Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Bilan ESR 2018-2019 : Point de situation et perspectives (TL;DR)

Ce billet est un résumé des sept bilans publiés sur ce blog durant cet été. Il se se conclu sur un ensemble de recommandations permettant de mieux se situer dans les transformations actuelles de l’ESR.

Quatre bilans, trois traits communs

Quatre bilans, ParcoursupHausse des frais d’inscriptionEmplois et Recherche, permettent de boucler cette fin d’année. De façon frappante, ces bilans permettent d’identifier trois traits communs aux transformations actuelles de l’ESR en général et de l’Université en particulier :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés :
    1. Parcoursup ne parviendra ni à améliorer les taux de réussite, ni à évincer suffisamment de candidats ;
    2. la hausse des frais ne parviendra ni à améliorer les finances ou l’attractivité, ni à évincer non plus suffisamment de candidats ;
    3. la gestion autonome de l’emploi ne parviendra ni à mieux adapter la dépense aux besoins et stratégies, ni à recruter suffisamment de stars ;
    4. la politique d’Excellence ne parviendra ni à améliorer les performances scientifiques, ni à améliorer les indicateurs des classements ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts :
    1. le tri des étudiants sur Parcoursup et la hausse différenciée des frais d’inscriptions sont contraires à leurs valeurs humanistes ;
    2. la hausse des frais d’inscription est contraire aux valeurs du service public ;
    3. l’augmentation de la précarité pour permettre le recrutement de stars est contraire aux valeurs du fonctionnariat ;
    4. la politique du tout-appel-à-projets est contraire au temps long de la recherche et aux libertés académiques ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes :
    1. Parcoursup maltraite les lycéens en les plongeant dans une compétition individuelle sur laquelle les origines sociales pèsent lourd ;
    2. la hausse des frais maltraite les étudiants dont beaucoup sont déjà très précaires ;
    3. la politique d’emploi maltraite les jeunes collègues en les privant de conditions d’embauche décente et de perspectives raisonnables de carrière ;
    4. la politique de recherche maltraite les jeunes recrutés.

Bilan 2018-2019 (V) : Résumons

Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

Cette apparente faillite des université à se réformer conformément à leurs valeurs et intérêts et dans le respect des plus jeunes trouvent une explication dans la bataille idéologique qui s’est déroulée il y a 15 ans, en 2003/2004.

En 2003, le gouvernement proposait une réforme majeure de l’ESR, comprenant l’essentiel de ce que nous connaissons aujourd’hui. Une vague de démissions, organisées autour de Sauvons la Recherche, contraint le gouvernement à reculer, et aboutit aux Etats Généraux de la Recherche en 2004. Cette même année, et en totale opposition sur le fond et la forme, le rapport « Éducation et croissance » de Aghion et Cohen proposait de modifier profondément les fondements de l’Université. L’objectif est de tourner exclusivement l’ESR vers la production de croissance économique, pour une pleine participation à l’économie de la connaissance.

Pour ce faire, ils proposent une stratégie de contournement des oppositions, qui consiste explicitement à morceler les réformes pour en masquer les objectifs finaux, tout en usant d’une approche nudge. Selon les auteurs, « La vertu du système est de conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures ». En clair : ce dispositif est conçu pour que les grenouilles réclament elles-mêmes la hausse de la température de l’eau de cuisson.

Aujourd’hui, on peut constater que cette stratégie correspond très bien aux réformes de l’ESR depuis 15 ans, qui sont de petites touches successives (« réforme incrémentale » selon les auteurs). Cela explique aussi très bien pourquoi les universitaires agissent en opposition à leurs valeurs et intérêts, dont peu correspondent à l’économie de la connaissance. Enfin, cela explique pourquoi les réformes échouent à atteindre leurs objectifs : premièrement, les objectifs affichés de chaque réforme isolée ne sont pas les objectifs réels de l’ensemble des réformes ; secondement, ignorant ces objectifs, les acteurs sont bien incapables de les mettre en œuvre correctement.

Ce constat explique aussi en grande partie le malaise dans lequel se trouve actuellement les acteurs de l’ESR, privés de la nécessaire comprehension de leur action. J’avais émis l’hypothèse de l’émergence d’universitaires zombies, empreints de valeurs qui ne guident plus leurs actes, causant ces transformations. C’est en réalité une conséquence de ces transformations, qui nécessitent, pour être mises en œuvre sans opposition, de nous transformer en ces universitaires-zombies.

Bilan 2018-2019 (VI) : Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

Après la démocratie universitaire

La question du mauvais traitement réservé aux jeunes est inévitablement complexe, dépassant largement les murs des universités. Cependant, dans Après la démocratie (2008), Emmanuel Todd dresse un portrait de la société française comportant de nombreux parallèles troublants avec le portrait actuel de l’ESR. Il décrit ce mauvais traitement réservé aux jeunes et désigne la croyance dans le libre-échange comme une clé de compréhension. Il met aussi en accusation les économistes, dont MM. Aghion et Cohen.

Suivant cette description, on peut identifier l’économie de la connaissance comme la version universitaire du libre-échangisme globalisé décrit par Todd. Aux mêmes actes, les mêmes conséquences : l’Université n’est jamais que traversée par les mêmes courant que la société tout entière. En conclusion, Todd décrit la perspective d’une démocratie limitée au niveau local, qui correspond à l’expérience actuelle des universitaires.

Mais les enseignants-chercheurs restent libres et indépendants, et les universités, dans leur esprit du moins, restent auto-gérées (« autonomes » même diront les farceurs). Ils sont donc responsables de leur modèle, quand bien même le subiraient-ils. Ceci conduit à s’interroger sur les deux programmes alternatifs qui se présentent désormais aux universités.

Deux programmes alternatifs

Le premier programme, orthodoxie politique orthodoxe et hétérodoxie universitaire, doit proposer de participer pleinement à cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement les objectifs d’innovation pour la croissance, de visibilité et d’attractivité, en clair de rentabilité. Mais il doit surtout cesser de se dédouaner des conséquences inévitables : hausses des frais d’inscription, concentrations des moyens et donc resserrements disciplinaires, concurrence généralisée au détriment de la coopération, décrochage d’une majorité des universités en recherche, et précarisation des ex-missions fondamentales d’enseignement et de recherche pour pouvoir augmenter les écarts salariaux.

Le second programme, hétérodoxie politique et orthodoxie universitaire, doit proposer de se retirer de cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement l’objectif de coopération, et donc la réduction massive des politiques d’appel à projet, de pression à la publication ou à la diplomation, et de précarisation. Cela peut se faire par une modification profonde des politiques locales d’incitation et de recrutement, ainsi que le développement de dispositifs de protection des personnels. Mais ce programme ne doit surtout pas se dédouaner des conséquences inévitables : baisse des hauts salaires pour réduire les écarts de revenus, chute des indicateurs nationaux de « performance » orientés vers l’économie de la connaissance, conflit idéologique ouvert avec le ministère, et frilosité des partenaires territoriaux.

Conclusion

Cette prise de responsabilité doit se concentrer, il me semble, sur les élections des responsables universitaires, et les personnels devraient exiger que ce choix fondamental soit central dans les débats. Si cette question devait être de nouveau esquivée quelques années, les conséquences pourraient être dramatiques pour notre système d’enseignement et de recherche.

Aucune des deux alternatives n’est plus dangereuse ou plus difficile que l’autre. Si l’hétérodoxie politique est souvent présentée comme un risque, il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir les dangers et conséquences néfastes de l’hétérodoxie universitaire. Ce n’est rien d’autre qu’un simple choix, mais un choix politique véritable et indispensable. Le subir ou y résister passivement serait pire que tout puisque nous n’atteindrions aucun objectif dans aucun des cadres idéologiques. Et si nous ne sommes pas capables d’en débattre et d’en décider, alors il faudra se rendre à l’évidence : la démocratie universitaire n’est plus, et en conséquence « nous ne sommes plus l’Université ».

Bilan 2018-2019 (VII) : Après la démocratie universitaire

Recommandations

En conclusion finale de ce bilan 2018-2019, citons Mme Vidal dans son discours de rentrée devant la CPU : « il n’y a pas un seul membre de la communauté universitaire qui ne soit touché par les futures dispositions de [la loi de programmation pluriannuelle de la recherche] […] la loi qui se dessine contient en germe ce qui demain fera le quotidien de la communauté et le sens de son action ».

Cette loi ne sera pas seule, elle est et sera concomitante avec de nombreuses dispositions, comme la reconnaissance des bachelors par un grade de Licence, ou encore la réforme du premier cycle universitaire. Il y en aura beaucoup d’autres, dans de très nombreux domaines de l’ESR. C’est pourquoi il est nécessaire d’énoncer un certains nombre de recommandations :

  1. Cesser de considérer les réformes dans leur individualité ou leur impact local, car cela ne permet pas d’appréhender leur impact réel, même local.
  2. Etre conscient que toutes ces réformes, même si ce n’est pas clair, ont pour objectif de tourner l’ESR exclusivement vers la production de croissance économique, donc au détriment de toutes ses autres missions, et en opposition avec ses valeurs et intérêts.
  3. Décider individuellement de participer pleinement à cette transformation, ou pas, et agir en conséquence.
  4. Exiger que la totalité des élections des représentants et dirigeants de l’ESR, de la direction de composante au président de l’établissement, soit essentiellement tournée vers la question de l’orthodoxie économique ou universitaire.
  5. Ces deux orthodoxies étant incompatibles, considérer que tout programme se réclamant d’un équilibre conduira nécessairement à une double catastrophe : la disparition de l’orthodoxie universitaire, doublée d’une mauvaise entrée dans l’économie de la connaissance. Ce serait la perspective la plus irresponsable. 

« Nous vivons dans une démocratie. Ne riez pas,c’est vrai ! Nous n’avons pas d’excuses si nous souffrons. Nous n’avons pas à nous plaindre. Nous n’avons qu’à nous lever, sortir, et claquer la porte. Et c’est ça que je vous propose ! »

– Alain Damasio, La Zone du dehors (1999)

 

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Commentaires (3)

  1. Laurent

    Cher collègue,
    je tiens à vous remercier infiniment pour votre travail sur ce blog, salutaire. Fournir ainsi du grain à moudre, du temps pour relever la tête et observer le paysage, à tous ceux qui écopent frénétiquement sans trop réaliser ce qui se trame à grande échelle, m’est personnellement très précieux.

    Pour compléter votre bilan sur Parcoursup, peut-être envisagez-vous de vous intéresser aux modifications qui ont eu lieu dans les orientations des inscrits? MCF en DUT INFO, je constate (et qq autres collègues d’autres départements également) une difficulté croissante à remplir les promotions. Les étudiants, angoissés par l’attente, semblent s’évaporer beaucoup plus facilement vers des filières privées qui leur apportent la sécurité d’une place à la rentrée bien avant que Parcour’Sup ne dépile.
    Un mail reçu ce matin tend à confirmer cette impression:

    Bonjour,
    Je souhaite intégrer votre IUT ou voire en rentrée décalée, car je suis dans une situation très délicate, s’il vous plaît.

    J’ai été admis à l’école XXXX et c’est une école d’informatique privée. Mon admission à cette école s’est fait par la procédure de Parcoursup.

    Actuellement, je viens de démissionner volontairement par faute d’argent, c’est-à-dire à cause des problèmes de financement d’études. La somme totale pour les 5 ans d’études était de 60 000 euros.
    […]
    Merci de votre compréhension

    N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez mettre en commun une méthodologie permettant de comprendre les nouvelles orientations des bacheliers.
    Bien cordialement,
    Laurent

    Répondre
    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Cher collègue,

      Merci de votre message. En réalité, j’ai dû laisser de côté la modification des flux de bacheliers entrants dans le supérieur car les données publiées par le ministère sont systématiquement manipulées pour ne pas être exploitables.
      Les démissions dans le comité éthique et scientifique de Parcoursup éloigne encore la perspective d’avoir des informations fiables.
      A ce stade, nous ne savons donc rien. Il y a un effet, mais impossible de mesurer son ampleur. Je n’exclue pas qu’il soit mineur.

      Il y a néanmoins deux façons de faire : soit attendre 18 mois que les données brutes soit collectées et mises en lignes, soit faire une demande pour obtention les données brutes Parcoursup en vue de recherche.
      J’avoue que cette seconde option me titille depuis un an, mais je n’aurais en réalité pas le temps de m’en occuper seul. Si cela vous tente, je serai ravi qu’on le fasse ensemble.

      Enfin, des notes SIES devraient tomber en octobre/novembre et fournir des informations partielles mais fiables sur les inscriptions.

      Bien à vous,
      Julien

      Répondre
      1. Laurent

        Avec plaisir. Discutons-en par mail car je ne suis pas sûr de bien comprendre tous les tenants et aboutissants…

        Répondre

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