Pourquoi et comment préciser les attendus de son cours : quelques propositions

Tout le monde aime les pratiques pédagogiques sympas, créatives, qui vendent du rêve (moi la première). Pourtant, il y a plein de choses simples à faire, très efficaces même si elles ne semblent  pas spécialement extraordinaires. Je constate [1] par exemple chaque jour que pour soutenir les étudiants les plus en difficulté, il est extrêmement efficace de préciser les attendus du cours. L’étudiant au parcours scolaire sans faute, qui comprend les attendus implicites, va savoir faire le tri de ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, tandis que l’étudiant plus fragile ne saura pas forcément mettre des mots sur ce qu’il a appris et aura du mal à hiérarchiser ce qu’il a vu pendant le cours.

Aujourd’hui, dans le cadre de notre cours de calcul au S1 de la licence, avec mes collègues Jean Lécureux et Tony Février, nous avons un programme découpé en une centaine de savoir faire que nous utilisons pour clarifier nos attendus, mais aussi pour évaluer et aider les étudiants à travailler sur ce dont ils ont besoin en priorité. L’idée est de découper les savoir faire de manière extrêmement fine pour que les étudiants sachent exactement ce qu’un savoir faire recoupe (Plutôt que de dire « Savoir dériver », le thème « Dérivation » va ainsi contenir « Connaître la définition d’une dérivée », « Avoir une intuition graphique et physique de la dérivée », « Avoir un exemple en tête de fonction non dérivable en un point », « Savoir calculer une dérivée de fonction usuelle », « Savoir calculer une dérivée d’un produit », « Savoir calculer une dérivée d’un quotient »,  » Savoir calculer une dérivée d’une fonction composée » et « Savoir calculer l’équation d’une tangente à une courbe en un point donné »).

Comme vous le verrez dans ce billet, cette pratique peut se décliner de manière très légère, mais aussi de manière systématique avec une restructuration complète de l’enseignement à la clé. Nous vous proposons un petit tour d’horizon de ce que nous avons mis en place au fil des années et espérons que vous y trouverez quelque chose à piocher pour votre cours.

Level 1 : à l’oral au fil des cours

Tout a commencé par l’habitude prise d’expliciter ces savoir-faire à l’oral. A la fin du cours, il s’agit de prendre 5 minutes pour demander aux étudiants de formuler les savoir-faire travaillés pendant la séance. Puis avant une évaluation, nous leur demandions de nous dire quels savoir faire allaient d’après eux être évalués et construisions ensemble le programme officiel (compter 5 ou 10 min pour le faire). Quand un savoir faire était exprimé et noté au tableau, on en profitait pour rappeler à l’oral des exemples d’exercices ou de questions types, pour que ces dénominations soient vraiment concrètes pour eux.

Level 2 : Ecrire la liste des savoir faire pour expliciter le programme dès le premier jour

Après avoir enseigné quelques années un contenu en prenant cette habitude, nous avons pu poser les bases d’une grille contenant tous les savoir faire travaillés pendant le semestre (compter deux heures de travail environ pour la construire). On a pu ainsi la distribuer aux étudiants le premier jour pour qu’ils sachent exactement ce qui les attendait pendant le semestre.

Cette grille a évolué depuis (et évolue encore) à mesure de notre pratique (on reformule un savoir faire, on en coupe un en deux, on en ajoute ou retire un), mais plutôt à la marge (moins de 10 savoir faire reformulés par an, un ou deux savoir faire ajoutés ou supprimés chaque année). La grille est un objet vivant qui suit l’évolution de notre enseignement.

Level 2bis : Utiliser le tableau pour faire le planning des évaluations

Lorsque nous distribuons la liste des savoir faire aux étudiants au début du semestre, il n’est pas très coûteux de l’utiliser pour faire un planning des évaluations.

On peut ainsi donner très facilement des programmes de révision précis aux étudiants : il suffit de cocher des cases dans un tableau qui sert alors de planning.

 

Utiliser un tableau de savoir-faire pour créer un planning d'évaluations

Level 3 : Classer les exercices grâce au tableau

Version light : quand on traite d’un point de cours ou d’un exercice, on prend l’habitude de rappeler le savoir faire auquel l’élément appartient [le dire ou leur faire deviner]

Version hard : quand on a suffisamment avancé (liste déjà écrite l’année dernière, on se sent à l’aise avec l’utilisation des savoir faire à l’oral, on a des feuilles d’exercices qu’on reprend d’une année sur l’autre ), on peut classer les exercices par savoir faire (et donner une table complète aux étudiants).

Ainsi, un étudiant qui souhaiterait retravailler un point précis du cours sait exactement quel savoir faire traiter.

 

Classification des ressources par savoir faire : les étudiants savent quoi travailler pour progresser sur un savoir faire donné

Classification des ressources par savoir faire : les étudiants savent quoi travailler pour progresser sur un savoir faire donné

Level 4 : Repenser l’évaluation sur la base des validations de savoir faire

Ca a été en fait notre motivation pour faire une grille de savoir faire aussi détaillée. On n’en pouvait plus de ces moments où les étudiants avaient leur première note et arrêtaient de travailler (soit parce que la note était décevante et qu’ils baissaient les bras, soit parce qu’ils avaient une bonne note et pensaient ne plus avoir besoin de travailler). Comment encourager le travail sur le long terme, quand l’évaluation ne prend pas en compte la progression et pose un boulet aux pieds des étudiants ayant le plus besoin de temps (allez vous convaincre que vous allez valider quand vous avez eu 4 et qu’il vous faudrait un 16 pour compenser…) ?

Nous avons donc repensé l’évaluation en nous appuyant sur les savoir faire. Pour chaque évaluation, nous ne mettons pas de note mais notons les savoir faire validés ou non. Cette technique a l’avantage d’aider l’étudiant à savoir exactement ce sur quoi il doit retravailler. Une macro nous permet de faire la synthèse sur toutes les évaluations en fin de semestre et de convertir les savoir faire validés en note. La règle de conversion permet à un étudiant qui n’aurait pas validé la première fois mais aurait su trouver la solution les fois suivantes de valider son savoir faire sans pénalité par rapport à s’il avait su le faire du premier coup.

 

Un historique est gardé de chaque savoir faire pour générer une note en fin de semestre uniquement

Un historique est gardé de chaque savoir faire pour générer une note en fin de semestre uniquement

Level 5 : Faire de l’entrainement personnalisé à son rythme sans recommandation personnalisée

Au fil des années, nous avons accumulé une belle collection d’outils. Autour de la grille de savoir faire, on peut construire un programme, une progression avec un planning du programme des évaluations, une évaluation valorisant le travail sur le long terme et une diagnostic plus fin, et une collection d’exercices classés par rapport à cette grille [Le tout dans une belle base de données grâce au super travail de notre collègue Claude Chaudet, merci Claude !]. Nous avons donc fait le pari cette année de laisser les étudiants avancer à leur rythme pendant le semestre. Comme présenté dans ce billet, les étudiants vont choisir entre écouter un morceau de cours/TD ou travailler en autonomie. Nous imprimions les feuilles d’exercices à l’avance pour que les étudiants qui avancent vite puissent prendre de l’avance, tandis que les étudiants qui avaient besoin de temps pouvaient (enfin) prendre le temps de comprendre ce qu’ils faisaient à fond, plutôt qu’avoir sans cesse à survoler pour essayer de suivre la vitesse moyenne du groupe.

Level 6 : Faire de l’entrainement personnalisé à son rythme avec des outils numériques de personnalisation.

Aujourd’hui, les feuilles d’exercices sont les mêmes pour tous. Les étudiants vont simplement les chercher à mesure de leur progression.

Avec Fabrice Popineau et son doctorant Benoit Choffîn, nous aimerions explorer la possibilité de faire des feuilles d’exercices personnalisées sur la base des besoins de chaque étudiant. Cela pourrait prendre la forme d’un site web / module moodle / autre forme technique permettant de s’entraîner avec des tests adaptatifs.
Nous envisageons évidemment une solution permettant aux étudiants de se tester en ligne, mais au delà de cela, nous voudrions aussi faire un outil capable de générer des feuilles de TD papier personnalisées, que l’on pourra imprimer pour travailler en classe sans ordinateur.

Level 7 : Penser de nouvelles façons d’évaluer

Cette classification par savoir faire nous ouvre des perspectives pour améliorer notre évaluation. Nous pensons pour la suite à des systèmes de validation par blocs dans lesquels les étudiants améliorent leur note tout au long du semestre en validant progressivement des blocs de savoir faire de niveau de difficulté croissant, comme dans un jeu vidéo où on passe des niveaux, ce qui obligerait les étudiants ayant des lacunes anciennes à commencer par les traiter. Ce système se rapproche du système d’évaluation par ceintures que JM Génévaux fait à l’Université du Maine depuis des années : ce document sur HAL explique sa démarche.

On étudie aussi la façon d’utiliser ces savoir faire pour évaluer les compétences transversales de raisonnement et de rédaction, en permettant aux étudiants de choisir des exercices adaptés à leur niveau de compréhension pour se focaliser sur les aspects rédactionnels et éviter les doubles tâches.

Level 8 et au delà…

Nous pensons même que ce découpage très précis permettrait une extension de la flexibilité que les étudiants ont au S1, en articulant un enseignement sur les trois années de licence où chaque étudiant apprendrait et validerait à son rythme, en fonction de ses objectifs.

Ce que j’aime avec cette pratique, c’est qu’elle peut s’adapter en douceur à la pratique et au temps de l’enseignant. Quand nous avons débuté, nous ne faisions que prendre 5 min en fin de cours pour que les étudiants précisent les savoir-faire étudiés et je pense que c’était déjà très structurant. Les choses se sont construites au fur et à mesure et les possibilités qu’elles ouvrent semblent infinies…

N’hésitez pas à nous écrire ou à commenter pour partager vos expériences et/ou poursuivre la discussion.

Ce billet a été relu et/ou amélioré grâce à l’aide d’Emmanuel Ahr, Julien Bobroff, Aude Caussarieu, Benoit Choffîn, Bénédicte Humbert et Jean Lécureux. Merci à eux/elles !

[1] Ce constat est visiblement soutenu par la recherche : pour ceux que ça intéresse, voici ces reférences recommandées par Jacques Vince via Aude Caussarieu :

Bonnéry S. (2007) Comprendre l’échec scolaire. Elèves en difficultés et dispositifs pédagogiques, La Dispute;

Bonnéry S. (2015) Supports pédagogiques et inégalités scolaires, La Dispute.

Terrail J-P. (2016) Pour une école de l’exigence intellectuelle. Changer de paradigme pédagogique, La Dispute.

Bautier E. & Rayou P. (2013) Les inégalités d’apprentissage. Programmes, pratiques et malentendus scolaires. PUF.

Rochex J.-Y. & Crinion J. (dir) (2011) La construction des inégalités scolaires : Au cœur des pratiques et des dispositifs d’enseignement. PUR.

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