N’éteignez pas les Lumières !

Les rencontres autour du grand débat comme les « actes » successifs des gilets jaunes, marquent un éloignement de l’enseignement, notamment de l’enseignement supérieur, qui pendant ce temps, en marge de l’actualité des débats de société, poursuit son cheminement, parcoursup, étudiants extra communautaires …

Cette marginalisation n’est pas sans contexte :

Sur fond de monde rural en fortes difficultés, de pays endetté et de défiance envers les gouvernants, la crise en cours est institutionnelle, morale, sociale, politique. En d’autres temps la conjonction de ces divers facteurs enclencha la « révolution française », au point qu’une ressemblance 1789 / 2019 a rapidement été construite sur les ronds-points, dans les manifestations et par certains politiques.

Comparaison n’est pourtant pas raison mais confusion.

La revendication majeure d’aujourd’hui est le fait d’une « société des individus », soucieuse de la non hiérarchisation des revendications et du refus de toute délégation.

Alors que les distinctions en classes antagoniques ont longtemps balisé le champ de l’analyse politique, l’enjeu désormais n’est plus celui d’un changement de société mais de la perte de ce qui « fait société ». En même temps, les inégalités ou leur ressenti » se recentrent sur le soupçon (la crainte) d’une inégalité d’individus, d’autant plus responsables des inégalités qui les affectent qu’ils se savent « libres et égaux en droits ». Il n’est dès lors pas surprenant qu’au nom de l’égalité, le respect soit devenu le critère moral radical, non pas le respect et l’honneur dus au rang, mais le respect dû à l’égalité. Dans la foulée, il n’est pas illogique que se soit imposée une évocation militante de la Révolution Française, oublieuse pourtant de ce qu’alors il s’agissait d’établir l’égalité des droits et non de promouvoir une (douteuse) égalité de tout et de tous.

Toujours en référence à cette exigence d’égalité (non réalisée), les analystes mettent en avant les « fractures ». Aux fractures largement commentées, fracture sociale, fracture territoriale, il convient d’ajouter une « fracture du diplôme » qui s’avère vite un point d’ancrage des deux autres. Le diplômé est plus susceptible d’avoir un salaire plus élevé et d’habiter une métropole. Ceux qui se considèrent comme « oubliés » sont le plus souvent ceux qui n’ont pas pu monter dans l’ascenseur social.

Nous voici revenus à l’enseignement et à ce qui, au delà du diplôme, participe de la formation en général de « l’opinion publique ».

Parler d’enseignement conduit, au moins du point de vue qui m’occupe, à envisager deux points particuliers. Le premier concerne l’enseignement de l’économie qui continue à faire débat alors que, depuis plus de dix ans, s’affrontent des accusations de biais idéologique qui ne sont pas sans influence sur les représentations (on consultera ici le point de vue de Philippe Aghion https://www.lesechos.fr/11/04/2018/lesechos.fr/0301549625748_philippe-aghion—–il-y-a–en-france–un-probleme-d-inculture-economique–.htm).

Un second point intéresse la valorisation de la notion de « compétence » pourtant souvent accompagnée d’un évanouissement des savoirs. L’accent est de plus en plus mis sur les procédures, pour résoudre des problèmes et les compétences dites transversales, au détriment des connaissances. Il ne s’agit pas de revisiter l’éternel débat des têtes bien faites et de ces autres bien pleines, mais de constater qu’au quotidien, l’enjeu cognitif d’aujourd’hui, avec ses implications morales et politiques, tourne autour des infaux et que devient essentielle non la résolution de problèmes mais la fiabilisation des données ou encore la capacité du sujet à recouper l’information, ce qui ne se peut pas sans un socle des savoirs et donc la valorisation des savoirs et de leurs apprentissages.

On sera, par ailleurs, particulièrement attentifs au fait qu’aujourd’hui les clefs d’interprétation nous sont de plus en plus données comme étant, outre la valorisation de la compétence, liées à la compréhension des mécanismes économiques. Sans négliger pour autant que le projet de « société des individus » porte une antinomie radicale qui ne peut durer qu’autant que se rêvent l’illusion que la société, le tissu social, pourrait être remplacé par les « réseaux sociaux » et cette chimère que le refus de hiérarchiser les revendications pourrait échapper à la frustration que toutes ne soient pas satisfaites à la fois.

La Révolution française, pour y revenir, était « fille des Lumières ». C’est en cela qu’elle est différente des actes des gilets jaunes qui annoncent s’en réclamer. La montée des Lumières, de la Raison est le point d’éloignement majeur avec les cortèges d’infaux qui défilent sous nos yeux mais aussi alors. Elle correspond également à un affranchissement, à plusieurs titres et notamment de l’idée du séjour terrestre comme une « vallée de larmes » où expier le péché originel, et adosse cette rupture au retour de l’idée du bonheur, « une idée neuve en Europe » selon le mot de Saint Just.

J’ajouterai en fin et parce que c’est là le cœur de la vocation de l’enseignement supérieur, que des outils de lecture et de réflexion ne manquent pas. Ainsi et par exemple, alors que la démocratie représentative est présentée comme étant en crise, la méthode de Condorcet et le vote par préférence pourraient offrir d’intéressantes alternatives à l’affrontement binaire, en forme de fracture, qu’impose le suffrage majoritaire à deux tours, renforcé par l’alignement de l’élection présidentielle et des élections législatives. De même, il serait intéressant de relire le texte de Bourdieu intitulé « l’opinion publique n’existe pas » qui permettrait notamment de relativiser l’idée des Français-qui-soutiennent (ou pas d’ailleurs) -les-gilets jaunes. Toujours pour éclairer la singularité comme l’ancrage dans une tradition de luttes, du mouvement des gilets jaunes, on consultera avec grand profit les travaux de l’historien américain Steven Kaplan (notamment Le Pain, le peuple et le Roi) qui permettrait de mieux appréhender le désenchantement vis-à-vis du pouvoir, le mécanisme de la désaffection à l’égard de la monarchie française, maintenant des défis lancés au président de la République, unis dans ce même mythe (royal d’abord) d’un souverain dispensateur et arbitre, ou encore ceux de cet autre historien, britannique cette fois, E.P. Thompson, notamment à propos de l’affrontement entre le libéralisme et cette « économie morale » de la foule qui veut que la communauté assure, par elle-même et à chacun, les moyens de subsister, par des prix supportables, si les autorités ne le font pas, une économie morale (aussi) dans laquelle une combinaison de rejet des autres et d’indignation prétend pouvoir rendre au citoyen malheureux sa valeur et sa dignité, au prix (parfois) des dérives auxquelles nous assistons aujourd’hui, de l’antisémitisme et de l’islamisme radical.

Débattre sans doute, et même sans aucun doute, mais débattre de quoi si l’objet premier n’est pas de chercher à comprendre puis d’échanger sur les diverses approches ?

C’était cela l’objet des Lumières, revendication du passage de l’obscurité au jour, de l’obscurantisme à la connaissance rationnelle; c’était déjà celui de la Renaissance, marquée par de nouveaux modes de diffusion de l’information, la lecture scientifique des textes fondamentaux, des changements de représentation du monde.

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