La LPPR, les statues et les statuts, ou l’art de décaler le réel …

Un iconoclasme nouveau s’affiche aujourd’hui dans l’espace public. Il ne semble pas vouloir remonter au delà de Christophe Colomb ou de Victor Schoelcher.
On pourrait s’en étonner … ainsi, alors que, comme celle des autres cités grecques, l’économie d’Athènes au Vème siècle dépendait de l’esclavage, Périclès a laissé faire … L’épitre aux Éphésiens exprime une redoutable injonction « Esclaves, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblements » (Ép 6.5) tandis que celle à Timothée apporte cette précision significative : «Et que ceux qui ont des maîtres croyants ne les respectent pas moins sous prétexte que ce sont des frères, mais qu’ils les servent d’autant mieux que ce sont des croyants et des bien-aimés qui bénéficient de leurs bons services » (1 Tm 6.2).
Faut-il pour autant briser les statues de Périclès ou celles de l’apôtre Paul ? Et même, à propos de Victor Schoelcher, on pourrait se demander pourquoi Aimé Césaire en parla comme « d’une ombre formidable qui inlassablement monte la garde à l’une des portes de la conscience humaine » (Discours prononcé le 21 juillet 1945 – http://www.cnmhe.fr/spip.php?article1108) ou pourquoi, sans que l’acte ait alors provoqué de tollé, sa tombe a pu être, avec celles de Jean Moulin et de Jean Jaurès, l’une des trois décorées d’une rose par François Mitterand lors de sa descente dans la crypte du Panthéon !
On pourrait se le demander si l’on ne prenait pas garde au retour sur le réel de la perception que l’on en a, de l’influence du pensable sur le pensé.
Casser les thermomètres n’a jamais fait baisser les fièvres, briser des statues ce n’est ni refaire le passé ni en apaiser les souffrances, en revanche c’est surement renforcer ce tribalisme militant qui empoisonne notre présent, favorisant les communautarismes et les dogmatismes. Penser un événement, c’est d’abord être capable de saisir le surgissement de l’inédit, penser un événement c’est mettre en œuvre la pensée complexe
La période récente a précisément été celle de l’incertain et de l’inouï, elle est aussi – malheureusement – celle des confusions, des décalages, subis pour beaucoup d’entre eux, à l’image des vandalismes des statues après ceux de l’Arc de Triomphe ou des radars routiers. Quelques exemples :
La pandémie du Covid-19 est réputée être sur la décrue, du moins en Europe. Sans doute. Il n’empêche que ce reflux n’est pas celui de la maladie mais le résultat d’une stratégie de restriction des risques. Dans les faits, nous allons devoir vivre avec le Covid-19, comme nous vivons avec le VIH, à cette double (et importante) différence près que la propagation du covid-19 est aléatoire et que les stratégies de restriction ont montré combien elles mettaient en péril l’économie ce qui n’est naturellement pas sans choc en retour sur nos vies.

Les décalages sont aussi dans les mises en scène de mimes d’activités fondamentales.
Si les services de réanimation se vident, si le chemin du travail, des terrasses et des magasins est repris, l’école n’assure pas encore pleinement sa fonction d’accueil, sa mission d’instruction, sa volonté d’aider tous ceux qui ont été rendus (encore plus) décrocheurs par la pandémie.
Bien des enseignants estiment que les mesures imposées sont excessives, parfois impossibles à suivre voire contre productives, tandis que les informations sont contradictoires, tantôt rassurantes, tantôt anxiogènes. Pendant ce temps des parents s’impatientent, ici et là on entend parler de « grève insidieuse » menée par ces enseignants qui se considèrent à la fois mal payés et insuffisamment reconnus…
Une incompréhension de même nature se fait jour parmi les policiers qui constatent que pendant plusieurs semaines ils ont verbalisé des gens « coupables » d’être sortis de chez eux alors qu’aujourd’hui on tolère des rassemblements de milliers de personnes …. qui (en plus!) insultent la police. Plus dangereux encore est ce décalage qui se répand entre le droit d’être en désaccord et de le dire, de le manifester, et ce qui devient un « droit » d’interdire d’exister à celui avec qui on a un désaccord !
Pour le dire autrement, nos vies doivent-elles se résigner à la rétractation des possibles et se contenter des espaces que des « autres » délimitent pour nous, où des boucheries sont maculées de jets de faux sang, où les statues de nos places et de nos rues ne pourraient y demeurer qu’une fois qu’il leur aura été délivré un brevet de bonne conduite ? Lorsque (par exemple) certains exigent qu’à Lille soit déboulonnée la statue de Faidherbe, qui veut-on faire disparaître du paysage ? Le souvenir de l’enfant né rue Saint-André et qui fut polytechnicien (1838), le défenseur de la ville qui a permis au Nord Pas de Calais de résister et de n’avoir pas à capituler, le général qui dans ses Bases d’un projet de réorganisation d’une armée nationale, critique le Second Empire et la plupart de ses généraux qu’il juge responsables de la défaite (déjà une « étrange défaite »), l’opposant au général Boulanger ? Naturellement non, mais bien le militaire qui fit la conquête du Sénégal et y fut administrateur colonial. Qu’aujourd’hui on soit afro-descendants ou de ceux qui, à leur naissance, ont reçu le « privilège blanc », n’avons nous pas plus à gagner d’une explication, à l’école comme au pied des statues, que d’un « coup de gomme » fâcheusement évocateur des funestes pratiques staliniennes et de fait plus idéologique qu’a pu l’être l’érection de la statue ?
Jamais un acte émotionnel ne répondra pourtant, aux vrais, et bien réels, problèmes, notamment ceux du racisme institutionnel !

Pendant ce temps-là, comme s’il ne s’était rien passé, en toute indifférence (apparente?) aux protestations déjà exprimées comme aux bien réels risques d’embrasement, le projet de loi sur la recherche, la LPPR, est remis à l’ordre du jour. Les enjeux sont considérables. D’abord il s’agit d’une loi qui envisage un financement sur 10 ans, nous ne sommes donc pas dans le cadre d’un banal cavalier budgétaire … Il s’agit ensuite d’un projet qui affiche son intérêt pour la recherche sans l’inclure dans un projet pour l’enseignement supérieur mais porte aussi comme en creux une vision (pas nécessairement réjouissante) de l’université (faut-il penser que pour les auteurs de ce projet, les universités seraient dédiées à la formation tandis que la recherche serait confiée aux organismes, avec peut-être, les temps y sont favorables, un sort particulier réservé aux CHU, lieu privilégié de la recherche clinique?). Enfin une remise en cause du statut de titulaire pour beaucoup de ceux qui travaillent, enseignent et cherchent dans le cadre de l’enseignement supérieur, est mise en place, après les statues ce serait le statut d’une partie de la fonction publique que l’on déboulonne ? La chose est possible mais pas en catimini, nous allons trop souvent devoir avancer masqués … que cela soit épargné dans les projets de loi !
Tout cela mérite qu’il y soit revenu plus en détail, je voudrai pour l’immédiat souligner (après la CFDT) le « tour de force » du MESRI qui, à force de biais et de ruptures de la confiance, va, au plus mauvais moment, « se mettre tout le monde à dos » alors qu’il s’agit tout de même de débloquer 25Md€ pour la recherche !

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