Un budget pour l’enseignement supérieur

Le contexte sanitaire rappelle (notamment) la nécessité d’une vigilance quant aux dépenses de l’Etat, leur nature, leur montant, la pertinence de leur emploi.

L’actualité est aussi celle du budget de l’ESR, et, là aussi, il n’est pas inutile de réfléchir à l’usage des financements attribuées.

De ce point de vue, les réactions aux annonces budgétaires telles que les publie EducPros sont fort instructives. (voir : https://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/budget-du-mesri-les-universites-et-ecoles-decues-et-inquietes.html?M_BT=1206768899608 )

La CPU, par la voix de Jean-François Balaudé, président de la commission des moyens et des personnels de la CPU, se réjouit de « la poursuite de l’accompagnement dont bénéficient, pour la mise en place de la loi relative à l’Orientation et à la Réussite des Etudiants notamment » tout en faisant remarquer que les dotations annoncées « ne permettront pas (aux universités) de faire face à l’augmentation des effectifs étudiants, ni de mener à bien le déploiement des réformes en cours ».
De son côté, Romuald Boné, président de la commission ressources humaines et financières de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (Cdefi), déplore que les financements « n’aient pas suivi » alors que les Ecoles connaissent « une forte croissance du nombre d’étudiants pour répondre à la demande des entreprises, avec l’encouragement de l’Etat », il poursuit ainsi : « J’ai rencontré les premiers directeurs d’école qui s’interrogent sur une décroissance des effectifs puisque l’Etat ne relie pas les moyens au nombre d’étudiants ».

Le point commun aux deux interventions est aussi le signal de la différence entre les deux grands secteurs de l’Enseignement Supérieur. Ecoles comme universités sont naturellement sensibles à la question des effectifs et regrettent que leurs dotations ne soient pas corrélées au nombre des étudiants qu’elles accueillent.
Plus remarquable est la différence qui s’installe entre les deux interlocuteurs du MESRI. Les universités (du moins, en leur nom, la CPU) constatent que le compte n’y est pas mais ne disent rien de l’attitude qui sera la leur face à cette insuffisance. En revanche, elles valorisent les financements accordés pour « la mise en place de la loi relative à l’Orientation et à la Réussite des Etudiants ».
A l’inverse, les directeurs des Ecoles, puisque les dotations ne sont pas suffisantes, eu égard au nombre des étudiants qu’elles accueillent, annoncent vouloir tendre vers une réduction du nombre des étudiants (sous-entendu pour maintenir une qualité égale).
Deux logiques donc, les unes (les universités) ont intégré l’idée que le facteur « nombre des étudiants » leur échappe et considèrent (sont contraintes à considérer) que ce point n’a pas de pertinence quant à la (qualité de la) formation donnée, elles ont admis qu’elles sont de vastes espaces où se déroule un enseignement ; les autres (les Ecoles) estiment que la qualité de la formation est corrélée au nombre des étudiants et que l’efficacité de la formation n’est pas sans lien avec l’attention particulière qui peut être accordée à chacun des individus à former. Naturellement ceci n’est pas sans conséquence sur l’enseignement lui-même, ni sur les conditions de réussite pendant les scolarités et au-delà.
L’encouragement (notamment par l’attribution de crédits spécifiques) à poursuivre des opérations liées à la déclinaison de la loi ORE est un autre signal significatif. Pour rappel, il s’agit «  d’accompagner chaque étudiant sur la voie de la réussite » (extrait de l’intervention de Frédérique Vidal en date du 2 octobre 2018, citée sur le site du MESRI, https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid38616/loi-relative-a-l-orientation-et-a-la-reussite-des-etudiants-loi-ore.html)
Propos judicieux qui veut justifier que des crédits spécifiques soient alloués à ces publics dits « fragiles » mais qui justifie surtout que soit questionné l’écart entre cette sollicitude-ci et cette sollicitude-là qui est niée aux autres étudiants dont le nombre ne donne aucun droit à crédit supplémentaire.

Tout cela conduit à s’interroger sur le projet politique pour l’ESR tel qu’il est porté par le budget construit au MESRI et la place qui y est donnée aux universités. La régulation sociale que permet cet accueil élargi à l’université, peut elle être une fonction à financer prioritairement ? Les fonds alloués ne seraient-ils pas plus efficaces pour des interventions de remédiation, puisque c’est de cela qu’il s’agit, en amont de l’entrée à l’université ? S’il faut absolument un accueil dans l’enseignement supérieur ne peut-on aider plutôt des formation de type BTS ? Est-ce que vraiment au MESRI personne ne comprend que cette mission de soutien ne nécessite pas de mobiliser des enseignants-chercheurs qui, d’ailleurs, ne sont sans doute pas les mieux qualifiés ? S’il s’agit de faire appel à des personnels type second degré, pourquoi les intégrer dans l’enseignement supérieur via des supports PRAG/PRCE ? En outre la question des locaux pèse sur la gestion des universités, faut-il vraiment mettre à disposition des locaux universitaires pour de telles missions ?
Enfin, et ceci s’ajoute aux interrogations sur la légitimité du procédé, l’efficacité du dispositif est-elle garantie ? Quels protocoles d’évaluation ont été prévus ?

En fait, la portée du parcours à deux vitesses que propose la loi ORE, à la suite de ce qui existe pour les autres ordres d’enseignement est connue par avance. La fausse bonne idée d’une politique d’éducation prioritaire a été instituée il y a maintenant plus de 35 ans (!) et ses limites ont donc bien eu le temps d’être examinées et évaluées … Je ne proposerai que ces deux appréciations portées depuis le Cnesco et qui auraient du suffire à mettre en garde les promoteurs du dispositif ORE : « la recherche n’a pas mis en évidence l’efficacité de l’éducation prioritaire. De même, l’étude de Goussé et Ledonné (Cnesco, 2016) montre que l’éducation prioritaire est fortement associée à la dégradation du niveau des élèves. » « Loin de constituer une discrimination positive, l’éducation prioritaire pourrait progressivement avoir créé de inégalités de traitement en défaveur des élèves défavorisés ». (voir : https://www.cnesco.fr/fr/inegalites-sociales/fabrique-des-inegalites-a-lecole/education-prioritaire/ )
Certes, ORE n’est pas REP, le ratio investissement/réussite pourrait bien pourtant être du même ordre !

La réussite des étudiants mérite mieux que des mesures illusoires
Les universités méritent mieux que la mission de parking qui leur est trop légèrement dévolue …
Les crédits publics méritent mieux qu’un emploi ignorant l’efficacité de leur usage …
Ces questions et les « réponses » apportées par le MESRI méritent que leur analyse soit poursuivie, notamment dans de prochains billets de ce blog.

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