Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Alice et Bob sont dans Parcoursup…

Aujourd’hui 13 mars 2018 est l’échéance pour formuler ses vœux dans Parcoursup. L’occasion de regarder ce que cette nouvelle plateforme apporte en terme d’affectation pour les bacheliers.

Alice et Bob sont dans Parcoursup…

  • Alice souhaite avant tout faire STAPS, mais elle postule également en psycho ;
  • Bob souhaite avant tout faire psycho, mais postule également en STAPS.

Les équipes pédagogiques de STAPS et psycho doivent départager Alice et Bob, classer leurs candidatures, ce qui n’est pas facile, voire assez hasardeux (voir ici et ). Pas de chance :

  • Alice est classée devant Bob en psycho ;
  • Bob est classé devant Alice en STAPS .

Alice reçoit alors un “oui” en psycho, mais un “en attente” en STAPS.
Bob reçoit donc un “oui” en STAPS, mais un “en attente” en psycho.

Malheureusement, Alice ne peut renoncer à sa place en psycho pour la laisser à Bob… Et Bob ne peut pas non plus renoncer à sa place en STAPS pour la laisser à Alice. En conséquence, Alice et Bob resteront “en attente” sur leur vœu principal, tout en occupant chacun la place que souhaite l’autre. Chacun sera admis à l’université, mais pas dans la filière de son choix.

Alice, Bob et les autres…

Cette déception d’Alice et Bob est bien difficile à justifier : APB affectait parfaitement Alice et Bob dans la filière de leur choix, en plein respect des classements des équipes pédagogiques. Lorsqu’on connaît l’importance de la motivation dans la réussite des étudiants, on mesure le danger de ce nouveau fonctionnement.

On pourrait penser la situation d’Alice et Bob un peu artificielle, tout au plus marginale… Mais lorsqu’on sait que deux tiers des bacheliers ont au mieux une mention assez bien et seront en ballottage, leur classement dépendant de l’étude subjective de leur dossier… Lorsqu’on sait que 20% de l’augmentation des bacheliers s’est concentrée sur STAPS l’an dernier… Lorsqu’on sait que le problème s’étend à de nombreux candidats : Alice “en attente” de la place de Bob, lui-même en attente de la place de Carole, qui est “en attente” de la place d’Alice… sans qu’aucun d’eux ne puisse débloquer la situation… et avec pour seule limite le nombre de filières… Lorsqu’on sait que ce problème s’applique aussi aux affectations géographiques dans les vœux multiples…
On réalise qu’en réalité seuls les meilleurs candidats sont à l’abri.

Conséquence ironique de la Loi relative à l’Orientation et la Réussite des étudiants, la qualité de l’orientation va forcément s’affaisser, conduire à une baisse de la satisfaction des bacheliers, et donc de leur motivation, et par conséquence de la réussite des étudiants.  

Alice, Bob, la communauté et le Ministère…

Au cœur de cette ironie se trouve la suppression de l’algorithme d’affectation APB par une procédure qui vise à “remettre de l’humain au cœur de l’admission post-bac” : au lieu de laisser la machine résoudre un problème purement technique et bien connu, on espère que des humains s’en sortent tous seuls sans se parler. Étonnante coïncidence, la fin de la hiérarchie des vœux ne permettra pas de comparer le taux de satisfaction des bacheliers entre Parcoursup et APB.

Mais en plus d’inévitablement diminuer la satisfaction des bacheliers, cette nouvelle procédure ralentit considérablement le temps d’affectation : il faudra plusieurs mois pour faire ce qu’il se faisait en quelques jours, comme le signalait Guillaume Ouattara en octobre 2017, billet duquel est tirée l’histoire d’Alice et Bob à partir du commentaire de Lucas. Ce rallongement pose de nombreux problèmes, dont une incertitude accrue notamment au moment des épreuves du bac, des affectations après la rentrée universitaire, un accès aux logements plus difficile à part pour les meilleurs bacheliers, l’impossibilité de prendre le handicap en compte, etc..

Le rapport de l’audition dirigée par Cédric Villani, dégoté par Pierre Dubois (aussi en vidéo) et dont la lecture me paraît indispensable, montre que, depuis novembre 2017, le ministère connaît pertinemment ces problèmes et les risques de l’abandon de l’algorithme APB. Le ministère sait aussi qu’APB produit des affectations en temps en en heure avec une satisfaction maximisée. La nouvelle procédure y est carrément qualifiée de “dangereuse”. Il est même indiqué qu’il est “encore temps” de revenir sur son idée. Pourtant, la position du ministère se résumera par cette citation :

M. Cédric Villani, député, premier vice-président de l’Office.
Il est dommage que la représentante du ministère ait dû nous quitter. En effet, huit des neuf intervenants de cette première table ronde [NDLA : tous sauf la CPU] ont exprimé plutôt des inquiétudes à l’égard de l’avenir, toutes s’adressant au ministère. Il est donc regrettable que ce dernier n’ait pas pu être présent jusqu’à l’issue des débats, afin de pouvoir répondre à ces sollicitations. Cela ne saurait, toutefois, nous empêcher d’avoir des échanges sereins et constructifs.

Si l’abandon de la hiérarchisation des vœux empêche toute mesure de la baisse de la satisfaction des bacheliers, à ce stade, le ministère n’a toujours pas donné de justification à l’abandon d’APB.

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Commentaires (17)

  1. Lucas

    Je continue de me demander si le plan secret du MESRI ne serait pas de demander aux candidats de classer leurs voeux en attente le 22 mai, en mode « ah, votre seul oui ne vous satisfait pas pleinement ? indiquez nous comment vous classez vos voeux en attente ». Ca serait une solution assez raisonnable vu que:

    1/ le classement lors de la phase de déclaration des voeux est inutile si les formations n’ont pas accès à l’information pour faire leur propre classement.

    2/ c’est assez facile de faire passer un message « vous avez déjà un « oui », aidez nous à vous aider à obtenir ce que vous voulez réellement en nous expliquant vos choix »

    3/ le fait de proposer aux candidats d’exprimer leurs préférences permet de vraies optimisations

    Y a-t-il des raisons de penser que ça ne sera _pas_ le cas ?

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      On demande effectivement aux bacheliers d’indiquer leurs préférences en texte libre (ce qui évite toujours de pouvoir évaluer la satisfaction globale des utilisateurs).
      L’idée (je crois) est de préparer les éventuelles commissions rectorales pour ceux qui n’auraient pas d’affectation au terme du processus.

      Ça permettra aussi de gérer les cas d’insatisfaits, ceux qui auront le réflexe de solliciter une révision de leur affectation.
      Une fois de plus, on sait que ce réflexe est réservé à la population la plus aisée, celle qui a les codes, qui n’hésite pas à revendiquer ses droits.

      En revanche, les autres seront défavorisés par ce système de réclamation et négociation.

      Répondre
    2. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      On demande effectivement aux bacheliers d’indiquer leurs préférences en texte libre (ce qui évite toujours de pouvoir évaluer la satisfaction globale des utilisateurs).
      L’idée (je crois) est de préparer les éventuelles commissions rectorales pour ceux qui n’auraient pas de places.

      Ca permettra aussi de gérer les cas d’insatisfaits, ceux qui auront le réflexe de solliciter une révision de leur affectation.
      Une fois de plus, on sait que ce réflexe est réservé à la population la plus aisée, celle qui a les codes, qui n’hésites pas à revendiquer ses droits.

      En revanche, les autres seront défavorisés par ce système de réclamation et négociation.

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      1. Lucas

        Je pensais plutôt à une deuxième phase où, une fois le classement des candidats fait par les formations et l’annonce des résultats (forcément très décevants à cause des cascades de mise en attente), on pourrait demander aux candidats de hérarchiser leurs voeux restants et revenir à un algorithme de Gale Shapley à la APB.

        Ce serait aussi un moyen futé de faire accepter l’algorithme, puisqu’on partirait d’une situation mauvaise lors de l’annonce des résultats (beaucoup de voeux en attente pour beaucoup de candidats) à un affinage rapide grâce à l’algorithme (réduit à un rôle d’optimisation).

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        1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

          Ce serait… étonnant. Si l’objectif était de faire accepter l’algo, peut être aurait-il mieux valu ne pas le descendre aussi violemment (et gratuitement) en premier lieu.

          Ceci dit, d’un point de vue pédagogique, ce serait intéressant pour expliquer la classification des algorithmes, les complexités, les temps de convergence… D’abord on fait à la main avec des agents distribués indépendants, juste pour voir que ça marche pas !
          Puis on dégaine une solution qui a plus de 50 ans, et pouf ça marche !
          https://fr.wikipedia.org/wiki/Probl%C3%A8me_des_mariages_stables

          Peut-être que tout ça n’est qu’un vaste TP d’algo qui a grave foiré 😉

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  2. Manu

    Le pire est que l’exemple d’Alice et Bob marche aussi pour des filières qui ne sont pas en tension comme STAPS ou psycho. L’impact pourrait être pire que le tirage au sort …

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  3. mal_pensant

    La folie c’est de laisser s’engouffrer des milliers d’étudiants dans des filières totalement dépourvues de débouchés comme psycho et STAPS, dont il faudrait drastiquement diminuer les capacités d’accueil.

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Il ne s’agit pas ici de discuter de la répartition des places dans l’Université, mais de l’utilisation des places existantes quelle que soit leur répartition.

      J’ai du mal à saisir en quoi réduire sans raison apparente la satisfaction des bacheliers améliorera leur insertion professionnelle…

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    2. mal_pensant

      Je crois qu’on a pris le problème dans le mauvais sens. Le problème n’était pas APB mais l’existence de filières à la fois submergées de candidatures et en même temps totalement dépourvues de débouchés, ce qui objectivement est une aberration. L’algo d’APB est le même qui sert à faire les affectations dans les écoles après les concours sur prépa (à part que là, ce sont les résultats chiffrés des concours et non un tirage au sort qui servent de clé de classement). Autrement dit on a donné une mauvaise réponse (Parcoursup) à une vraie question (peut-on, doit-on, sous prétexte qu’elles sont en tension, multiplier les places dans des filières sans débouchés ?).
      Il eût fallu évidemment procéder autrement, limiter les places ouvertes dans les filières en tension aux débouchés raisonnablement prévisibles, et y introduire une véritable sélection (par exemple pour les STAPS, les notes en EPS, SVT,…) sur la base des résultats au lycée. Et le cas échéant organiser des concours d’admission classants pour ces filières en tension.
      Très honnêtement je suis à peu près persuadé que Parcoursup va provoquer un flop magistral du fait du non-classement préalable des voeux des lycéens, et submerger les établissements de dossiers qu’ils ne seront pas en capacité d’étudier avec l’attention souhaitée.

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      1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

        Mais vous posez le problème dans de bons termes, clairs et discutables… Ce n’est pas ainsi qu’on fait des réformes !
        Imaginez… Cela pourrait nous mener à des discussions contradictoires et des décisions fortes et comprises de tous.

        Effectivement, le problème central est le rôle de l’Université, que plus personne ne sait aujourd’hui définir.
        N’ayant pas le courage d’attaquer de front cette question, on se retrouve à faire des choses bancales qui vont avoir des conséquences graves.

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      2. Manu

        Quant à l’argument du manque de débouchés vous faites fausse route. J’imagine que vous êtes de ceux qui estimez que le e-sport n’est pas du sport. LE problème est que ça n’est pas aux vieilles générations de décider ce qui est valable pour les jeunes générations. Si la génération actuelle souhaite que l’économie tourne bien davantage autour des pratiques sportives plutôt que, par exemple, le BTP, il est normal qu’il y ait autant d’étudiants en STAPS. Les débouchés ne sont pas encore là certes mais n’interdisons pas à nos jeunes de se former et in fine créer ces débouchés.

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        1. RenaudL

          Employeur de deux anciennes de la filière STAPS, je vous propose de vous intéresser aux situations professionnelles de ces anciens étudiants, passée la quarantaine.
          L’e-sport est autant un sport que les échecs, qui ont guère à voir avec une activité physique. Je parierais plus volontiers sur le sport-santé à l’heure actuelle, avec notamment l’augmentation de la population des seniors, plus à même d’obtenir des financements.

          Parcoursup est une opération médiatique, qui a atteint ses objectifs, et continuera de le faire (je prédis une réussite totale, comme il est dit, d’autant plus facile à annoncer lorsque qu’on a cassé le thermomètre).

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  4. Le Bihan

    Permettez ce témoignage sur le fameux outil d’aide à la décision de parcoursup…

    J’étais hier à la journée de formation à l’utilisation de l’outil d' »aide à la décision » de la plateforme « parcoursup ».

    Après l’exposé du fonctionnement particulièrement pointu et « casse-gueule » de l’outil et qui nécessitera des heures de mises au point et de tests pour tenter de le rendre à peu près efficient, je pose alors une question des plus simples et que n’importe quel lycéen aurait pu poser…

    Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de proposition de « pré-réglage » par défaut de l’outil d’aide à la décision par mention de Licence dans la mesure où, à l’échelle nationale, toutes les mentions de Licence présentent les mêmes « attendus » dits « nationaux » ?
    Ma question est toute pragmatique. Pouvoir bénéficier d’un outil « pré-réglé » faciliterait de beaucoup la tâche de la commission mais permettrait également de limiter l’arbitraire de l’interprétation que chaque commission, en l’absence de cadrage, ne manquera pas d’introduire dans le système. Cela permettrait de garantir pour les candidats un socle commun dans l’examen de leurs candidatures sur le même type de diplôme – certes modifié à la marge et dans certains cas par la prise en compte d’attendus « locaux » (sur lequel il y aurait beaucoup à dire par ailleurs)…

    – Première réponse à ma question, confondante : « A vrai dire, on n’y a pas pensé… »
    – Moi : « Pourquoi ? »
    – Deuxième réponse immédiatement (dans la mesure où effectivement la première est juste inadmissible et tout-à-fait incompréhensible) : « Cela (les choix des éléments pris en compte) relève des politiques d’établissement. »
    – « What the Fuck » comme diraient mes fils. Bon là, on est dans le grand amphithéâtre de Paris Descartes, avec la conseillère de la Ministre et tout un parterre de représentants du supérieur, on se tient quoi… Mais sur le fond, là encore la réponse est un « faux-fuyant » : en quoi le paramétrage par défaut d’un outil d’aide à la décision pour classer des candidatures sur des diplômes qui relèvent d’une mention nationale, qui sont conçus et évalués sur la base de référentiels nationaux, ne serait pas possible au motif du respect des « politiques d’établissement » ? En rien (je précise que je suis membre d’un ca d’université depuis plus 6 ans)…
    – Un peu de brouhaha dans la salle qui manifestement incommode nos interlocuteurs…
    – Troisième réponse : « On ne va pas ici aborder des questions politiques. Question suivante… »

    Ah bon, ma question était politique ? Mince alors, je ne m’en étais pas rendu compte…

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Merci de ce témoignage… Auquel je pourrais ajouter le miens en retour :
      En conseil d’administration de mon université, avec à peu près la même question, j’ai eu exactement la même réponse : « pas de politique d’établissement, mais une politique de composante », « il faut respecter les composantes, faire confiance », etc.

      C’est n’est ni plus ni moins qu’une patate chaude, qu’on se repasse depuis tout en haut, de celui qui a pris les décisions, jusqu’à tout en bas…
      En passant par ceux qui approuvent les décisions, mais ne les mettent pas en oeuvre…
      Jusqu’à ceux qui ne les approuvent pas nécessairement, mais vont devoir effectivement les mettre en oeuvre.
      Eux n’auront d’autre choix que de se brûler les mains.

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      1. Le Bihan

        Edifiant en effet !

        Répondre
        1. Le Bihan

          Extrait de la fiche CNIL concernant le traitement des voeux parcoursup :

          « Parcoursup et les traitements mis en œuvre par les établissements d’enseignement supérieur :

          La plateforme Parcoursup met à la disposition des établissements d’enseignement supérieur un outil d’aide à la décision. Comme son nom l’indique, cet outil n’est qu’une aide apportée à la commission chargée d’ordonner les candidatures. En aucun cas il ne se substitue à elle : seule la commission est compétente pour décider des réponses apportées à l’ensemble des candidatures reçues et opérer leur classement.

          Dans la mesure où les commissions d’examen des vœux des établissements d’enseignement supérieur définissent librement les modalités et les critères d’examen des candidatures qu’ils reçoivent ainsi que, le cas échéant, le paramétrage dudit outil en fonction de leurs besoins et des choix pédagogiques qu’elles ont fait, le ministère n’est pas responsable des traitements mis en œuvre, dans les établissements d’enseignement supérieur, à des fins de classement des candidatures, quand bien même ils choisiraient d’utiliser cet outil d’aide à la décision. Il appartient dès lors aux établissements d’enseignement supérieur, en tant que responsables de traitement, de respecter les principes régissant la protection des données personnelles. »

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