Dura lex sed IDEX : les business schools passent à travers les Initiatives D’Excellence

François Fillon vient de rendre officielles les « fuitex » qui agrémentaient depuis deux jours les débats dans les réseaux sociaux : Toulouse, Sorbonne Universités, Sorbonne Paris-Cité (USPC), Paris Saclay et Aix-Marseille sont les lauréats de la 2ème vague des IDEX. Ces projets rejoignent les trois lauréats du printemps, Bordeaux, Strasbourg et Paris Sciences et Lettres (PSL). Grandes absentes de la distribution des prix : les business schools françaises.
S’il faut décoder l’excellence française en matière de recherche et d’enseignement supérieur à travers ces huit IDEX (à corriger par le fait que d’autres programmes, comme les LABEX, les EQUIPEX ou les IDEFI, valorisent des projets de recherche ou d’enseignement plus ciblés), les principaux constats sont les suivants :
Paris et le désert français : sur les 8 IDEX labellisées, 50% sont parisiennes, la province n’étant représentée que par le Sud-Ouest (Bordeaux et Toulouse), Aix-Marseille et Strasbourg. Il est ainsi remarquable de constater que le nord et l’ouest sont « rayés de la carte » ainsi que des « grandes puissances » de la R&D et de l’université françaises comme Montpellier (même pas présélectionnée), Lyon ou Grenoble (recalées par deux fois, leur dossier ayant déjà été présenté à la vague 1 du printemps 2011).
Des projets ambitieux pour des montants (presque) anecdotiques : si les IDEX ont beaucoup agité les Présidences et équipes locales, il convient de regarder au-delà des sommes évoquées, qui paraissent importantes mais restent modestes. Strasbourg par exemple avait sollicité une dotation de 1,3 milliards d’Euros et en a obtenu un peu plus de la moitié, à savoir 750 millions. Ce qui produira des intérêts sur 10 ans de l’ordre de 26 millions d’euros ! A rapprocher de son budget 2011, 432 millions au total, soit un « bonus » de 6%, ou bien encore une somme par étudiant (ils sont 42.000) de 610 euros par an. Bordeaux avait quant à elle demandé 944 millions et obtenu 700 (74%), ce qui donne, en appliquant les mêmes calculs, 24 millions à dépenser par an, soit 390 euros par an par étudiant (61.000 selon les chiffres du dossier IDEX). Il convient certes de corriger cette analyse en rappelant que d’autres dispositifs du Grand Emprunt déjà cités viennent compléter parfois ces chiffres, mais l’impression reste la même : à quoi bon autant d’énergies mobilisées pour de telles sommes ? C’est dans les dossiers eux-mêmes et dans les attendus de la commission de sélection que se trouve la réponse : l’argent n’est ici qu’un marqueur d’excellence, qui traduit un contenu ambitieux en matière de réforme de la gouvernance (ces projets débouchent généralement sur des structures fédératives à lisibilité internationale) et d’excellence scientifique (comme par exemple la création d’un sénat académique et d’un groupe d’évaluation scientifique externe à Toulouse). Il faut donc voir les sommes en jeux davantage comme un catalyseur que comme une fin en soi, dont les vrais bénéfices seront, à long terme, une amélioration des performances scientifiques (c’est du moins ce qu’anticipent les promoteurs de ces dispositifs). Il faut aussi rajouter que le Gouvernement a indiqué que les Labex présents au sein d’IDEX seraient consolidés, ce qui se traduira probablement par des dotations complémentaires pour les dits-Labex.
Des Business Schools absentes (globalement) du débat : « excellence » semble se conjuguer bien mal avec « management ». La plupart des grandes écoles de management françaises sont en effet absentes de cette course à l’excellence. Au sein des 4 IDEX parisiennes, seules HEC (IDEX Paris-Saclay), l’INSEAD (IDEX Sorbonne Universités ; et encore, l’INSEAD n’est-elle une école française que par son implantation) et Sciences Po Paris (IDEX Université Sorbonne Paris-Cité) sont directement associées. En Province, aucune, mises à part des écoles universitaires comme Sciences Po Aix (IDEX Aix-Marseille) ou l’EM Strasbourg. Parmi les établissements actifs dans les IDEX retenues, on ne trouve ni BEM à Bordeaux, ni le Groupe ESC à Toulouse, ni Euromed à Marseille, ni ESCP-Europe (même si le projet HESAM auquel elle est associée, bien que non retenu par le jury IDEX, semble devoir être sauvé ex-post par François Fillon) et ni l’ESSEC. La mise en place des PRES (pôles de recherche et d’enseignement supérieur) avait déjà, dans de nombreux sites, consacrée la mise à l’écart des ESC du mouvement de réforme du paysage de l’enseignement supérieur local (l’ESC Toulouse ne disposant par exemple que d’un strapontin dans la gouvernance du PRES Toulouse, malgré ses efforts pour changer la donne), les projets IDEX consacrent cette marginalisation. Les IAE en revanche, totalement intégrés dans leur Université de rattachement, sortent donc renforcés dans le match franco-français qui les « opposent » aux ESC.

Si pour ces Sup de Co & Co cela n’est pas grave sur l’aspect strictement financier (nous avons vu que les sommes en jeu restent modestes), il est préoccupant que la « nouvelle » histoire de l’enseignement supérieur s’écrive sans les ESC, qui jouent pourtant un rôle majeur dans la formation des dirigeants français. En cause, bien sûr, leur gouvernance, bien souvent encore trop « consulaire » (car même quand il y a eu « privatisation » de la gestion via des associations de circonstance, ce sont bien souvent les CCI, comme à Marseille, qui sont encore à la manœuvre), qui les écartent statutairement de ces réformes « publiques ». Il faut d’ailleurs constater avec curiosité que ce sont des gouvernements de droite successifs qui auront ainsi progressivement écarté les ESC du cœur de la réforme, alors qu’ils étaient supposés les apprécier…

Mais ces politiques de sites, voulues par Valérie Pécresse et Nicolas Sarkozy, sont-elles compatibles avec la stratégie des ESC, davantage attirées par les fusions « inter pares » comme le montrent les projets « EUROBEM » ou « France BUSINESS SCHOOL » ? L’ESC Toulouse avait en son temps quitté Ecricome car les projets de rapprochement intra-Ecricome lui semblaient inconciliables avec la mise en place d’une politique de site via Toulouse Tech, puis le PRES…
Soit les ESC continuent leur route, seules, en cherchant d’autres voies (politique de site à deux, comme EM Lyon et EC Lyon, rapprochements internationaux comme Dijon et Oxford Brookes ou mariages consanguins un peu forcés, comme Bordeaux et Marseille). Soit elles renouent le dialogue avec leur PRES. Mais une fois les IDEX validées (pour les sites concernés), cela reviendrait à prendre un train en marche : c’est risqué, il faut bien courir et bien viser, et on peut se sectionner une ou deux jambes. Et même si on parvient à monter dans le train, on risque de voyager debout…

[mise à jour 5 février]

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This entry was posted on vendredi, février 3rd, 2012 at 19:28 and is filed under gouvernance des b.s., stratégie des b.s.. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

4 Responses to “Dura lex sed IDEX : les business schools passent à travers les Initiatives D’Excellence”

  1. Christophe Says:

    Il manque une information de taille dans votre analyse: La première business school française et européenne HEC est dans l’Idex Paris Saclay. Elle n’est donc pas écartée.

    L’Institut Télécom qui comprend notamment Telecom Ecole de Management est présent dans de nombreux labex et dans deux IRT, et l’école jumelle de Telecom Ecole de Management, Telecom Sud Paris est également dans l’Idex Saclay.

    Par ailleurs, l’ESCP Europe fait, sauf erreur de ma part, partie du PRES HESAM (Paris novi mundi), lequel n’a pas été sélectionné, mais sera financièrement soutenu.

    Quant à l’ESSEC, ils ont un partenariat avec Paris II Assas, laquelle est au coeur de l’Idex Sorbonne Université.

    L’exclusion des écoles de commerce doit donc largement être mitigée.

  2. joel-echevarria Says:

    merci Christophe pour ce commentaire. « Pan sur le bec » comme on dit dans un certain Canard, j’ai en effet zappé la présence d’HEC dans l’IDEX Paris Saclay, ce qui nuance en effet le propos, que je vais donc mettre à jour. Pour ce qui est de Telecom Management, on pourrait également considérer que via l’Institut Telecom, elle soit dans l’IDEX Paris Saclay, mais son statut et sa dimension en font une école de management très atypique.
    Concernant ESCP (via HESAM), je ne parlais en effet que des IDEX labellisés : F Fillon a en effet souhaité que HESAM et les Campus de Rhône-Alpes soient également financés, mais il s’agit du coup d’une forme de « contournement » du jury IDEX…
    Enfin concernant ESSEC, l’école n’apparaît pas en tant que telle dans le dossier IDEX.
    Et je précise dans l’article que je ne parle que des IDEX, qui ne sont qu’une partie des programmes « grand emprunt », mais la partie la plus emblématique car portant sur tout un site.
    Merci en tous cas pour vos éclairages.

  3. Juliette Mccuaig Says:

    Bien vu, j’approuve !

  4. Ludovic Cailluet Says:

    Pas certains que les IAE sortent gagnants des Idex.
    La création de super-universités risque aussi de détruire de la valeur pour des marques solides comme celles des IAE.
    La « course à Shanghai » néglige parfois une analyse un peu sérieuse de la mission des universités : la recherche bien sûr, mais aussi la transmission des résultats de la recherche par l’enseignement et la formation continue.

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