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Bilan 2018-2019 (III) : Emplois

Sur le front de l’emploi, il fait toujours aussi froid.

Dans les établissements

L’article « Les universités en difficulté financière à la recherche d’un équilibre précaire » dresse un portrait inquiétant de la situation financière des établissements d’enseignement supérieur. Le désinvestissement public allié à l’autonomie de façade et aux fusions et restructurations conduit à une situation où « Le seul levier structurel c’est de geler des postes ». Cette situation ne gêne pas outre-mesure le gouvernement, dont la baisse des effectifs de la fonction publique est une des priorités.

L’autonomie implique que la politique nationale est désormais la somme des politiques locales, issues des décisions et priorités des présidences, que rien n’oblige à être transparentes. De plus, chaque fusion augmente l’hétérogénéité des tailles et politiques, quand chaque regroupement ajoute un niveau supplémentaire d’analyse. En conséquence, il est devenu difficile, sinon impossible, de comprendre la politique de l’emploi ESR au niveau national.

Ce constat m’a conduit à proposer une nouvelle façon de mesurer les campagne d’emplois, non plus en terme de nombre de postes, mais en terme de temps nécessaire au renouvellement et à la promotion des personnels.

La campagne d’emploi enseignants-chercheurs 2019 en chiffres

Indépendamment des tailles d’établissement, on peut ainsi identifier des politiques très différentes d’un établissement à l’autre.  Au rythme de recrutement de cette année :

  • il faudra 12 ans pour renouveler les enseignants-chercheurs de l’Université de Guyane, mais 303 ans à l’Université de Bourgogne ;
  • il y a un poste de PR par MCF tous les 6 ans en moyenne à CentraleSupélec, et tous les 860 ans à l’Université Claude Bernard Lyon 1 ;
  • et si des géants (Lorraine, Aix-Marseille, Strasbourg) caracolent en tête du nombre de postes, ils sont en réalité tout à fait médiocres en ce qui concerne ces indicateurs politiques.

Ces indicateurs ne nous permettent cependant pas de faire l’économie d’une analyse des effectifs à plus long terme… Ce qui implique d’attendre mises en ligne des données et bilans sociaux. Si celui de l’éducation nationale est sorti en juillet, il faudra attendre encore quelques mois celui du supérieur, et il ne concernera que l’année 2017-2018. Il faudra attendre fin 2020 pour avoir des données précises sur 2018-2019.

Quoi qu’il en soit, ces bilans resteront toujours aveugles aux « micro-transactions », comme le recrutement de stars, dont les montant tranchent avec le discours d’austérité qui accompagne les campagnes de recrutement de fonctionnaires.

Une précarisation silencieuse ?

Le soucis des bilans sociaux et des données nationales est qu’ils sont aveugles aux phénomènes nouveaux : les métriques sont adaptées à une époque, un état des lieux, parfois des objectifs. Lorsque ces derniers changent, il faut du temps pour réadapter les métriques.

C’est, en partie, ce qui explique pourquoi il n’existe aucune mesure nationale solide du nombre de précaires dans les universités. Or, lorsqu’on décide que « Le seul levier structurel c’est de geler des postes », et que le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter, les présidences se tournent naturellement vers l’enseignement à moindre coût, c’est-à-dire la démultiplication des précaires.

Précaires parmi les précaires, tout porte à croire que le nombre de vacataires explose en même temps que le nombre d’heures qu’ils effectuent. Ils ne sont pourtant pas comptabilisés au niveau national, ni même systématiquement au niveau local. L’ANCSMP « arriverait au chiffre de 13000 postes d’EC manquants, soit 20% du nombre d’EC titulaires actuel », du fait de l’emploi de vacataires.

Au delà de leurs conditions d’emploi et de leur paye (« 17 centimes sous le SMIC » selon la CJC), les vacataires sont aussi maltraités par les universités, qui n’hésitent pas à les faire « travailler sans contrat et à les payer avec plusieurs mois de retard ». En réaction, cette année a marqué le ravivement des collectifs, dont certains prennent source dans l’opposition à la loi travail, avec des mouvements de grève et de protestation. Malgré une relative indifférence générale, des députés de gauche ont proposé la création d’une commission d’enquête sur le statut des enseignants vacataires de l’enseignement supérieur.

Et au CNRS

L’année du CNRS aura été tumultueuse, entre les affaires Peyroche, Voinnet et Jessus, et les accusations de discrimination suite à la modification des classements au concours.

Au moins, tout cela aura éclipsé un mouvement plus profond, observé de près par Martin Clavey, et qui consiste à l’atrophie programmée des forces permanentes du CNRS, y compris des BIATSS.

CNRS : 80 personnels permanents par an en moins pendant 5 ans

Résumons

Si la politique d’emploi générale de l’ESR est devenue impossible à qualifier, au moins peut-on être sûr qu’elle s’engage dans une voie de réduction des personnels permanents, et donc une augmentation de la précarité, officielle au moins au CNRS.

L’engouement des présidents d’université pour la contractualisation ou encore la création locale de tenure-tracks, tranche avec leur incapacité à traiter correctement les précaires dont disposent déjà les universités. Le secret dans lequel se montent des opérations dispendieuses pour recruter des stars tranche aussi avec les lamentations au moment d’ouvrir des postes pérennes.

Tout comme Parcoursup ou la hausse des frais d’inscription, cette politique est vouée à l’échec vis-à-vis des objectifs qu’elle s’est en apparence fixés. Un enseignement et une recherche de qualité ne se feront pas seulement avec des précaires et des stars. Dans ce domaine encore, les universitaires agissent contre leurs valeurs et intérêts : au delà des présidences, ce sont des travailleurs, eux-mêmes surchargés faute de collègues en nombre suffisant, qui organisent la pénurie de postes ; ce sont des fonctionnaires, attachés au service public, qui recrutent des précaires et organisent leur féroce mise en compétition.

Il nous faut donc progresser encore dans l’investigation, afin de comprendre ce qui pousse ainsi des universitaires à agir aussi méthodiquement contre leurs propres valeurs et intérêts.

(A suivre)

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ?

Photo de couverture par Ian Schneider sur Unsplash

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