Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Hausse des frais d’inscription : sommes nous devenus des universitaires-zombies ?

« Ce n’est plus qu’une question de date », c’est par ces mots, ce 19 mars 2019, que le président de l’Université de Strasbourg annonçait sa décision de pleinement accepter la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires. Dès le lendemain, et dans la même discrétion, l’Université de Bordeaux semblait suivre. A n’en pas douter, toutes sont en train de suivre, au rythme des conseils d’administration.

Cet épisode participe d’une mise en oeuvre bien rodée des réformes des services publics :

  1. d’abord émergent dans la base des oppositions au principe même de la réforme [ref] ;
  2. ces oppositions sont ensuite intégrées par les directions dans un rapport de force servant à des négociations avec le ministère [ref] ;
  3. une fois ces négociations terminées, les directions ont pour charge d’annoncer l’acceptation du principe à la base [ref], éventuellement en laissant l’opposition locale porter les mauvaises nouvelles [ref].

Cette mécanique de réforme est efficace, mais met tous les corps en tension, les dresse les uns contre les autres. Et lorsque les mesures sont trop brutales, trop manifestement contraires aux valeurs et intérêts, le risque de fracture augmente. C’est ce type de fracture que l’on voit apparaître pour les frais d’inscription des étudiants extra-communautaires, mais aussi pour les grandes restructurations d’établissements, comme par exemple l’Université Paris-Saclay 2020.

Une réforme toute particulière…

Parmi les nombreuses réformes de l’ESR, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers occupe une place particulière. Au moins à l’échelle de ma carrière, il n’y a pas eu de mesure aussi indiscutablement contraire aux valeurs et intérêts de l’Université française.

Du côté des intérêts, on n’essaye même plus d’affirmer que cette mesure apportera des moyens nouveaux après le courrier de la DGESIP indiquant qu’elle servirait à combler une baisse relative des dotations. Pire, on reconnait publiquement que cette mesure « risque d’organiser une sélection par l’argent, de mettre en danger certaines formations, de réduire l’influence de la France dans le monde » [ref]. L’Université ne gagnera donc rien, et en plus va perdre.

Mais c’est du côté des valeurs que cette mesure est la plus contraire aux fondements même de l’Université française :

  • Valeurs humanistes : la recherche, le partage et la diffusion du savoir, pour toutes et tous, en limitant l’accès au savoir pour les étudiants les plus pauvres.
  • Valeurs de la République Française : liberté, égalité, fraternité, en instaurant une inégalité en raison des origines, et en affaiblissant la fraternité entre les peuples et les nations.
  • Valeurs du service public : sans vénalité, hors du jeu de concurrence, en contraignant à la commercialisation des formations, et donc à la mise en concurrence pour attirer les étudiants capables de payer dans un objectif pécuniaire.

On pourrait en ajouter d’autres, comme l’attachement à la vérité, heurté par le nom même de la mesure (« Bienvenue en France » sonne comme une provocation aux oreille de beaucoup de collègues), ou encore la démocratie, la collégialité et l’indépendance, puisque cette mesure est imposée sans aucune concertation.

… dont on ne mesure pas les conséquences.

Alors il faut se poser la question… Et si les plus graves conséquences n’étaient pas sur l’attractivité internationale ou leur mise en concurrence des universités ? Si elles n’étaient même pas sur l’inévitable extension de ces droits au plus grand nombre ? Si ces conséquence étaient en réalité beaucoup plus lourdes, touchant à la nature même de l’Université française et aux équilibres qui la structurent…

Si nous acceptons cette mesure aussi manifestement contraire à nos intérêts… Si nous continuons à afficher des valeurs sans arriver à les respecter… Serons-nous alors encore des universitaires ? Serons-nous encore l’Université ?

Ne serions-nous pas en train de devenir des universitaires-zombies, cérébralement morts sans le savoir ?

 

Bonus : la position d’Eric Fassin, sociologue.

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Commentaire (1)

  1. Michel Berdah

    Merci pour votre commentaire.
    Je rejoins votre prise de position sur les valeurs si « chères » de notre démocratie et de l’universalité de l’université.
    Cordialement.
    Michel

    Répondre

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