Il y a des semaines particulièrement constructives.
Lire coup sur coup dans Educpros les nouvelles suivantes : “Artem Nancy : la première pierre d’un campus interdisciplinaire” et “Centrale Paris et l’ESSEC signent une alliance stratégique” vous fait chaud au cœur. Pour les observateurs attentifs de notre époque, il est naturellement clair, et je m’en fais le chantre depuis plusieurs années, que le 21è siècle ne pourra se construire que dans l’interdisciplinarité et que les cursus de formation supérieure ne pourront que s’allonger en conséquence.
Deux premiers pas dans cette direction, oui, mais…
Le projet Artem a été conçu il y a 8 ans, j’en témoigne, étant à l’époque proche des initiateurs de cette ambition. Au-delà des rapports de force entre disciplines et des antagonismes entre acteurs universitaires ou administratifs, le fait d’utiliser un tel projet pour une opération très politique d’urbanisme à connotation universitaire coûte quelques années. Il n’y a qu’à demander aux acteurs de ParisTech comme il est simple de s’implanter sur le plateau de Palaiseau !
Curieusement les deux campus devrait accueillir leurs premiers étudiants « unifiés » en 2014, soit 13 ans après la conception…
Il n’aura fallu « que » 3 ans à Centrale Paris et à l’ESSEC pour lancer leur superbe projet visant à « former ensemble les dirigeants dont le monde a besoin ».
Néanmoins le mécanisme d’horlogerie dont parle Hervé Biausser ne commencera à porter ses fruits qu’à la sortie de la première promotion, soit, au mieux si l’on fait entrer dans le dispositif des élèves ayant déjà intégré, dans 4 ans, soit encore 7 ans après le lancement du projet.
Il est vrai que l’interdisciplinarité est un long chemin.
Lorsque, par exemple, des enseignants de Berkeley entreprirent de monter un cursus, très innovant, de “génie des systèmes de services”, il leur fallut rapidement constater que « la structure par défaut d’une solution reflète la structure organisationnelle des entités qui ont coopéré à sa construction ». Il fallait déterminer quelles disciplines étaient à même de répondre à l’ensemble des questions entrevues. A l’évidence les disciplines des enseignants impliqués, à savoir informatique, ingénierie, management, stratégie d’entreprise, droit, et sociologie des organisations. Une simple question à chacun : “Qu’as-tu à dire sur le sujet ?” a permis de définir une première ligne directrice, mais s’est rapidement révélée un seuil de discrimination un peu bas pour aider à déterminer la priorité ou le caractère critique de chacune des questions posées du point de vue de chaque discipline.
Après que nos intrépides innovateurs aient croisé questions et disciplines au moyen d’un échantillon de cours existants, les problèmes de frontières et de recouvrement entre disciplines devinrent rapidement un obstacle. Il apparut alors qu’une poignée seulement des cours inventoriés avaient une place évidente dans ce tableau. Il s’agissait d’ailleurs pour la plupart de cours élaborés et enseignés par les membres de l’équipe, alors que, finalement, les autres cours sélectionnés ne se montraient pas en si intime relation avec le monde des services.
La création d’un cours “chapeau” transversal est apparue rapidement indispensable pour permettre de donner aux étudiants une vision aussi étendue que possible des domaines couverts et de leurs interactions. La seule approche raisonnable semblait donc de mettre en place une équipe d’enseignants capable de professer ce cours chapeau, chacun intervenant à partir des cours relevant de son domaine d’expertise, ce qui devait conduire à une élévation du niveau d’ensemble, à condition que chaque enseignant assiste aux cours des autres et s’en enrichisse. Le nombre optimal n’étant pas encore déterminé de manière scientifique, c’est de manière beaucoup plus pragmatique que deux enseignants - deux seulement, faute de disponibilité des autres ! - se sont jetés à l’eau.
Ils étaient une douzaine au départ !
Mais de telles difficultés ne doivent pas servir d’excuse aux décideurs. Les meilleures idées prennent du temps à se déployer, encore faut-il ne pas se compliquer la vie en emboîtant des problèmes. Il ne semble pas, et c’est heureux, que Centrale et l’ESSEC affichent des projets immobiliers communs pour sous-tendre leurs cursus innovants. Les étudiants sont capables de se déplacer, sur des rythmes et à des distances raisonnables.
L’autre aspect réconfortant du projet Centrale - ESSEC, c’est la prise en compte réaliste du fait qu’aujourd’hui, il n’est plus possible, n’en déplaise à la CTI, de faire tenir en 5 ans, à la fois la formation scientifique et technologique, et celle relative aux sciences humaines et de gestion. Toujours dans la série « prenons notre temps », il me souvient d’avoir évoqué cet aspect avec le directeur général de Polytechnique, il y a bien 5 ou 6 ans, en concluant que les écoles de ce niveau n’échapperaient pas à la mise à la norme mondiale du Bac + 8, sans que les années supplémentaires soient nécessairement dédiées à une thèse de doctorat. Il m’avait ri au nez…
Comment peut-on envisager l’avenir du pays en continuant, chez la majorité des décideurs appartenant au monde éducatif ou exerçant une influence sur lui, à se contenter d’observer le passé et d’extrapoler ?
J’ai encore eu l’occasion, récemment, d’observer en région, ce mode de fonctionnement.
Il s’agissait d’une réflexion collective sur l’évolution des métiers organisée par un Centre d’Animation Régionale de l’Information sur la Formation. Surreprésentation des différentes couches administratives (rectorat, collectivités territoriales) et des types d’établissements de formation initiale (universités, écoles d’ingénieurs, IUT, lycées) et continue (AFPA, GRETA) confessant tous leur soif de mieux connaître l’évolution des métiers, sans pour autant abdiquer leur autonomie de décision, sous-représentation du monde professionnel…
De manière générale, et en dépit de l’objectif de la réunion, une réelle absence de vision prospective était patente. S’y confrontaient la myopie d’organismes de formation raisonnant par filières, c’est à dire par silos et celle des entreprises raisonnant employabilité à court terme et non compétences, alors que c’est pourtant sur cette base qu’elles géreront ensuite leurs ressources humaines. Il semble plus important pour elles d’avoir des cadres certifiés par un fournisseur que de raisonner en termes de modalités d’adaptation des personnels aux innovations…
S’y ajoutait une vision trop conservatrice de la PME, jugée sans moyens par opposition à des grands groupes tournés vers l’international, alors que nombre d’entre elles sont dans une dynamique croissante d’évolution. De ce fait, en régions, les politiques locales autour de l’apprentissage sont souvent passéistes, lorsqu’elles ne sont pas connotées idéologiquement, par exemple en favorisant les formations de niveau IV plutôt que celles de niveaux I ou II.
Il est de plus vraiment surprenant d’observer un autre facteur de grippage : le nombrilisme régional lié aux structures publiques administratives et au poids des élus. Or, et c’est la dernière bonne nouvelle de la semaine, voilà que la Commission des titres d’ingénieur, elle-même, s’inquiète de l’émiettement territorial des écoles, allant jusqu’à affirmer : « L’émiettement territorial de l’offre de formations d’ingénieurs peut mettre en jeu la réputation internationale du titre d’ingénieur ». La volonté de certaines collectivités de posséder sur leur territoire IUT ou école d’ingénieurs, considérés comme outil de développement économique, moyen de répondre à la demande industrielle locale ou de permettre aux futurs étudiants de « viure al païs » ! Alors que les « grandes » écoles sont poussées à se regrouper pour peser à l’échelle internationale, les potentats locaux, plutôt que de participer à une démarche d’analyser des besoins de formation à l’échelle nationale, privilégient un clochemerle électoraliste à courte vue…
Le temps des entreprises est certes sans commune mesure avec le temps des organismes de formation. Les échéances électorales ont du mal à prendre en compte l’hystérésis consubstantiel à des organismes qui forment sur plusieurs années.
Mais pour tous, comme pour le réchauffement climatique, on ne peut plus tergiverser : le temps est compté ; il y a urgence !
Jean-Louis Bernaudin






A propos de Clochemerle électoraliste, dans le contexte de collectivités qui veulent de posséder sur leur territoire un petit morceau de formation, on pourra lire le billet suivant (contexte mastérisation - IUFM).
http://rachelgliese.wordpress.com/2009/11/06/du-rififi-chez-les-chtis/