, et au fond, excepté quelques possibles naïfs, personne ne s’y trompe, l’opposition à la « sélection » et à la loi ORE n’est pas réellement le reflet de l’idée selon laquelle tout le monde peut/doit être diplômé du supérieur ; elle offre avant tout une saveur de « globalisation des luttes » comme l’affichait d’ailleurs jeudi soir dernier, l’auto-proclamé « comité de mobilisation de la fac de Nanterre » qui lançait un appel à « tous ceux qui aujourd’hui défendent le droit de grève, les étudiant.e.s, les enseignant.e.s, les postier.e.s, les cheminot.e.s, les salarié.e.s, les chômeurs et chômeuses » pour se rassembler devant la Maison des examens d’Arcueil … « dans ce contexte de (rêve de) grève nationale » expliquait-on

https://www.lexpress.fr/actualite/societe/des-manifestants-bloquent-l-acces-aux-examens-a-arcueil_2007690.html

A qui va-t-on sérieusement faire croire que le droit de grève est réellement menacé ? Plus encore, qui va penser qu’il y a une légitimité à exiger que soient délivrés des diplômes sans acquisition puis contrôle de connaissances ?

Il n’en reste pas moins vrai que, en une période où il est, disons, difficile de « soulever les masses contre le pouvoir » comme d’organiser « la convergence des luttes », ceux qui le voudraient se radicalisent de plus en plus, dans le discours comme dans les actes.

Les excès des uns n’absolvent pourtant pas les approximations, voire la pusillanimité, des autres.

Sans doute y avait-il urgence à sortir de « APB », fallait-il pour autant se précipiter et ne pas (être capable de) mesurer les limites de la nouvelle opération ?

Un billet de blog récemment publié par Educpros ( http://blog.educpros.fr/julien-gossa/2018/05/02/parcoursup-tirage-au-sort-fin-ou-generalisation/ ) montre d’ailleurs clairement comment le tirage au sort qui avait été chassé par la porte, revenait par la fenêtre, voici pour exemple la conclusion qui y est proposée sur le classement par la moyenne des notes de contrôle continu :

La majorité des candidats sont reçus par désistement. Cependant, on constate que la pertinence de leur classement nécessiterait un marge d’erreur de l’ordre du millième de point, voire inférieure. En réalité, pour cette majorité de candidats, l’écart entre les moyennes est très largement inférieur à une marge d’erreur raisonnable. Le classement des candidatures devient alors essentiellement dû au hasard, donc s’apparente à du tirage au sort.

Alors, et même si la pratique ne serait guère convenable, on pourrait peut-être imaginer que « parcoursup » constitue un moyen caché (astucieux ?) de pratiquer la sélection, sans la nommer, de mettre en place une sorte de pratique soft (hypocrite?). Sans qu’une sélection fût pratiquée ouvertement, il était permis, néanmoins, aux universités de dire oui, de dire « oui si vous vous (re)mettez à niveau », et puis finalement de dire « non ». N’était-il pas naïf de croire que les opposants n’y verrait que du feu ? Est-il acceptable de traiter « par la ruse » les citoyens, étudiants ou enseignants-chercheurs ?

Plus grave surement est en fait la grande misère des universités françaises, même si ponctuellement des efforts ont été accomplis qui rendent encore plus dérisoires les dégradations infligées aux bâtiments par les « bloqueurs » (ainsi à Tolbiac, à Toulouse Jean Jaurès …). On ne peut pas à la fois dénoncer la place de la France dans les classements internationaux et laisser aux universités le soin d’accueillir des populations étudiantes qui ne sont retenues nulle part ailleurs, que soit dans les filières sélectives ou sur le marché de l’emploi … tout en lui déniant, sous diverses pressions idéologiques, le droit de valoriser leurs formations, comme partout ailleurs, par le biais d’un orientation-sélection efficace ! D’ailleurs, pourquoi tous ceux qui s’étranglent à l’idée même d’une sélection, ne manifestent-ils pas contre la sélection par l’argent dans ces écoles privées qui exigent des frais de scolarité entre 5000 et jusqu’à 15000€ ?

Le système est arrivé à saturation. Envisager une augmentation des capacités d’accueil des universités sans moyens complémentaires serait un leurre de plus, sachant aussi que donner les moyens aux universités, dans les filières concernées, d’accueillir tous les bacheliers pour éviter le tirage au sort, comporte un fort risque de dévalorisation des formations (comme le serait le fait de distribuer les « diplômes en chocolat » que certains s’acharnent encore à réclamer).

Sans doute l’enjeu est-il celui de la réforme des premiers cycles universitaires qui est en cours mais l’absence de perspectives à ce sujet comme les cristallisations sur bases idéologiques ne laissent rien augurer de bon. Enfin, pourquoi s’acharner à réformer les seules formation universitaires en oubliant qu’elle se développent (ou pas) dans un contexte de système d’enseignement supérieur qui leur est défavorable. Il n’est pas possible de prétendre faire l’économie d’une réflexion globale sur l’enseignement supérieur et la définition d’une politique forte et assumée.

La minorité d’étudiants qui continue les blocages d’universités a réussi à faire annuler les examens dans plusieurs sites et y a parfois fait passer le frisson d’un début de convergence. Leur capacité de nuisance, relayée par certains politiques que l’on ne voit guère force de proposition dans le dossier, est réelle. A qui profite toute cette agitation ? La question reste posée et il n’est pas certain (litote) que ce soit aux étudiants …

L’université mérite mieux qu’une sortie de crise par le pourrissement. Le gouvernement doit construire et annoncer un projet qui ne se contente pas de l’application du proverbial cautère.

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