La laïcité est-elle menacée ?

ou plus exactement comment la laïcité est-elle menacée ? Menacée par qui, pour quoi ?

Dans ce cadre, quel sens donner à la publication quasi simultanée de deux livres, récemment présentés par Patrick Cohen sur Europe 1 (https://www.europe1.fr/emissions/C-est-arrive-cette-semaine/la-laicite-bafouee-dans-les-territoires-francais-3942464)

Les Territoires conquis de la République, PUF, Bernard Rougier Professeur à la Sorbonne-Nouvelle et directeur du Centre des études arabes et orientales.

Qui veut tuer la laïcité ?, Editions Eyrolles, Claude Ardid, Marika Bret, Nadège Hubert, collaborateurs de Charlie Hebdo.

Ces signes et ces interrogations ne sont pas isolés, d’autres, complémentaires, contribuent à poser ces interrogations :

Le vendredi 11 octobre 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, un élu Rassemblement national, a pris à partie une femme voilée présente dans le public en tant que maman-accompagnatrice d’un groupe d’élèves. Cet élu s’exprimait, disait-il, « au nom des valeurs de la République et de la laïcité ». La vidéo où l’incident a été enregistré est devenue virale dès le lendemain.

La séquence mémorielle, en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, de la prise d’otages du magasin hyper cacher à Villejuif, et aux policiers tués dans la rue, a été, une fois encore, l’occasion de dénoncer des « coups de canif » dans le contrat de la laïcité.

La violence militante des terroristes inquiète, les entorses au « vivre ensemble » interrogent. Que se passe-t-il ? Faut-il assumer ce que certains désignent comme une « laïcité de combat » ? La laïcité est-elle réellement menacée ? Le point de rupture, supposé atteint, contraint-il à une « alliance objective » avec le Front National ?

 

La réaction immédiate ressort du refus républicain du « délit d’opinion » et de la distinction entre évolutions du monde comme il va, et « chocs de civilisations ». La réflexion passe par l’élimination des hypothèses simplistes, et notamment celle du « Nous » vs « Eux », mais aussi par une prise en compte du grand malentendu entre l’occident et le reste du monde, et de son large spectre, allant de sa version néocoloniale à la repentance propre aux études post-coloniales.

Des évolutions, de natures différentes, se cumulent, s’accélèrent, sans que, me semble-t-il, leurs effets soient pris en compte dans une vision globale. Le malentendu se noue aussi de ce qu’une partie de ces évolutions sont ressenties (par certains) comme des offenses aux croyances et comme autant de ruptures de tabous. S’en suivent des « crispations » qui, combinées à la généralisation de la défiance, alimentent la représentation d’une « crise de civilisation ».

Puisqu’il est bon de dénoncer la poutre avant de s’indigner de la paille, 3 totems récemment transgressés par les sociétés occidentales peuvent être signalés…

– La reconnaissance d’un droit à l’avortement ; en France, la loi Weil du 17 janvier 1975 sera d’abord votée « à titre expérimental » avant d’être confirmée en 1979 … le vote de lois autorisant l’IVG n’interviendra qu’en 2010 en Espagne et en décembre 2018 en Irlande

– La légalisation d’un « mariage pour tous » ; elle causera d’âpres et longs débats et sera confrontée à une importante mobilisation et de nombreuses manifestations d’hostilité

– La procréation médicalement assistée ; si le projet de loi bio-éthique a été adopté par les députés à l’Assemblée Nationale le 15 octobre 2019, il reste à en débattre au Sénat

Par ailleurs, une part non négligeable du « monde libre », comme on disait, est dorénavant en recul sur ces questions sociétales. La volonté de combattre les évolutions récentes, voire de les remettre en cause, participe largement au vote en faveur de Donald Trump … qui d’ailleurs donne des gages, ainsi la suppression des financements pour les IVG, ou la nomination de deux juges conservateurs à la Cour suprême, qui entretient l’espoir de revenir sur la législation …

En France, ne l’oublions pas, le coup est passé très près. Ce sont les « affaires » qui portent son nom qui empêcheront la victoire du candidat Fillon et, à travers lui, l’accès aux positions décisionnelles du mouvement Sens commun, émanation politique de « La manif pour tous », équivalent du Tea Party américain et des choix sociétaux des électeurs de Trump.

En même temps, la démocratie est d’autant plus attaquée de toutes parts, que, pour assurer leur pouvoir personnel, bien des responsables (« BoJo », Salvini, Trump … ) s’acharnent à décrédibiliser le personnel politique en place, favorisant ainsi le recul de la capacité à débattre et le renoncement à l’argumentation, quitte à se mettre eux-mêmes en scène, en ayant revêtu la houppelande du clown. ….

 

Aujourd’hui, une partie de « l’occident » se vit « en crise de civilisation ». Les prescriptions morales y connaissent une forme de déstabilisation, d’incertitudes, qui se couplent aux tentations/tentatives de retour vers une justification par le divin ; la source du succès grandissant et inquiétant, des évangélistes et de la thématique du « grand réveil » est bien à chercher de ce côté.

 

Pendant ce temps là … au Proche-Orient … Au pays de l’Or Noir … que décrivait Hergé dans un album qui a suivi l’évolution des regards comme des réalités … il y a des champs pétrolifères mais aussi une terre d’islam …

Il faut d’abord rappeler que l’islam a une tradition de « domination éclairée », illustrée notamment par l’épisode Al-Andalous, du nom de la péninsule ibérique lorsqu’elle était occupée par les musulmans.

Il se trouve que, depuis disons 1990, à la fois dans le cadre du « nouveau monde », post-soviétique, bouleversement dont les conséquences n’ont pas été tirées, et sous l’influence des évolutions propres au wahhabisme, apparu au cours du 18ième siècle, et au salafisme qui s’installe fin 19ième, se développe un large prosélytisme qui articule le double refus de la mondialisation et des valeurs républicaines (en France), démocratiques (plus généralement, dans le « monde libre »).

Salafiste ou wahhabite, cet anti-occidentalisme se manifeste par le refus du concept de culture pour lui préférer celui de religion, d’une religion adossée au code binaire du licite et de l’illicite qui s’accompagne de la surveillance de l’espace public.

Cette évolution religieuse vers un radicalisme, coïncide avec diverses modifications géopolitiques. Ainsi, en Arabie saoudite, royaume officiellement créé en septembre 1932, la découverte du pétrole dont l’importance stratégique ira croissante, en mars 1938 transforme le pays sur le plan économique et marque le début d’une alliance stratégique avec les Etats-Unis datant du fameux « Pacte du Quincy » (14 février 1945) qui, même s’il intègre une part de légende urbaine n’en figure pas moins la réalité d’une intégration de l’Arabie Saoudite aux « intérêts vitaux » des Etats-Unis.

Outre sa capacité à assurer l’approvisionnement en pétrole, le pays constituait alors un allié de poids face à la montée des nationalismes arabes soutenus par l’Union soviétique. La guerre froide valait bien une tolérance envers les mosquées !

L’argent du pétrole et l’essor du wahhabisme en Arabie Saoudite se combineront en un instrument de domination politique, changeant la donne géopolitique, comme l’expliquera Barack Obama dans des entretiens publiés dans The Atlantic Monthly d’Avril 2016 – soit à la fin de son mandat. Pour lui, l’Arabie saoudite « propage l’extrémisme qui a généré le terrorisme », ainsi l’Indonésie, « État musulman et tolérant, est devenu un pays extrémiste, à cause du financement par l’Arabie saoudite des mouvements fanatiques et des écoles wahhabites ».

De plus, à travers le monde, dans le cadre de pratiques de surveillance, encouragées par les dérives « fondamentalistes », on observe une intrusion dans l’espace public, des interdits alimentaires….

S’il y eut une époque pas si lointaine, où il suffisait de prévoir un plat sans porc, à l’intention des consommateurs musulmans, les jours où c’était choucroute en menu principal, aujourd’hui le halal (c’est à dire le « licite ») s’est installé dans les rayons des supermarchés. Avant de s’en penser « envahis », il faut bien comprendre que ce marché a une histoire qui n’est pas seulement celle de la diffusion de pratiques religieuses.

Le marché halal est né au tournant des années 1970-1980 avec le développement du commerce international. L’Iran révolutionnaire, l’Arabie Saoudite, l’Egypte exigent un contrôle musulman sur les chaînes industrielles des pays occidentaux. Les abattoirs d’Europe, de Nouvelle-Zélande et d’Australie, attirés par ces marchés en progression, négocient les modalités de ce contrôle, donnant naissance à un marché global de la viande halal.

Ainsi la globalisation de l’économie met en place une alliance entre le néolibéralisme et le fondamentalisme religieux menant à la création d’un marché qui est aussi un moyen de contrôle des comportements des consommateurs. Cette invention d’une collaboration qui l’emporte largement sur la seule expansion de l’islam est largement documentée dans le livre de Florence Auberge-Blackbouler Le Marché halal ou l’invention d’une tradition ; Seuil 2017.

Après l’alliance du Quincy, puis celle autour des interdits alimentaires, une troisième alliance est venue influencer les rapports Occident /Orient, celle de guerres qui retrouveront le mythe des « croisades », où chacun est, tour à tour, l’infidèle de l’autre …

Et pour commencer, la guerre en Afghanistan où, pourtant, la phase UN, de l’affrontement s’était installée en mode guerre froide, de 1979 à 1989.

Une conjonction forte s’établit entre ce 26 décembre 1991, où, à 19 h 32, le drapeau soviétique sera abaissé pour la dernière fois et remplacé par le drapeau russe, pré-révolutionnaire, et l’expansion de l’islam fondamentaliste, au début des années quatre-vingt-dix.

Aujourd’hui, sur le modèle de ce que furent les Pentagon Papers, lors de la guerre du Vietnam, sortent des Afghanustan Papers qui montrent les errances/erreurs des état-uniens qui se reproduisent depuis, avec la guerre en Irak, la guerre contre l’Etat Islamique, les guerres au Sahel, les affrontements avec l’Iran …

 

Cette – naturellement trop rapide mais pourtant indispensable- présentation souligne les liens entre les nationalismes, le néo-libéralisme et les stratégies US avançant sous un drapeau qui s’affiche religieux. Les intérêts géostratégiques, économiques, les intérêts de domination de certains sur d’autres, les restrictions à l’émancipation des hommes, se sont coulés dans le moule du religieux.

 

En France aussi le malentendu domine. Alors que les bornes imposées à la laïcité croissent, la situation est d’abord le fait de choix politiques qui ont été promus en France …

A l’époque de la loi de 1905, comme de celle de 2004 sur les signes religieux, comme encore aujourd’hui, la laïcité s’affirme dans sa résolution de déployer une morale qui ne soit pas fondée sur une transcendance. Le scandale originel de l’école laïque c’est bien d’incarner le défi d’une morale sans transcendance, une « école sans Dieu » accusaient ses adversaires. On comprend mieux alors pourquoi la laïcité se joue d’abord à l’école (au sens large de système d’éducation). On prendra pourtant garde à ne pas négliger les media, devenus un (autre) moyen de formation/information de l’opinion, ouvrant débat qui devrait rejoindre celui qui porte sur l’école, la nécessaire éducation aux média et un retour vers la question des mamans-accompagnatrices voilées …

En 1905, lorsque la loi de séparation entre l’Eglise et l’Etat est adoptée, la rupture, forte, était d’abord idéologique. L’instruction publique avait divorcé des cultes. Le défi de l’invention d’une morale laïque était lancé.

Il sera revenu une première fois sur le contexte d’application de la loi … à l’occasion d’une crise de régime particulière …

Un assouplissement des dispositions de la loi du 1er juillet 1901 (qui avait notamment trait aux activités des congrégations et leurs légitimités), sera en effet établi sous l’autorité de Philippe Pétain. Le plus étonnant est sans doute que cette mesure soit confirmée à la Libération…

. Voilà qu’arrive 1958, le retour aux affaires du général de Gaulle et la cinquième république dans le contexte très tendu d’une nouvelle crise grave, la décolonisation, les mobilisations réelles et fantasmées de parachutistes, « prêts à être lancés sur Paris », les attentats de l’OAS, lu putsch du « quarteron de généraux félons » et les craintes trop réelles quant à la persistance de la République …

En France, le principe de la laïcité de l’État a pris corps pour la première fois pendant la Révolution française. L’abolition de l’Ancien Régime s’est accompagnée de la fin des privilèges, notamment ecclésiastiques, et de l’affirmation de principes universels, dont la liberté de conscience et l’égalité des droits.

L’article 1er de la Constitution française de 1958, reprend ce principe de laïcité, qui signifie bien que la société est effectivement fondée sur la séparation des Églises et de l’État et exclut donc les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement.

En même temps … c’est dans ce cadre, y compris celui des tensions extrêmes et craintes de guerre civile, que la promulgation de la loi Debré (décembre 1959) vient changer la donne … I s’agit d’une mutation profonde, trop souvent « oubliée » aujourd’hui.

Suite à la démission d’André Boulloche, ministre de l’Education nationale qui n’envisage pas de porter une telle loi, la loi relative aux aides de l’État à l’école privée, portera le nom de Michel Debré, premier ministre. Rappelons au passage que ses options sociétales se rapprochent de celles que la « droite Trocadéro » défendra. En son temps, Michel Debré ne s’était-il pas opposé à l’abrogation de la peine de mort, n’avait-il pas défini la loi Weil comme étant « une monstrueuse erreur historique » ? Il sera aussi celui qui, dans les années soixante, organisera le déplacement de Réunionnais vers la Métropole. Plus de 1 600 enfants réunionnais se ainsi déportés en vue de repeupler certains départements métropolitains « en cours de désertification », notamment la Creuse … Ces déplacements cesseront en 1982.

On peut dire, un peu brutalement mais sans inexactitude, que cette loi Debré, désormais intégrée au Code l’Education, revient sur la loi de 1905 et rétablit un lien entre l’Etat et la responsabilité éducative des collectivités de croyants.

Elle instaure en effet un système de contrats entre l’État et les écoles privées qui le souhaitent. L’État « accorde une aide » mais en contrepartie, les programmes doivent être les mêmes que dans l’enseignement public. C’est ainsi que le catéchisme devient optionnel et l’inspection obligatoire tandis que les enfants ne partageant pas la même religion que l’établissement ne peuvent être refusés. Les enseignants sont rémunérés par l’État selon les mêmes grilles indiciaires. En revanche, leurs retraites dépendent du régime général et de caisses de retraites complémentaires …

Sont donc créés deux systèmes éducatifs réputés « équivalents ».

 

A l’époque, la lutte contre cette « loi d’assassinat de l’Ecole laïque », a été forte. Le contexte était difficile et le succès n’a pas été au rendez-vous, en dépit de la grande manifestation du 19 juin 1960.

Ce jour-là, 400 000 personnes représentant les 10 813 697 citoyens qui avaient signé la pétition initiée par le Comité National d’Action Laïque, réclamant l’abrogation de la loi Debré, sont réunies sur la pelouse du bois de Vincennes. Elles y prononcent alors un « serment solennel » dont voici la formulation :

« Nous faisons le serment solennel

  • de manifester en toutes circonstances et en tous lieux notre irréductible opposition à cette loi contraire à l’évolution historique de la Nation ;

  • de lutter sans trêve et sans défaillance jusqu’à son abrogation ;

  • et d’obtenir que l’effort scolaire de la République soit uniquement réservé à l’École de la Nation, espoir de notre jeunesse. »

Restent à bien établir les conséquences du « coup de poignard dans le dos de la laïcité » (mais pas seulement !) que constitue la loi Debré.

Enseigner n’est pas une fonction neutre et la question des contenus et des procédures se pose. Le plus décisif réside pourtant dans l’existence d’un « autre » enseignement qui fonctionne comme un formidable encouragement à la sélection (particulièrement sociale) et au contournement de fait du « vivre ensemble ».

L’enjeu n’est donc pas tant du financement comme tel, la mission de service public s’exerce quel qu’en soit le cadre institutionnel, il est celui des contournements, de la machine à encourager la ségrégation, la ghettoïsation.

Parmi bien d’autres, un article du journal La Croix, d’octobre 2016, lui-même fondé sur les chiffres publiés par le Ministère de l’Education Nationale illustre parfaitement la situation ainsi créée : d’un côté : un collège public sur deux accueille plus de 43,2 % d’élèves issus de milieux défavorisés, de l’autre : seul un établissement privé sur dix en fait autant.

De même, on observe que si la ségrégation sectorielle, ville/campagne, est réelle en France, la ségrégation sociale domine. Ainsi, le même article de La Croix, expose que sur un même territoire, Paris, particulièrement riche en offres variées, les enfants issus de milieux très favorisés, qui correspondent à une moitié des élèves parisiens, représentent 73% des élèves scolarisés dans un collège privé ; à l’inverse les élèves de 6ème issus de milieux défavorisés sont quasiment absents des collèges privés où ils ne comptent que pour 4% des effectifs de 6ème.

La question n’est pas « simplement » celle de la mixité sociale et/ou culturelle (qui déjà, n’est pas neutre) mais celle de la réussite à l’Ecole et notamment au collège. La toute dernière enquête PISA en témoigne une fois encore. L’ascenseur social en France est à l’arrêt, avec les conséquences que l’on sait « sur le moral des français », l’idée que « l’avenir était meilleur hier » et les dérives vers l’illibéralisme.


La question d’une « école sans dieu », ne se pose plus guère, aujourd’hui, à la différence de 1905, la fin de la République n’est pas impossible mais n’est guère demandée (sauf peut-être par certains gilets jaunes), le catholicisme politique est affaibli – au prix, il est vrai d’un sentiment diffus de rupture civilisationnelle. Reste que le système scolaire français dans son ensemble est l’un des plus sélectifs au monde, que la France est en retard dans les classements PISA et que les « territoires abandonnés » de la République ne sont pas « seulement » l’affaire d’immigrés même fantasmés comme autant de salafistes, mais d’une rupture d’équilibre dans l’accès au savoir, notamment dans les collèges … rupture que l’on dira « facilitée » par la loi Debré.

Ceci amène à en revenir au serment de Vincennes, et, au-delà de l’indignation morale que peut valoir l’idée d’un serment qui n’est pas respecté, au-delà des illusions polémiques d’un détournement de l’argent public au profit du privé, à son oubli qui renvoie sans doute à ce que pourrait sembler être la prise en compte de sa conséquence la plus délicate, la mise en cause de l’existence d’une l’école non-laïque, « labellisée » par l’Etat laïc, qui a valeur d’encouragement de cette « minorité choisissante » de parents qui dérogent aux règles de la sectorisation. Cette « minorité » qui va croissante, les sociologues ne la découvrent pas, le géographe Rémi Rouault, qui s’est penché dès les années 1980 sur le sujet, évalue à un cinquième le « nombre de collégiens qui ne sont pas là où ils devraient être en 6e ».

Alors qu’il était président de la République, dans un discours prononcé au Palais de Latran, le 20 décembre 2007, Nicolas Sarkosy exposait combien, « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ».

Le curé et le pasteur sont-ils équivalents entre eux et sont-ils, ensemble ou séparément, équivalents de l’imam que n’évoque pas Nicolas Sarkosy mais dont la présence, voire l’influence, grandit ? Au delà de cette interrogation préliminaire qui trouvera des réponses différentes selon les croyances, l’interrogation républicaine porte sur l’équivalence, ou non, des critères du bien et du mal, du licite et de l’illicite ? En d’autres termes c’est de la possibilité d’une morale sans transcendance, d’une morale laïque qu’il est question.

En son temps, Jules Ferry argumentait ainsi : « Lorsqu’on veut chercher à assurer la paix entre deux puissances rivales, l’Etat et l’Eglise, la constitution laïque de la société et le pouvoir ecclésiastique ; lorsqu’on veut que ces deux puissances morales vivent en paix, la première condition, c’est de leur prescrire de bonnes frontières. Ce n’est pas dans la confusion des attributions, dans le mélange des idées qui ne peuvent conduire qu’à la discorde, à un état social troublé et mauvais ; c’est dans la nette, claire et définitive séparation des attributions et des compétences qu’est le salut et qu’est l’avenir. […] Délimitez les frontières et vous ferez la paix… »

La question d’une école privée à côté de l’école laïque n’est en fait ni une question de tolérance, ni un enjeu de l’exercice de la liberté. Le débat sur la tolérance a été clos en France par l’affirmation de la laïcité de la république et son inscription dans la constitution. Il s’agit de la garantie accordée à chacun.e d’un droit de professer librement une opinion, une croyance et une foi ; autre chose est l’interrogation sur le gouvernement des esprits, l’affrontement entre l’émancipation et le respect d’un dogme, et sur ce qui peut être le fondement légitime de la morale, le gouvernement des esprits et des pratiques.

Naturellement tous les maux ne viennent pas de l’état de l’Ecole ni même de ce que l’Ecole de la République ne concerne désormais qu’une partie qui va diminuant, des jeunes citoyens avec une inégalité augmentée par leur origine sociale et de plus en plus de leurs choix religieux.

En revanche, l’Ecole républicaine demeure l’institution dont la laïcité a le plus besoin pour appuyer le pari d’émancipation qui est le sien. Il est dès lors légitime de s’interroger sur la situation faite à une Ecole où « plus d’un tiers des enseignants des collèges et lycées publics n’ont pas toujours l’impression de faire quelque chose d’utile » et où « à peine plus d’un sur deux – et seulement un sur quatre en éducation prioritaire – estime que les élèves apprennent bien », leurs collègues du privé sont 77,2 % à en être convaincus. Seuls « 38,5% pensent à aller au terme de leur carrière d’enseignant » ; 58,3 % y sont prêts dans le privé.

La récente enquête dite de « climat scolaire, la première de son genre, publiée dans la Note d’information – N°19.53 – publiée par le Ministère de l’Education Nationale en décembre 2019, est accablante ! (on en trouvera le texte complet ici :

https://www.education.gouv.fr/cid143816/resultats-de-la-premiere-enquete-de-climat-scolaire-aupres-des-personnels-du-second-degre-de-l-education-nationale.html

On comprend que certains souhaitent l’affaiblissement de l’Ecole Publique Laïque, n’y a-t-il pas là, pourtant, les conditions de possibilité du maintien de notre république et de la démocratie ? A qui profite le renoncement de Vincennes ? que faire pour que l’Ecole redevienne « libératrice » ? que faire pour qu’y revienne l’enseignement de la morale laïque ?

Ceux qui en 1984 se sont mobilisés contre le « grand SPULEN » ( ce projet de« grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale », qui faisait partie des cent-dix propositions pour la France du candidat Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981), mais aussi (surtout?) ceux qui y ont renoncé alors et ont abdiqué depuis, gagneraient aujourd’hui à réfléchir à cette occasion manquée d’accomplir le serment de Vincennes que, si ce n’est eux, du moins leurs semblables avaient proclamé.

Les grands débats sur l’Ecole qui divisent les Français, à propos de massification, de démocratisation, de l’opposition entre la pédagogie et la transmission des savoirs, et même le numérique à l’école, datent de cette époque. Aujourd’hui, le fait que les écoles catholiques servent à éviter l’école du secteur, même pour des « familles de gauche », est devenu une banalité que presque plus personne ne discute. La sociologie des choix scolaires montre qu’ils sont dominés par le pragmatisme de parents confrontés à la crainte de ne pas mettre leur enfant dans le « meilleur établissement ». Voilà qui donne matière à réflexion, notamment quant aux mécanismes de reproduction des inégalités, en France.

Il y a peut-être plus troublant encore. Si l’école privée s’est fondue dans le paysage scolaire, de nouvelles écoles, à pédagogie spécifique type Montessori, ou des réseaux d’écoles hors contrat soutenues par des associations espèrent pouvoir à leur tour être financées avec de l’argent public, et surtout en recevoir une légitimité.

Des demandes de même nature émanent aussi d’écoles musulmanes qui souhaitent être admises à la situation contractuelle initiée par le loi Debré, avec le double avantage de leur apporter un financement et de leur attribuer une existence « licite ». Peu de demandes sont agréées. La tendance communautariste aura vite fait d’y voir un traitement sélectif des diverses communautés. Le journal La Croix rapportait dans son édition du 8 novembre 2019 qu’un « colloque scientifique sur les établissements scolaires musulmans (se tenait) jeudi 7 et vendredi 8 novembre 2019, à Nice ». Le journal expose que « les participants s’accordent sur une offre nécessaire, répondant à un besoin légitime ». De son côté, la sénatrice, Samia Ghali, candidate à Marseille en 2020, élue PS lors des élections sénatoriales de 2008, tête de liste PS et réélue en 2014 (elle a depuis quitté le PS), explique déjà que la communauté musulmane est “la seule communauté qui ne soit pas reconnue à sa juste valeur”. Un gisement d’électeurs ne laisse jamais les politiques indifférents. L’« incendie Emir Kir » en cours chez nos voisins belges (voir, notamment, Le Soir https://plus.lesoir.be/274033/article/2020-01-20/le-ps-bruxellois-tente-deteindre-lincendie-kir), devrait inciter à la précaution. Entre le marteau de la «radicalisation» et l’enclume de «l’islamophobie», et alors que l’islam est confronté à son intégration à la société, française en particulier, occidentale en général, il est de plus en plus difficile de penser le défi culturel que représente le terrorisme jihadiste, comme une bataille à l’intérieur même de l’islam (voir la tribune publiée par Gilles Kepel le 14 mars 2016 -déjà!- www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535 ). Au centre des débats, l’enjeu des institutions et parmi elles de la question de l’école, représente un passage décisif des prises de conscience et des choix.

Le débat sur la laïcité mérite mieux qu’une agitation partisane ou une quête d’électeurs, et, au-delà des menaces, une prise en compte des effets de la loi Debré sur l’Ecole et la société.

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1 Comment

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One Response to La laïcité est-elle menacée ?

  1. Roland André GAGNEVIN

    Bravo pour la qualité de cet article . Vraiment il est rare de rencontrer une telle approche aussi bien documentée et historisée .
    A diffuser largement !

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