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Bilan 2018-2019 (I) : Parcoursup, année 2

La seconde édition de Parcoursup se sera donc déroulée dans des conditions parfaitement normales.

C’est à n’y rien comprendre

La nouvelle présentation des indicateurs de classement à destination des candidats n’a certes pas eu le succès espéré : « liste d’attente » ou « liste d’appel », ces informations ont démuni les candidats plus qu’elles ne les ont rassurés. Comment en serait-il autrement, alors qu’on fourni à des humains les valeurs intermédiaires d’une algorithme informatique, parfaitement inutilisables pour prendre une décision ?

Ajoutons la grande nouveauté de cette année : l’anonymisation des candidatures, décidée par le ministère au milieu de la procédure. Mauvaise idée sur le fond, mitée à la base (seules les filières dites « non sélectives » sont concernées, et encore ni pour les pièces complémentaires, ni pour les établissements d’origine –tiens-tiens !-), la nouveauté est déjà oubliée.

To bug or not to bug…

Plus inquiétant, dès les premiers jours de la campagne, le ministère a dû réinitialiser les propositions d’affectation pour quelques 400 formations. Des dizaines de milliers de candidats ont donc reçu une proposition d’affectation, avant qu’on leur la retire aussi sec. Combien exactement ? Nous le saurons jamais, et cela « amuse beaucoup » la ministre.

Mais doit-on parler d’un bug ? Frédérique Vidal regrette « une erreur humaine qui n’aurait pas dû se produire ». Mais lorsqu’on organise l’affectation de 900 000 candidats à 14 000 formations, l’erreur humaine est évidemment inévitable. De nombreux candidats ont mal cliqué, mal compris les consignes ; de nombreuses formations ont mal classé les candidats, mal configuré leur recrutement. Et ils continueront de le faire. Les informaticiens le savent bien, ce qui fait la solidité de la procédure, ce n’est pas l’absence d’erreur humaine, mais la somme des contrôles permettant de les corriger.

Or, ces contrôles ont été lourdement affaiblis. L’affectation d’APB était faite « offline » : les candidats hiérarchisaient leurs vœux, puis le ministère procédait à l’affectation entre ses murs, et prenait le temps de contrôler les résultats avant de les publier. Au contraire, Parcoursup est « online » : pour arriver au même résultat, on organise un dialogue constant entre les candidats et le ministère « en temps réel », démultipliant dramatiquement les interactions, quotidiennement pendant des mois. Or, chaque interaction est l’occasion d’une « erreur humaine ». Ces erreurs sont donc naturellement démultipliées, sans possibilité de contrôle à tête reposée. Cette année, la volonté politique d’accélérer la procédure en la faisant commencer plus tôt a encore réduit le temps consacré au contrôle, avec le résultat que l’on sait.

Parcoursup réussit donc le triple exploit d’être moins compréhensible, plus lent et moins fiable que la procédure qu’il remplace. Quel progrès ! Preuve ultime que cette procédure est fondamentalement mitée : l’organisation d’une campagne téléphonique pour résoudre les problèmes. En avait-on besoin du temps de RAVEL ? Gageons simplement que les « bugs » des prochaines années seront moins spectaculaires, à défaut d’être de moindre ampleur… Car nous ne pourrons pas nous en débarrasser.

… Là n’est pas la question.

Mais l’important est ailleurs. Certes, toute comparaison avec l’an dernier a soigneusement été rendue impossible par le ministère, d’abord par une modification de la présentations des chiffres (rendant les choses encore moins précises), puis par une modification directe des chiffres : 898 054 candidats et 6,9 millions de vœux le 17 mai, juste avant l’ouverture de la campagne, mais 788 845 candidats (-110 000) et 7,4 millions de vœux (+0,5) juste après son ouverture, le 21 mai.

Cette manie de manipuler les chiffres pour rendre tout suivi impossible finira par lasser les journalistes.

Parmi les disparus des chiffres, les adultes en reconversion ont été le « public surprise de Parcoursup » cette année. On aura sans doute mal compris les déclarations d’amour à la « formation tout au long de la vie ».

En regardant les bilans de l’an dernier, on comprend l’urgence à ne pas mesurer leur affectation. Car l’éviction y est d’ores et déjà constatée. Les fiches du SIES à ce sujet le prouvent : « Les bacheliers des années antérieures […] sont moins nombreux à s’inscrire pour la première fois en première année de cursus licence cette année, les universités ayant centré leur effort sur l’augmentation de la capacité d’accueil de néo-bacheliers » [NF_13] ou encore « Face aux contraintes de capacité, une partie des étudiants semble s’être reportée vers des formations non universitaires » [NI_2019-06].

On aura sans doute mal compris « Le principe, c’est de dire oui à tout le monde ».

Nuançons tout de suite : les admissions continuent de grimper de plus de 7% [NF_20], dans ce qui ressemble plus à une baisse d’attractivité qu’à une plus grande sélectivité. D’ailleurs, la spectaculaire baisse de 13% des bacheliers technologiques ne concerne en réalité que 1 600 lycéens. L’éviction est donc seulement symbolique, et le (secret) espoir des universités de contrôler leurs flux d’entrée a été douché.

Une éviction de principe, donc, ne rapportant aucun gain concret. Pas sûr qu’on doive en être fiers.

Bac to the future

Mais supposons, comme le prétend le ministère (se défaussant si inélégamment de ses propres responsabilités), que désormais « les universités » peuvent « centrer leur effort » sur telle ou telle population, indépendamment du droit à la poursuite d’étude conféré par le Baccalauréat.

Dès lors, que reste-t-il du Bac en tant que premier grade universitaire ? Plus rien, si l’on en croit la perspective adoptée par M. Blanquer, consacrant dans sa réforme du lycée et du bac la spécialisation des lycées, mais aussi des lycéens. Le bac national ainsi laminé laisse place à « un Bac par établissement », ou plutôt même « un Bac par lycéen ».

Que voulez-vous que nous fassions de « un Bac par lycéen » dans le supérieur ? Certainement pas l’utiliser comme garantie de l’acquisition d’un socle commun de connaissances, pré-requis à l’acquisition de connaissances universitaires…

S’il est difficile de comprendre en quoi cette réforme est « une opportunité absolument incroyable » (sic) pour les lycéens, au moins pour les universités l’opportunité est claire : elles peuvent désormais compter sur le tri continu mis en place de la seconde à la terminale pour préparer Parcoursup. La sélectivité de certaines spécialités -par leur rareté géographique, leur fort taux de demande ou leur difficulté (près de deux tiers des lycéens demandent mathématiques, dont le programme sera « plus exigeant »)- seront des indicateurs fort de « mérite » scolaire des candidats, fort pratiques pour trier les candidatures.

Alors nous trierons les lycéens selon leur filière, spécialités et établissement. Et les lycées les pré-trieront pour nous.

Mais n’est-ce pas déjà ce qu’on avait commencé à faire avec la « Fiche Avenir » et l’utilisation hasardeuse des notes de contrôle continu ? Certains y trouveront sans doute un progrès, mais chacun sait bien qu’in fine, ce n’est qu’une adoption de l’inégalité organisée des systèmes primaires et secondaires.

Et STAPS fut sport

Il faut reconnaître à la C3D STAPS une constance dans l’effort et une fidélité à l’esprit sportif : après avoir pris soin de définir et publier (et donc assumer) les règles du jeu, voici « un bilan de réussite de la première promotion ParcourSup en STAPS » chez Didier Delignières.

C’est, à ma connaissance, le seul bilan disponible actuellement. Saluons-le. Mais gageons aussi que si des résultats formidables avaient été obtenus nationalement en terme de passage des étudiants d’un semestre à l’autre, les clairons du ministère se seraient fait entendre.

Ce bilan STAPS est riche d’enseignement : si on peut observer une amélioration des taux de réussite de 8% au niveau national, il est impossible de l’attribuer pleinement à Parcoursup, sinon par le net accroissement du pourcentage de bacheliers généraux parmi les admis, c’est-à-dire l’éviction des autres candidats, moins bien armés pour réussir leurs études supérieures du fait d’un enseignement secondaire inadapté.

Pour peu que ces candidats se soient reportés dans d’autres filières universitaires, l’impact en terme de taux réussite global sera nul.

Les deux autres pistes d’amélioration de la réussite étudiante sont sèchement éliminées : les étudiants en « parcours de réussite » (ou « oui si »), tant vantés par la ministre, décrochent deux fois plus et réussissent deux fois moins que ceux en parcours normaux ; et la sélection « plus humaine », c’est-à-dire plus individuelle, n’a aucune pertinence autre que statistique.

Relation entre le rang de classement sur Parcoursup et la moyenne générale obtenue au premier semestre (données collectées et mises en forme par F. Favret pour la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg). Source : http://blog.educpros.fr/didier-delignieres/2019/08/04/un-bilan-de-reussite-de-la-premiere-promotion-parcoursup-en-staps/

Il est presque cruel pour les promoteurs du classement individuel de constater ainsi clairement que des étudiants classé en tête de peloton (oserais-je dire « premiers de cordée » ?) obtiennent des résultats inférieurs à des étudiants classés 1800 places derrière eux. En effet, et c’est bien peu pratique, chaque candidat Parcoursup se moque bien de la corrélation entre classement et réussite dans sa cohorte. Seul lui importe le fait d’être admis s’il peut réussir, ce que cette méthode ne garanti pas.

Mesurer l’ampleur de cette injustice se fait aisément sur ce graphique. En supposant qu’on ait limité les admissions au rang 1000, les candidats peuvent être partagés en quatre groupes, ou plutôt deux :

  • les recrutements réussis : les admis qui réussissent (rang < 1000, moyenne > 10) et les refusés qui échouent (rang > 1000, moyenne <10) ;
  • les recrutements ratés : les admis qui échouent (rang < 1000, moyenne < 10) et les refusés qui réussissent (rang > 1000, moyenne > 10) ;

Chaque paire de candidats dans ce deuxième groupe est une injustice, un échec du système à faire réussir ceux qui le peuvent, avant même de leur avoir laissé une chance. Leur nombre ne sera jamais mesuré puisque le groupe « refusés qui réussissent » n’existe par nature pas. Mais on voit là le caractère indéniablement faillible de cette méthode d’admission. On voit là également l’importance des capacités d’accueil : plus elles sont basses, plus le système est injuste.

L’intégration des IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) n’a d’ailleurs pas manqué d’être accompagnée de son lot de malheurs : « Parcoursup : recalée de 48 IFSI après une classe prépa, elle écrit à Emmanuel Macron ».

Les universités mises sous tutelle pour les capacités accueil ?

On l’a vu, les capacités d’accueil des formations sont donc fondamentales à la justice du système. Rappelons, non sans lassitude, qu’avec des capacités d’accueil suffisantes, ni Parcoursup, ni la loi ORE ne sont nécessaires. Il s’agit donc objectivement d’organiser l’injustice du système, par des capacités d’accueil parfois généreuses, parfois restreintes.

Or, il a été facile de constater la perte d’autonomie de mon université (ne généralisons pas) sur la définition de ses capacités d’accueil. Symptôme de la gouvernance moderne, cet extrait de PV exposant les moyens obtenus auprès du ministère pour l’an prochain en est presque comique :

Il est clair à cette lecture que nous ne sommes plus du tout dans un contexte de subvention globale et de responsabilité locale des universités, mais dans un contexte de pilotage très fin, directement par l’Etat, de l’utilisation des moyens. Cette reprise en main est revendiquée par le ministère lui-même dans sa réponse adressée à la Cour des comptes pour la Note d’analyse de l’exécution budgétaire 2018 de la Mission recherche et enseignement supérieur :

C’est donc désormais le ministère qui décide directement des places financées par les moyens publics, limitant la capacité de développement et de spécialisation pédagogiques des universités aux formations financées sur ressources propres, c’est-à-dire payées par l’étudiant, que ce soit directement en frais d’inscription, ou par sa force de travail avec l’alternance.

Et dans les territoires très très éloignés… Les Campus connectés

Cette allocation fines des moyens par l’Etat ne se limite d’ailleurs pas aux universités, mais s’étend à différents dispositifs, dont les « Campus connectés », sortes d’antennes universitaires implantés dans des territoires reculés, dépourvus d’infrastructures universitaires, et dont la mission est de s’occuper les candidats refusé de toutes les formations sur Parcoursup.

Ces antennes sont dépourvues d’infrastructures, et donc d’enseignants, universitaires. Elles sont, en revanche, mandatées pour délivrer des diplômes universitaires bien réels, mais encore avec « un ambitieux objectif de 100 % de réussite aux examens » ! Annoncer un futur taux de réussite aux examens avant même la création du dispositif, il fallait oser ! On mettra de côté ce que cela comporte de jugement pour le travail des universitaires, si tout le monde peut le faire avec un meilleur taux de réussite.

Au moins pourra-t-on expliquer simplement l’appellation « campus connectés » : étaient déjà pris « campus numériques » en  2002, puis « campus d’avenir » en 2015.

Résumons

Sur le plan de la formation, du côté positif, Parcoursup affecte des étudiants dans l’enseignement supérieur, et la prochaine rentrée, comme la précédente, aura lieu. Du côté négatif, Parcoursup est un système :

  • moins compréhensible, plus lent et moins fiable que le précédent ;
  • nécessitant beaucoup plus d’efforts, tant en terme d’accompagnement des candidats que de tri des candidatures ;
  • s’appuyant pleinement sur les inégalités du secondaire, grâce à une réforme du bac qui semble conçue en ce sens ;
  • mais dont la méthode d’admission est faillible et donc injuste du point de vue individuel en cas de pénurie de places, conduisant forcément à l’éviction de candidats qui auraient réussi ;
  • et dont le volet pédagogique (« parcours de réussite »/« oui si ») est inefficace ;
  • réduisant la seule efficacité en terme de taux de réussite à l’éviction des candidats provenant des filières les moins adaptées à la poursuite d’études supérieures ;
  • lesquels candidats ne se voient rien proposer d’autre que des campus sans universitaires ;
  • mais ne représentent qu’une minorité, et dont l’éviction est limitée par un contrôle fin du nombre de places directement par le ministère ;
  • réduisant ainsi l’autonomie des universités dans le domaine de la formation ;
  • au grand dam des universitaires qui ont accepté cette réforme dans l’espoir d’améliorer leur recrutement et leur condition d’enseignement.

On aurait sans doute tort de considérer tout ceci comme de simples échecs, conséquences de l’incompétence des décideurs ou des exécutants. On n’aurait pas plus raison d’y voir seulement un des résultats de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics. 

Nous devons donc y chercher une logique, une réussite, une opération sensée, justifiant ces sacrifices, comme autant de prix à payer pour atteindre un objectif plus fondamental que la réussite des étudiants.

(A suivre)

 

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Commentaires (6)

  1. Pierre Dubois

    Grand merci, Julien, pour ce bilan précis et argumenté.

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  2. G.F.

    Merci pour ce bilan. Une remarque : l’anonymat des candidatures à bel et bien concerné aussi les formations sélectives. La seule exception concernait les demandes d’Internat.

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Cela m’étonne… Ce n’est pas du tout ce que j’ai constaté dans mon interface Parcoursup (IUT, filière sélective), où les identités étaient parfaitement lisibles… Elles le sont toujours d’ailleurs.

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      1. FH

        Pour ma formation sélective, c’était anonyme jusqu’à la publication des résultats (début des admissions), puis désanymisé ensuite (et fort heureusement, parce que moi aussi, je fais des études pour vérifier à quel point mon classement (ne) prédit (pas) la réussite et avec l’anonymat, c’était entre difficile et impossible)

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        1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

          C’est mystérieux… De quelle formation s’agissait-il ?

          Répondre
        2. Julien Gossa (Auteur de l'article)

          A défaut de réponse, et pour préciser pour les lecteurs : les formations dites « non-sélectives », de type Licence, ont parfaitement le droit de sélectionner leur étudiants. Elles doivent seulement classer tous les candidats, certains n’étant pas pris faute de place. Il est donc possible d’estimer qu’une formation est sélective, alors que son statut juridique est « non-sélective ».

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