Loi Fioraso : le coup de l’amendement nocturne !

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la Loi Fioraso : trop réformiste ou trop consensuelle, trop libérale ou trop libertaire, trop corporatiste ou trop sociétale. Et comme souvent en pareille circonstance, la vérité est probablement entre les deux. Telle mère, telle fille : La Ministre, comme la Loi qu’elle porte, est tiraillée entre pragmatisme et idéologie. Le pragmatisme forgé au long d’une carrière respectable au service de l’innovation et de la recherche. L’idéologie subie de la part d’entourages technocratiques et politiques, plus ou moins bienveillants et plus ou moins éclairés.

Mais nous ne nous attarderons ici que sur un de ces amendements venus de nulle part, qui en douce, introduisent des inflexions significatives sans débat digne de ce nom. Et pour cause, en prétendant s’attaquer à la réduction de la fracture sociale, on est quasiment assuré de bénéficier d’une majorité de « oui », sur fond de romantisme bobo ou d’idéologie « pédagogiste » et d’une grosse minorité d’abstentions,  mortifiées par la culpabilité de voter « non »

C’est ainsi qu’un amendement déposé en dernière minute, le 28 mai dernier, par deux députés socialistes, créant un droit d’accès aux filières sélec­tives (Sciences Po, classes pré­pas…) pour les meilleurs bache­liers des lycées de France a été voté par la gauche et l’UDI, les députés UMP s’abstenant.

Mais dans le milieu de l’enseignement sup, cette presque unanimité n’est pas à l’ordre du jour. Principale critique des détracteurs de cet amendement : flécher les meilleurs élèves de chaque lycée vers les filières dites sélectives (Prépas, IUT, IEP, etc.) revient à leur dire « vous êtes trop bons pour aller à l’Université ». L’Etat deviendrait ainsi le saboteur de son propre système universitaire.

Dans une récente interview à EducPros, Patrick Weil, politologue et directeur de recherche au CNRS, vante quant à lui les mérites de ce nouveau dispositif, inspiré de ses propres travaux, et balaye d’un revers de main ce soupçon de sabotage : « D’abord, les filières sélectives sont critiquées mais elles existent, y compris dans les universités à l’exemple des Instituts d’études politiques ou des IUT auxquels s’appliquera la loi. Or, venir d’un lycée peu coté réduit aujourd’hui les chances d’y accéder. Est-il légitime de maintenir une situation discriminatoire pour ces élèves, sous prétexte que les licences non sélectives à l’université les acccueillent ? » Un pur raisonnement par l’absurde qui se mord la queue et qui conforte en fait la critique initiale : puisque les filières sélectives existent déjà, autant les renforcer et creuser un peu plus le fossé avec les licences « ouvertes » ! On appréciera au passage l’assertion « venir d’un lycée peu côté réduit aujourd’hui les chances d’y accéder [aux filières sélectives] : pourtant les IEP sont accessibles sur concours (donc neutralité quant au lycée d’origine) et les IUT sur dossier en valorisant les notes de 1ère et Terminale (sans « pondération » en fonction du lycée) tout en devant déjà gérer un quota de places pour les bacs technos.

Autre argument spécieux de Mr Weil : « Il ne faut plus opposer les classes prépas aux filières universitaires. Beaucoup d’élèves qui commencent en prépa continuent ensuite en fac à différentes étapes de leur cursus. » L’amendement institutionnalise pourtant clairement cette opposition et le problème de l’université n’est pas le cycle M, mais bien le cycle L, et singulièrement les L1 et L2 : faute d’orientation et/ou de sélection à l’entrée, les Universités sont contraintes de pratiquer une pédagogie « industrielle » là où les IUT et les Prépas peuvent faire du presque sur-mesure, grâce à des dotations par élève qui vont du simple au double par rapport aux universités.

Le comble de l’absurde étant certainement atteint au détour de cette sentence qui se voudrait prémonitoire : « La création d’un droit d’être admis dans les filières sélectives aux meilleurs élèves de chaque lycée, sur la base des résultats au bac, rapproche les modes d’admission de ces filières des modes d’admission à l’université et fait donc faire un pas vers leur rapprochement. » Euh… donc le fait d’envoyer les meilleurs dans les voies sélectives (et donc les moins bons à l’université) rapproche les filières sélectives des non sélectives ? Je ne crois pas qu’en L1 l’université sélectionne sur la base des résultats du bac (ni sur le dossier scolaire d’ailleurs). Bref, pas très sérieuse cette tentative de bonto intellectuel.

L’autre critique que l’on peut faire à cet amendement, mais que récuse bien sûr également Mr Weil, est l’absence de prise de recul et d’analyse des dispositifs existants, comme c’est souvent le cas en France. Et pourtant, s’il est un domaine où les effets de telle ou telle mesure s’appréhendent sur du moyen-long terme, c’est bien l’enseignement. Donc on passe à la trappe la myriade d’initiatives prises ici et là pour apporter des réponses pragmatiques et souvent de proximité à ces questions d’égalité des chances :

  •  Les dispositifs conçus et déployés par Sciences Po Paris, Lille ou Toulouse, par l’ESSEC ou bien encore les Cordées de la Réussite  ou le programme ARTE de l’Ecole TSE ont-ils été évalués ou analysés ? non !

 

Ce qui n’empêche pas notre chercheur du CNRS d’affirmer péremptoirement : « De nombreux dispositifs existent, mais ils sont très inégaux en qualité et ne concernent qu’une minorité de lycées. Surtout, ils ne garantissent en rien d’égales chances d’accès aux filières sélectives, quel que soit son lycée d’origine. La France des lycées est devenue un morceau de gruyère avec des énormes trous. Il est temps de mettre en place une politique qui concerne tous les établissements de France. » Je me demande en fait si notre système ne ressemble pas plus à un camembert qui coule qu’à un gruyère plein de trous ?

Et bien sûr, ce nouveau dispositif, concerté (« Le % des élèves bénéficiant de ce droit d’accès sera fixé chaque année par décret », magnifique !) et génial (parce que pensé par des gens qui réfléchissent, eux…)  sera forcément une réussite, on nous l’annonce à l’avance : « La dynamique positive créée dans les établissements qui jusqu’à présent n’envoyaient aucun ou très peu de leurs élèves dans les filières sélectives rejaillira sur tous les autres qui n’auront pas choisi de poursuivre leurs études dans ces filières. Cette dynamique amènera ainsi dans les universités des étudiants mieux préparés aux études. »

Bref, Pierre Tapie, Richard Descoings et Pierre Mathiot peuvent aller se rhabiller (bon, pour Descoings…), de cet amendement génialissime naitra un nouveau jour. A se demander pourquoi ce texte lumineux ne figurait pas dans le projet initial ni même dans les amendements travaillés par la commission ad hoc… justement présidée par un des deux porteurs de l’amendement « qui tue », Vincent Feltesse (qui fait par ailleurs fait du très bon boulot en tant que Président de la Communauté Urbaine de Bordeaux, mais ça n’a rien à voir).

Petite pointe de mauvais esprit pour conclure : il s’agit sûrement d’une coïncidence, mais je ne résiste pas au plaisir de relever que Vincent Feltesse est diplômé d’HEC et de Sciences Po Paris, que Jérôme Guedj, son acolyte, a fait d’abord Sciences Po, puis l’ENA et que Patrick Weil, leur inspirateur, a fait l’ESSEC et un doctorat à Sciences Po Paris. Trois sur-diplômés, tous issus « doublement » de 4 des plus grandes des grandes écoles françaises. Un rapport ? nooon….

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This entry was posted on Mardi, juin 18th, 2013 at 23:57 and is filed under loi Fioraso. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “Loi Fioraso : le coup de l’amendement nocturne !”

  1. Quentind Says:

    Bien d’accord avec l’analyse de ce billet… Mais bon vous savez, quand on découvre le système français de l’ESR, on est d’abord choqué, puis on finit par s’habituer…

    J’ai moi-même fait L1-L2 à la fac, et le mépris des profs et du système est scandaleux : A Paris 1, on vous envoie à Tolbiac par exemple, et les profs lisent justent leur bouquin en cours.

    Heureusement que j’étais en double licence, sinon y avait de quoi être dégouté à vie.

    Mais une fois qu’on a intégré que l’élitisme était une réalité, et que ma foi ça me parait bien difficile d’y rentrer, autant faire que cet élitisme soit autant démocratique et méritocratique que possible… A cet égard cet amendement est bon. Ce que vous critiquez, ce sont les fondements du système, que le PS a depuis longtemps acceptés.

  2. cecile chicoye Says:

    je n’aurais pas mieux dit
    félicitations pour cet article qui résumé très bien la situation et l’adage bien connu » l’enfer est pavé de bonnes intentions « 

  3. fabien Says:

    Pour revenir sur les cordées de la réussite. Ces dispositifs souffrent de leur « modélisation ». Depuis leur création, l’aune de leur évaluation est faite sur un seul modèle: le tutorat élève fait par des étudiants pour des lycéens sélectionnés par rapport à leurs résultats scolaires. En clair, la plupart des cordées aident en majorité celles et ceux tournant déjà au lycée à 14 sur 20 de moyenne en leur proposant des cours de soutien dans les disciplines fondamentales… Et on évalue ensuite les résultats au bac, d’élèves qui sans les dispositifs auraient de toute façon réussi. Dispositifs dont la principale vocation est d’ailleurs souvent d’alimenter des prépas ou des filières sélectives. Ce qui sous-entend que le terme « réussite » dans cordées de la réussite signifie « sélection » via CPGE, tout comme « excellence » rime trop souvent en France aussi avec prépa. A croire que l’on oublie que : droit, médecine, lettres, philo, histoire…. sont aussi des filières d’excellence (après tout les doctorats ne sont possibles que via une université et si cela ce n’est pas de l’excellence à la française!). Il serait temps que soient mis en lumière et mieux dotées les actions s’intéressant aux lycéens en échec et leur permettant de poursuivre des études vers l’université ou ailleurs, voire en s’insérant avec réussite directement dans la vie professionnelle… Cela existe aussi mais est plus compliqué à mettre en oeuvre et reste très difficilement compris car pour une fois on réalise qu’il y a autre chose que le pur disciplinaire pour réussir ses études… Mais là je m’égare car nous risquerions de parler de pédagogie, voire d’apprendre du savoir être à nos élèves ou étudiants pour les aider à réussir! M’enfin! Pour en revenir au thème de ce billet, cet amendement démontre surtout qu’il faut encore trouver un biais pour que tous les élèves aient les mêmes informations sur les différentes filières auxquelles ils ont droit. Car en définitive, rien n’a jamais empêché et n’empêche déjà un élève de terminale où qu’il soit de postuler en fonction de ses résultats vers une filière. C’est juste qu’effectivement, il n’a souvent pas l’information ou une information biaisée car « on » pense que ce n’est pas pour lui. Et comme disait mon vieil instituteur « on » est bête. Ce qui me fait rejoindre Pierre Mathiot: si ces élèves ne sont pas informés longtemps en amont de cette possibilité, jamais ils n’exerceront ce droit car ils penseront « ce n’est pas pour moi ». La curiosité ultime de l’amendement étant qu’il est là pour garantir ce qui est déjà possible mais non exercé. Tout est finalement toujours un problème d’orientation.

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