L’hybride, la crise et leurs conséquences

Elèves et étudiants confinés, établissements d’enseignement fermés, enseignants confrontés à des formes de télétravail, les semaines écoulées ont été compliquées.
Il est naturellement trop tôt pour dresser des bilans, envisager l’effet sur les décrocheurs, notamment quant à l’apparition de décrochages nouveaux, en lien avec le confinement, mesurer les fatigues des personnels sans cesse confrontés à des situations mouvantes, les perplexités et les inquiétudes des usagers de l’enseignement à tous les niveaux.
En revanche un certain nombre de premières constations s’imposent déjà. On pourrait même considérer qu’un certain nombre d’idées ont été mises à l’épreuve du réel. En voici quelques exemples, à garder dans un coin de notre esprit …« pour plus tard » mais pas trop tard !.

Le baccalauréat a cessé d’être le passage obligé vers l’enseignement supérieur. Parcoursup et son recours aux dossiers scolaires avait déjà tracé une autre voie.

Le contrôle continu a obtenu sa reconnaissance comme forme légitime d’évaluation, y compris pour « l’oral de français » en première, ceci ne peut être sans conséquences sur l’organisation du « grand oral » censé marquer le nouveau baccalauréat, ni d’ailleurs sur la responsabilisation des notations par les enseignants.

Le suivi « à distance » a montré combien la taille des groupes a une influence décisive sur les modalités possibles d’enseignement, en plus des contraintes propres aux examens et concours

Les établissements d’enseignement ne transmettent pas uniquement des savoirs, ils ont aussi une fonction protectrice, ce sont des lieux, des outils de socialisation, et d’énormément d’autres choses.

L’effacement du groupe qui accompagne souvent l’enseignement en distanciel, entraine la perte de l’expérience du rôle du collectif dans les apprentissages, la privation d’occasions d’apprendre une vérité partagée par d’autres et le frein mis au développement de l’intelligence comme « socialité intériorisée », selon le mot d’Henri Wallon

La logique française des concours a été d’autant mieux préservée que la pandémie a eu « l’élégance » de s’installer alors que la préparation à l’écrit était quasiment terminée, les épreuves seront décalées mais, pour l’essentiel, demeureront telles qu’elles auraient dû être faites.

La question de l’oral reste entière ; il faudra se demander dans quelle mesure une forme de contrôle continu peut être prise en considération, sachant que ce sera compliqué dans le cas des concours, sachant aussi que la plupart des autres pays ne qualifient pas leurs étudiants sur la base de « concours ».

Le nouveau « bac au contrôle continu » n’a pas été obtenu par tous, il s’agit donc de prévoir une session « de rattrapage » et de s’interroger sur les modalités d’une préparation à ces épreuves (ou pas).

Dans les entreprises comme dans les structures d’enseignement, le travail (même si le sens du mot est modulé par les contextes) a vocation à créer du lien social. Le manque de perspective engendré par la pandémie a naturellement entrainé une distension de ces liens, des difficultés variées voire des angoisses !

Ces constats vont influencer l’enseignement « d’après », quand il viendra. Avant que prévale une stabilisation qui ne pourra se mettre en place qu’une fois les vaccins et médicaments nécessaires devenus disponibles et efficaces, il aura fallu affronter inquiétudes et contraintes de plusieurs ordres en lien avec la rentrée qui interviendra avant la fin effective de la crise sanitaire.

Là encore plusieurs exemples se présentent immédiatement.
Pour évoquer l’université puisque après tout c’est mon objet principal ici, il est d’ores et déjà assuré que la rentrée ne se fera pas comme d’habitude. L’université de Manchester, l’université de Cambridge, l’université libre de Bruxelles, plusieurs universités américaines, notamment en Californie, pour ne donner que quelques exemples, ont déjà annoncé que leur rentrée se ferait à distance, en se ménageant la possibilité de maintenir des sessions en petits groupes, les « tutorials », familiers notamment aux étudiants anglo-saxons.
Malheureusement, il ne suffit pas simplement de l’invoquer pour que le dispositif soit. L’installation d’enseignements en petits groupes (moins de 10 ?) créera de fortes tensions sur l’utilisation de locaux qui n’ont jamais été prévus pour cela, particulièrement dans les universités françaises, « taillées » par accueillir les étudiants en grand nombre. Par ailleurs, la diffusion de cours en distanciel implique un savoir-faire qui aille au-delà des inventivités individuelles comme les moyens de réplication de ces enseignements, y compris en accès asynchrone. Or rien ne garantit aujourd’hui ni ces compétences, ni les moyens techniques nécessaires. Un cours à distance, s’il doit durer au-delà de l’improvisation qu’impose l’urgence, ne peut pas simplement être un cours diffusé par Zoom. Par ailleurs, outre le maintien d’une activité pédagogique, il va aussi falloir inventer les moyens d’une forme d’expérience collective de la vie universitaire, notamment pour tous les nouveaux bacheliers. Si personne ne doute de la bonne volonté de chacun, il importe que la crise sanitaire du covid-19 ne soit pas suivie par une épidémie de burn-out ! Ceci veut dire que la rentrée universitaire ne peut pas être préparée à la discrétion de chaque établissement, il y faut une analyse collective de fond … d’autant que personne ne sait si les conditions nouvelles combien de temps durera cette crise, un unique semestre, une année, plus ?

Il y a là des enjeux d’innovation pédagogique forcée, il y a des enjeux financiers qui ne semblent pas être évoqués alors que les « robinets » semblent ouverts partout et pour tous … Pour certains établissements, les enjeux seront ceux de leur survie. Un nombre non négligeable d’écoles, notamment celles qui se désignent comme des « business schools », mais aussi les écoles de commerce, d’autres établissements encore, vont voir leur « business model » bouleversé par la situation nouvelle !
Attractivité, prestige … étaient invoqués à leur propos, on sait aussi qu’attirer des étudiants « du monde entier » est aussi, largement une question de ressources financières, osera-t-on ajouter le prolongement de l’image de l’occident «civilisateur », armé de ses « valeurs universelles »?
La présente crise « du covid » devrait justement encourager à réfléchir à la « mondialisation » de l’enseignement et pour être très clair d’établir un bilan dépenses/recettes de cet accueil dans les universités de l’Occident (en cela compris les Etats-Unis d’Amérique)
Le monde change, que l’on pense à la suspicion réciproque entre la Chine et les Etats-Unis, l’occident en général quant aux « étudiants-espions » (on lira cet exemple récent donné par le Monde https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/15/la-belgique-se-rebiffe-face-aux-espions-chinois_6039744_3210.html ) ou les pratiques de Huawei, ou encore et de façon plus radicale, la remise en cause par Pékin, des « soi-disant » valeurs universelles qui, lui semblent n’être, tout comme les traités internationaux, que la résultante d’un rapport de force qui a été favorable à l’Occident durant la seconde partie du XXe siècle.
La question est politique sans doute, idéologique assurément, elle est aussi financière.
Est-il « logique » que les équilibres comptables des « grandes écoles » françaises, notamment privées, dépendent de l’accueil d’étudiants étrangers ? Et s’ils venaient à manquer verrait-on la puissance publique venir à leur secours quand il est si chiche avec ses universités ?
Une crise c’est (aussi) une aggravation brusque d’un état chronique. Il serait plus que temps de réfléchir à l’état chronique de l’enseignement supérieur français plutôt que de le laisser seul affronter, une fois encore, une « étrange défaite »…

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