Université et « gilets jaunes »

L’université n’est en rien hors la société. Il y a du gilet jaune aussi à l’université.

La place de l’université est au point où se joue ce qui est nommé fracture sociale et était déjà évoqué par Marcel Gauchet, en 1985, par Emmanuel Todd en 1994, par Jacques Chirac, lors de la campagne présidentielle de 1995.

On parle aujourd’hui de fracture territoriale ou de fracture sociologique. Sans pour autant mieux y répondre et en oubliant trop souvent cette autre fracture que marquent les taux d’abstentions. Ils ont pourtant connu un niveau record au second tour de la récente élection présidentielle, 32 % chez les ouvriers, 34 % chez les personnes gagnant moins de 1 250 euros par mois et 35 % chez les chômeurs, pour une moyenne nationale de 25%. Ils étaient déjà les symptômes de la défiance, de la crise de confiance envers les canaux démocratiques que les « gilets jaunes » choisissent d’ignorer. L’inexpérience reprochée aux gouvernants d’aujourd’hui est l’envers de l’expérience de ceux qui n’ont soit pas vu les origines de la crise d’aujourd’hui, soit rien fait pour y répondre et éviter le déficit démocratique que dénoncent les gilets jaunes comme les nombreuses dérives illibérales qu’ils véhiculent comme s’il y avait là une remède à des souffrances bien réelles.

Les hypothèses de résolution des fractures passent naturellement par des mesures politiques. Elles passent aussi, et d’abord, par l’installation (peut-on encore dire le rétablissement ?) de procédures d’écoutes réciproques et de dialogue.

On retrouve alors les problématiques de rôle, mission et fonction des universités, notamment en raison de leur position particulière de lieu organisé de la rencontre de dorénavant 80% d’une classe d’âge d’une part, de la consolidation puis de la diffusion de l’esprit critique, de l’autre.

Le slogan de Jean-Pierre Chevènement des 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat, confirmé par deux lois d’orientation (1989 et 2005), était au départ un thème égalitaire, il semblait bien que la chance était enfin donnée de voir les enfants des classes populaires traités à l’école sur un pied d’égalité avec les filles et fils de bourgeois.

Or, on sait ce qu’il en est advenu et comment l’espoir a vite été déçu. Déjà, en 1968, la création du bac technologique avait montré un cheminement ; celle du bac professionnel, en 1985, s’y ajoute. Après une relative stagnation, un nouveau coup d’accélérateur est donné, au sein, une fois encore, de la voie professionnelle, alors que Xavier Darcos, alors ministre UMP de l’éducation nationale, annonçait « L’égale dignité de la voie professionnelle par rapport aux voies générale et technologique « . Comme si les promoteurs de ces inventions ne savaient pas que la réalité était toute autre. Comme si tous les diplômes de baccalauréat étaient équivalents, pire encore comme si, dans les faits, ils étaient reconnus comme étant équivalents !

Les chiffres d’aujourd’hui montrent que 4 % d’enfants d’ouvriers fréquentent Paris-II (Assas) contre 14 % à Paris-XIII (Villetaneuse), et que, inversement, il y a 45 % d’enfants de cadres à Paris-II contre 18 % à Paris-XIII <pour plus d’informations, notamment sur le fait que les étudiants savent bien que les universités ne sont pas toutes égales, voir, par exemple : https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/11/27/les-etudiants-sont-tres-conscients-des-hierarchies-entre-les-universites_5221031_4401467.html >

Le remplacement d’APB, imparfait mais sans doute améliorable, par Parcoursup, n’y change rien, voire aggrave la situation, la sélection masquée sur base d’attendus qui s’y pratique comme la logique de file d’attente que la plateforme impose, renforcent mécaniquement les difficultés des plus fragiles, socialement et scolairement, mais aussi une hiérarchisation de fait des disciplines et des établissements.

Déjà, si près d’un tiers des étudiants sont enfants de cadres supérieurs, seulement un sur dix a des parents ouvriers. Qui plus est, les jeunes de milieu populaire sont très rarement présents dans les filières sélectives, en master ou en doctorat. https://www.inegalites.fr/Les-milieux-populaires-largement-sous-representes-dans-l-enseignement-superieur

 

Bien entendu ces enjeux demeurent éloignés de la légitime exigence d’être en mesure de « remplir le frigo » ; pourtant, leur non-prise en compte, plus gravement l’arrogance du déni structurel de la réalité, accréditent l’impression d’une complicité des élites dans une trahison partagée et témoignent de la continuité des faux-monnayages organisés. Pour mémoire, 1989 -et les premières annonces, c’était il y a pratiquement 30 ans …

Pour mémoire encore, Jean-Pierre Chevènement, dans un communiqué de presse en date du vendredi 19 juin 2009. rappelait un propos de Paul Langevin, à la Libération : « L’Ecole doit assurer la promotion de tous, et la sélection des meilleurs ». Soit, mais comment cette sélection est-elle instituée en France ? Le mot sélection y est honni, cela n’empêche pas la France d’être à la fois plus inégalitaire que la plupart des autres pays de l’OCDE et particulièrement inefficace pour ce qui est de la mixité sociale. Faut-il par ailleurs une fois encore rappeler que la France est un des rares pays à avoir un enseignement supérieur à deux vitesses, une université réputée ouverte à tous et des filières affichées comme sélectives, qui s’en réjouissent et y trouvent une part de leur aura ? (voir https://www.franceinter.fr/education/l-ecole-est-plus-inegalitaire-en-france-que-dans-la-plupart-des-pays-developpes-classement-pisa mais aussi ce qui s’est dit et écrit autour des analyses portant sur Les Territoires perdus de la République (2002 et 2015).

Au déni, pour ces nouveaux diplômés d’un baccalauréat à géométrie variable, d’un accès à la distance critique et à une culture qui auraient fait apparaître ces passeurs inter-catégoriels qui aujourd’hui manquent si cruellement, s’ajoute une autre maltraitance de l’université. Ayant constaté qu’elle ne savait ni assurer le bon fonctionnement de l’ascenseur social, ni répondre aux défis du chômage de masse, ceux qui depuis plusieurs décennies dirigent le pays, lui ont assigné une mission d’insertion professionnelle. A cet effet, il a été décidé qu’elle devait assurer l’employabilité de ceux qui lui étaient confiés, et, pour cela, leur assurer des compétences, à la différence notoire des connaissances et du sens critique, mais dont la caractéristique majeure reste leur capacité à se périmer. Aux mystifications entretenues par « le système » et déjà évoquées, il faudrait donc ajouter cette autre, peut-être plus pernicieuse encore, à coup sûr génératrice de clivages redoutables, qui a trait à la fracture cognitive. L’impossibilité de confronter des savoirs différents et de plus en plus autoréférentiels, est source de cette confusion où naissent les approximations, les infox, les mensonges qui gangrènent le débat politique.

L’aggiornamento mental à accomplir est immense. Il doit s’attacher aux coûts du logement, à la mobilité, à ces citoyens qui se comportent comme des usagers, comme en témoigne la « grande fatigue » des maires, plus généralement aux évolutions de la société et notamment l’installation à ses marges d’un nombre croissant d’exclus et surtout d’exclues qui (sur)vivent avec une panoplie des revenus inférieurs à ceux du SMIC, la multiplication des foyers de personne seule ou de familles mono-parentales, ou encore, pour en revenir à l’université, les erreurs d’appréciation telle que l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants extra-européens avec un triple effet négatif d’une efficacité financière limitée, d’une inquiétude face à ce que beaucoup prennent comme un ballon d’essai ou un signe avant-coureur d’une augmentation généralisée des droits (un totem!) et, sans doute encore moins clairement étudié dans l’entourage de la ministre, le poids des étudiants étrangers dans bon nombre de formations (notamment en master) … La liste est infinie … avec ces seules certitudes : (1) la violence ne résoudra rien sauf à ajouter les coûts matériels et humains des destructions, (2) ceux qui ont eu l’occasion d’agir l’ont laissée passer au cours des trente à quarante dernières années (3) à la volonté de réformer, il faut ajouter, dans l’urgence, un volet social.

Il s’agit d’échapper aux rodomontades et aux infox, de permettre des perspectives, de retrouver les voies de la République.

 

 

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