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Hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires : une victoire à la Pyrrhus.

Résumé des épisodes précédents

Annoncée en novembre 2018, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires est très vite identifiée comme objectivement contraire aux valeurs et intérêts des universités françaises [ref]. Au cours des négociations entre le ministère et les présidents d’universités, les valeurs ont progressivement disparue des considérations [ref]. Malheureusement, la ministre est restée totalement inflexible durant ces négociations, n’octroyant aux présidents pas plus que ce qu’il était prévu de leur octroyer dès le départ.

Au centre de ces négociations se trouvaient les quotas d’exonération, actuellement de 10%. Pour refuser la hausse réclamée par les présidents, la ministre affirmera devant le sénat : « Parce qu’elles n’auront pas mis en place un dispositif d’accueil, parce qu’elles n’auront pas travaillé suffisamment leur stratégie internationale, parce qu’elles n’auront pas passé les accords que nous souhaitons qu’elles passent, elles pourront décider d’exonérer ces étudiants.« .

Ainsi, la ministre assume que cette mesure n’a en réalité pas d’autre objectif que d’affaiblir l’autonomie politique des universités, sans aucune considération pour leurs valeurs. Elle affiche ainsi une victoire totale sur les présidents et la communauté universitaire. Mais n’est-ce pas là une victoire à la Pyrrhus ?

Pour le comprendre, il convient d’observer les effets d’une mesure politique sur cette communauté.

Les effets d’une mesure politique sur la communauté universitaire

Modèle

Pour observer les effets d’une mesure politique sur la communauté universitaire, on peut construire un modèle en trois niveaux : ministre, président d’université et universitaire. A chaque niveau, les acteurs ont un engagement vis-à-vis de la mesure : pour, contre, ou sans engagement. Entre chaque acteur s’installe un effet selon cet engagement : l’effet est positif lorsque les acteurs sont en accord, négatif lorsqu’ils sont en désaccord et neutre sinon.

Seule asymétrie, l’absence d’engagement de la part d’un président peut avoir un effet négatif sur les universitaires engagés contre la mesure (ils peuvent le lui reprocher), alors qu’elle n’aura pas d’effet sur les universitaires engagés pour (il n’y a rien à reprocher puisqu’une mesure portée par un ministre est adoptée par défaut).

Ce modèle est bien sûr très simplifié : il n’inclue pas les cadres intermédiaires (directeurs d’unité de recherche et de composante/UFR/département), ni le rectorat. Néanmoins les tendances restent identiques, hormis le fait qu’encore plus d’acteurs sont impactés. De plus, je ne dispose évidemment pas des mesures exactes des engagements de tous les acteurs. La suite doit donc être prise comme une simple illustration des possibles.

Les mesures normales

Pour les mesures normales, il y a généralement un sur-engagement favorable de la part des présidents, naturellement associés à leur conception. Il y a également une sur-représentation des universitaires sans engagement, n’étant pas directement concernés par la plupart des mesures et leur conception.

On est alors dans le cas « l’opposition s’oppose », et les effets sur la communauté sont très faibles. Il peuvent néanmoins être érodant selon le rythme des mesures, notamment pour l’opposition qui est naturellement plus sujette aux effets négatifs.

Cependant, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires ne s’inscrit pas dans ce cas là, notamment par les oppositions qu’elle a suscité.

Les mesures contraires aux valeurs universitaires

Dans le cas de mesures manifestement contraire aux intérêts et valeurs universitaires, les présidents s’engagent naturellement contre, ou évitent de s’engager. Déchargés des tensions politiques avec le ministère, les universitaires s’engagent massivement contre. C’est ce qu’il s’est passé pour la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires.

Dans ce cas, on constate une sur-représentation des effets non-neutres : la communauté se retrouve en tension, divisée selon les positions des uns et des autres.

Mais ces effets ne valent que tant que la mesure n’est pas adoptée.

Les mesures contraires aux valeurs universitaires lorsqu’elles sont adoptées

Lorsqu’une mesure contraire aux valeurs universitaires est adoptée, l’effet positif observé entre les présidents et universitaires engagés contre cette mesure se retourne, au moins en partie, en effet négatif : les universitaires peuvent légitimement considérer que leur président n’a pas su défendre leurs valeurs et intérêts, ou pire soupçonner une duplicité.

Dans ce cas, les effets deviennent très majoritairement négatifs sur la commuté. On peut alors prévoir une victoire à la Pyrrhus : même si la mesure est adoptée, elle provoque de telles tensions dans la communauté que ses conséquences seront nécessairement négatives au global. D’abord, ces tensions conduisent à une dégradation des relations entre les présidents et la communauté, et donc à l’affaiblissement de leur capacité de gouvernement. Ensuite, elles affaiblissent l’engagement des universitaires dans la mise en oeuvre de la mesure, et plus généralement dans l’exercice de leur mission.

Dans un cas extrême, qui n’est pas à exclure dans le contexte actuel, ces tension peuvent également conduire à des ruptures : décrédibilisation des présidents, démissions officielles ou de fait des universitaires de leurs responsabilités. Car pour le fonctionnement des universités, le plus grand danger n’est pas la démission publique, mais les collègues qui « jettent l’éponge ». Combien sont-ils, ces collègues qui, face à la surdité du ministère et à la destruction de leurs valeurs, deviennent en pleine conscience des universitaires-zombies, continuant d’agir sans plus rien réclamer de meilleurs ?

Est-ce parce qu’on a peur de leur nombre qu’on ne mesure jamais l’engagement des universitaires dans l’orientation politique de leur communauté ? En tous cas, les participations aux élections et consultations inquiètent déjà tout le monde… Qu’en sera-t-il après l’adoption de cette mesure que personne ne défend vraiment ?

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