Doit-on apprendre aux étudiants à gérer leurs émotions? (1/3)

Nous sommes tous ébranlés et horrifiés par les attentats qui nous ont secoués  vendredi 13 novembre. Passés les premiers moments de stupeur, de peur et de tristesse, viennent les moments d’analyse, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé et de trouver des manières de réagir intelligemment à ces événements. Et parce que l’école abrite et forme la jeunesse, c’est naturellement vers elle que les regards se tournent lorsqu’on veut parler d’avenir. Les personnes que nous formons devront vivre dans un monde incertain, gérer les conséquences du dérèglement climatique, vivre une transformation rapide du marché du travail,  accueillir des vagues de réfugiés et apprendre à vivre avec un terrorisme qui n’a aucune raison de disparaître spontanément. Sachant cela, doit-on apprendre aux étudiants à gérer la peur ? les aider à développer leur empathie ? Peut-on le faire?

J’aimerais ici présenter quelques ressources bibliographiques et partager quelques retours d’expérience

L’équilibre émotionnel s’apprend

Dans Pour une enfance heureuse, la pédiatre Catherine Gueguen explique comment notre capacité à gérer nos émotions se construit dans le temps, avec l’aide de notre environnement. Un enfant qui grandit dans un environnement sécurisant, avec des adultes capables de lui apprendre à identifier ses émotions, développera une gestion émotionnelle bien supérieure à celle d’un enfant vivant sans sécurité ou dans un environnement appauvri affectivement. Les IRMs effectués sur des adultes ayant connu des enfances difficiles montrent d’ailleurs que ceux-ci ont un cortex préfrontal (lié à la gestion des émotions) hypoactif. Ce sont souvent des adultes irascibles, anxieux, peu capables de s’auto-réguler émotionnellement. Dans certains cas, une telle personne placée dans un environnement bienveillant peut apprendre à gérer ses émotions une fois adulte.

Les chercheurs qui travaillent sur le développement d’émotions positives ont étudié comment les développer chez des enfants, même dans des cas où ceux-ci ont été témoins de violences extrêmes. Ainsi, je trouve intéressant, vu le contexte actuel, de savoir que le Centre de Recherche et Éducation à la Compassion et l’Altruisme de l’Université de Stanford, par exemple, a appliqué un programme de gestion du stress à environ 80 enfants israéliens vivant dans un climat de guerre permanent. Après 16 sessions réparties sur un mois, le groupe d’enfants ayant suivi ce programme présentaient significativement moins de symptômes de stress post-traumaumatiques par rapport au groupe témoin. Le groupe de recherche travaille aujourd’hui sur la question de comprendre ce qui fait basculer d’anciens membres de gangs vers des comportements altruistes et pro-sociaux.

L’équilibre émotionnel favorise les apprentissages

S’il est rassurant de savoir que ces programmes existent, le quotidien d’un enseignant est, non pas de gérer des situations de guerre ou d’attentats (!), mais de faciliter les apprentissages en classe. Dans ce cadre, on sait que la gestion des émotions est cruciale pour apprendre efficacement. Les neurosciences confirment ce que les parents ou enseignants connaissent empiriquement : la peur inhibe les apprentissages, tandis qu’un environnement social bienveillant et stimulant les améliore. Stanislas Dehaene présente dans son cours  “Éducation, plasticité cérébrale et recyclage neuronal” des articles mettant en lumière ce phénomène chez la souris ou dans le cas tragique des orphelins roumains de l’époque de Ceaușescu (vidéo 50 min).

En tant qu’enseignante, je vois au quotidien comment les émotions peuvent être un frein à l’apprentissage, que ce soit pour l’étudiant trop soucieux ou distrait par des problématiques extérieures à l’établissement, ou pour l’étudiant qui va tout de suite rentrer dans la spirale du “je n’y arrive pas, je déteste ça, ça ne marche pas, ça ne marche jamais, ça m’énerve, de toutes les façons je suis nul-le, etc” face à une difficulté, au lieu de simplement se dire “pourquoi est-ce que ça ne marche pas?” et apprendre de son erreur. Ces problèmes communs (ce n’est pas pour rien que Chagrin d’école, de Daniel Pennac a eu un tel succès) sont un réel frein à l’apprentissage des étudiants et ne peuvent pas être traités sans s’intéresser à l’état émotionnel des apprenants.

Plusieurs études montrent que des activités de pleine conscience permettent d’augmenter les résultats scolaires des enfants ou étudiants qui les pratiquent. Par exemple, cet article de presse relate comment 48 étudiants à l’université ont vu leurs notes augmenter après avoir suivi un entraînement de deux semaines à faire des exercices de pleine conscience. Richard Davidson, de l’université de Winsconsin-Madison, a également monté un curriculum-test permettant d’entraîner l’empathie d’enfants de 4 à 6 ans. Cette étude montre que ces activités d’entraînement à l’empathie améliorent les résultats scolaires, en plus des comportements pro-sociaux visés initialement.

Il ne s’agit donc pas de mettre en place à l’école des activités d’aide à la gestion émotionnelle avec pour seule motivation la réaction aux attentats passés et éventuellement futurs. Il s’agit de penser à une compétence qui aide à gérer la frustration, à être empathique ou à travailler à plusieurs, à être globalement mieux équipé pour apprendre, et peut-être aussi à réagir avec résilience en cas de stress majeur et exceptionnel.

Les prochains billets parleront de la mise en oeuvre opérationnelle d’outils à l’échelle de la classe et des établissements

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N’étant pas spécialiste du sujet, j’ai essayé, dans la mesure du possible, de documenter ces billets en citant et variant mes sources. Malgré mes efforts, ces billets restent bien loin d’un bilan exhaustif sur le sujet et ne sont qu’une invitation à poursuivre la réflexion et les débats.

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