Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Bilan 2018-2019 (VII) : Après la démocratie universitaire

Après avoir résumé le bilan de l’été, nous avons pu identifier trois traits communs aux transformations actuelles de l’ESR en général et de l’Université en particulier :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes.

Nous avons ensuite identifié des clés d’explication aux points 1 et 2 dans la bataille idéologique qui s’est déroulée il y a 15 ans, entre les partisans d’un renforcement des valeurs universitaires et les partisans d’une transformation de ces valeurs à des fins de croissance économique. Reste à comprendre le mauvais traitement que nous réservons aux plus jeunes.

Bilan 2018-2019 (VI) : Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

La question du mauvais traitement réservé aux jeunes est inévitablement complexe, dépassant largement les murs des universités. Cependant, dans Après la démocratie (2008), Emmanuel Todd dresse un portrait de la société française comportant de nombreux parallèles troublants avec le portrait actuel de l’ESR. Il décrit ce mauvais traitement réservé aux jeunes et désigne la croyance dans le libre-échange comme une clé de compréhension. Il met aussi en accusation les économistes, dont MM. Aghion et Cohen. En conclusion, Todd décrit la perspective d’une démocratie limitée au niveau local, qui correspond à l’expérience actuelle des universitaires.

Cela nous permettra de conclure ce bilan de l’été par l’identification de la responsabilité qui incombe désormais aux universités et aux universitaires de choisir le modèle idéologique de leur établissement. Cette prise de responsabilité doit se concentrer, il me semble, sur les élections des responsables universitaires. Si elle devait être de nouveau esquivée quelques années, les conséquences pourraient être dramatiques pour notre système d’enseignement et de recherche.

La nécessaire mise en accusation des économistes

La proximité au pouvoir d’un petit groupe d’économistes structurant l’Université n’est pas un secret. A Philippe Aghion et Elie Cohen, se joignent Jean Pisany-Ferry, Bernard Belloc, Jacques Attali ou encore Robert Gary-Bobo (rendu célèbre par son texte fuité pour la campagne d’Emmanuel Macron, « sûrement plus décoiffant que du Juppé… », selon Thierry Coulhon). J’en oublie et j’en ignore encore.

Cette proximité n’est pas limitée aux économistes, comme en témoigne Thierry Coulhon, Mathématicien, mais nul doute qu’ils sont surreprésentés, et qu’aucun n’est hétérodoxe. Il ne s’agit donc pas ici de faire un procès à cette discipline, et il me semble important d’éviter de citer Laurence Peter « Un économiste est un expert qui saura demain pourquoi ce qu’il avait prédit hier ne s’est pas produit aujourd’hui ». Céder au cynisme contemporain ne nous fera pas avancer.

Dans Après la démocratie (Emmanuel Todd, 2008), une phrase attire particulièrement l’attention :

« la mise en accusation des économistes, qui fuient leur responsabilité sociale et contribuent à la paralysie des politiques, apparaît plus que légitime, nécessaire ».

D’après Todd, ces économistes œuvrent à l’adoption d’un système de libre-échange globalisé. Cela correspond objectivement à ce qui est constable dans l’ESR, sous la forme d’un système d’économie de la connaissance globalisé, explicitement revendiqués dans les rapports. Parlant plus précisément de MM. Artus, Cohen, Pisany-Ferry, Todd indique « Laissons aux historiens futurs le soin d’examiner si c’est par passion ou par intérêt que ces économistes se livrèrent à une telle poussée de fièvre anti-démocratique ».

Il me semble qu’il y a là une clé de compréhension des transformations propres à l’ESR. La fièvre anti-démocratique, aux troubles motivations, est explicite dans le rapport Aghion-Cohen : parlant des mesures contraires aux valeurs et intérêts des universitaires qu’ils préconisent, ils écrivent « La vertu du système est de conduire ses acteurs à [les] réclamer eux-mêmes ». La fuite face à leur responsabilité sociale est tout autant évidente dans ce rapport, puisque les fonctions de l’éducation supérieure y sont réduite exclusivement à la production de croissance économique.

Enfin, la paralysie politique est indéniable : si de nombreuses transformations sont en œuvre dans l’ESR, elles ne visent jamais qu’à éliminer toutes les particularités nationales ou universitaires : « Nous sommes les seuls à… » est un argument trop fréquent et parfois trop seul pour justifier les transformations. En dehors de cette adoption d’un système globalisé d’économie de la connaissance, il est bien difficile d’identifier une quelconque vision ou volonté politique véritable, aussi bien au niveau national que local.

Le mauvais traitement réservé aux jeunes

Dans son livre, Todd constate également un affaiblissement de la valeur d’égalité dans la société française et indique :

« la croyance économique fondamentale des classes supérieures, le libre-échange, leur interdit de répondre aux inquiétudes et aux aspirations de la population ».

Là encore, cela correspond parfaitement à ce que l’on peut objectivement constater dans les transformations de l’ESR. En ce sens, l’Université n’est pas une exception : elle n’est qu’un des secteurs d’implantation d’une politique libre-échangiste globalisée.

Todd consacre un chapitre à l’impact de cette politique sur l’éducation et à la jeunesse. D’après lui, ce sont « les jeunes « éduqués supérieurs », qui supportent actuellement le gros de l’ajustement structurel ». Il indique aussi par exemple que « Demain, les 33% d’individus qui chaque année obtiennent, dans une génération, le baccalauréat général ne seront pas des privilégiés protégé du marché mondial par leur éducation. Emplois déqualifié, salaire en baisse, tel sera l’avenir des jeune diplômés. » ou encore « Ce qui est en train de s’opérer est une séparation du capital éducatif et du capital tout court : on cesse d’accéder à la richesse par le diplôme. ». Comment ne pas y reconnaître la situation des précaires de l’ESR ?

Peut-être avons-nous là une clé d’explication solide à dernier mystère de notre série d’été : le mauvais traitement que nous réservons à nos jeunes, au sein de l’Université. Si c’était le cas, il nous faudrait regarder les autres considérations avancées par Todd dans ce livre.

Après la démocratie universitaire

En conclusion de son livre, édité en 2008, Todd présente trois perspectives. La première, la moins souhaitable d’après lui, est le développement d’une « république ethnique » blanche et post-chrétienne. Cela ne manquera pas de faire écho à la hausse différenciée des frais d’inscription, qui vise majoritairement les étudiants maghrébins et africains, ou les étonnantes déclarations publiques de nos ministres.

La deuxième, la plus probable d’après lui, est la suppression du suffrage universel, ou plutôt sa réduction à des suffrages locaux. Pour convaincre, il indique « D’ailleurs un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l’Europe. ». Comment ne pas reconnaître cette situation dans l’ESR ? Elle correspond parfaitement aux mises en œuvre des frais d’inscription différenciés ou de la loi ORE, lesquelles se sont faites non seulement contre l’avis des universitaires, mais en plus sans assise légale. Cette mise en œuvre hors des normes parlementaires a même conduit à le Conseil d’Etat à annuler les décisions précoces. On peut également noter les regroupements, qui se faisaient dans l’incompréhension ou l’indifférence, et se font maintenant dans la défiance et le refus.

Cette démocratie réduite au local correspond en réalité parfaitement à la démocratie universitaire post-LRU : les universitaires gardent un certain contrôle sur leur façon de fonctionner dans leurs salles de cours et leur labo, mais ils n’élisent leur président que de façon indirecte et perdent ensuite tout contrôle sur les grandes orientations politiques de leur établissement. « Le suffrage universel semble désormais produire de l’incertitude plutôt que des choix rationnels. » note Todd.

On trouve également là une clé d’explication au fait que les universitaires agissent contre leurs valeurs et intérêts : c’est tout simplement qu’en dehors de leurs locaux, ils n’agissent plus dans un contexte démocratique, au même titre que les citoyens dans le reste de la société. Cependant, et contrairement aux autres fonctionnaires, les universitaires ont la particularité d’être libres et indépendants. Et cela ouvre une perspective intéressante quant à la troisième perspective présentée par Todd.

Le protectionnisme, dernière chance de la démocratie universitaire

Comme troisième perspective Todd propose « Le protectionnisme, dernière chance de la démocratie européenne », remettant en cause le libre-échangisme globalisé. Il le distingue de la mondialisation, ce qui lui permet d’envisager un protectionnisme non pas de repli nationaliste, mais de coopération internationale, notamment avec nos voisins les plus proches. Son objectif principal serait de renouer avec les intérêts des citoyens.

Il faut limiter là le parallèle entre économie et Université, mais peut-être pouvons-nous retenir comme principe central la destitution du libre-échange comme « croyance économique fondamentale ». A l’Université, cette destitution passe par une critique de sa version dans l’enseignement et la recherche, l’« économie de la connaissance », et surtout de sa mise en œuvre au détriment de tous les fondements universitaires. Elle doit donc passer par un rejet de la concurrence, et dans le doute de la compétition, et ce à tous les niveaux : entre collègues, entre établissements et entre nations, notamment voisines.

Le positionnement des nations

Attendre un changement politique aux niveaux national et international ne semble pas raisonnable. Il n’est de toutes façons clairement pas du ressort des universitaires. Cette unilatéralisme idéologique ne manque d’ailleurs pas d’être régulièrement utilisée en conseils pour contraindre les choix politiques locaux, lorsqu’est explicitement invoqué un TINA.

Cependant la démocratie locale assortie à la liberté et à l’indépendance des enseignants-chercheurs obligent à une certaine responsabilité. Le pire serait sans doute de continuer encore à ménager les idéologies : penser selon l’une, mais agir selon l’autre est prendre le risque de lourds dysfonctionnements à moyens termes .Il faudra donc que chacun se positionne clairement.

Le positionnement des individus

Il est alors intéressant de constater que le travail universitaire est actuellement organiser pour décourager le rejet de la compétition entre collègues. Elle oppose systématiquement intérêts collectifs et individuels. Ainsi, les décisions individuelles d’agir hors de toute concurrence, malgré leurs effets positifs sur la collectivité, se traduisent immédiatement en conséquences individuelles néfastes : refuser la pression à la publication conduit à des retards de carrières, ne pas répondre aux appels à projets conduit à travailler sans moyens, refuser les primes à des baisses de revenus…

Cela conduit à identifier les établissements comme le niveau stratégique pour un réalignement des actions en adéquations avec les valeurs et intérêts collectifs de l’Université et des universitaires.

Le positionnement des établissements

A défaut de sacrifier individuellement leurs carrières, les universitaires devraient axer leurs élections locales sur cette question centrale de l’économie de la connaissance. Dans l’idéal, deux programmes devraient s’opposer.

Le premier programme, orthodoxie politique orthodoxe et hétérodoxie universitaire, doit proposer de participer pleinement à cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement les objectifs d’innovation pour la croissance, de visibilité et d’attractivité, en clair de rentabilité. Mais il doit surtout cesser de se dédouaner des conséquences inévitables : hausses des frais d’inscription, concentrations des moyens et donc resserrements disciplinaires, concurrence généralisée au détriment de la coopération, décrochage d’une majorité des universités en recherche, et précarisation des ex-missions fondamentales d’enseignement et de recherche pour pouvoir augmenter les écarts salariaux.

Le second programme, hétérodoxie politique et orthodoxie universitaire, doit proposer de se retirer de cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement l’objectif de coopération, et donc la réduction massive des politiques d’appel à projet, de pression à la publication ou à la diplomation, et de précarisation. Cela peut se faire par une modification profonde des politiques locales d’incitation et de recrutement, ainsi que le développement de dispositifs de protection des personnels. Mais ce programme ne doit surtout pas se dédouaner des conséquences inévitables : baisse des hauts salaires pour réduire les écarts de revenus, chute des indicateurs nationaux de « performance » orientés vers l’économie de la connaissance, conflit idéologique ouvert avec le ministère, et frilosité des partenaires territoriaux.

Aucune des deux alternatives n’est plus dangereuse ou plus difficile que l’autre. Si l’hétérodoxie politique est souvent présentée comme un risque, il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir les dangers et conséquences néfastes de l’hétérodoxie universitaire. Ce n’est rien d’autre qu’un simple choix, mais un choix politique véritable et indispensable. Le subir ou y résister passivement serait pire que tout puisque nous n’atteindrions aucun objectif dans aucun des cadres idéologiques. Et si nous ne sommes pas capables d’en débattre et d’en décider, alors il faudra se rendre à l’évidence : la démocratie universitaire n’est plus, et en conséquence « nous ne sommes plus l’Université ».

C’est pourquoi les universitaires, impliqués ou pas dans la vie de leur établissement, devraient exiger que cette question idéologique soit au centre des prochains débats électoraux dans leur établissement et regroupement. Car c’est de cette question centrale que découlera leurs futures conditions de travail, et même leurs futures missions. Le reste ne sera que de l’intendance, et l’on sait faire. Et si ce débat n’avait pas lieu, alors il ne resterait que la responsabilité individuelle qu’à chacun de participer ou pas à la mise en œuvre d’une politique qui lui est imposée, en toute connaissance de cause.

« Nous vivons dans une démocratie. Ne riez pas,c’est vrai ! Nous n’avons pas d’excuses si nous souffrons. Nous n’avons pas à nous plaindre. Nous n’avons qu’à nous lever, sortir, et claquer la porte. Et c’est ça que je vous propose ! »

– Alain Damasio, La Zone du dehors (1999)

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