Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Parcoursup : l’épreuve de vérité

Nous voici donc à la fin de la première phase principale de Parcoursup. Les bilans statistiques et chiffrés sont largement disponibles. On pourra se référer au dernier tableau de bord.

Pour faire la liste des points à améliorer (lenteur de l’affectation, stress dû aux réponses au fil de l’eau, précipitation de mise en oeuvre dangereuse, explicabilité insuffisante pour l’acceptabilité, prise en compte du handicap, difficulté de logement pour les réponses tardives…), on pourra se référer à l’audition publique intitulée “Les algorithmes au service de l’action publique : le cas du portail admission post-bac”, conduite par M. Cédric VILLANI, député, et M. Gérard LONGUET, sénateur, à laquelle participaient notamment des représentants de la CPU et de la DGSIP.

Cette audition étant datée de novembre 2017, on pourra se demander pourquoi seraient corrigées des erreurs qui auraient pu être évitées, mais nous allons plutôt nous pencher sur trois points qui questionnent la notion de vérité, si chère à nous autres universitaires.

«Le dernier mot au bachelier» et «aucun candidat à l’université ne recevra un « non »»

« Le dernier mot au bachelier » était un des piliers de la loi ORE, considéré comme un principe par la FAGE et consolidé par le SGEN-CFDT. Avec «Aucun candidat à l’université ne recevra un « non »», c’était un des slogans répétés à l’envie dans les médias et les réseaux sociaux.

On pouvait légitimement penser que ces principes garantissent que le choix de son orientation reviendra en dernier lieu au bachelier, au moins dans les filières non-sélectives de l’université. L’institution n’aurait alors qu’un rôle de conseil. Après tout, le sens de l’expression « avoir le dernier mot » n’est-il pas « avoir le pouvoir de décider en dernier ressort » ?

Or, la loi ORE dispose que « Le silence gardé par un établissement sur une candidature […] ne fait naître aucune décision implicite avant le terme de cette procédure« . En clair, c’est à partir d’aujourd’hui que les « en attente » se transformeront progressivement en « non ». Combien de candidats n’auront pas leur vœux préféré, y compris dans les Licences non-sélectives, y compris dans les filières qui ne sont pas en tension ? Combien de candidats n’auront pas, in fine, le dernier mot et recevront un « non » à l’université ? Voilà des chiffres qui mériteraient d’être publiés.

En réalité, il ne s’agissait pas d’un dernier mot dans la hiérarchie des choix, dominée essentiellement par l’institution, mais dans la temporalité des choix… Droit bien faible comparé à la publicité qui lui a été faite. On a d’ailleurs récemment pu entendre que plutôt « l’idée, c’était de redonner le dernier mot au lycéen, et lui permettre de choisir jusqu’au bout ». Mais choisir jusqu’au bout parmi quelles propositions ? Lorsque vous n’avez obtenu qu’un second choix : quitter la plateforme ou s’en contenter. Lorsqu’aucune ne vous est faites : quitter la plateforme ou continuer à espérer… On peinera à voir en quoi ces choix sont en faveur d’une meilleure orientation.

On peinera surtout à trouver de la franchise dans ces slogans. N’est-ce pas une façon d’écorner la vérité que de détourner le sens d’une expression comprise de tous pour nous faire dire, et donc nous faire comprendre, tout autre chose ?

«Accompagner vers la réussite l’ensemble des étudiants» et «créer des places supplémentaires»

L’ambition affichée de la loi ORE est d’organiser « un accompagnement vers la réussite pour l’ensemble des étudiants », ambition louable s’il en est. Même si on n’entend plus beaucoup parler du « contrat de réussite étudiant », et que les moyens sont bien faibles face à la hauteur des enjeux, au moins pourra-t-on peut-être compter sur des leviers positifs pour la réussite :

  • un affaiblissement du sentiment de « subir » les étudiants par les filières qui contrôlent désormais leur recrutement, au moins en partie ;
  • une meilleure connaissance des étudiants par leurs enseignants, grâce à l’étude des dossiers de candidature ;
  • la nécessité pour les établissements d’afficher des performances en hausse, et les incitation, y compris financières, qui l’accompagneront.

Parallèlement, il a été annoncé la création de places supplémentaires à l’université, d’abord à hauteur de 10.000, puis 22.000 et finalement 19.000. Ces places ont été créés essentiellement sans moyens supplémentaires, donc en rognant sur les marges de manœuvre, et cet ajustement final de 22.000 à 19.000 pourrait bien témoigner d’une saturation définitive du système universitaire à moyen constant.

Sauf qu’améliorer la réussite des étudiants consiste à réduire le taux d’abandon, donc augmenter mécaniquement le nombre d’étudiants. Addition faite de l’augmentations démographique, la situation pourrait très rapidement s’avérer critique. C’est très regrettable, mais l’université fonctionne aussi dans ses filières les plus sous-dotées parce que les amphis qui débordent se vident, parfois rapidement. Dans ces amphis, la tentation de « piscine » est grande, mais contraire au principe de réussite du plus grand nombre.

Il y a donc deux affirmations : faire réussir l’ensemble des étudiants, et accueillir tous les bacheliers. Et les deux sont incompatibles. Laquelle sera vraie et laquelle sera fausse ? Une seule chose est sûre, dans de nombreuses filières, il faudra choisir.

«Le secret des délibérations» et «les motifs pédagogiques»

Evitons le mot algorithme. Les recettes utilisées par les commissions d’examen des vœux pour trier les candidatures ont finalement été tenues secrètes.  Selon la loi ORE, « afin de garantir la nécessaire protection du secret des délibérations des équipes pédagogiques chargées de l’examen des candidatures […] les obligations […] sont réputées satisfaites dès lors que les candidats sont informés de la possibilité d’obtenir, s’ils en font la demande, la communication des informations relatives aux critères et modalités d’examen de leurs candidatures ainsi que des motifs pédagogiques qui justifient la décision prise. »

Les candidats n’ont donc eu aucun moyen de comprendre leur classement, et les recalés ont donc toute légitimité à être défiants. Des demandes d’information arrivent aux établissements. Nous ressortons les dossiers, et nous efforçons d’expliquer aux candidats qui en font la demande pourquoi ils n’ont pas été admis.

Mais plus de 6 millions de vœux ont été formulés sur Parcoursup cette année. Pour de très nombreux collègues, l’examen de dossiers de bacheliers était une première. L’absence de cadrage national sur les objectifs de cet examen n’aura pas aidé. A moins d’imaginer des universitaires infaillibles, il faut admettre que des erreurs ont nécessairement été commises, et en quantité probablement non négligeable. Des candidats valables ont forcément été écartés par erreur. Et certaines de ces erreurs vont être découvertes a posteriori.

Quelles options pour l’examinateur qui découvre, suite à une demande, une telle erreur ? L’avouer pourrait avoir des conséquences désastreuse, non seulement en terme d’organisation d’une admission tardive, de gestion d’un incident pour lequel rien n’est préparé, mais aussi en terme d’image ou de répercussion sur les autres candidats. Le réflexe sera inévitable : trouver des aspérités dans le dossier, pousser un peu la mauvaise foi sans trop se compromettre, et justifier malgré tout une décision qu’on aurait en réalité volontiers changée.

Parcoursup va contraindre des universitaires à s’arranger avec la vérité, la tordre, sinon la cacher purement et simplement. Pour un universitaire, il s’agit là d’une compromission de la pire espèce.

Cela fera une bonne question pour les conseils des universités, un bon sujet pour les formations d’éthique scientifique que se développent un peu partout, et il serait intéressant de connaitre les recommandations du Comité éthique et scientifique Parcoursup.

Be Sociable, Share!

Commentaires (8)

  1. Patrick

    encore que la compromission avec la vérité ne soit pas la denrée la plus rare de certains universitaires… mais je suis d’accord avec vos arguments

    Répondre
  2. Lohengrin

    Mon experience des retours de demande d’information en filieres selectives (CPGE MPSI et double licences) est plutot negative. Les CPGE qui ont repondu ont envoye une lettre generique qui ne s’applique pas du tout a mon dossier. Seule Paris Sud fut honnete « Il y a eu une erreur regrettable d’appreciation de votre dossier »

    Répondre
    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      La lettre générique semble la réponse la plus sûre pour les établissements… Le risque d’attaque est quasiment nul, et en cas d’attaque mieux vaut n’avoir rien dit : c’est le choix rationnel.

      En revanche, la réaction de Paris Sud est tout ce qu’il y a de plus honorable. Je suis très curieux d’en avoir les détails et de connaitre la suite. Si vous pouvez me tenir informé, ici ou par mail (julien.gossa@gmail.com), je vous en serai reconnaissant.

      Répondre
  3. Lohengrin

    Certes, mais lorsque la lettre generique fait etat des notes des epreuves anticipees de Francais et que le destinataire n’est pas dans le systeme francais ca fait tache. De meme lorsqu’on s’adresse a quelqu’un de preselectionne pour les olympiades internationales d’informatique et laureat de pas mal d’olympiades de mathematiques et d’informatique et que l’on ecrit que « l’engegement dans les etudes par exemple participation au concours general, a d’autres concours ou certifications » est particulierement important ca fait encore plus tache.
    En ce qui concerne Paris-Sud, le probleme vient que dans le systeme allemand dans lequel j’etais ces 2 dernieres annees les notations sont sur 15 et non sur 20 et que Paris Sud ne s’est pas rendu-compte de cela (bien que parcoursup possede l’information sous l’onglet « bulletins »). Je pense qu’il s’est opere un premier tri base uniquement sur les notes sans regarder les cv, les lettres de motivation et les details de la scolarite.
    C’est lors du nouvel examen de mon dossier suite a ma demande d’explication des motifs de refus, et deja c’est un point positif de reexaminer les dossiers car je pense que les CPGE ne l’ont pas fait, qu’ils se sont apercus de l’erreur. « Apres nouvel examen de votre dossier, il apparait que les notes que vous aviez transmises etaient des notes sur 15 et non sur 20 comme attendu, sans que cela soit precise en commentaire. En consequence, il y a eu une erreur regrettable d’appreciation de votre dossier, nous vous souhaitons …. neanmoins si vous souhaitez rejoindre notre formation ulterieurement, soyez assure que votre candidature sera reconsideree avec la plus grande attention ».
    En guise de conclusion il y a de nombreux reproches qui peuvent etre adresses a parcoursup (dans l’etat des choses trop lourd pour les institutions, trop lent pour les eleves …), un qui est rarement evoque est l’optique tres franco-francaise qui a ete prise par les developpeurs qui, sans doute presses par le temps, n’ont pu realiser une application plus europeenne qui repondrait ainsi aux souhaits elyseens.

    Répondre
  4. Julien Gossa (Auteur de l'article)

    Pour ne rien vous cacher, nous avons également détecté de nombreux problème avec les notes dans les systèmes étrangers… Ces cas nécessitent une vigilance importante, et des connaissances que l’examinateur n’a pas forcément.
    Votre cas n’est donc pas unique, loin s’en faut. Même si cela n’a rien de rassurant.

    En revanche, je suis étonné de la nonchalance de la réponse de Paris Sud. Il me semble que vous pourriez réclamer une admission tardive exceptionnelle immédiatement, et non dans un an. Je vous encourage à contacter le responsable de la formation par téléphone.

    Répondre
    1. Lohengrin

      Effectivement, mais je suis parti vers d’autres cieux. Mes demandes etaient aiguisees par la curiosite et non pas pat l’intention d’en decoudre.

      Répondre
  5. Marcoilbiondo

    Aujourd’hui on compare Parcoursup avec APB, alors que ce qui a aidé Parcoursup à faire mieux ce sont juste les places supplémentaires créées (l’algo est identique sauf que plus lent) !

    Du coup on peut sérieusement se demander, pour les filières non sélectives, à quoi sert ce bousin : on doit laisser les gens s’inscrire où ils veulent, on ajuste les moyens alloués à la demande (création de places là où il faut, suppression de places/filières inutiles), ça s’appelle un service public, un service où l’administration s’adapte au public et non l’inverse.

    Et on doit bien insister sur le fait de classer les étudiants à l’entrée de l’université a été inutile, et ne doit donc pas être reproduit.

    Répondre
    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Merci pour votre commentaire, auquel je souscris à ce détail près :
      classer les candidatures dans les filières non-sélectives sans tension a été inutile du point de vue de l’affectation… Mais en réalité fort utile du point de vue du paradigme de l’enseignement universitaire.
      Il est aujourd’hui totalement sélectif, même si cela ne se voit pas, et cela change en profondeur la philosophie universitaire (ou bien est-ce un ajustement face à un changement antérieur profond de cette philosophie ?). La loi est formelle : les bacheliers n’ont plus la liberté de s’inscrire dans la filière de leur choix.

      Un exemple d’effet est le suivant : http://blog.educpros.fr/julien-gossa/2018/05/25/parcoursup-les-universites-font-leur-marche/
      Très rapidement, les taux de pression deviendront des arguments majeurs dans les « dialogues de gestion ».
      Bref tout change pour que rien ne change : l’Université rejoint tout simplement l’économie de marché de la connaissance.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.