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Concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac : deux esquives majeures

Dans le cadre de la refonte totale du système d’orientation et de formation national, Frédérique Vidal (Ministre du MESRI) a commandé une concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac, rapportée par Rodolphe Dalle (directeur de l’IUT de l’université de Nantes et président de l’ADIUT) et  François Germinet (président de l’université de Cergy-Pontoise, président de la commission formation et insertion professionnelle de la CPU).

La fin de ce rapport présente 19 préconisations qui « n’engagent pas les membres de la concertation », dont les conséquences sont bien difficiles à saisir. On pourra lire l’analyse de Pierre Dubois « 1er cyle : un rapport insensé ».

En effet, dès l’introduction, les rapporteurs pointent l’impossibilité structurelle de la mission confiée à cette concertation, sans pour autant l’admettre ni la traiter comme un choix à faire.

« Il en ressort que l’on a besoin de tout mais également de son contraire : un système lisible mais diversifié, avec une bonne insertion, mais qui ménage la poursuite d’étude, avec une employabilité immédiate accrue, mais une forte capacité d’adaptabilité pour faire face à l’évolution des métiers.

Bref le souhait de plus de lisibilité globale et de flexibilité locale. Le défi consiste donc à combiner les deux ! »

Il d’agit donc de penser une évolution avec un objectif impossible à atteindre. Le défaut d’intelligibilité des conséquences des préconisations n’étonnera donc pas, mais il est accru par deux esquives majeures.

Première esquive : le rôle du diplôme dans l’insertion professionnelle

Lorsqu’on traite de formation et de professionnalisation, impossible de pas traiter du rôle du diplôme dans l’insertion sur le marché du travail. Si ce rôle est transversal dans le rapport, il est surtout traité comme une évidence, et dans des termes qu’il convient de questionner :

« Le diplôme reste le meilleur rempart contre le chômage. »

Passons sur le mot « meilleur », qui feint d’ignorer que le diplôme est loin d’être le facteur le mieux corrélé avec le chômage. L’utilisation du mot « rempart » renvoie à une protection collective contre le chômage, qui n’est prouvée par aucune étude fiable à ma connaissance. Le mot généralement utilisé est « bouclier », qui renvoie plutôt à une défense individuelle : plus un individu est diplômé, plus il est protégé du chômage, ce qui peut se vérifier statistiquement.

Cependant, cette sémantique de la protection/défense masque une réalité : diplômer un individu ne crée pas un emploi, mais lui confère un avantage compétitif sur le marché de l’emploi. Face à une offre d’emploi, le candidat qui a le meilleur diplôme a un avantage. En ce sens, le diplôme n’est pas un protection contre le chômage, mais une arme contre les concurrents dans l’insertion professionnelle.

De cette confusion dans les termes découle des passages à première vue étonnants dans le rapport :

« Il convient ainsi de mettre en regard la poursuite d’études encouragée à l’issue des filières courtes du besoin de recrutement des entreprises au niveau technicien supérieur (profession intermédiaire).
Ce faisant, le constat a été fait que notre système « dévalorise le bac +5 » en employant des cadres de ce niveau sur un emploi de type profession intermédiaire. Et il dévalorise les filières courtes en laissant accroire que seules les études longues comptent, et en les privant ainsi du succès même de leur formule : une formation pragmatique, efficace, et en prise avec le monde du travail. »

Ce qui est étonnant si on considère la formation comme une préparation à un métier, devient évident lorsqu’on considère le diplôme comme une arme contre ses concurrents dans un marché concurrentiel. La concurrence entre les individus « dévalorise » les formations aussi bien longues que courtes : peu importe ce que l’on apprend, le tout est de faire la course le plus en tête possible. 

Deuxième esquive : l’enseignement et l’éducation

Selon Jacqueline de Romilly dans Enseignement et éducation :

« L’enseignement désigne avant tout la transmission des connaissances intellectuelles ; le mot « éducation », qui a pu s’employer à propos d’animaux, désigne le fait de mener un être à l’accomplissement de ses qualités propres ; pour l’homme, ces qualités humaines concernent l’esprit, le caractère et l’aptitude à la vie en société. »

Même lorsqu’on traite avant tout de professionnalisation, oublier cet aspect ne permet pas de comprendre complètement les conséquences de transformations d’un système de formation. Les études ne sauraient, en aucun cas, se résoudre au simple apprentissage d’un métier ou à l’acquisition d’une qualification permettant d’entrer sur le marché du travail. Elles façonnent les individus, définissent leur comportement social et ainsi dessinent la société de demain, qu’on le veuille ou non.

Or, pas un mot ne transparaît dans ce rapport sur ces aspects, pourtant cruciaux. Les préconisations ne prennent ainsi jamais en compte l’impérieuse nécessité de former -peut-être même avant tout- des citoyens éclairés.

A trop esquiver…

En esquivant la question du rôle des diplômes et celle de la place l’enseignement et l’éducation, les rapporteurs esquivent en réalité la question principale qui devrait occuper les concertations sur l’enseignement supérieur et la professionnalisation : Quel doit être le rôle de l’enseignement supérieur dans une société ayant un chômage structurel de masse de 10% ?

Sans aborder cette question centrale, les rapporteurs donnent à lire un rapport et des préconisations confus sous l’angle de la pertinence pédagogique. En effet, comment expliquer, par exemple, la sortie à Bac+1, la réduction des poursuite d’étude ou encore l’affaiblissement de l’enseignement en DUT, sinon par la question : Comment diminuer les coûts de production d’une main d’oeuvre qualifiée ?

Au mieux, c’est une occasion ratée de repenser un système d’enseignement supérieur digne, émancipateur et adapté aux enjeux. Au pire, c’est le dessin des contours d’une formation supérieure purement utilitariste, se bornant à optimiser le placement des individus sur un marché du travail durablement saturé… Et de la société qui en découle.

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