Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

« Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez ? », des étudiants répondent à Frédérique Vidal

L’inaction et la mauvaise gestion de la crise dans l’ESR ont fini par avoir de graves conséquences sur les étudiants. Les reportages catastrophiques se succèdent dans les médias. Les fautes de communication s’enchainent aussi, d’abord par la Ministre de l’Enseignement supérieur déclarant « Ce que vous avez donné pour le pays, le pays vous le rendra », puis par la secrétaire d’Etat à la Jeunesse, employant un ton déplacé. Ces sorties seront analysées par Clément Viktorovitch dans « Face à la jeunesse en détresse : la rhétorique indigne du gouvernement », à laquelle la Ministre répondra en répétant ses éléments de langage. Comment les étudiants réagissent à cette communication ?

HugoDecrypte, classé par le le Figaro comme faisant partie de « L’armée de youtubeurs de Jean-Michel Blanquer » a recueilli des témoignages très durs :

En réponse, la Ministre accepte une rencontre d’une heure avec HugoDecrypte, en direct sur Twitch (Moments forts et Face à face). L’exercice est très suivi, avec plus de 22000 spectateurs, dont beaucoup réagissent dans le chat. Au milieu de ses éléments de langage, face à une étudiante en mal-être, la Ministre lâche avec hésitation cette phrase : « Pourquoi vous ne sortez pas avec les gens que vous connaissez, ne serait-ce que pour aller marcher 1h dans la rue ? […] je me suis rendu compte que vous étiez beaucoup plus durs avec vous-même que ce qui était demandé ».

Cette phrase a beaucoup de succès auprès des étudiants sur Twitter, avec presque 3000 commentaires. A noter également cette fiche de conseils, au ton qui peut paraitre déplacé, et qui conseillait initialement de « sortir de chez soi » en cas d’insomnie (quelques détails dans ce fil). Comme le note C. Viktorovitch, cette rhétorique mène à une inversion de responsabilité entre ceux qui sont en position de décider, et ceux qui sont soumis à ces décisions.

La lecture des 3000 commentaires a permis d’identifier plusieurs réactions types face à cette rhétorique, par ordre croissant de fréquence (je n’ai pas fait de décompte formel, et l’ordre peut être imprécis) :

  • La fermeture des lieux de sortie : la fermeture des bars et restaurants, boites de nuit et plus rarement musées prive les étudiants de raisons de sortir de chez eux.
  • L’isolement : beaucoup d’étudiants sont éloignés de leur famille et amis, et n’ont pas eu l’opportunité de renouer des liens physiques avec leurs camarades de promotion à cause du confinement ;
  • La responsabilité : beaucoup d’étudiants estiment qu’il est de leur responsabilité de sortir le moins possible pour limiter la propagation du virus. Beaucoup se sont aussi sentis accusés d’être responsable de la seconde vague de contamination, en gardent du ressenti, et trouvent une injonction contradictoire dans la question de la Ministre.
  • La déprime : un état de fragilité mentale empêche des étudiants de sortir, et la question de la Ministre, interprétée comme une brioche de Marie-Antoinette, est très mal reçue.
  • Le couvre-feu : les cours allant souvent jusqu’à 18h et au delà, le couvre feu à 18h empêche de sortir en fin de journée, et oblige donc les étudiants à rester chez eux toute la journée même hors confinement, au risque de prendre 135€ d’amende.
  • L’incompréhension : énormément d’étudiants estiment que la Ministre est hors-sol, déconnectée ou intellectuellement trop limitée pour comprendre leur situation réelle.
  • L’injure mutuelle : beaucoup d’étudiants semblent avoir ressenti un manque de respect dans cette question, et la réaction qui revient le plus, parfois mélangée à d’autres, reste l’injure, qu’elle soit sèche ou fleurie.

Il faut également noter l’extrême rareté de réactions en défense de la Ministre, ou en détraction de la réaction des étudiants, comme on a pu en voir un exemple outrancier sur CNews.

Attention, la méthodologie n’est absolument pas scientifique, et ces réactions ne doivent en aucun cas être considérées comme représentatives de l’ensemble d’une population.

Depuis l’explosion de la crise, des réponses sont venues pour les besoins immédiats (repas à bas prix dans les restaurants universitaires, conception d’un dispositif léger d’accompagnement psychologique). Cependant, rien n’est encore prévu pour les problèmes à moyens termes, et notamment la reprise post-crise et l’insertion professionnelle. Beaucoup d’étudiants sont conscients de ces problèmes, qui génèrent des craintes intenses et légitimes. Des réponses sont nécessaires sans tarder pour apaiser une situation sans doute devenue explosive. 

Pour aller plus loin…

Une hypothèse explicative de l’inaction du gouvernement en faveur de l’université :

Et si l’abandon des étudiants était rationnel ?

 

Un billet salvateur qui rappelle qu’il faut rester raisonnés même en cas de crise (ce que j’ai sans doute du mal à faire, comme beaucoup de collègues) :

Étudiant(e)s : ne parlons pas à leur place !

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