Epuration à l’université ?

Quel étrange pays que celui où (au moins) deux parlementaires jugent urgent que soit institués, sous le nom de « mission parlementaire », des « gardes » (qu’on n’osera dire rouges!) pour surveiller les universités et les universitaires ! Pire encore, l’un des deux publie un tweet « alignant les captures d’écran de sept comptes twitter d’universitaires qui s’étaient émus de cette initiative », à quelle vindicte s’agit-il de les exposer ?
(voir article paru dans le journal Le Monde daté du 2 décembre 2020 https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/02/demander-une-sorte-d-enquete-parlementaire-sur-ce-qu-ecrivent-les-universitaires-est-inedit-les-sciences-sociales-dans-le-viseur-du-politique_6061944_3224.html )

On se prend à trembler en imaginant que ces gardes nouveaux seraient ainsi habilités à juger, mais au nom de quoi ? de qui ? On tremble aussi en se disant qu’une telle démarche ne peut qu’accroitre la défiance déjà forte dans le pays, voire la décrédibilisation des institutions, dont le parlement et les universités ! D’ailleurs, le pernicieux amalgame de « deux députés » (pour l’anecdote membres du LR) avec « le politique » invite à un amalgame encore plus vaste, rassemblant toutes sortes de contestations, de « dénonce ton porc » à la « violence policière » en passant par « black lives matter » et « l’islamogauchisme » qui conduisent à opposer, une fois encore, un clan des « nous » à un autre, celui des « eux » (les géométries des divers clans pouvant être variables). Curieuse ambiance que celle où la vaccination, unique voie de sortie de la pandémie, est décrédibilisée, où chacun veut être à lui-même son propre expert mais aussi convaincre ses compères/complices de clicks , où nombreux sont les partisans d’une « cancel culture » donnée comme ligne d’horizon à ceux qui sont (ou s’estiment) marginalisés, rejetés et en sont exaspérés.

Les rapports sociaux, le traitement du genre, celui du racisme et de la décolonisation -et bien d’autres interrogations d’ailleurs- méritent attention. Personne n’en doute. Cela ne confère pourtant ni à l’intersectionnalité comme approche, ni à l’islamogauchisme comme militance, une valeur si unique et lumineuse que ces options devraient s’imposer à tous et que, au nom sans doute (?) de l’urgence à faire émerger une « cancel culture », leurs tenants puissent pratiquer l’intimidation ! Il fut un temps qui proclama l’interdiction d’interdire.Ce temps là a vu l’intégration au code de l’éducation, des éléments nécessaires pour poser des limites. Deux raisons de dire que le salut des universités n’a pas besoin d’une « enquête parlementaire ».

Les universités ont été créées pour proposer (aussi) des observatoires des dérives comme des procédures, notamment langagières, de désinformation et donner les moyens d’en limiter la nocivité. Cela s’appelle « les sciences sociales », même si on aimerait rappeler qu’il s’agit d’abord de « sciences humaines et sociales » avec tout ce que cela pose d’interrelation entre le groupe et l’individu, qui sont plus que simplement la société et ses citoyens. Les délégitimer c’est interdire l’analyse du réel et des contemporanéités.

De son côté, le politique ne devrait pas vouloir être acteur dans le monde du savoir ou de la vérité mais identifier son domaine comme celui de notions telles que le jugement sur les choses de la vie publique ou la décision quant aux actions à y entreprendre, les projets pour le monde et ce qui doit y apparaître. Il y a là largement matière à éprouver le fardeau de la responsabilité. Dans cette perspective de « responsabilité politique » qui est la sienne, on ne saurait trop encourager à retrouver Hannah Arendt. Il s’agit alors de comprendre que aucun différend ne dispense de la responsabilité de comprendre ce qui est rejeté et que cette exigence de compréhension disqualifie les volontés d’imposer « une vérité », tout en sachant que faire société, c’est notamment se mettre d’accord sur des valeurs et convenir de l’importance partagée de l’idée de vérité. Rien de tout cela ne relève d’une « mission parlementaire » de contrôle des universitaires !

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