2 – Le classement de Shangaï : la honte française ou l’espoir européen ?
Si la Chine fait beaucoup parler d’elle depuis quelque temps, il est un domaine où elle a , certainement de manière involontaire, provoqué depuis 2003 une onde de choc qui est loin d’être amortie.
Il s’agit, bien sûr, du classement mondial des universités qui a déstabilisé l’Université française.
L’origine en semble pourtant assez prosaïque : selon Wikipédia, c’est pour répondre à la demande du président de l’université Jiao Tong qui souhaitait pouvoir envoyer ses étudiants dans les meilleures universités, que le professeur Nian Cai Lu, un chimiste travaillant pour cette université, établit un premier classement en 2003. Faute de moyens et ne disposant que de deux collaborateurs, il va alors au plus simple ne prenant en compte que des données accessibles par Internet et jugées objectives : nombre de prix Nobel et médailles Fields (pour les mathématiques), le nombre de chercheurs les plus cités dans leur discipline, nombre de publications dans les revues scientifiques Nature et Science et le nombre de chercheurs répertoriés dans deux bases de données d’articles scientifiques, l’une sur les sciences humaines, l’autre sur les sciences pures. La publication de ce classement six mois plus tard connaît immédiatement un important écho mondial.
Les médias vont s’emparer du sujet, sans s’embarrasser de précautions sur les limites méthodologiques de l’ouvrage. Les critiques académiques vont se déchaîner. Trop tard, le mal est fait. Le benchmarking mondial de l’enseignement supérieur, déjà à l’œuvre depuis plusieurs années, en particulier dans l’enseignement de la gestion, vient de faire son entrée publique en France.
Comme le rappelle l’Observatoire Boivigny, la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, estimait, dans une interview donnée au Figaro, que « le problème du classement de Shanghai, c’est son existence ». Elle jugeait également qu’il faudrait « établir notre propre classement au niveau européen ». La présidence française de l’Union européenne devait ainsi être l’occasion d’établir un label européen de qualité, faisait-elle savoir. Les critères d’attribution de ce label devraient être de plusieurs types et prendre en compte la qualité des formations, de la recherche, des locaux, du campus… On ne peut pas encore noter de progrès significatifs en la matière.
Ainsi donc l’excellence n’est pas innée pour les universités ? Il faudrait admettre d’être jugés par, non pas des pairs, selon la tradition académique, mais par de futurs étudiants, et chinois qui plus est !
Heureusement la nomenklatura française veille. On n’a pas (beaucoup) de prix Nobel, mais on a des idées ! Et voici qu’apparaît le classement, le vrai, élaboré par l’Ecole Mines ParisTech. L’objectif est affiché : « Mines ParisTech a fait une étude, à l’origine destinée à « voir dans quelle mesure il était possible de faire évoluer le classement de Shanghaï vers quelque chose prenant un peu mieux en compte la mission de formation des établissements d’enseignement supérieur ». L’honneur est sauf, et le rayonnement scientifique mondial de la France est assuré : grâce à un système de critères et de coefficients sophistiqué, HEC, l’ENA ( !), Polytechnique (quand même, mais juste derrière le MIT !) et Sciences Po figurent dans les quinze premiers établissements mondiaux. Et qu’on ne dise pas que trois sur les quatre ne forment pas de scientifiques, puisqu’il est bien connu que la supériorité d’Harvard est due à ses MBA !
Une manière élégante d’illustrer le changement climatique par le bris de thermomètre déjà évoqué.
Mais après tout, c’est de bonne guerre : rien de tel que d’imposer ses normes et standards. La formule a déjà fait ses preuves dans l’économie. La Grande Bretagne victorienne a fait fortune en ignorant superbement le système métrique. Le Japon protège depuis longtemps son économie à coups de normes techniques, par exemple dans le domaine automobile. Et les Etats-Unis ont imposé au monde entier les agences de notation financières, avec les résultats que l’on sait.
Au delà des polémiques au petit pied, le coup de pied dans la fourmilière universitaire française a eu le mérite de générer une prise de conscience collective et de permettre l’émergence des PRES.
C’est un premier pas. Quant à la reconquête de parts de marché dans le domaine de l’enseignement (tant pis pour les gros mots !), à l’Europe de créer effectivement ses instruments de mesure… et de les imposer au monde.
Jean-Louis Bernaudin
A suivre






Bonjour. Chronique fort pertinente. Tout classement est une construction, fruit de rapports sociaux dans un contexte historique donné. Il faut pourtant pouvoir se comparer et donc choisir des indicateurs pertinents ; mais, c’est là que le bât blesse : comment trouver un consensus admis par la plupart ? A prendre également en considération : l’impact des classements sur le financement des universités. Valérie Pécresse a l’ambition de financer les universités en fonction de leur performance, par exemple en matière d’insertion professionnelle des diplômés. Belles polémiques en perspective !
Chroniques du Blog Histoires d’universités sur l’évaluation de la recherche : http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/category/recherche/
Cordialement. Pierre Dubois
Je crois qu’il y a quelque chose de puéril à vouloir classer des structures les unes par rapport aux autres. J’ai l’impression qu’au sommet de l’état on a des gens qui ont été marqué leur petite enfance avec les notes qu’on donnait aux élèves. Cet aspect scolaire est trop répandu et trop réducteur pour etre appliqué de manière grossière à l’évaluation.
Je crois qu’on a de bon chercheur. Le CNRS s’en sort bien, malgré son image c’est l’INSERM qui pourrait un jour creer la surprise en étant présenté sous un regard plus acéré comme une instance dérégulée marqué par des problemes de compétition exacerbée et des soucis éthiques.
La folie du système est creer des instances d’évaluation qui sont en manque de crédibilité. On peut se marrer lorsqu’on voit les propos de Jean François Dhainault et la réalité de l’AERES.
Ce qu’on oublie c’est la recherche a besoin d’argent. Qu’on supprime des postes en mettant des vacataires doctorants à la place des prof… et cette précarisation marche tellement bien qu’on est en train de considérer la recherche comme une entreprise. Alors qu’il s’agit d’une forme de pari sus l’avenir.
Voilà, les classements sont des gamineries que ce soit pour les instances ou les personnes. On a tous autour de nous des gens sans talents qui se sont hissé dans le systeme par des connaissances. C’est cela le probleme. Le pire que j’ai pu voir c’est l’exemple d’un chef d’unité ayant dans son laboratoire sa fille et lui ayant obtenu un poste. Cela n’est pas observé au niveau des classements, ni au niveau des évaluations de l’AERES qui préfère fermer les yeux sur cela.
DOnc, conclusion, laissons plutot les bonnes vieilles structures comme le CNRS évoluer et dynamiser la recherche plutot que de creer des instances navrantes.
La démarche scientifique échappe-t-elle aux classements et aux catégories ? N’est-ce pas une façon d’ordonner les savoirs ou d’aider à faire émerger une idée ou un résultat ?