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Parcoursup : les universités font leur marché

Et si la véritable évolution de Parcoursup était l’entrée des universités dans le marché de l’enseignement supérieur ?

C’est en tous cas l’idée qui est présentée par le président de l’Université de Poitiers Yves Jean : « Le Plan étudiants va créer un jeu de concurrence entre les universités ». Le sujet est d’ailleurs abordé ouvertement de temps à autres, par exemple : « comment l’équilibre offre-demande – autrement dit le marché du supérieur – a été reconfiguré par Parcoursup », ou encore « Comment la globalisation bouleverse l’université ».

Plutôt que se demander si, oui ou non, les universités devraient participer ouvertement à un marché de l’enseignement supérieur, regardons plutôt de quoi il s’agit, comment cela se passe, et quels sont les conséquences prévisibles à court terme.

Vers une concurrence pure et parfaite…

Un état de marché est défini par une concurrence se rapprochant le plus possible du concept théorique de « concurrence pure et parfaite » qui doit satisfaire cinq conditions :

  1. l’existence d’un grand nombre d’agents économiques indépendants les uns des autres : alors que les candidats sont naturellement indépendants, Parcoursup renforce l’autonomie des universités en permettant à chaque établissement et formation de développer sa propre stratégie de recrutement ;
  2. l’inexistence de barrières qui empêchent d’entrer et de sortir de ce marché : Parcoursup a vocation à intégrer toutes les formations du supérieur et intègre déjà de nombreuses formations privées, dont le développement est impressionnant ;
  3. la disposition d’une information parfaite et complète : Parcoursup améliore sensible l’information donnée aux lycéens, mais en fait aussi à la totalité des acteurs, qui pourront aussi se référer aux nombreux classements des formations et établissement (par exemple ici, ou , et même maintenant des méta-classements) ;
  4. l’homogénéité des produits : dans Parcoursup, toutes les formations sont vues sous l’angle des mêmes indicateurs clés, et l’arrêté Licence vise à créer un nouveau cadre à ces produits ;
  5. la mobilité des facteurs (capital, travail) qui concourent à la production des biens ou des services : même si ce n’est pas directement lié à Parcoursup, développer la mobilité dans l’enseignement supérieur est une priorité politique.

Le site Parcoursup fournit d’ailleurs un outil de recherche puissant dans lequel les formations ont chacune leur fiche produit :

… vue depuis les formations…

Au sein des universités, les formations sont pilotées sur la base de différents indicateurs clés de performance, appelés KPI (Key Performance Indicators), dont les principaux sont :

  • Taux de pression : mesure l’attractivité de la formation par un rapport entre le nombre de candidatures et la capacité d’accueil, 100% est une attraction maximum et 0% une attraction nulle (voir le classement national).
  • Taux de réussite  : mesure la réussite des étudiants par le rapport entre le nombre d’étudiants diplômés et les effectifs, 100% est une réussite totale et 0% un échec total.
  • Taux d’insertion : mesure l’insertion à la sortie de la formation par le rapport entre le nombre de diplômés et le nombre d’étudiants qui trouvent un emploi ou une poursuite d’étude, 100% une insertion de tous les étudiants et 0% une insertion nulle.

Au plus ces trois indicateurs sont élevés, au plus la formation sera considérée comme performante. Ils sont donc cruciaux dans les négociations qui président à la répartition des moyens au sein des universités : un poste d’enseignant sera plus volontiers attribué à une formation présentant des taux de pression, réussite et insertion élevés, qu’à une formation peu demandée, où les étudiants échouent ou se retrouvent au chômage. Cependant, les formations ont peu de prises sur ces indicateurs :

  • augmenter le taux de pression par la publicité comporte un coût non négligeable et les résultats dans le secteur public sont jusqu’ici peu probants ;
  • augmenter le taux de réussite peut se faire en baissant les exigences, mais cela conduit à une baisse des autres indicateurs, ou en améliorant l’enseignement, mais cela nécessite des moyens dont la perspective est politiquement écartée ;
  • l’insertion dépend essentiellement de facteurs extérieurs à la formation, comme le nombre d’emplois disponibles dans le secteur de la formation…

En revanche, Parcoursup permet maintenant de jouer sur un levier très efficace : la capacité d’accueil. Regardons, sur un cas concret, les effets qu’on peut en attendre.

L’impact de la capacité d’accueil sur les KPI

Soit une formation ayant 200 dossiers déposés, 100 candidats qui viendraient vraiment, 35 places en insertion potentielle et une répartition des effectifs comme suit :

  1. 15 candidat issus d’une filière montrant 90% de réussite ;
  2. 70 candidats issus d’une filière montrant 40% de réussite ;
  3. 15 candidats issus d’une filière montrant 10% de réussite.

On peut aisément calculer ses principaux indicateurs clés : 50% de taux de pression, environ 40% de taux de réussite et 80% de taux d’insertion.

En jouant sur sa capacité d’accueil grâce à un algorithme local qui classe les candidatures en fonction des taux de réussite de leur filière d’origine, la filière dispose d’un levier d’action direct sur ses KPI :

La réduction de la capacité d’accueil permet de réduire le nombre d’étudiants ayant peu de chance de réussite ainsi que le nombre de diplômés, et d’ainsi améliorer tous les indicateurs. On pourra d’ailleurs fixer cette capacité d’accueil en fonction d’un objectif particulier. Par exemple, 68 places permettront d’avoir 100% d’insertion, alors que 15 places permettront en plus d’avoir un taux de réussite de 90% :

Il faut noter ici que cette approche néglige d’autres effets de la réduction des effectifs, comme l’augmentation du taux d’encadrement, mais aussi la réduction des budgets alloués par l’université, qui sont souvent fonction du nombre d’étudiants. Cette réduction pousse naturellement à trouver d’autres sources de financement.

Au final, la réduction des capacités d’accueil est une réponse efficace aux manques de moyens. Indépendamment les unes des autres, toutes les formations ont donc intérêt à progressivement réduire leur nombre de places… D’où la nécessité d’une régulation.

… Mais sur un marché régulé…

Si Parcoursup est une avancée selon le cadre théorique d’un marché parfait, totalement dérégulé, et que le choix rationnel sur le plan économique pour une formation est de réduire sa capacité d’accueil, il existe donc un risque d’exclusion des étudiants les moins « rentables » du point de vue des KPI, notamment depuis que la baccalauréat n’est plus le seul critère pour intégrer une filière universitaire. C’est pourquoi il est nécessaire d’établir un organe régulateur avec des pouvoirs forts, notamment sur les acteurs publics.

C’est le rectorat qui a été choisi pour jouer ce rôle de régulateur, et c’est pourquoi le pouvoir de fixer les capacités d’accueil a été transféré des présidents d’université aux recteurs. C’est aussi pourquoi le rectorat a le pouvoir de fixer les quotas minimum de boursiers, ou encore les quotas maximum de candidats hors-académie, dont le pourcentage est l’indicateur principal d’attractivité.

Le site statistique.parcoursup.fr permet d’ailleurs de visualiser et comparer l’attractivité de chaque région, ville, établissement et formation. Par exemple, voici l’attractivité régionale de Panthéon Sorbonne et l’I.U.T de Saint Denis :

    

Ainsi, le rectorat est garant que les formations ne réduiront pas brusquement leur capacité d’accueil, tout en évinçant les candidats boursiers au profit des candidats hors académie afin d’avoir des effectifs rentables à tout point de vue. Notons que les formations privées ne sont pas soumises à cette régulation, ce qui constitue une imperfection du marché, tout comme la non transparence des algorithmes locaux, qui contrevient à la mise à disposition d’une information parfaite et complète. Cette non transparence de la recette pour sélectionner les meilleurs étudiants peut d’ailleurs aussi se comprendre sous l’angle du secret industriel.

Quoi qu’il en soit, l’accès à l’Université est garantie par la loi à tous les bacheliers, ce qui est un frein majeur à la concurrence entre les formations, même si Parcoursup leur permet aujourd’hui de sélectionner leurs étudiants. C’est pourquoi ce jeu de concurrence se fera plus aisément avec le développement de filières d’excellence.

… Qui crée donc sa propre concurrence en interne…

Les filières d’excellence, parfois appelées renforcées ou double-Licences par exemple, se sont largement développées ces dernières années. Si elles occupent le même marché que les filières normales, elle se caractérisent par une sélection accrue des étudiants, légitimée par des particularité pédagogiques souvent réelles. Pour la plupart sans assise légale avant la loi ORE, elles sont aujourd’hui de fait encouragées par Parcoursup. Si ce n’est pas déjà le cas, les filières normales, vouées à accueillir tous les candidats, vont donc être de plus en plus adossées à des filières d’excellence, vouées à accueillir les meilleurs de ces candidats.

Regardons l’impact d’une telle filière sur le cas concret exposé plus tôt.

L’impact d’une filière d’excellence sur une filière normale

Supposons que la régulation du rectorat empêche de baisser la capacité d’accueil de notre formation, rien n’empêche en revanche de créer en parallèle une filière d’excellence dont on contrôlera la capacité d’accueil. La sélection ne se fera donc pas à l’entrée de l’université, mais entre ces deux filières.

La filière d’excellence aura une rareté de places structurelle, donc une meilleur attractivité : le choix rationnel pour les candidats sera de demander les deux filières, et de prioriser la filière d’excellence. Cette dernière recrutera donc les meilleurs candidats, les autres iront dans la filière normale. On peut alors regarder l’évolution des KPI des deux filières selon la capacité d’accueil de la filière excellente :

Sans surprise, la filière excellente, par la simple sélection des meilleurs étudiants, aura des KPI très supérieurs à ceux de la filière normale. Avec une capacité d’accueil d’un groupe TP (15), son taux de réussite sera de 90% contre 35% en filière normale dont elle aura pris les meilleurs étudiants. Les taux de pression et d’insertion seront aussi de 95% et 100% contre moins de 60% et 70%. L’effet de l’augmentation des places dans la filières d’excellence peut rapidement s’avérer dévastateur sur la filière normale. En ouvrant un groupe TD (30), on pourra notamment remarquer l’écroulement du taux d’insertion de la filière normale, dont les diplômés auront un désavantage certains sur le marché du travail et de la poursuite d’étude comparé à ceux provenant de la filière d’excellence :

Lorsqu’on en viendra à discuter de la répartition des budgets au sein de l’université puis au sein de la composante, l’étude rationnelle des PKI conduira à privilégier la filière d’excellence, alors que c’est l’existence même de la filière d’excellence qui plombe les résultats de la filière normale.

… Porté par les meilleures intentions.

Il ne faudra pas ici s’imaginer des universitaires ravis de se lancer avec fougue dans le jeu de la concurrence entre universités, composantes, filières et donc collègues et étudiants. Cependant, il existe de très nombreuses motivations pédagogiques, parfaitement légitimes, au développement des filières d’excellence. On cherchera pas exemple à éviter que les meilleurs étudiants s’ennuient ou se détournent de nos filières, à proposer un accompagnement plus adapté aux étudiants les plus en difficulté, à rehausser le moral des enseignants en leur permettant d’enseigner des programmes expérimentaux dans des groupes plus réduits, ou encore à redorer le blason de la discipline.

En réalité, les raisons ne manquent pas pour développer les filières d’excellence, et elles sont toutes bonnes. En revanche, il ne faudrait pas pour autant négliger ou minimiser l’impact de cette concurrence sur les filières normales, par exemple en invoquant une forme de théorie du ruissellement supposant que la filière normale pourrait également profiter de cette concurrence.

Conclusion

Parcoursup et la loi ORE renversent le paradigme d’affectation des lycéens dans l’enseignement supérieur : alors qu’APB visait d’abord à satisfaire les vœux des candidats avec le baccalauréat pour seul critère, Parcousup vise en premier lieu à permettre aux formations de choisir leurs étudiants en fonction de critères secrètement choisis. Ce nouveau pouvoir met de fait les formations en concurrence pour obtenir les meilleurs candidats. Ces meilleurs candidats conduisent mécaniquement à de meilleurs indicateurs clés de performances, qui eux-même conduisent à des arbitrages budgétaires plus favorables ainsi qu’à une meilleure attractivité de la formation, qui elle-même conduit à une concurrence accrue entre les candidats pour obtenir cette formation, qui conduit ensuite à une plus grande concurrence entre les filières…

Ce cercle, vertueux pour certains, vicieux pour d’autres, ne peut se faire qu’au détriment des formations réellement ouvertes, dont les indicateurs clés de performances sont nécessairement impactés, ne serait-ce que la fuite des meilleurs candidats et la façon dont sont fait les arbitrages budgétaires au sein des universités.

Parcoursup est en réalité un formidable outil de mise en concurrence des filières sur un marché de l’enseignement supérieur ouvert, qui accélère naturellement le développement d’études supérieures universitaires « à plusieurs vitesses ». C’est là la stricte loi du marché. Mais il faut aussi se rappeler que le seul objet d’un marché est de fixer le juste prix d’un bien ou d’un service. 

Et dans l’Université, les petits poissons mangent les grands… 

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Commentaires (4)

  1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

    Un petit mot sur la méthodologie que j’ai adoptée, qui mérite une précision.

    Je n’ai pas utilisé un cas réel pour des considérations pédagogiques. Un cas jouet est beaucoup plus facile à s’approprier par le lecteur, et l’étude me semble suffisamment difficile à suivre comme ça, malgré mes efforts d’explication.

    Cependant, les KPI de ce cas jouet sont ceux que l’on observe en moyenne : 40% de taux de réussite, 80% de taux d’insertion. J’ai donc veillé à ne pas être hors-sol.
    J’ai cependant pris une liberté avec le taux de pression, dont la méthode de calcul ne fait de toutes façons pas l’unanimité, et qui sont trop hétérogènes pour qu’une tendance globale pertinente se dégage.

    Enfin, toujours pour des raisons pédagogiques, tous les indicateurs ont été simplifiés : le taux de réussite est celui en 3 ans pour une Licence, alors qu’il existe des taux en 4 et 5 ans ; le taux d’insertion inclue tout, alors qu’il y a l’insertion professionnelle, la poursuite d’étude, la réorientation, la réussite d’un concours ou encore l’insertion pro anticipée…

    Le format blog ne m’a pas permis de signaler immédiatement ces libertés et simplifications dans le texte, comme de donner précisément mes méthodes de calcul (qui ne recèlent rien de passionnant : une simple moyenne pondérée des taux de réussite en fonction du sous-échantillonnage de la population après application de la capacité d’accueil pour calculer le taux de réussite, utilisée ensuite pour calculer le nombre de diplômés). Cependant, j’ai veillé à le faire dans le strict respect de la probité scientifique.

    Et comme toujours, je tiens mon script R à disposition de quiconque voudrait l’utiliser.

    Répondre
  2. Pierre Gervais

    Bonjour,

    très intéressant, mais il manque à mon sens un élément essentiel à un fonctionnement de marché: la possibilité d’évaluer la capacité du produit à contribuer à la maximisation de l’utilité du consommateur… et par conséquent la capacité à fixer un prix dans des conditions de choix rationnel.

    Je m’explique: un bien vendu l’est parce qu’il satisfait certains besoins. Ici, il s’agit de formation, qui est censée satisfaire au besoin d’entrée sur le marché du travail. Mais entre l’entrée dans une formation, et l’entrée sur le marché du travail, il y a un abîme —qui fait que les consommateurs « parient » sur une formation, mais sans certitude sur le résultat final. Impossible donc de fixer un prix de manière rationnelle…

    Les économistes expliqueraient que le risque est intégré dans le prix offert —mais cela supposerait que ce risque est mesurable. L’exemple américain démontre que ce n’est pas le cas, qu’il s’agit bien d’une incertitude irréductible; des formations médiocres sont « vendues » à prix d’or, au même prix que des formations prestigieuses, parce que le gain final est impossible à mesurer, et que les prix convergent donc tous vers une limite commune, la solvabilité du consommateur.

    Les taux de réussite et d’insertion que vous présentez sont bien sûr censés pallier cette incertitude, mais quiconque a regardé d’un peu près les chiffres des enquêtes ministérielles sait que les non-réponses sont très majoritaires, et les enquêtes peu représentatives. Mais même en-dehors de ce problème technique (qui arrange bien les Universités —ne répondent aux enquête que les étudiant-e-s les mieux inséré-e-s…), personne n’est capable de prévoir l’évolution d’un marché du travail sur une formation donnée à T+3 ans (ou 5 ans).

    Certes, il y a des formations qui présentent des garanties plus solides —mais ce sont précisément les formations les plus demandées et les plus sélectives, hors Université et non concernées par Parcoursup, ceci expliquant d’ailleurs sans doute cela. La mise en concurrence, comme l’apparition de filières d’excellence-bis, portent forcément, non sur la clientèle de ces filières devenues concurrentielles depuis belle lurette, mais sur le milieu de la courbe de Gauss; pour le dire autrement, les meilleur-e-s étudiant-e-s étant déjà écrémé-e-s par ces formations sélectives à moindre risque associé, et nous nous battons donc les flancs pour classer les « meilleurs »… parmi les moyens! Je peux me tromper dans mon raisonnement, mais j’ai l’impression que tout ceci aboutit à faire mettre en concurrence des institutions pour attirer des candidatures senseiblement identiques, qui choisiront de toute façon en grande partie à l’aveugle.

    Tout cela pour dire que même si intellectuellemnt votre démonstration est impeccable, come tout ce que je lis sur votre blog, je ne suis pas sûr que dans la pratique la modélisation par la concurrence pure et parfaite s’applique vraiment ici —contrairement, certainement aux espoirs des technocrates qui ont mis tout cela en place!

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Merci beaucoup de votre commentaire, aussi instructif que pertinent !

      Il y a beaucoup de questions qu’un universitaire devrait se poser, comme :
      Les diplômés d’une formation auraient-ils tout intérêt à surestimer cette formation afin de ne pas dégrader la valeur de leur diplôme ?
      Mais alors la valeur d’un diplôme tient-elle plus à la qualification réelle ou au réseau qu’il représente ?
      Est-ce en rapport avec les réseaux alumni qui se déploient dans les universités ?
      Par exemple…

      Mais surtout… Faut-il de ce marché attendre des avantages réels du point de vue de l’enseignement ? Du savoir ?

      Et au final, la formation serait-elle un marché de dupe ?

      Répondre
  3. Cc

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