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Le DUT, droit au BUT.

Après des mois de négociations houleuses, Frédérique Vidal vient de trancher l’avenir des DUT vers la création d’un BUT, Bachelor Universitaire de Technologie. Les reproches adressés au DUT sont incohérents, et cette réforme arrive alors que l’OCDE salue les performances des filières courtes françaises. Il faut donc s’interroger sur les motivations et finalités de cette réforme.

Avertissement : les considérations rapportées ici concernent le DUT en général, et ne correspondent donc pas aux expériences de chacun des départements, qui dépendent énormément des spécialités et bassins.

C’est par un mail circulant de proche en proche qu’on aura été averti de l’arbitrage de la ministre en faveur d’un BUT, Bachelor Universitaire de Technologie. Le DUT serait « revu mais conservé » en diplôme intermédiaire, toujours à Bac+2. Ainsi, les bacheliers s’engageraient directement dans un Bachelor vers un Bac+3 avec grade de Licence, mais avec la possibilité de bifurquer à l’issue de la deuxième année.

Un très grand flou entoure encore les nombreux détails de cette réforme. Cependant, on peut identifier les reproches adressés officiellement au DUT actuel. Le premier reproche est celui d’avoir dévié de sa finalité originale avec un fort taux de poursuite d’étude. Le deuxième reproche est son inadéquation avec le LMD (+3/+5/+8), puisque c’est un diplôme à Bac+2.

Or, les poursuites d’étude se font essentiellement en Licence Pro et Licence, menant précisément à un Bac+3 (Enquête « Devenir des DUT », ADIUT). Ces deux reproches sont donc parfaitement incohérents.

En réalité, depuis 50 ans, le DUT, ou plutôt les IUTs, se sont adaptés à la demande des étudiants et des employeurs, et démontrent d’un fort taux de satisfaction et de réussite. C’est d’ailleurs cette adaptation qui explique la très grande disparité entre les spécialités et départements. C’est elle aussi qui assure que, d’une façon générale, le DUT ne présente aucun problème de réputation, de recrutement ou d’insertion. L’OCDE vient d’ailleurs de saluer ses performances.

A moins de considérer que cette réforme puisse résoudre un problème qui n’existe pas, il faut donc s’attendre à un affaiblissement du DUT dans sa forme actuelle. Ainsi, c’est au delà des arguments officiels et d’une volonté d’amélioration de la formation qu’il faudra chercher les motivations réelles de cette transformation.

Une hypothèse de gestion des flux

Sous l’angle de la gestion des flux de bacheliers, le ministère est face à un grand défi. La loi ORE et Parcoursup permettent maintenant aux filières universitaires de sélectionner leurs étudiants dans la limite des capacités d’accueil. Or, le nombre de places augmente moins que la démographie. Des évictions sont donc inévitables.

Dès la rentrée 2018, le recrutement de bacheliers professionnels à l’université a baissé de 13%. S’ils ont pu être redirigés vers des BTS, cela réduit aussi le nombre de places disponibles dans ces filières pour les autres bacheliers, notamment technologiques. Se pose alors la question de leur accueil dans le supérieur.

Or, les bacheliers technologiques réussissent mal à l’université. Suivant la même logique de réussite par l’éviction l’orientation, ils devraient donc être progressivement exclus des Licences, soit par refus sec d’admission, soit par découragement face à des « oui si » inefficaces ou imposants de coûteuses années d’études supplémentaires. Devraient rapidement se joindre à eux des bacheliers généraux ayant un ensemble de spécialités insolite, inadéquates pour les filières universitaires comme pour les CPGE. D’ailleurs, le vidage progressif des filières technologiques vers les filières générales spécialisées semble déjà en œuvre (« Les filières STI2D ou ST2S sont en train de se vider »).

Ainsi, alors que les représentants des IUT se sont concentrés sur le risque de perdre l’arrêté spécifique, le programme pédagogique national, ou la sortie à Bac+2, le ministère est surtout resté inflexible sur l’augmentation des quotas de bacheliers technologiques et sur la baisse du nombre d’heures d’enseignement.

Si l’augmentation des quotas est mesure évidemment cohérente avec cette logique de gestion des flux, la baisse du nombre d’heures l’est également. En effet, la baisse des heures implique une baisse des exigences pédagogiques, donc une meilleure réussite pour des étudiants moins bien préparés aux études supérieures. La réforme est donc compatible avec une finalité de gestion des flux de bacheliers, et notamment des bacheliers au profil « ni BTS, ni Licence, ni CPGE ».

Une hypothèse d’adaptation de la dépense

Un reproche, moins officiel mais toujours très présent, adressé au DUT est son coût. En effet, un DUT représente entre 800 et 900 heures/an (1620h ou 1800h sur 2 ans). Pour comparaison, une Licence représente 500 heures/an (1500 heures en 3 ans). En mettant de côté l’obsession permanente des dirigeants pour la baisse de l’investissement dans l’enseignement, il est possible de considérer que la mixité des cohortes de DUT implique une sous-optimalité de la dépense.

En effet, en DUT on dépensera autant pour un étudiant visant une insertion professionnelle à Bac+2, que pour un étudiant poursuivant ses études à Bac+3, et même +5 et +8, et ce avec une mixité sociale remarquable (NF_2017_19, SIES) . Abaisser la mixité des promotions tout en diminuant la dépense permettra donc une meilleure utilisation des moyens, avec un véritable investissement calibré entre la Licence et la CPGE.

Un scénario de mise en œuvre

Si l’une ou l’autre de ces hypothèses était juste, on peut prévoir le scénario de mise en œuvre suivant :

  1. Dans un premier temps, le BUT ne fera que remplacer les Licences Pro, et cohabitera avec le DUT, toujours reconnu des étudiants et employeurs, malgré la baisse du nombre d’heures.
  2. Sous une pression permanente des rectorats, la proportion de bacheliers technologiques augmentera progressivement, de façon très diverses selon les départements, en fonction de leur vivier de recrutement. Peu importe que le quota de 50% (annonce actuelle) soit respecté de partout, seule importe qu’aucun bachelier technologique ne soit laissé sur le carreau.
  3. Les départements qui augmenteront le plus leur proportion de bacheliers technologiques abaisseront le plus leurs exigences pédagogiques, diminuant la réputation du DUT y compris pour les autres départements.
  4. Les exigences pédagogiques abaissées permettront d’augmenter le vivier de recrutement « ni BTS, ni Licence, ni CPGE », notamment avec les bacheliers généraux aux spécialités insolites.
  5. Les poursuite d’études en écoles d’ingénieur après le DUT se feront naturellement de plus en plus rares, abaissant la réputation générale du DUT, qui perdra rapidement de son sens en dehors de quelques niches professionnelles sans équivalent (type mesures physiques).
  6. Les étudiants ayant un profil d’ingénieur mais séduit par le côté pratique, qui tiraient vers le haut le niveau des promotions, n’auront plus aucun intérêt à venir en IUT, et se dirigeront plutôt vers les CPGE (lesquelles devraient développer en réaction ce côté pratique pour éviter que le privé s’en charge).
  7. Le DUT disparaîtra comme diplôme de référence, laissant progressivement place au BUT comme filière universitaire pour les recalés de Parcoursup.

Dans tout ce processus, l’attractivité des IUT pour les enseignants-chercheurs se trouvera encore abaissée, pouvant potentiellement entraîner une fuite des personnels vers les composantes normales, ce qui pourrait déclencher une crise du recrutement.

Un possibilité de sursaut

Le scénario précédent s’accommode bien d’une totale passivité des équipes pédagogiques. Des réactions sont en effet peu probables au vu de l’attachement déclinant des enseignants à leur métier. Cependant, il n’est pas impossible que certains départements ou certaines filières s’organisent pour conserver leurs exigences pédagogiques.

Plutôt que de jeter leurs anciennes maquettes pédagogiques exigeantes, les équipes pourraient en effet avoir intérêt à les transformer en des diplômes propres, toujours à 900 heurs/an et toujours à destination des étudiants se destinant aux écoles : c’est-à-dire avec une baisse de la mixité, mais à la hausse. La perte de la marque « DUT » ne devrait pas être un grand problème, dès lors que cette marque s’affaibli de toutes façons et que des écoles peine à faire le plein.

Bien sûr, conserver un tel nombre d’heures par an ne pourra pas se faire sans une contribution des familles, ce qui permettra d’obtenir la bienveillance du ministère et des présidences.

Conclusion (et pourquoi Bachelor, au fait ?)

Pour résumer, la survie du DUT semble illusoire. Un DUT mais avec d’autres étudiants, d’autres finalités et d’autres volumes horaires n’est plus un DUT. Même s’il en conserve le nom, sa réputation sera condamnée, hormis certaines exceptions propres aux spécialités et bassins.

C’est d’ailleurs le sentiment qui ressort clairement de l’enquête menée en juin 2019 sur la perception de la réforme par les enseignants en DUT, et n’ayant reçu que 112 réponses. Près de 80% des répondants se sont déclarés « très inquiets » ou « sans espoir » sur l’avenir du DUT. Le pourcentage de personnels « sans espoir » dépasse même le pourcentage cumulé d’« enthousiastes » et de « totalement confiants ».

Plus intéressant encore dans cette enquête, parmi différents aspects de la réforme, le passage au Bachelor est celui qui est perçu comme le moins compréhensible, présentant le moins d’opportunités favorables et le plus de risques. Il est même jugé « dangereux » pour la moitié des répondants.

C’est pourtant le choix qui vient d’être fait par Frédérique Vidal, et il doit également être interrogé.

L’enquête sur la perception de la réforme est toujours ouverte à la consultation.

Ajouts tardifs

  • Lors de sa conférence de presse de rentrée, Mm. Vidal a confirmé l’hypothèse de gestion des flux.

  • Confirmation dans un communiqué de l’ADIUT de l’hypothèse de gestion des flux : « Les programmes doivent permettre l’accueil d’au moins 50% de bacheliers technologiques en 1A d’IUT et la réussite de tous les étudiants et plus particulièrement d’au moins 70% des bacheliers technologiques. »

La formulation est intéressante, puisqu’elle assure que lors des évaluations, un taux de réussite des bacheliers inférieur à 70% pourra être attribué au non-respect des programmes, avec de possible conséquences financières.

  • En fouillant des publications relatives au deuxième Colloque de Caen de 1966, on peut trouver que les IUT étaient dès le départ envisagés comme une voie d’accès aux écoles.

 

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Commentaires (4)

  1. Marianne

    Ben à mon avis le grand avantage du bachelor, c’est que c’est pas ue licence d’office. Ca peut être un diplôme en chocolat et on peut donc dévaloriser le BUT, fixer les frais d’inscriptions le prix qu’on veut
    Bref le potentiel du machin est fabuleux…

    Répondre
    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      Ca ne sera pas seulement un bachelor, mais un BUT, donc régulé par l’Etat. Les frais d’inscription, typiquement, n’augmenteront sûrement pas.
      Je pense qu’il faut chercher ailleurs la motivation de cette appellation.

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  2. Marianne

    Et est ce que les poursuites d’études pourront se faire après un BUT? C’est quand même un gros avantage du DUT que d’ouvrir plein de portes en terme de poursuites d’études
    Si le diplôme est spécifique en quoi se différenciera t-il d’une licence classique? Peut être faut-il attendre de voir le contour du machin…

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    1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

      La volonté claire du ministère est de réduire autant que possible les poursuites d’étude depuis la voie technologique. Ceci étant, elles ne seront jamais interdites. On va simplement réaligner la dépense sur des études pour insertion pro., sans marge pour préparer aux poursuites d’étude.
      Il y aura donc toujours des formations, notamment privées et/ou en alternance, après le BUT. Cependant, les poursuites en écoles/masters publics devraient être nettement affaiblies.

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