Prix Nobel d’Economie : t’as le bonjour d’Alfred (3)

Comment expliquer l’engouement suscité par le Nobel de Jean Tirole ? Il est difficile d’imaginer ce que l’obtention d’une telle distinction engendre. Jean Tirole avait déjà reçu les deux plus hautes distinctions scientifiques françaises, la Médaille d’Or du CNRS et le Prix Claude Levi-Strauss. Mais ces décorations, si elles revenaient à un scientifique d’exception, n’avaient pas la portée médiatique du Nobel. Le monde entier connait ce prix, et même si bien souvent peu de citoyens lambda comprennent réellement la portée de la recherche ainsi récompensée, chacun décode qu’il s’agit de la plus haute distinction mondiale pour un chercheur.

Dans le cas d’espèce de Jean Tirole, trois facteurs viennent renforcer encore cet impact médiatique.

Les enjeux économiques sont devenus aujourd’hui une préoccupation majeure de la plupart des habitants de cette Terre. L’information fait le tour de la planète à la vitesse de la lumière. Le paysan français comprend par exemple dans la minute que les tensions géopolitiques en Ukraine peuvent influer directement sur son revenu. Chacun veut décoder, et savoir comment tel ou tel phénomène économique pourrait impacter son quotidien. Le Nobel d’Economie est donc parfois vu comme le messie (voir un post précédent).

La relative discrétion de la France dans le palmarès des Nobel scientifiques (en excluant donc la Paix et la Littérature) : dans les années 2000, on ne compte que 6 médailles tricolores (dont 2 en physique, 2 en médecine, une en économie, et une en chimie) et le Nobel d’économie 2014 n’est que le 3ème de l’histoire pour la France, après ceux de Gérard Debreu en 83 et de Maurice Allais en 88 (sachant que Debreu était installé depuis longtemps à Berkeley en 83 et était même naturalisé américain).

La nature même du palmarès 2014, qui distingue un seul récipiendaire (ce n’est que la 3ème fois depuis 2000), non Américain (il n’y en a eu que 4 autres), ne travaillant pas aux USA (Tirole n’est que le 3ème). Les Etats-Unis ont en effet raflé depuis 2000, 84% des Nobel d’économie et leurs universités, 90% ! Le monde entier s’interroge donc, et y compris aux Etats-Unis, pour savoir qui est donc ce Français, installé en France, qui a été assez fort pour se hisser tout seul comme un grand au sommet d’une pyramide qui ressemblait plus jusque-là à une Statue de la Liberté ou à une Willis Tower ? Et si une certaine presse française a pu faire la fine bouche sur cet économiste forcément néo-libéral parce que Nobel, la presse latino-américaine par exemple y voit un chercheur qui ose s’opposer au « main stream » libéral de l’Ecole de Chicago et qui milite pour un Etat fort et régulateur. Et la Chine regarde aussi avec intérêt ce pur produit de la méritocratie républicaine française qui a observé de très près, avec son mentor Jean-Jacques Laffont, l’ouverture progressive de l’économie européenne et l’évolution du rôle économique des Etats, moins acteurs mais plus régulateurs, ce qui fait échos aux évolutions actuelles de l’Empire du milieu.

De l’intérieur, les équipes de TSE qui entourent Jean Tirole vivent un moment exceptionnel. Mais c’est aussi parce qu’en fait, cette distinction est réellement exceptionnelle…

 

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This entry was posted on Vendredi, novembre 28th, 2014 at 15:40 and is filed under international, prix nobel, Recherche scientifique. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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