Orientation ? séparation sociale plutôt …

La loi ORE, loi n°2018-166 du 8 mars 2018 est comme son nom l’indique « relative à l’Orientation et la Réussite des Etudiants ». Elle est dans la logique du plan annoncé fin octobre 2017 qui vise à « transformer le 1er cycle » et à « accompagner tous les étudiants vers la réussite »

A priori des projets bons pour tous et acceptables par tous.

Pourtant, « les amphis bouillonnent » comme le disent les media. Le grand croque-mitaine de la sélection occupe la scène tandis que des slogans comme « 10/20 pour tout le monde », « semestre acquis sans examen » résument une exigence qui monte dans les universités « en lutte ». L’argument majeur déployé étant que l’importance sociale de la lutte a contraint les étudiants à renoncer à l’enseignement universitaire au profit d’une mission citoyenne

Renvoyer les uns et les autres dos à dos et renvoyer le débat à son sous-texte politique et à la construction de la fameuse « convergence des luttes » est tentant et, sauf à afficher une extrême naïveté, n’est sans doute pas totalement inexact.

Malheureusement la situation de l’enseignement supérieur en France est plus confuse, plus orthogonale aux évolutions des universités dans la monde que ce face à face, fût-il mortifère, le laisse paraître.

Le passage confus et conflictuel de la LRU, mal expliqué et mal assimilé, la disette budgétaire qui est imposée d’abord aux universités publiques, au sein du complexe système d’enseignement supérieur français, la contrainte d’accueil d’un nombre toujours croissant d’étudiants couplée à l’accréditation de l’échec dans des universités de plus en plus démunies, ont tôt fait de les déstabiliser. En France l’université n’attire pas, elle est un lieu de problèmes, accessoirement l’occasion de trouver des troupes prêtes à descendre dans la rue.

Si, d’abord, au lieu de bloquer les universités pour y interdire une « sélection » qui n’est pas réellement à l’ordre du jour, les énergies étaient mises à dénoncer les séparations structurelles du système d’enseignement français, et notamment ce choix révélateur qui est fait, en France, « en toute bonne conscience républicaine, de consacrer trois fois plus de ressources publiques aux étudiants des filières sélectives que ce que l’on accorde à ceux des cursus universitaires où se concentrent nombre de jeunes socialement moins favorisés (..) ». http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/04/18/de-linegalite-en-france/

Cette inégalité inscrit dans les faits la séparation sociale. Elle est connue, même si elle demeure largement occultée dans les débats sur la formation et/ou l’université. L’analyse en a été faite par Durkheim déjà (L’Évolution pédagogique en France, 1938) ; elle a été reprise et confortée depuis par les travaux de Bourdieu et Passeron et ceux de Baudelot et Establet. La Noblesse d’État (Bourdieu Les Editions de Minuit 1989) veille et assure le blocage du système.

La loi ORE ne met d’ailleurs pas en cause ce système de reproduction des différences. Surtout, au delà des vraisemblables dysfonctionnements propres à un dispositif débutant, comme de la lassitude accrue des personnels, administratifs comme enseignants-chercheurs, les enjeux de la loi sont multiples, en raison de ses possibles effets en termes de structures, notamment la hiérarchisation des universités et des filières, mais aussi une ouverture encore accrue vers le secteur privé de l’enseignement supérieur. Plus fondamentalement, cette réforme marque une rupture radicale avec la fonction sociale qui avait été assignée à l’université en France, depuis la massification des accès étudiants alors que s’ouvre la phase post-Trente Glorieuses. Les écoles et les classes préparatoires qui y conduisent, assurant la formation des futures élites qui retrouveront d’ailleurs le chemin de l’université et de la recherche après la licence, les premiers cycles des universités se sont vus confier, sans que jamais la chose soit dite, la régulation des bacheliers « moyens ». Aujourd’hui alors que la massification est devenue impossible à supporter par les universités et surtout que son efficacité sociale est largement en question, la question urgente est devenue celle des étudiants qui ne seraient pas admis dans les universités et auxquels le système français a déjà interdit les voies autres, type apprentissage ou brevets de techniciens. Elles leur demeurent non-ouvertes, techniquement mais aussi culturellement. Par ailleurs, la réalité a montré que ce n’est pas l’éventuel accès à l’université qui va améliorer leur situation. C’est le système social de la France qu’il s’agit de débloquer. S’en prendre au maillon faible que sont les premiers cycles universitaire c’est empêtrer les victimes du sytème dans un miroir aux alouettes !

L’enjeu est aussi celui des complicités. Ainsi, lorsque la Conférence des Présidents d’Université (CPU) par la voix de son président qui reprend lui-même les propos de la ministre, affirme benoîtement « Tous les bacheliers doivent pouvoir accéder à l’enseignement supérieur », elle « oublie » le fait que l’expression « enseignement supérieur » recouvre des réalités tellement diverses et que le devenir des bacheliers a largement été déterminé en amont des dispositifs d’Orientation de la loi. On aimerait que Gilles Roussel, qui fut normalien à la Rue d’Ulm (1988-1992) et chargé d’enseignement à l’Ecole Polytechnique (2000/2006) ne feigne pas de l’ignorer …

 

Alors que la spirale du déclassement frappe les couches moyennes, la question de la sélection est devenue une affaire du passé, un slogan qui sert sans doute à mobiliser mais, en fait, n’intéresse plus. Même si elle avance masquée, la ligne de partage n’est pas en France, université/non-université mais bien universités/écoles, ceux qui profitent du système le savent bien …. L’enjeu d’aujourd’hui est celui du séparatisme social, peu importe qu’il se manifeste d’abord en sécession des riches ou en sécession des élites. C’est là que sont les contradictions sociales d’aujourd’hui et avec elles les ferments de risques majeurs. On ne construit pas sur l’exclusion.

Au lieu de bloquer les lieux susceptibles de conduire à une théorisation de ces réalités, ouvrons les bien grands et mettons les enjeux sur la place publique. La question n’est pas (plus) de savoir quelle « pression » (??) va être exercée par le blocage des universités mais bien de mettre en évidence les blocages d’une société française qui oublie si vite et si fort combien cette société est inégalitaire.

Puisqu’enfin, il est inutile de dire moins bien ce que d’autres ont déjà beaucoup mieux exposé, analysé et démontré, je terminerai ce billet en encourageant fortement la lecture de ces deux articles/témoignages :

https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/301216/louis-chauvel-la-spirale-du-declassement

https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession

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Fusions et confusions

La presse l’annonce, la tension monte dans les universités françaises …

Cette « montée » est d’abord la conséquence des agissements d’un groupe de nervis cagoulés, armés de bâtons, à l’occasion d’une évacuation violente d’étudiants de la faculté de droit de Montpellier, ce jeudi 22 mars.
Le fait est grave et mérite enquêtes et sanctions

On comprendra aisément que l’émotion, légitime, qui a été ressentie par les étudiants, à Montpellier et ailleurs, amène diverses formes de manifestations. On peut même se féliciter que de tels agissements soient dénoncés

Ces violences sont ensuite invoquées pour catalyser une mobilisation qui se fait sur fond d’un climat social de mécontentements, SNCF, retraites, fonction publique … au nom de la fameuse « convergence des luttes ». Et c’est à partir de ce moment là que la vigilance est de mise. Parler de « sélection » comme si la France n’était pas un pays inégalitaire et comme si cette « sélection » n’avait pas déjà choisi son camp (sur ce point je renvoie à mon billet précédent), c’est renforcer encore la confusion des enjeux et empêcher un peu plus de dissiper les brumes idéologiques qui sont ourdies autour de l’enseignement supérieur en France, depuis longtemps.

Dissiper ces brumes et rendre possible l’analyse sereine de mécanismes trop vite réduite au slogan manipulateur du « non à la sélection », ce serait d’abord oeuvrer à la compréhension de ce que ce qui fait l’université, depuis l’origine,

ce ne sont PAS les technostructures, notamment pas ces monopoles universitaires régionaux que prétendent être les COMUEs ou toute autre instance équivalente qui n’a d’ « usage » que dans la réduction du nombre des interlocuteurs du pouvoir, tantôt national, tantôt régional

ce sont AU CONTRAIRE ses enseignants-chercheurs, par conséquent le mécanisme de régulation essentiel est celui qui gère leur recrutement, puis leur titularisation.

Depuis que l’Etat s’intéresse aux universités, qu’a été compris le fait qu’elle a une fonction sociale et qu’elle représente un réel enjeu politique, bien des chemins ont été suivis, aucun n’a pourtant adopté cette voie simple de la reconnaissance de la nature des universités.

Au contraire c’est le thème du regroupement « des universités » voire « des établissements d’enseignement supérieur » qui a été privilégié. L’usage de la fusion (et parfois de la confusion) comme outil de gestion est indissociable de l’étrange destin des universités en France.

Depuis 2013 et la loi Fioraso, les regroupements ne sont plus une option, leurs règles et contraintes sont établies. Voilà pourtant qu’une prochaine loi est réputée annoncer d’autres formes « expérimentales » pour ces regroupements. Décidément chaque dispositif n’est acquis que jusqu’au moment où un autre émerge.

Peu de temps après avoir proclamé la mise en route de l’autonomie des établissements (en 2007), c’est à dire au fond, après avoir lancé le projet de créer, enfin, dans notre pays, des universités qui ne soient plus de simples services extérieurs d’un ministère, chargées d’opérations d’enseignement ; la tutelle leur assigne la mission de se regrouper et de créer un étage institutionnel supplémentaire.

Créées, au commencement, en France comme dans toute l’Europe, aux 12ième/13ième siècles, les universités françaises virent leurs projets comme leurs relations avec les pouvoirs, prendre un destin singulier lorsque la Convention décidera leur suppression (décret du 15 septembre 1793) et la création de grandes écoles spéciales : l’Ecole polytechnique, le Conservatoire national des arts et métiers, L’Ecole normale supérieure, l’Ecole des beaux-arts que, pour l’essentiel, l’on retrouve aujourd’hui … La réouverture sous forme d’université impériale ne leur ramènera pas la pleine légitimité que les universités avaient conservé ailleurs en Europe … depuis … les mutations, transformations, évolutions, modifications … se sont succédéees … avec deux jalons essentiels, la re-création des universités avec la Loi du 10 juillet 1896 « relative à la constitution des universités », et leurs partitions, organisées par la loi Faure, 1968/1971, sur base facultaire, selon des décisions locales. L’histoire s’accélère au cours des trente années suivantes, les contradictions aussi.

Avec la période 1991 – 1995 apparaît la première contradiction d’importance. Alors que, d’une part, sont créées des « universités nouvelles », à partir d’ « antennes délocalisées d’universités plus anciennes  », sont, d’autre part, mis en place de « pôles européens » encouragés à rayonner vers et avec les université implantées de l’autre côté des frontières, mais aussi susceptibles d’inaugurer la stratégie de « site » poursuivie jusqu’aux réformes actuelles. Ainsi et par exemple, à Strasbourg, il s’agira de s’insérer dans le tissu universitaire rhénan tandis qu’à Lille on se prend à rêver d’une « eurorégion académique » qui permettrait de rejoindre la Wallonie, le sud de l’Angleterre, la partie flamande de la Belgique, Bruxelles …

Le premier point commun à cette confusion tient à ce que les modifications sont d’abord « pilotées par le haut », au nom des politiques des élus locaux, souvent peu au fait des réalités des universités dans les pays autres que la France. Le second, on l’a déjà compris, est que le cumul de deux mouvements de création d’établissement nouveaux et, dès leur invention, d’encouragement à se remettre sous la tutelle des métropoles n’a pu que générer de la confusion. En même temps encore, ces couches successives conduisent au développement d’une super-bureaucratie universitaire, appareil de gestion des « pôles » puis des COMUEs et mais aussi administration toujours plus largement déléguée depuis la rue Descartes vers les établissements, sans qu’ils y gagnent réellement en autonomie puisque les financements sont toujours bridés par la tutelle. Cette double contrainte, plus de bureaucratie mais pas plus de financements pour les emplois dédiés, est si destructrice qu’elle – au mieux dira-t-on – s’accompagne de gels des emplois visant à rétablir les fameuses « marges de manœuvre budgétaires ». Y a-t-il une fatalité à ce que plus le monde universitaire est « géré » plus ses missions fondamentales soient rognées, notamment la recherche ? Si l’enseignement peut parfois être partagé avec des personnels soit non titulaire (ATER), soit non-enseignants-chercheurs (PRAG/PRCE), il n’en va pas de même des compétences en matière de recherche. Cela étant ces possibilités de délégations des enseignements doivent demeurer limitées sauf à nier l’adossement de l’enseignement à la recherche qui demeure la définition de l’université … Il faut bien qu’il y ait de la défiance envers la recherche et les chercheurs chez ceux qui construisent dans les universités les budgets qui les rendent complices (et souvent bénéficiaires) de la priorité au financement de la super-bureaucratie

L’évolution suivante viendra « de l’extérieur », en 2003, lorsqu’ apparaît le classement dit « de Shanghai ». Très vite il s’imposera comme l’un des rouages essentiels et structurants du dispositif idéologique qui se met en place. Alors qu’il est largement performatif, ce « classement » objective les justifications des politiques nationales et européennes. Les priorités ont désormais changé, « big (has become) beautiful » et les établissements sont mis en demeure de fusionner pour accroître leur « impact » et gagner des places au « classement de Shanghai ».

Suivent ainsi, en 2006, la « loi de programme pour la recherche » qui fabrique des « pôles de recherche et d’enseignement supérieur » (PRES) qui vont supplanter les pôles européens inventés 10 ans plus tôt, puis, en 2007, la « loi relative aux libertés et responsabilités des universités » (LRU)

Les deux réformes sont faites sans cohérences particulières et, surtout, sans que soit vraiment établi ce qui est prioritaire, l’autonomie ou les regroupements ?

Deux autres opérations se déploient alors qui voudraient améliorer les conditions de vie et de travail dans les universités mais seront d’abord comprises comme donnant le départ à la course aux financements concurrentiels. En 2008 vient l’opération campus qui contribuera à la création de PRES ou à leur renforcement là où ils sont déjà implantés

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid56024/l-operation-campus-plan-exceptionnel-en-faveur-de-l-immobilier-universitaire.html#Les%2012%20campus%20s%C3%A9lectionn%C3%A9s

Là encore l’opération pâtit d’une double injonction contradictoire, il s’agit d’un « plan de grande ampleur en faveur de l’immobilier universitaire », mais aussi d’un « concours » cherchant à faire émerger des « campus d’excellence qui seront la vitrine de la France ». L’immobilier universitaire a partout besoin d’être entretenu, développé et amélioré. Il y a quelque chose d’insupportable à laisser croire qu’il pourrait y avoir là une « compétition ». La création de « campus d’excellence » est une autre affaire, les mêler dans le même discours c’est non seulement introduire de l’inégalité mais justifier l’abandon où sont laissés trop de campus d’universités, à qui il devient possible d’opposer qu’elles ne seraient pas « assez bonnes » pour être « aidées ». Comment ne pas lire le piège dans cette rhétorique …

De même, laisser croire que les universités peuvent effectivement concourir à une opération de classement (de Shanghaï ou autre) c’est délibérément ignorer les critères du classement qui ne sont pas que de taille mais de dissociation en France des universités, grandes écoles et organismes de recherche. Quitte à parler de regroupements, plutôt que rapprocher les seules universités, pourquoi ne pas instituer un rapprochement universités, organismes de recherche, grandes écoles …. C’était l’un des enjeux du projet « campus de Saclay » que la volonté politique semble avoir déserté

Avant dernière manœuvre, alors que, changement de majorité politique oblige, il fallait bien faire quelque chose pour que la nouvelle majorité se démarque de la LRU si fortement dénoncée par une large part de ses électeurs, le choix a été fait d’ajouter une couche supplémentaire, poursuivre les regroupements mais sous d’autres noms, sur d’autres territoires et avec d’autres ambitions. En outre il fallait bien bricoler des solutions à l’écueil des fusions posées comme condition par les experts du CGI mais largement irréalisables dans plusieurs univers universitaires réunissant par ailleurs les conditions d’excellences vantées par les programmes d’excellence, ce notamment à Lyon ou en région parisienne.

Et voilà que, maintenant, nouvelle majorité encore, le tout fusion n’est plus en haut de l’agenda tandis qu’une nouvelle forme de regroupement est envisagée.

Les deux questions clefs des financements et de la gouvernance effective ne sont pourtant toujours pas posées, l’équilibre des conseils d’administration ne prend toujours pas en compte la double réalité des universités, la nécessité d’un pilotage stratégique qui appelle la participation à la décision d’autres que les enseignants-chercheurs mais aussi la réalité académique qui a besoin d’être confiée aux enseignants chercheurs, le pilotage effectif résultant alors des arbitrages entre les deux types d’instances et non de choix opérés par la tutelle à la faveur de « contrats » relevant de logiques de planification dont l’efficacité est loin d’être avérée !

Sans doute les questions de gestion ou d’administration ne sont-elles en rien triviales, et il importe que leur talent fonde en fait le recrutement des administrateurs, c’est néanmoins par le recrutement des meilleurs chercheurs que passe la réputation d’un établissement et la légitimité des financements qui lui sont dus. C’est par ce chemin que passe le développement des universités et le progrès de la recherche, indispensables comme on le sait au rayonnement de la France sur la scène internationale et à son développement.

Un dernier mot … évoquer les rapprochements, ou d’ailleurs les différences, entre universités et écoles, comme entre celles entre enseignement privé et enseignement public, c’est inviter –fermement à considérer que la sélection …  c’est d’abord « ailleurs » qu’à l’université… mais ce n’est pas là une pensée simple et donc si facilement mobilisatrice …

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« Non à la sélection »

Le slogan est mobilisateur, il figure d’ailleurs souvent sur les banderoles déployées dans les cortèges par les syndicats étudiants et lycéens. Il fait actuellement son retour sous la forme du refus de « parcoursup » dénoncé comme étant un « outil de tri social ». Ce n’est d’ailleurs pas sans une certaine gourmandise que le journal Libération du 13 mars explique « Pour l’instant, cette réforme n’a pas beaucoup mobilisé. Mais les choses pourraient changer jeudi : une journée de mobilisation est prévue à l’appel des syndicats lycéens. »

La mobilisation a commencé à prendre diverses formes (on pourra consulter cet exemple récent d’actions proposées : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090218/selection-reforme-du-bac-et-du-lycee-construire-un-mouvement-large … ou cet appel à signer des pétitions à l’intitulé explicite : (https://www.change.org/p/s%C3%A9lection-%C3%A0-l-universit%C3%A9-non-merci).

Le coeur du dogme demeure l’universalité de l’accès à l’université pour les bacheliers et l’oubli de ce que, en France, « université » et « enseignement supérieur » n’ont pas le même sens

Ce fait, avec d’autres, devrait inciter à envisager la réalité avec plus de lucidité.

Quelques chiffres d’abord. Il y a matière à interrogation devant la perte en ligne, d’ailleurs signalée par la FAQ de Parcourssup : « seulement 28% des étudiants ont leur licence en 3 ans et 40% en 4 ans. Les 60% restants abandonnent les études dans lesquelles ils se sont initialement engagés. » La glorification des « 80% d’une classe d’âge titulaire du baccalauréat » mérite encore plus d’être réévaluée si est pris en compte cet autre fait que « les bacheliers technologiques et professionnels ne sont respectivement que 9% et 4% à valider leur licence en 3 ans ».

Encore quelques chiffres, ou plutôt une présentation des éléments d’une étude parue en 2015, dans le cadre de « Sciences en marche » et publiée dans The Conversation du 28 février 2018. (l’essentiel des conclusions des auteurs est reprise ci-dessous; on pourra aussi se reporter à cette adresse: https://theconversation.com/un-etudiant-combien-ca-coute-des-inegalites-dans-lenseignement-superieur-91502 où figure notamment une visualisation très significative).

Les données existantes montrent sans ambiguïté que le financement par l’État des étudiants à l’université est largement inférieur à celui consenti aux élèves des CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) et des écoles d’ingénieurs.

Il faut de plus mettre ces inégalités de financement en regard des inégalités sociales : près de 50 % des étudiants des filières sélectives sont issus de milieux socialement favorisés et un étudiant issu des milieux favorisés a 20 fois plus de chance d’intégrer une grande école qu’un étudiant issu de milieux populaires.

En conclusion, l’État finance bien mieux les études des plus aisés, et les politiques universitaires poursuivies depuis des années n’ont en rien résolu ces inégalités sociales.

Ceux qui pourraient penser que ces données ne sont pas d’un accès facile consulteront le très officiel et très public observatoire des inégalités, plus particulièrement l’article intitulé « Les milieux populaires largement sous-représentés dans l’enseignement supérieur » (voir www.inegalites.fr/Les-milieux-populaires-largement-sous-representes-dans-l-enseignement-superieur ). Sur ces sujets et ces chiffres on tirera un avantage complémentaire d’une lecture des considérants de la réforme apportée par Parcoursup. Ainsi, personne ne peut dire qu’il ne savait pas … Reste, sans doute, au delà des questions d’orientation à prendre en compte des inégalités sociales … si clairement reconnues.

A ceci j’ajouterai volontiers un utile rappel historique : l’accès à l’université pour tous, dogme fondateur des discours « anti-sélection », n’existe pas de toute éternité, il n’est en rien une dimension essentielle du baccalauréat, bien au contraire. A partir de 1896, c’st à dire quand le nombre des reçus au baccalauréat a commencé à devenir significatif, des certificats d’études supérieures préparatoires, ou certificats propédeutiques, sont progressivement mis en place dans les facultés des sciences, puis des lettres. Il s’agissait de sanctionner un enseignement intermédiaire entre l’enseignement secondaire des classes de terminale des lycées et l’enseignement des certificats d’études supérieures de licence proprement dit. Clairement ces « certificats » se posent, d’abord pour les mathématiques et les sciences physiques, comme une alternative à l’enseignement dans les classes, justement nommées « préparatoires ». Il signalent un écart entre secondaire et supérieur et offre les instruments du passage de l’un à l’autre.

La réforme de 1966, dite réforme Fouchet signera la fin de ce dispositif et le début de l’accès direct, dès après le baccalauréat, à un cycle d’études spécialisés, discipline par discipline.

Il ne faudrait pas oublier que cette même « réforme Fouchet » vient au milieu des « trente glorieuses » (plus exactement les « 27 » :1945/1973) alors que l’ascenseur social semble à la portée de tous. De plus cette réforme avait initié la création des IUT, dispositif nouveau qui aurait permis une sorte de rééquilibrage des flux mais n’a jamais été véritablement appliqué parce que l’effort financier correspondant (bâtiments et enseignants) n’a pas été accompli. La vocation première de ces IUT était de préparer les étudiants, en deux ans, à un DUT (diplôme universitaire de technologie). Conçus pour pallier le manque de cadres intermédiaires, entre conception et exécution des tâches, et pour préparer l’insertion professionnelle des étudiants, les IUT ont été détournés de l’intention première et sont rapidement devenus une filière sélective d’accès à des études longues de plus et donc un (autre) moyen de contourner les licences non-sélectives de l’université.

L’ambition initiale d’accueillir un quart de la population étudiante a vite été abandonnée … en 2015 on comptait 1 530 000 étudiants inscrits dans les universités (métropole et DOM), parmi ceux-ci 116 000 préparent un DUT, moins d’un dixième selon les chiffres du ministère (http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/67/6/depp_rers_2015_454676.pdf ). La mission initiale des IUT est bien oubliée et l’université, hors droit et santé, se trouve réduite à accueillir en licence tous ceux dont les autres dispositifs, tous sélectifs, n’auront pas voulu !

Ceci n’est en rien un appel à l’anathème contre ces étudiants, mais la marque évidente de la complicité entre ceux qui brandissent encore les slogans anti-sélection et ces autres qui à la fois assurent à ceux qui parmi les classes moyennes et supérieures sont avertis du fonctionnement du système et capables d’en tirer profit, tandis qu’ils « offrent » offrent les premiers cycles universitaires à ceux que ce système tient à l’écart.

Lorsque, en leur temps Bourdieu et Passeron avec Les Héritiers exposaient les mécanismes culturels qui régissaient (et régissent encore) les études post-bac, ils prenaient également soin d’insister sur les moyens d’un équilibre, sinon retrouvé, du moins favorisé : valoriser la pédagogie, favoriser un encadrement des étudiants, renforcer la discipline, la rigueur, et vanter l’effort.

Ce programme est loin d’être suivi dans nos universités, faute de moyens mais aussi faute de ce qu’ils y soient clairement annoncés !

La formule est connue, cela ne diminue en rien sa pertinence … « ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin »

 

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Ce bac toujours nouveau mais jamais changé

Avant de nous laisser emporter une nouvelle fois par le tourbillon créé par l’annonce, une fois encore d’un nouveau projet de renouvellement du bac, d’une autre réforme du lycée, il serait bon de nous demander ce qu’est réellement le bac et d’examiner les approximations et les contradictions dont est faite la réponse.

Le bac est (devenu) une très grosse machine dont les chiffres « donnent le tournis » ….. ainsi, pour 2017, le bac a représenté 4 millions de copies, 170 000 correcteurs mobilisés, 1.250.000 candidats, (718 890 aux épreuves terminales et 537.565 aux épreuves anticipées, passées en première)

http://www.letudiant.fr/bac/le-bac-2017-en-chiffres-cela-donne-le-tournis.html

http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/bac-2017-des-chiffres-qui-donnent-le-tournis.html

Ces chiffres sont directement corrélés à la centralisation du système et donc à l’organisation nationale de l’examen et des épreuves. La différence est fort significative avec l’Abitur allemand, organisé selon les Länder, sachant en outre qu’une grande partie des élèves partent en apprentissage après la dixième classe, et ne passent donc pas d’Abitur, ou au GCE britannique encore plus essaimé, à la fois en raison de la forte décentralisation pratiquée outre-Manche, et de la nature même d’un examen qui ne porte que sur un nombre réduit de matières (3 le plus souvent, s’agissant des A- levels).

L’ampleur de la machine encourage d’autant plus l’immobilisme que « le bac » porte la trace d’une hésitation radicale. Il a été créé comme premier degré des études supérieures universitaires, il est (aussi) considéré comme un diplôme national récompensant la fin des études secondaires générales, technologiques ou professionnelles. A ce titre on peut comprendre que Pierre Mathiot souhaite rappeler sa nature de « diplôme de fin d’études secondaires » dont on attend qu’il valide « l’acquisition d’une culture commune » et retrouve une « valeur certificative ». http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/pierre-mathiot-je-suis-partage-sur-la-place-du-controle-continu-au-bac.html

Encore faudrait-il que tous les signes aillent dans le même sens ! Le site du MEN continue d’expliquer que, « créé en 1808, le baccalauréat est un diplôme du système éducatif français qui a la double particularité de sanctionner la fin des études secondaires et d’ouvrir l’accès à l’enseignement supérieur. Il constitue le premier grade universitaire. » http://www.education.gouv.fr/cid143/le-baccalaureat-premier-grade-universitaire.html

L’enjeu est bien dans cette « double particularité » intégrant une notion de « premier grade universitaire » qui accrédite l’idée que puisque ce grade est universitaire, alors il ne saurait y avoir de limite à l’accès à l’université pour les titulaires de ce grade. Ceci « permet » en même temps de négliger le fait que « enseignement supérieur », en France, n’est pas équivalent à « université » tant s’en faut … et cet autre que même nommées « post-bac » la seule obtention du bac ne donne pas accès à bon nombre de ces formations

Ainsi, parce que l’ambiguïté initiale n’a jamais été résolue, pas plus que la coexistence d’un deux fois double système privé/public, écoles/universités, la situation s’est bloquée, chaque pas dans l’un ou l’autre sens est lu comme un renoncement et la plus part des responsables se complaisent dans la confusion, y compris s’agissant de la récente « mission Mathiot ».

Ces interrogations sont familières aux lecteurs de ce blog, et à bien d’autres : Pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont ? Pourquoi ne pas permettre aux citoyens de comprendre l’irréaliste inanité d’un slogan comme « j’ai mon bac, je choisis ma fac » ? Plus encore sans doute pourquoi ne pas mettre à l’esprit de chacun la réalité de la sélection déjà largement en place à l’entrée dans l’enseignement supérieur ?

Il y a là plus que l’illustration de la complaisance française envers ces tabous qui avec le statut de la fonction publique ou les régimes particuliers de retraite à la SNCF, font le « charme » de notre société et les délices des discussions aux cafés du commerce.

Et si au lieu de réformer les cadres, notamment le bac, un constat préalable prenait en compte les taux d’échecs en première année d’université ? Cela suffirait à rappeler que l’obtention du diplôme n’est pas synonyme de réussite et que sauf à (re)jouer dans les premiers cycles des universités la farce qui se joue dans les lycées, avec l’impressionnante chute des savoirs comme des compétences, il y quelque chose à faire, et vite !!

La crise de la formation en France renvoie d’abord à une crise de la transmission, crise dont les fondements sont d’abord idéologiques et l’application large, je veux dire y compris hors de la sphère de l’Ecole. Transmettre des savoirs c’est poser cette idée que quelqu’un (par exemple un enseignant) communique des données à quelqu’un d’autre, des pensées dont celui-ci ne disposait pas jusqu’alors.

La définition semble simple, elle est vite pourtant prise dans un système de dérives. Evoquer une logique de « transmission » ce serait poser l’élève comme enfermé dans une attitude passive telle qu’il n’est pas en mesure de construire son savoir, est ainsi empêché de construire sa propre vie. Je suis tenté de reprendre la célèbre formule invitant ceux qui trouvent que l’éducation coûte (trop) cher, à essayer l’ignorance. Que ceux qui se méfient de la transmission des connaissances s’interrogent donc sur les conséquences de la non-transmission et de la perte de contenu dans l’enseignement. En fait c’est l’existence d’une relation a-symétrique qui rebute les adversaires de la transmission, érigée en icône de la négation de l’égalité !

Le sujet ne serait pas si critique, il donnerait à sourire … cette Ecole qui se réclame de son obsession de l’égalité, au point de nier sa mission de transmission, est pourtant une immense fabrique d’inégalité et de reproduction des inégalités sociales. Qui a dit absurde ?

Nos valeurs actuelles se veulent héritières de celles des Lumières, soulignant cette conviction que la connaissance et sa transmission libèrent les hommes, développant le projet d’une Encyclopédie pour lutter contre les dogmatismes, la superstition et les fanatismes qui enferment les hommes.

Le procès de la transmission, explicite ou implicite, présente cette caractéristique forte d’être aussi celui de l’autorité, on ne s’étonnera pas que le refus de la transmission (avec son passage vers une figure d’autorité) aille de pair avec les problèmes de comportement constatés dans les classes.

Une telle crise de la transmission a coïncidé avec une modification radicale du dispositif scolaire marquée par la décision de renforcer une évolution déjà inaugurée avec le collège unique (1975), et menant à la mise en place d’une démocratisation qui n’a jamais été autre chose qu’une massification

Cette pernicieuse évolution de l’Ecole de la République exigerait une analyse attentive du choix qui apparaît aujourd’hui comme irréfléchi, de mener 80% d’unc classe d’âge au baccalauréat, à moyens constants (annonce de cette volonté : 1985, taux atteint en 2012 http://www.lemonde.fr/orientation-scolaire/article/2012/07/13/plus-de-80-d-une-generation-au-niveau-du-bac_1733491_1473696.html ). Le pas à franchir est sans doute honorable, il eût pourtant fallu mesurer combien il était, et est, illusoire de croire qu’un tel objectif puisse être atteint sans évolutions fortes des conditions d’enseignement.

Il aurait aussi fallu faire évoluer le modèle dans sa totalité. (sur cette crise de lécole, les analyses de manquent pas, voici, en plus de celles déjà évoquées au fil de ce blog, une (autre) intéressante référence http://www.institutdiderot.fr/wp-content/uploads/2017/05/Crise-de-l%C3%A9cole-fran%C3%A7aise.pdf )

Une démocratisation de l’École aussi radicale que celle qu’aurait du présupposer l’objectif 80% d’une classe d’âge à un niveau bac maintenu (le dernier adjectif ne faisait pas partie de la définition initiale, c’est bien l’enjeu), aurait requis, si l’on souhaitait maintenir la qualité des apprentissages, une importante révision à la baisse, des effectifs par classe. En même temps, le maintien qualitatif eut exigé un réaménagement, pédagogie individualisée, participation active en groupes à effectif restreint…

Peut-être faut-il espérer qu’une réelle évolution pourra être déclenchée depuis les réunions du Conseil Scientifique de l’éducation nationale qui vient d’être mis en place, et de sa vocation à s’intéresser à l’expérimentation dans le domaine éducatif.

Se donner les moyens de mieux recruter des enseignants est indispensable mais non suffisant, il faut encore mettre en place une formation efficace et acceptée, et sur ces bases poser autrement la sempiternelle question du « bac ».

En 1961, déjà, Hannah Arendt écrivait dans la « crise de l’éducation » in La crise de la culture, trad. franç. 1972):

« l’autorité a été abolie par les adultes et cela ne peut signifier qu’une chose : que les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé les enfants » .

On prolongera cette interrogation par le questionnement que formula Jorge Semprun, même s’il ne portait pas d’abord sur la question de la transmission du savoir :

Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante :

« À quels enfants allons-nous laisser le monde ? »

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Nous donnons nous les moyens de recruter les enseignants dont nous avons besoin ?

Réforme du bac, méthodes de lecture, écriture inclusive, évaluations Pisa et « niveau » des élèves …. autant de sujets régulièrement abordés, dans des commissions ad-hoc comme dans les salles des professeurs et les divers réunions, institutionnelles ou non…

L’enseignement est pourtant d’abord un acte de langage reliant un destinateur à un destinataire, à travers diverses fonctions. Ce degré minimal de la description singularise l’échange entre un enseignant et un(des) élève(s), chacun avec ses spécificités.

Alors que ce jour est celui de l’installation d’un conseil scientifique pluridisciplinaire pour l’école, la tendance est de valoriser la capacité à « apprendre à apprendre », apprendre au sens d’enseigner (l’anglais « teach ») et apprendre au sens d’acquérir des connaissances (l’anglais « learn »). Moins que simplement les deux faces d’une même pièce, il s’agit d’actes complémentaires qui ont besoin de l’institutionnalisation de cette complémentarité et donc qu’elle ne dépende pas d’un talent (d’une « vocation » !) mais bien de compétences affirmées et de savoirs-faire construits. Même si, elles ne bouleverseront pas tout le paysage à elles-seules, la contribution des sciences cognitives, celles dont l’objet est la compréhension des mécanismes de la pensée, ne peut qu’être bénéfique à l’enseignant comme à l’apprenant, pour faire remploi de formules qui marquent l’interaction de l’acte menant à la connaissance (et son partage).

Il y a là une louable intention au profit de la double reconnaissance du fait que apprendre quelque chose à quelqu’un est contre-intuitif (à la différence du désir de transmettre) et l’idée que tout cela se passe d’abord dans le cerveau, qu’il n’est pas inutile d’aller y voir ce qui s’y passe, les neurosciences et leurs avancées offrant un moyen et un chemin.

Ceci dit et même une fois achevées les levées de bouclier défendant ce qui est, au lieu d’envisager leur fertilisation croisée avec les acquis des neurosciences, fussent-ils récents, la question de la nature même des acteurs de la rencontre reste posée.

La question des enseignants (ces gens que la novlangue désigne comme des « formateurs ») est centrale à l’enseignement. En plaçant un article traitant de la « crise du recrutement » en tête de son examen des articles « les plus lus » en 2017, EduPros vient d’opportunément le rappeler, même si le constat est amer, il mérite l’attention (pour lire l’article : http://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/exclusif-quotas-d-elimines-moyenne-imposee-notes-remontees-l-alarmant-recrutement-des-profs-de-francais.html – première publication le 6/7/2017 -,à noter que si le titre de l’article cible le CAPES de français, le texte souligne que d’autres disciplines sont également touchées, notamment mathématiques, anglais, lettres classiques).

L’observation que rappelle cet article est double, le recrutement est en crise, pour la pallier, les jurys sont contraints à l’indulgence (coupable?). Certes.

Le plus étonnant demeure qu’alors que l’époque est aux réformes, aucun retour ne soit fait sur les causes de cette crise que, quels qu’en soient les mérites par ailleurs, les progrès envisagés par l’actuel ministre ne résoudront pas (totalement?)

De son côté, le 22/06/2015, le Figaro rappelait que « les profs français sont parmi les moins bien rémunérés de tous les «pays riches», comme on appelle les 34 États membres de l’OCDE. Le professeur de collège gagne chez nous en moyenne 9,5 % de moins que son collègue étranger, et l’écart est encore plus large au lycée (moins 13,5 %) ». Pour la démonstration, recours est fait à l’étude réalisée notamment par par Robert Gary-Bobo, en poste à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE) et chercheur au CREST. Elle est accablante. Le dispositif actuel y est désigné comme « la voie de la démoralisation ». Les conclusions déjà soulignées dans le Monde daté du 7 février 2014, indiquent que « le pouvoir d’achat du salaire net des professeurs a baissé de 20% entre 1981 et 2004 ».

Les exemples pourraient être multipliés, il ne s’agirait que de renforcer l’affirmation d’une tendance.

Pour user d’une malicieuse litote, si le recrutement est ainsi en baisse, la question de l’attractivité (notamment financière) des emplois n’est-elle pas à prendre en considération (d’abord) ?

L’interrogation essentielle devient alors de montrer la part que joue la faible attractivité des emplois d’enseignants dans les « choix » des candidats qui envisagent d’y postuler.

La question subsidiaire étant, puisque ces interrogations sont bien connues et ne sont pas récentes, pourquoi le choix de ne pas les mettre en avant, y compris dans les discussions menées par les organisations représentatives de salariés de l’enseignement et dans les projets que peuvent imaginer les élus.

Par ailleurs, il serait également bon d’ajouter le constat complémentaire selon lequel l’effet dissuasif des salaires bas est encore plus ravageur en sciences qu’en lettres et que les compétences en sciences des candidats aux emplois de professeurs des écoles sont rarement leur point fort, ce qui n’est pas sans conséquences sur la formation.

Ainsi, il faudra bien trancher la question, si la pensée dominante est celle d’une norme à double vitesse, telle que seuls certains auront accès aux écoles qualifiantes, aux trains sécurisés et aux hôpitaux de haute qualité de soins, alors il faut le dire clairement et surtout en prévenir la collectivité. A force de prétendre faire l’un mais ne donner que les moyens de l’autre, peut-être pire encore de focaliser l’attention sur des questions importantes mais pas déterminantes en premier ressort, le service public devient un slogan qui sonne de plus en plus creux. Certains pays s’en dispensent, et pourquoi pas … mais une complicité généralisée du silence et du maquillage des faits comme des perspectives, n’est pas acceptable.

Si les caisses de l’Etat sont vides comme le disait cet homme politique qui a montré depuis combien il veillait sur la sienne, alors il faut soit adapter la dépense soit trouver les moyens de les remplir, dans les deux cas le passage non par une « transparence » gadgétisée mais bien une explication claire et compréhensible des choix à faire et des raison de les faire, s’impose.

En d’autres temps, un autre homme politique avait promis du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Nous n’en sommes peut-être pas encore là, mais nous finirons par être confrontés à ces contraintes si rien n’est fait En attendant l’instillation d’une dose de neurosciences ne nuira pas … sauf si elle est l’occasion de combats idéologiques fratricides, qui feront perdre de vue l’essentiel : la qualité du recrutement des enseignants, leurs envies et leurs compétences pour que soit fournie la qualité d’enseignement dont la France a besoin pour continuer à assurer à ses citoyens la fraternité, la liberté et (surtout) l’égalité dans le droit à l’éducation.

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L’exemple vient de Bordeaux …

Le 15 décembre 2017, le conseil d’administration de l’université de Bordeaux a adopté une délibération donnant mandat à son président pour engager le processus de retrait de la ComUE d’Aquitaine < http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/politique-de-site-comue-aquitaine-perd-universite-bordeaux.html >.

Le vote, acquis par 19 voix Pour, 7 Contre et 6 Abstentions, a été assorti d’un communiqué parfaitement clair : « Après trois ans de fonctionnement et à l’instar d’autres Comue du pays, la Comue d’Aquitaine n’a pas atteint les objectifs qu’elle s’était fixés et n’a pas su répondre aux attentes de l’université de Bordeaux en termes d’appui à la politique de site prévue par la loi, en dépit de moyens spécifiques importants accordés par l’État » (l’usage de caractères gras reproduit la typographie originale du communiqué).

Le message argumente selon plusieurs plans complémentaires qui exposent combien cette ComUE est inefficace, voire inutile : elle n’atteint pas ses objectifs, ni n’est en mesure de répondre aux attentes de l’université métropolitaine ; alors qu’elle a bénéficié de moyens importants, elle n’anime pas une authentique politique de site. Le communiqué prend par ailleurs soin de souligner que les critiques n’y sont pas dirigées contre cette ComUE particulière qui pourrait être envisagée comme amendable, mais correspondent à un constat « après trois ans de fonctionnement », qui vise le principe même des ComUEs ; la ComUE d’Aquitaine ne fonctionnant pas de manière différente de celle de ses homologues mais bien à leur instar.

Ce sont là des thèmes souvent évoqués sur ce blog, mais aussi par d’autres, ailleurs. En ce début d’année, période dit-on de bonnes résolutions, le moment n’est-il pas venu de faire un bilan de ces diverses ComUEs tant du point de vue de leurs membres que des ComUEs en tant que structures ? de s’interroger sur leur utilité réelle et la comparer à leurs coûts, naturellement calculés selon la logique de coûts complets ?

Il est de notoriété publique qu’un texte, projet de loi, ordonnance, est en préparation. Faudrait-il attendre sa parution pour (une fois encore) s’en indigner ou ne serait-il pas plus avisé que les divers sites organisent leurs réflexions, selon leurs contraintes et leurs perspectives propres ?

Enfin, puisque la saison est aussi celle des vœux, outre ceux que je formule volontiers pour les lectrices et lecteurs de ce blog et leurs proches, puisse-t-il être possible d’envisager que ce beau défi soit relevé, notamment dans les universités complètes reconstituées ….

Chiche ??

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Les regroupements universitaires et leurs validations

Alors qu’une nouvelle échéance pour la remise de dossiers idex, notamment ceux qui avaient été « suspendus », est atteinte, l’interrogation se recentre sur la validation des démarches.
Si, en début de cette année le dossier SPC réunissait 4 universités (P3/P5/P7/P13), ce regroupement s’est progressivement mué en un nouveau modèle d’université, porté par la ComUE dans le cadre de sa candidature idex et articulé autour d’une « université-cible » réduite à P5 et P7, sachant que jusqu’ici seule Paris Diderot a validé la démarche par un vote favorable d’un CA, tenu au rectorat pour l’occasion (pour un utile rappel des rebondissements, voir http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/universite-paris-sorbonne-cite-un-nouveau-projet-se-dessine-sans-paris-3.html ). A Paris-Descartes on rappelle opportunément que l’essentiel est que la validation ait lieu avant que le jury idex se penche sur le dossier. Cet examen devrait intervenir en février-mars 2018.
Est-ce vraiment ainsi que les projet se construisent ? Aragon déjà évoquait cet autre «  temps déraisonnable » où « On avait mis les morts à table / On faisait des châteaux de sable / On prenait les loups pour des chiens », bref … où « Tout changeait de pôle et d’épaule » ….
Au delà de l’intérêt, pas du tout déraisonnable pour le coup, pour l’attribution d’une dotation idex, de quelle stratégie est-il question ? Quelle logique ? Quels avantages ? Pour le dire autrement à quoi veut-on faire employer l’argent public ? Celui qui viendrait, comme celui qui est déjà venu puisque les idex suspendus ne l’ont pas tout à fait été dans le vide, ici ou par exemple à Toulouse ils ont obtenu une dotation réputée permettre de monter autrement le dossier. L’ont-ils réellement fait ? Avec sans doute de meilleures raisons que Madame Thatcher en son temps, il ne serait pas absurde que les contribuables s’exclamassent « I want my money back »

La situation de Lyon qui a été admis dans le cercle très restreint des idex est paradoxale d’une autre manière … Alors que la clef d’entrée a toujours été annoncée sous la forme d’une fusion des établissements, le moins que l’on puisse dire c’est que le message que l’on peut lire sur le site de l’Université de Lyon est particulièrement tourmenté …
« L’IDEXLYON est porté par l’ Université de Lyon. Il est doté d’une gouvernance projet qui assure le pilotage de ses actions.
Les gouvernances IDEXLYON et de l’Université de Lyon entretiennent des liens étroits : le Directeur de l’IDEXLYON est nommé par le Président de l’Université de Lyon ; les membres des différentes instances IDEXLYON exercent également un rôle de représentation et de décision dans la gouvernance de l’UdL ».
L’Université de Lyon se présente comme « le 1er pôle scientifique français hors Ile de France », soit ; plus intrigante est cette autre déclaration : « Cette communauté d’universités et établissements (COMUE), alliage unique d’universités, d’écoles, et d’organismes de recherche … »
Comment comprendre cette notion (nouvelle) d’alliage, sauf peut-être à se souvenir qu’un alliage est « la combinaison d’un élément métallique avec un ou plusieurs autres éléments chimiques par fusion » ( nous y voilà donc!) …

Le président de « l’université/ComUE » estime quant à lui que « La feuille de route pour construire une grande université intégrée à horizon 2020 est claire .. Nous allons engager une mécanique de participation collaborative avec le personnel et les étudiants notamment ». Bref l’intention vaut l’action, la promesse la réalité. Comment justifier ce statut particulier autorisé à Lyon ?

Pour plus d’information, à défaut de précisions on pourra consulter le site ad hoc : https://idexlyon.universite-lyon.fr/idexlyon/version-francaise/navigation/le-projet/gouvernance/ et cet article dont l’établissement recommande la lecture http://m.lesechos.fr/redirect_article.php?id=0211963321058&fw=1#I5BjtKkxOvofUyYV.99
L’un est dans l’autre et réciproquement … certes … mais où quand comment sont prises les décisions, notamment financières, quelle politique des emplois ?
Mais surtout que penser pour demain ? Après avoir insisté avec tant de contraintes à la clef, en faveur de fusions puis après avoir semblé revenir vers des regroupements plus larges avec les ComUEs, puis avoir délaissées ces coquilles (vides) que sont en fait les ComUEs, de quoi demain sera-t-il fait ? Qu’en sera-t-il des efforts, parfois des affrontements dans les établissements dont certains penseront qu’ils furent déployés en vain

Il est question d’une autre loi, qui permettrait aux établissements de dessiner leur propre feuille de route. Au fond va-t-on décider s’il faut fusionner les universités ou les rapprocher, ? (on retrouvera un état de la question dans un article du Monde daté de 2013 (http://enseignementsup.blog.lemonde.fr/2013/06/07/faut-il-fusionner-les-universites-ou-les-rapprocher/ ) . Rien n’a beaucoup avancé depuis, sans doute parce qu’un autre champ d’investigations est contraint à rester dans l’impensé, quoi qu’ait pu laisser entrevoir la loi LRU : les universités sont-elles autonomes ? va-t-on cesser de faire comme si « l’université » et « l’enseignement supérieur » étaient « la même chose » et comme si cette confusion franco-française était bénéfique alors qu’elle demeure le point ultime de la ségrégation scolaire ?

Dans une entretien récemment accordé au Nouvel Observateur, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, s’exclamait, comme en un défi : « il ne faut pas leurrer les étudiants ! » sage et judicieuse maxime qu’il faudrait de toute urgence élargir à l’ensemble de l’enseignement supérieur. Un leurre n’est-il pas « un dispositif destiné à tromper », voyons un exemple, presque au hasard : la création des ComUEs … et pendant ce temps là, la crise de l’Ecole française et avec elle celle de l’université, celle de l’enseignement supérieur public s’aggravent …Il est en effet urgent d’en finir avec les leurres (dans ce domaine comme dans bien d’autres, mais pour ce qui concerne ce blog, c’est à cette tâche, qu’en mode colibri, comme annoncé, les énergies vont être consacrées).

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Gouvernance et démocratie, le challenge du pilotage et le défi des votes, à Bordeaux, à Toulouse, à Paris …

A Bordeaux viennent de se dérouler les élections aux conseils de l’Université de Bordeaux (c’est à dire 3 de 4 universités de la ville). Le collège des enseignants autres que les professeurs a donné à l’opposition à la majorité sortante, plus de voix qu’à la – désormais ancienne- majorité (qui cette fois n’a obtenu que 348 voix contre 385 à la liste d’opposition, liste intersyndicale). Dans les 4 collèges électoraux, l’abstention est majoritaire avec cette conséquence que le président sortant s’il devrait en toute logique être élu, ne le sera qu’avec le soutien d’un enseignant sur quatre … Pourquoi pas, après tout … on se souviendra que le Président Pompidou n’avait été choisi que par un tiers des électeurs, c’était l’époque blanc-bonnet, bonnet-blanc ; le président Pompidou avait pourtant été président en toute légitimité, jusqu’à ce que la maladie le rattrape.

De plus, la loi, avec la pratique de la prime majoritaire, accorde une majorité d’apparence plus nette, 6+3 en face de 2+5. La liste « Avec Manuel Tunon De Lara, faire ensemble l’université de demain » obtient en effet 6 sièges, avec 71,5% des suffrages exprimés, 2 sièges vont à l’autre liste, créditée de 28,5% des suffrages exprimés, avec un taux de participation : 49,13%. Elle obtiendra 3 sièges en collège B, avec 47,5% des suffrages exprimés tandis que l’autre liste « Pour une université démocratique et solidaire » obtiendra 5 sièges, avec 52,5% des suffrages exprimés pour un taux de participation de 44,76%. N’en demeure pas moins troublant ce fait que l’argument fort en faveur de cette nouvelle université « complète », outre, bien entendu qu’il s’agissait d’un critère quasi-décisif pour l’obtention de l’idex, était qu’une tel établissement aurait des capacités accrues pour fixer un cap, adopter une stratégie et assurer un pilotage efficient. L’image renvoyée aujourd’hui est que si une tel niveau décisionnel existe, il est éloigné (coupé) de la base, tandis que rien ne garantit le développement d’une synergie entre pilotage politique et réalité de la vie universitaire. Pour ajouter au brouillage des cartes, ici comme dans les autres Régions, une ComUE poursuit ses activités, sans que la valeur ajoutée ainsi générée soit clairement manifeste … ce que le caractère distendu du périmètre, de Pau à La Rochelle en passant par la nouvelle université de Bordeaux mais aussi Bordeaux-Montaigne qui a tenu à rester à l’écart, ne peut que confirmer.

Sans entrer dans les options défendues par les diverses listes, on pourra remarquer qu’en ce qui concerne la ComUE, le dernier scrutin en date, du mardi 24 novembre 2015, a rassemblé, en collège A, 242 votants pour 1206 inscrits, et, en collège B, 577 votants pour 2674 inscrits. Le principe posé ici est de reconnaître le fait de voter comme significatif en soi, plus même que le fait de choisir, ou non, entre les listes. Pour les résultats complets, voir http://www.cue-aquitaine.fr/elections_reprCA_2015.html . Comme ses homologues dans les autres régions, il est de plus en plus évident que cette ComUE est là pour exister, beaucoup plus que pour faire

Toulouse a en commun avec Bordeaux d’avoir, assez tôt dans le processus devant mener à la création d’une nouvelle université, perdu en chemin l’un de ses partenaires … l’université dite Toulouse1, et plus volontiers aujourd’hui, Toulouse Capitole, et sa prestigieuse Ecole d’Economie, TSE. Là encore existe une ComUE, auto-transformée en Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées et dont les relations avec l’Université de Toulouse, notamment quant aux périmètres, ont évolué au fil du temps et surtout selon les contraintes annoncées par le jury menant à l’idex, d’abord attribué puis ajourné. Cette adresse http://universite-integree.univ-toulouse.fr/ est présentée comme celle qui expose et accompagne le processus de réflexion mis en place pour « envisager une refondation institutionnelle du site toulousain afin de construire une université intégrée de rang mondial et de regagner le label IDEX ».

Le calendrier des expertises idex font que l’université de Toulouse est également confrontée en cette période à des logiques de vote. Une consultation des personnels puis un vote en Conseil d’administration ont recueilli les avis de la communauté de Toulouse 2, Jean-Jaurès quant à la participation au nouveau dossier idex et par là même à la fusion avec Toulouse 3, Paul Sabatier.

Le vote des personnels et usagers a été on ne peut plus clair. Le projet de relance du dossier idex a été repoussé par 68 % des personnels et 92% des voix des étudiants. Forte de ce scrutin, une intersyndicale exige du président Daniel Lacroix et des membres du conseil d’administration de l’université Jean-Jaurès « le retrait de ce projet dans les plus brefs délais, dès la séance du CA de mardi matin, 9 heures ». (plus d’informations ici http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/idex-etudiants-et-personnels-de-toulouse-2-disent-non-au-projet-d-universite-integree.html. La logique « idex » déjà affaiblie par le renoncement de Toulouse-Capitole est donc en difficulté accrue, d’autant que le temps presse, le dossier idex devant être envoyé le 18 décembre, au plus tard.

Le Conseil d’Administration a été réuni le mardi 12 décembre, dans les locaux du rectorat. Le résultat finalement obtenu, partage des voix (17 vs 17) et décision en faveur de la fusion prise grâce à la voix prépondérante du président, ne semble pas le plus propre à faciliter le travail qui reste à accomplir, notamment pour associer les personnels, ceux qui auront à faire fonctionner la nouvelle université. Le processus enclenché permettra peut-être de stabiliser l’expertise du dossier idex, consolidant alors le projet Toulousain, même lesté par le retrait d’une des universités du site ; encore faudra-t-il que le jury soit convaincu par une gouvernance établie à l’issue d’un processus dont beaucoup contesteront la légitimité.

A Paris, un troisième vote, moins conflictuel a eu lieu récemment, là encore en lien avec les projets idex, mais aussi en lien avec l’évolution d’un projet de regroupement ayant néanmoins rétréci au fil de son histoire. Si la désignation de Jean Chambaz a confirmé les prévisions (voir http://www.letudiant.fr/educpros/nominations/jean-chambaz-elu-president-de-sorbonne-universite.html , elle marque aussi la fin de bien des hésitations quant aux configurations envisagées au fil du temps. Seules demeurent en piste les anciennes Paris 4 et Paris 6, désormais fusionnées sous l’intitulé Sorbonne Université. Ceci n’empêche pas, du moins pour l’instant, la poursuite d’une ComUE Sorbonne-UniversitéS, l’ajout du « S » étant discriminant s’il n’est ni facteur de lisibilité ni signe de clarification des partages de compétence et des éventuelles subsidiarités.

Une telle sortie de crise n’aura pas été connue par Sorbonne-Paris-Cité en dépit d’un projet régulièrement redessiné (voir http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/universite-paris-sorbonne-cite-un-nouveau-projet-se-dessine-sans-paris-3.html ).

Ces divers exemples, chacun ayant sa spécificité, à tout le moins interrogent la reconfiguration du paysage universitaire, menée « au canon » par le président Sarkosy qui ne supporta pas la place médiocre occupée par la France dans les divers rankings, puis qui sera, disons, « accompagnée » au cours du quinquennat suivant où l’on ajoutera de la complexité et de l’inertie, en inventant des regroupements à géométrie et surtout à efficience variables, même si ces ComUEs ont aussi fourni quelques (largement illusoires) lieux de pouvoir et de (plus réelles) occasions de prébendes.

Le retour sur ces dossiers n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour ministériel et on peut le comprendre puisque le moment des expertises du jury idex est revenu. Cela posé dès les retours du jury connus, en mars 2018 donc,il ne faudra pas tarder à revenir sur les acquis comme sur les difficultés, notamment ne pas croire que les « regroupements » sont effectifs alors que bien des établissements restent sur le côté et que rien n’est dit des relations entre ComUEs et Universités nouvelles fusionnées. Il y faudra surtout le double courage de réfléchir à l’enseignement supérieur dans sa logique d’ensemble, public, privé, écoles, universités, d’une part, de mesurer pleinement le rôle néfaste qu’y jouent les diverses formes de ségrégation qui y sont à l’oeuvre, d’autre part. Le prochain billet reviendra sur ces questions.

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Retour sur l’année écoulée et retour du blog en mode colibri (1)

Il y a un an … en novembre 2016 … Alain Juppé pouvait raisonnablement penser qu’il serait le prochain président de la république ; François Hollande n’avait pas admis, à tout le moins il n’en laissait rien paraître, qu’il allait devoir renoncer à être candidat. 


Plus globalement, les douze derniers mois écoulés, un peu plus en fait, ont été ceux des prévisions déjouées et des horizons d’attente déçus.

Au Royaume-Uni le piège du référendum sur l’Europe s’est refermé sur David Cameron. L’élection de Donald Trump, début novembre 2016, proposera une deuxième occasion de défiance envers les sondages d’opinion. Viendront ensuite l’automne-hiver 2016/2017, marqué par la débâcle Juppé, puis le feuilleton Fillon, sa victoire non programmée à la primaire suivie de sa défaite dans « l’élection qui ne pouvait pas être perdue ». Cette fois les sondages ont accompagné le renversement de la tendance. Pourtant, il y a douze mois, qui aurait cru à une telle évolution ? Qui aurait alors parié qu’au printemps 2017, alors que le centrisme semblait avoir trépassé, le « en même temps la gauche et la droite » triompherait ? La série se poursuivra avec en octobre 2017, la proclamation d’indépendance en Catalogne puis, en ce mois de Novembre, le constat de l’insuccès (pour ne pas encore dire la défaite) d’Angela Merkel.

Le « dégagisme » que certains avaient un temps posé en principe pour l’action, ne suffit pas à expliquer ces revirements.

On observe facilement quelques marques de l’évolution en cours. Il y a bel et bien une crise de la démocratie libérale, des deux côtés de l’Atlantique. En même temps, l’économie de marché, seule en place après la démonstration des apories de l’économie « socialiste » affiche ses limites devant la montée brutale d’inégalités, dorénavant constatées à l’échelle planétaire. La crise de confiance est aussi une crise des projets, notamment de régulation du monde comme il va. La fin des trente glorieuses, la crise de 2008 (et au delà) mettent en difficulté les systèmes de protection des citoyens et de juste répartition des richesses. Les conditions de crédibilité des promesses de la social-démocratie en sont d’autant plus affectées que les déséquilibres économiques (chômage, balances commerciales, dettes) demeurent tandis que les structures financières et bancaires qui ont provoqué la crise n’ont pas réellement été changées. Une autre crise, dite «des migrants » souligne l’impréparation à l’accueil « de toute la misère du monde » et interroge la légitimité d’un tel accueil.

Restent «sur le pavé », parfois littéralement, une majorité de déçus, les floués de l’Europe, les insatisfaits du capitalisme, les orphelins du clivage gauche/droite, les effarouchés de la crise morale (plutôt à droite), les meurtris des trahisons (plutôt à gauche), tous les délégitimés, tous ceux dont les repères et les perspectives sont brouillés, à gauche et en même temps à droite.

Le repli identitaire n’est plus une affaire de définitions selon la race ou la culture, il ouvre d’un côté la porte grande au fondamentalisme religieux et à la charia aujourd’hui comme hier à l’inquisition, au nationalisme de l’autre avec son funèbre cortège d’extrémismes rances, de xénophobes et de racistes. Tout cela anime une politique de la colère, sans doute produite par la peur, assurément d’autant plus fascinée par les nouveaux populismes que les relais de l’expression populaire qu’offraient partis et syndicats s’effacent progressivement.

D’ailleurs, si l’on accepte la définition convenue d’un parti comme formant une association volontaire de citoyens au service d’une idée, il faut se résoudre à reconnaître qu’aujourd’hui, « l’idée » manque ou du moins se délite, le parti perd alors de sa raison d’être sauf à s’incarner en actions, mais c’est alors au prix de perdre de vue l’élaboration d’un projet que les militants ont d’abord pour mission de diffuser, affichages, tractages … et plus de le définir collectivement.

Ce recul des partis n’est peut-être pas sans lien avec une forme de fluctuation des opinions. Les partis, avec leurs membres « encartés » mais aussi les compagnons de route à qui s’ajoutent sans doute les options syndicales, formaient des sortes de « blocs d’opinion » alors qu’aujourd’hui une labilité accrue s’affirme.. On n’appartient (et l’expression est pleine de sens) plus à telle ou telle instance. La « conscience de classe » recule devant d’autres définitions et les glissements d’un extrémisme à l’autre deviennent moins étonnants, sans compter que la croyance en un modèle, figurant l’espoir de jours meilleurs, a beaucoup reculé devant les réalités nouvelles …mondialisation et supranationalités ne font pas rêver mais surtout elles s’affranchissent des fidélités anciennes et sans doute accroissent, par contraste, la propension au « moi d’abord ». Faire naître des majorités d’opinion dans ce contexte est de plus en plus difficile. On peut penser ainsi au Parti conservateur britannique qui se déchire encore autour du Brexit ou aux difficultés des allemands pour trouver une alliance majoritaire dans le nouveau parlement. En France, ne sortons nous pas d’une période où l’exécutif, notamment le président d’alors, était soutenu par une bonne partie de son « camp » comme la corde soutient le pendu et où la posture du frondeur dispensait d’avancer des propositions cohérentes et réalistes.

De bien des côtés, les incertitudes sont grandes. Les temps nouveaux le sont sans doute avant que l’idée vienne à quelqu’un de déclarer qu’ils le deviennent. Il faut pourtant bien du temps pour identifier la nature de cette novation,en dépit de l’insistante annonce, en France, d’une volonté de faire ce qui a été dit.

Simultanément, pour en revenir à l’objet principal de ce blog, les enjeux de l’évolution des universités continuent à prendre la forme de plusieurs défis, de son projet, de ses financements, des autonomies. Un certain nombre de propositions émergent, ainsi sur l’accès à l’université … reste à voir quelle suite sera donnée … modalités d’application, notamment sur la structuration de l’enseignement supérieur, lien avec les écoles, gouvernance … Il s’agit d’inventer des formes nouvelles et efficaces pour donner davantage d’autonomie pédagogique et de moyens, telles que les seconds ne soient pas masqués par l’agitation autour du premier Il s’agit aussi de devenir capables de protéger les étudiants les plus modestes avec une véritable aide sociale, tout en permettant sans doute aux universités de faire contribuer leurs étudiants les plus aisés. Il s’agit encore de soutenir, voire développer, l’apprentissage, d’adapter la formation continue, plus généralement, selon une formule du président Macron, de donner le goût de l’université française.

Tout cela encouragerait facilement à la sidération, pourtant, à condition de demeurer lucide sur la capacité de chacun à faire bouger les lignes, c’est aussi parce que chacun peut contribuer, à sa place et à sa mesure, aux progressions, en mode colibri, que ma résolution est finalement prise de poursuivre ce blog.

(1) la référence est au mouvement colibris qui tire son nom d’une légende amérindienne, racontée par Pierre Rabhi, son fondateur :

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! « 

Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

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Il s’agit de mettre les premiers pas dans les traces du programme annoncé

La page n’est déjà plus tout à fait blanche, l’ombre des plumes s’est rapprochée, l’occasion va venir de comparer ce qui a été annoncé et ce qui va s’écrire.

Dans son programme la nouvelle équipe présidentielle met en valeur des mesures pour l’Ecole, notamment en matière d’encadrement et de soutien aux élèves : dès la rentrée prochaine, douze élèves par classe en CP et CE1 dans les 6778 écoles de l’éducation prioritaire, rétablissement des études dirigées après la classe dans tous les établissements, une scolarité plus individualisée, adossée à des bilans personnalisés de la grande section de maternelle à la troisième et à des parcours individualisés au collège et au lycée.

Ces personnalisations iront de pair avec une autonomie accrue des établissements, en lien avec les communes pour le temps périscolaire ou selon leur propre initiative quant aux parcours bilingues et européens. De nouvelles formes d’organisation du temps scolaire seront permises par la réforme du baccalauréat en quatre matières.

Parallèlement les enseignants bénéficieront d’améliorations de leurs carrières, avec deux mesures fortes : formation en alternance à partir de la licence, affectation en zone d’éducation prioritaire d’enseignants ayant au moins 3 années d’expérience. Plus généralement, il s’agit d’assurer aux enseignants un meilleur accompagnement dès leur formation, qui se fera en alternance à partir de la licence.

Pour dire les choses avec une certaine brutalité, justifiée il est vrai, il s’agit de réagir au constat dressé par la relativement récente (2013, restitution en juin 2014) étude internationale sur l’enseignement et l’apprentissage (Talis) (http://www.cnewsmatin.fr/france/2014-06-25/les-enseignants-francais-moins-evalues-et-formes-selon-locde-683187). « Les enseignants français sont un peu livrés à eux-mêmes », selon la formule d’Eric Charbonnier, expert de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Cette enquête montre l’isolement des enseignants français: ils sont huit sur dix à ne jamais observer les cours de leurs collègues pour s’en inspirer, contre moins de cinq sur dix, en moyenne, dans l’ensemble des pays étudiés. 70% expliquent que la visite de l’inspecteur tient lieu d’évaluation. Plus inquiétant encore, seulement 5% pensent que leur profession est « valorisée dans la société ». On se souvient, par comparaison, que, en Finlande, aux Pays-Bas, à Singapour ou au Canada entre 40% et 68% des enseignants estiment que la société valorise leur profession.

Là encore, pour dire les choses avec clarté, comme l’avait exposé Emmanuel Macron à l’issue de sa visite de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) est en jeu « la capacité collective que nous avons à re-projeter le pays vers son avenir, à lui redonner confiance en lui-même ».

 

Quant à l’enseignement supérieur, et le fait mérite d’être souligné, il est doté d’un ministère de plein exercice auquel est également attaché l’innovation, autre caractéristique significative.

Le programme annoncé met d’abord l’accent sur la double nécessité d’ « améliorer les conditions des étudiants« , et de leur « faciliter l’accès au logement » dans un plan d’investissement qui prévoit la construction de 60.000 logements étudiants et 20.000 pour les jeunes actifs ; « des logements accessibles sans dépôt de garantie, sans demande de caution, et pour un bail non renouvelable ». En même temps, il s’agira de mobiliser les bailleurs sociaux pour créer au sein du parc social des logements pour les jeunes, avec pour objectif 30.000 places supplémentaires ». Par ailleurs la Caisse nationale d’assurance maladie se verra confier la gestion du régime d’assurance maladie des étudiants », autre évolution significative..

S’agissant maintenant des cursus, sont souhaitées « plus de variété dans les formations de premier cycle » et 10.000 places supplémentaires dans des filières courtes professionnalisantes.

Une autre clef pour la réussite est montrée avec le développement de l’apprentissage aujourd’hui « cantonné à des filières très manuelles et très peu qualifiées ou qualifiantes. Il faut que l’apprentissage prenne aussi place dans l’université dans des formations nouvelles que nous allons développer », ceci dans un cadre d’un autonomie pédagogique accrue mais aussi plus d’autonomie de recrutement.

On le voit, pour que soit réunies ces conditions, l’un des enjeux sera très vite celui des financements, plus encore la sortie du dilemme impossible entre l’usage de la masse salariale, et sa réelle augmentation récente, pour ce à quoi elle est réputée servir, créer des emplois, et l’usage effectif qui en a été fait. Ce flou dans la stratégie, pour ne pas dire cette dérive perverse dont personne n’a tenté de dresser un bilan, ne pourra être prolongé, les besoins sont considérables en même temps pour la création de postes et pour satisfaire la variété des missions de l’université, comme pour assurer des budgets de progrès. Assurer l’équilibre des budgets, notamment des universités, en retardant la création des emplois nécessaires, c’est non seulement tricher, c’est nier aux formations supérieures la raison même de leur existence : la formation et la conduite d’actions de recherche et d’innovation.

Une intéressante question mérite d’être posée : faut-il vraiment persévérer dans la multiplication de structures dévoreuses de financements et d’emplois ?

En réponse-bilan, je note la sagesse du propos de l’ancienne ministre à propos des regroupements, « avec trois ans de recul, il faut sûrement simplifier certaines instances qui, à l’usage, paraissent trop lourdes : cela doit se faire sur le terrain, en concertation et à l’initiative des acteurs eux-mêmes. » Les partenariats avec les entreprise mais aussi les financements liés à la formation continue devront monter en puissance. Rappelons aussi, au passage, cette double déclaration de Geneviève Fioraso (voir interview publiée sur EducPros http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/g-fioraso-l-universite-ne-perd-pas-son-ame-en-travaillant-avec-les-entreprises.html) « On ne perd pas son âme en travaillant avec des entreprises ». « Il est également aberrant de constater que les universités ne bénéficient que de 4 % des 24 milliards de la formation continue ».

Voilà deux lignes de force qui méritent considération prospective.

Souhaitons enfin que les deux ministres aux responsabilités en matière de formation, de recherche et d’innovation sauront judicieusement mesurer les urgences, et, de leur connaissances du milieu et des enjeux, voire de la familiarité avec le domaine dont la tutelle vient de leur être confiée, déduire les manières d’impulser la forte évolution nécessaire tout en étant pour de bon à l’écoute des personnels alors qu’ils ont besoin de confiance, d’autonomie et de respect, plus que de nièmes réformes pilotées par le haut. Souhaitons aussi que la présence de deux ministres de plein exercice dédiés à l’enseignement, la recherche et l’innovation permettra des équilibres budgétaires à hauteur des nécessités.

 

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