Trop intelligents ? Vraiment ?

De la déploration du «pognon de dingue» à la dénonciation des « gaulois réfractaires», et au regret d’avoir « probablement été trop intelligents, trop subtils », les couacs de communication se sont multipliés, et les petites phrases ont été ressenties comme autant de signes d’une arrogance en rupture avec l’écoute et la bienveillance annoncées lors de la campagne présidentielle.

La déception s’est faite colère, la remise en cause de l’utilité collective de l’impôt a évolué vers la dénonciation de l’opposition du peuple (souverain) et des élites. L’emphase, la rhétorique et une succession d’approximations historiques des mythes que sont devenus la jacquerie, et les sans-culottes, a conduit à ce que Laurent Berger désigne comme une « situation d’hystérisation du climat politique, du climat social »

Pour sortir des impasses, il faudra autre chose qu’une valse des conseillers ou même une consultation nationale. On le sait, le sens ne relève pas de l’immanence mais bien de constructions qui sont aussi des interprétations.

Le sens de la crise actuelle est (aussi) dans ceux qui la créent, ce qui signifie (aussi) que la réponse n’est pas du côté du seul pouvoir.

La fabrication des élites, régulièrement dénoncées pour leur participation aux technostructures, correspond à l’histoire d’une défiance, décisive en France.

Au lendemain de la guerre de 1870-71 comme après la défaite militaire et l’effondrement de la France observés en 1940, ont pareillement été instruits des procès faits aux dirigeants et à leurs conseillers, estimés trop ignorants de la science politique et de l’efficacité administrative. Dans les deux cas la réponse a été de même type. Sous l’impulsion, notamment, d’Emile Boutmy, fut créée, en 1872, l’École libre des sciences politiques, chargée de régénérer la formation des élites, notamment administratives. Plus tard, Michel Debré, à qui avait été confiée une mission de réforme de l’administration, sera à l’origine de la création, par ordonnance du 9 octobre 1945, de l’Ecole Nationale d’Administration.

La similitude des réponses et l’absence durable de pertinences des résultats devraient conduire à se demander, comme le faisait déjà Marc Bloch en son temps, s’il n’est pas opportun de rompre avec la multiplication des « écoles spéciales » et la prévalence de leurs anciens élèves parmi les décideurs politiques et les hauts fonctionnaires, en faveur du développement d’universités, « d’esprit élargi » ajoutait-il.

En attendant, il est des réflexions dont le développement est urgent. D’abord, sortir de l’opposition peuple/élite, au motif, pour commencer, que le propre de la démocratie c’est la pluralité des opinions et non l’expression du manichéisme populiste opposant un « peuple pur » à une « élite corrompue ». Montesquieu expliquait déjà que «  dans un état populaire (c’est à dire ni monarchique ni despotique), il faut un ressort de plus, qui est la VERTU »

Cette vertu est au centre du contrat social et pose d’abord le refus de l’usage du mensonge.

Alors que des impasses de nature différente mais d’effets voisins affectent actuellement le Royaume-Uni englué dans les méandres d’un Brexit impossible ou les Etats-Unis contraints par l’intenable paralysie liée au shutdown et aux contradictions du financement d’un mur à la frontière avec le Mexique, on y observe une semblable et dommageable émancipation de la réalité.

Un récent article du Washington Post relevait une moyenne de 15 mensonges ou contre-vérités par jour, proférés par l’actuel président des Etats-Unis https://www.washingtonpost.com/politics/2018/12/30/year-unprecedented-deception-trump-averaged-false-claims-day/?noredirect=on&utm_term=.26a572157723

On sait combien la campagne en faveur du Brexit a été fondée sur les approximations, les omissions et les mensonges délibérés. Plus récemment, en lien avec le thème de l’immigration qui a pesé sur le Brexit, David Aaronovitch, chroniqueur au « Times », annonçait dans un article du 2 janvier dernier « Ce qui compte ici c’est la perception». Pour illustrer cette dérive, il pointait le déplacement vers la Manche, voulu par le gouvernement britannique, de deux garde-côtes qui patrouillaient en Méditerranée. D’un côté plus de 100.000 migrants ont tenté en 2018 de passer vers les côtes européennes, de l’autre 230, le mois précédent la parution de l’article, soit ironise-t-il, moins que le nombre de personnes arrêtées pour conduite en état d’ivresse par la police de l’Essex, pendant les trois semaines avant Noël…

Il est inimaginable de laisser ainsi la vie politique tanguer au hasard des « coups de com » !

S’il faut se référer à l’histoire, les faux à l’origine de l’affaire Dreyfus comme la manipulation de la dépêche d’Ems devraient instruire. C’est naturellement là que l’on retrouve les enjeux de la formation de l’opinion publique, les missions de l’enseignement à ses divers niveaux comme les responsabilités des passeurs du quotidien que sont les journalistes.

Pourtant cette formation, essentielle à la démocratie, est si souvent négligée comme le rappelle, exemple parmi bien d’autres, cette analyse récente : « Universités : L’excellence, on sait faire, c’est juste qu’on a zéro thune» (voir : www.liberation.fr/france/2019/01/08/universites-l-excellence-on-sait-faire-c-est-juste-qu-on-a-zero-thune_1701733)

 

« Dira-t-on assez le mal que nous a fait la proverbiale avarice française ? » Marc Bloch dénonçait déjà les choix de ceux qui « trouvaient naturel de donner, par la voie du budget, aux professeurs de leurs fils, moins qu’à leurs domestiques ».

« Trop intelligents », je ne sais pas, improprement formés, assurément.

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One Response to Trop intelligents ? Vraiment ?

  1. NORAH GIRALDI DEI CAS

    Excellente analyse rendue possible grâce à l’érudition de l’auteur, qui nous donne des clés pour continuer à réfléchir et agir, avec lucidité et sérénité, sur la situation actuelle et, plus particulièrement, sur la place qui devrait occuper l’université.

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