Oublier les notes le temps de retrouver goût aux apprentissages

Des notes qui démotivent tout le monde

Lorsqu’on veut apprendre aux étudiants à travailler dans leur propre intérêt, on se heurte souvent à un obstacle de taille : l’évaluation. Tous les enseignants connaissent le scénario : les étudiants reçoivent leur copie, se jettent sur leur note, avec pour seul intérêt la question de savoir s’ils ont atteint l’objectif qu’ils se sont fixés (10/20, 14/20, 8/20…). Olivier Rey a publié un assez beau billet (https://ecolededemain.wordpress.com/2014/10/02/evaluer-pour-mieux-faire-apprendre-un-defi-pour-lecole-selon-olivier-rey/) sur la question sur le site «école de demain », et le débat qui a fait rage autour de l’évaluation nous a bien prouvé combien la question est sensible.

A l’Institut Villebon – Georges Charpak, la question se pose de façon d’autant plus criante que les étudiants arrivent avec des parcours scolaires très différents, et des histoires parfois compliquées.

En mathématiques, nous avons privilégié le contrôle continu avec des petites interros de cours fréquentes (1 à 2 par semaine). Ces interros durent 10 minutes en moyenne et portent sur du cours ou des applications directes du cours. Elles sont là pour aider l’étudiant à cerner ce qui est essentiel dans l’enseignement et l’aider à savoir où il se trouve dans son apprentissage.

Le rendu des copies en début d’année était terriblement frustrant pour tout le monde : ceux qui s’en sortaient grâce à leurs acquis de lycée en concluaient qu’ils n’avaient finalement pas besoin de travailler. Ceux dont les méthodes se mettaient lentement en place étaient découragés. Personne n’était satisfait, étudiants comme enseignants, il fallait trouver une solution pour que les étudiants se focalisent sur leurs copies en tirent quelque chose, plutôt que de rester focalisés sur leur note et son poids symbolique…

Une proposition simple : masquer les notes…

Nous avons donc décidé de tester un dispositif expérimental extrêmement simple…
Nous corrigeons les copies comme d’habitude, mais la note ne figure pas sur la copie. Elle est toutefois conservée par l’enseignant pour le bilan final.

L’étudiant a accès à ses copies, avec des commentaires qui l’aident à se situer dans son apprentissage (telle notion comprise, telle notion à revoir…). Pour ceux qui connaissent de  grosses difficultés, un commentaire spécifique est porté sur les copies, l’invitant à aller voir un enseignant ou un tuteur pour se faire réexpliquer une notion ou pour revoir des méthodes de travail, en fonction de la source présumée du problème.

Mais l’étudiant  ne peut  connaître ses notes qu’en milieu de semestre. Et même à ce moment-là, il peut choisir de ne pas les demander mais avoir quand même un bilan qualitatif personnalisé.

Le ressenti des étudiants et la question de la métacognition

Les premières semaines, les étudiants ont été déstabilisés par ce procédé. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils regardaient leurs copies ! En effet, nul autre choix que de regarder leur copie, les réponses corrigées et les commentaires associés, pour connaître  l’état de leur apprentissage ! Je leur ai adressé un questionnaire à mi semestre et à la fin du semestre pour avoir leur ressenti sur l’expérience.

Les résultats sont globalement positifs. 70% des étudiants souhaitent continuer ou étendre le dispositif. Les 30% restants se plaignent principalement du manque de repères dû à  l’absence de notes.

Cette réticence est intéressante, car en tant qu’enseignante, j’ai l’impression qu’un chiffre leur apporte nettement moins d’informations que la correction de ses erreurs ou bien qu’un commentaire qualitatif sur le travail effectué. Cette expérience met  en lumière un point important :  si les étudiants regardent peu leur copie quand on la leur rend, ce n’est pas (uniquement) parce qu’ils sont focalisés sur la note. C’est aussi parce qu’ils ne savent pas utiliser leur copie corrigée comme moyen de diagnostic sur l’état de leurs connaissances.

De manière générale, nous observons que même lorsqu’ils sont plein de bonne volonté, les étudiants ont de grosses difficultés à évaluer où ils en sont, à quel point ils maîtrisent une notion…Et malheureusement, ils ne se rendent pas compte du fait que cette compétence est essentielle pour réussir, ni qu’ils ne l’ont pas encore acquise !
Si elle a le mérite de renforcer la motivation intrinsèque et de baisser l’angoisse liée aux évaluations, cette petite expérience pose également la question de la formation à la méta-cognition, et de la place qui devrait être consacrée dans les enseignements aux méthodes de travail et d’apprentissages pour les étudiants.
Nous avons poursuivi cette expérience au second semestre pour ce qui concerne les mathématiques. Nous donnons par contre accès aux notes à tous les étudiants tous les deux mois. La nécessité du dispositif se fait moins ressentir maintenant que les étudiants ont gagné en maturité, ce qui laisse à penser que ce dispositif n’est peut-être utile que le temps de faire comprendre aux étudiants qu’une évaluation est aussi un outil pour mieux se connaître et progresser.

Est-ce que ça marcherait ailleurs ?

L’intérêt évident de ce dispositif, c’est qu’il est extrêmement simple à mettre en œuvre ! N’importe quel enseignant peut utiliser cette démarche en cours, pas besoin de grande réforme pour tester l’outil… Pour autant, je pense que l’efficacité de cette « astuce » ne marche que parce qu’elle s’inclut dans un discours plus global de la part des enseignants. Il est pour nous très important que les étudiants apprennent qu’un résultat scolaire n’est pas un jugement sur la personne, que le plus important est de progresser, et que ces petites interros sont surtout là pour les aider à se situer et à avancer. Notre outil nous semblerait nettement moins pertinent s’il n’était pas au service de ce discours.

Les résultats en sciences de l’éducation semblent quand même montrer qu’il est généralement plus efficace de rendre des copies commentées plutôt que notées. Ainsi, Marc Dugrand, Directeur de recherche CNRS à l’École d’économie de Paris et directeur scientifique de J-PAL Europe, reprend les résultats du papier de Ruth Butler (R. Butler, Br. J. Educ. Psychol. 1988) lors de la conférence du collège de France consacrée aux sciences cognitives à l’école : (voir à 5 min 30, le reste de la conférence est super, mais pas vraiment sur ce thème): http://www.college-de-france.fr/site/stanislas-dehaene/symposium-2014-11-13-16h30.htm

Les résultats des apprenants sont meilleurs si on ne rend qu’un commentaire circonstancié, par rapport à mettre une simple note, mais aussi par rapport au fait de rendre une note assortie d’un commentaire ! L’effet est plus marqué chez les étudiants en difficulté que chez les bons étudiants (ce qui n’est pas très surprenant).

Cet outil n’est pas un outil miracle, mais sa simplicité d’utilisation et son efficacité me laisse penser qu’il mériterait peut-être d’être plus souvent utilisé. D’autant qu’une fois dans la vie professionnelle, les étudiants auront plus que l’occasion d’expérimenter l’intérêt de savoir un intégrer des commentaires qualitatifs à leur travail pour progresser !

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