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Sélection impossible : autonomie fantôme

La poursuite de l’autonomie structure toute l’histoire de l’Université, dans tous les pays. Tantôt axée sur l’autonomie des universités, tantôt sur celle des universitaires, elle oscille en permanence entre les intérêts des familles, des entreprises et de l’État. Le discours dominant à notre époque est un regret permanent de ne pas arriver à atteindre une pleine autonomie. Et si, au delà des clivages idéologiques, cette pleine autonomie n’était tout simplement pas réalisable en pratique ?

Depuis une vingtaine d’années, nous enchaînons les réformes de l’enseignement supérieur et particulièrement des universités. Ces réformes visent globalement à atteindre « l’autonomie des universités », qui regroupe grossièrement quatre axes d’autonomie : « organisationnelle » (statut et gouvernance de l’établissement), « RH » (statut, recrutement et rémunération des personnels) et « financière » (indépendance à l’État, frais d’inscription) et « académique » (définition de l’offre de formation, sélection des étudiants).

La Loi ORE (2018) n’est pas encore stabilisée, et les textes de mise en application de la Loi de programmation de la recherche (2020) ne sont pas encore tous écrits, que déjà les réformateurs appellent à de nouvelles réformes des universités pour encore plus d’autonomie :

L’autonomie en échec

Si les transformations ne sont pas négligeables, tout le monde s’accorde généralement sur l’échec des réformes à atteindre une réelle autonomie des universités en France. Le classement de l’EUA est assez clair sur le sujet : nous avons les universités parmi les moins autonomes d’Europe. Par toutes les parties, les explications avancées de cet échec relatif sont généralement politiciennes : frilosité des acteurs, résistance d’une frange conservatrice des universitaires, bastions disciplinaires ou corporatistes, oppositions syndicales, manque d’ambition des réformes, nullité des réformateurs, croyances libérales hors-sol, etc..

Pour la plupart, ces explications ne sont pas convaincantes : les résistances sont de plus en plus en plus symboliques, les réformes depuis 2017 ont été imposées indépendamment des concertations, et il y a suffisamment d’acteurs motivés et de grande qualité pour réussir le projet que l’on souhaite.

C’est pourquoi faisons dans ce billet l’hypothèse théorique qu’il n’y a aucune résistance, que tous les acteurs sont pleinement engagés dans l’autonomie, et que leurs compétences ne pose aucun problème, pour se poser la question : Quels seraient alors les freins fondamentaux qui rendent l’autonomie des universités impossible en France aujourd’hui ?

Sélection impossible : autonomie fantôme

L’autonomie « académique » concerne tout ce qui à trait à la formation : contrôle du nombre d’étudiants, des procédures d’admission, des critères de diplomation, de l’offre de formation et des contenus des cours. La loi ORE et la réforme des grades sont de nettes avancées dans ce domaine, en permettant notamment aux établissements de sélectionner leurs étudiants et de s’affranchir en partie des titres des diplômes… Concentrons-nous sur la sélection.

La sélection, une question notoirement mal posée

« Pour ou contre la sélection des étudiants ? » est une question notoirement mal posée étant donné que tout processus de diplomation est une sélection.

Cette sélection peut prendre différentes formes : diplôme nécessaire pour candidater, épreuve ou dossier d’admission, résultats aux examens de passage, obtention d’un apprentissage, etc… Ces formes de sélection sont caractérisées par différents niveaux d’égalité, et différents niveaux d’ouverture ou de fermeture économiques et sociales… mais elles restent des sélections.

La question est donc en réalité : Combien sélectionner ? Qui ? Pour quoi ? Et comment ?

On observera d’ailleurs un discours polymorphe sur la question : les mêmes pourront à la fois conspuer la sélection des étudiants durant la Licence (inacceptable sélection par l’échec de 60% des étudiants) et en faire un argument de réforme ; mais se féliciter de la sélection en CPGE (les 15 prépas les plus demandées sur Parcoursup) ou encore du principe de la « piscine » (J’ai réussi le test de sélection de l’école 42), et même en faire un argument d’attractivité et de sur-financement. Les 40% de succès en Licence ont beau être très supérieurs aux taux de succès global des deux autres, les critiques (et réformes) pleuvent sur l’une mais pas sur les autres.

La sélection, un intérêt partagé mais divergent

En dehors des débats idéologiques, tous les acteurs en présence ont en réalité intérêt dans la sélection :

  • les formations ont intérêt à sélectionner pour assurer l’adéquation entre le nombre d’étudiants et leurs moyens, l’adéquation entre le niveau des étudiants et leurs attendus, et la valeur de leurs diplômes ;
  • les entreprises ont intérêt à ce que les postulants à leurs emplois aient été pré-sélectionnés par le système éducatif, et puissent présenter des preuves de qualification ;
  • chaque étudiant a intérêt à être sélectionné et que tous les autres étudiants ne le soient pas, pour valoriser ses diplômes et favoriser son entrée sur le marché du travail ;
  • l’État a intérêt dans la sélection pour gérer et dimensionner les flux de jeunes depuis le primaire jusqu’à l’emploi et la citoyenneté.

Si tout le monde a un intérêt dans la sélection, ces intérêts sont divergents : formations, entreprises, étudiants et État ne partagent ni le « combien ?», ni le « qui ? », ni le « pour quoi ? », ni le « comment ? », même s’il peut y avoir des recoupements. Si formations, entreprises et étudiants peuvent, dans une certaine mesure, ignorer ces divergences et se concentrer sur leur intérêt propre, ce n’est pas le cas de l’État doit qui doit rester garant du fonctionnement global du système.

L’État doit donc jouer un rôle d’arbitre entre tous les intérêts divergents. Ce sont ces arbitrages que les familles perçoivent avec violence durant Parcoursup, lorsqu’elle réalisent que le « Qui ? » n’est pas forcément leur enfant, que le « Comment ? » ne le favorise pas, ou que le « Combien ? » ne l’inclut pas.

Fiction : l’autonomie des universités

Livrons-nous maintenant à un exercice de fiction : les universités accèdent désormais à la pleine « autonomie académique » et peuvent donc sélectionner leurs étudiants et surtout fixer librement leur nombre. Elle deviennent donc notamment en mesure de refuser l’augmentation des effectifs qui leur est imposée à budget constant, et donc refuser d’absorber la démographie.

En maitrisant le « Combien ? », mettre fin à l’inacceptable échec en Licence devient extrêmement facile : il suffit de diviser par deux le nombre d’admis en première année pour doubler le taux de réussite en fin de parcours.

En réalité, la totalité des indicateurs de performance formation des universités augmenterait par la simple diminution des effectifs étudiants, admis, inscrits et diplômés :

  • taux de réussite = nombre de diplômés / nombre d’admis
  • taux d’insertion professionnelle = nombre d’emplois / nombre de diplômés
  • taux d’encadrement = nombre d’enseignants / nombre d’étudiants
  • dépense par étudiants = budget / nombre d’étudiants
  • attractivité = nombre de candidats / nombre de places
  • valeur d’un diplôme = nombre de candidats / nombre de diplômés

Les universités, aujourd’hui en France, ont donc objectivement intérêt à diminuer drastiquement leur nombre d’étudiants. Et c’est sans parler de la diminution de tous les couts afférents (administration, locaux, infrastructures réseaux, matériel pédagogique, etc.), ou encore de la diminution du temps de travail pour les personnels, donc l’augmentation de la productivité, du temps recherche, des rémunérations par heure de travail, du bien-être au travail, et donc globalement de l’attractivité des carrières.

A l’extrême, en ignorant tous les intérêts qui ne sont pas immédiatement les leurs, les universités pourraient sans aucun problème diminuer leur nombre d’étudiants par 10, et leurs propres besoins en mastérants, doctorants et futures personnels seraient toujours satisfaits.

Un véritable cauchemar pour les promoteurs de la libéralisation

Les familles et entreprises les plus libérales devraient trembler à cette idée, car les marchés de la formation et de l’emploi seraient profondément modifiés. Les universités auraient alors une position très dominante dans le rapport de force : les places de formation au delà des besoins propres des universités deviendraient exclusivement à la charge de ceux qui en ont besoin. Si des familles souhaitent un diplôme, il leur faudra le payer, au prix fixé par l’université…

Mais si les entreprises souhaitent des employés qualifiés dans leur domaine, il faudra faire de même, et avec un financement suffisant pour attirer les meilleurs étudiants et surtout convaincre l’université d’investir dans dans un nouveau champ de formation rentable pour elle, donc nécessairement très au delà du simple cout actuel des études.

On réalise alors que la formation supérieure ouverte et gratuite pour l’usager est avant tout un service aux employeurs, leur fournissant une main d’œuvre qualifiée en nombre suffisant pour satisfaire leurs besoins tout en évitant une augmentation salariale, et que ce service est payé par tout le monde et non seulement les entreprises. Cela place de fait les entreprises en position de faiblesse dans le rapport de force, dépendantes du service que seule l’Université est en mesure de leur fournir actuellement, sans nécessairement de réciproque.

L’université unique pour les former tous

Cette position dominante dans le marché de la formation et de l’emploi provient des fusions et regroupements. Chaque université fusionnée, désormais unique sur son territoire, dispose de fait d’un monopole local : elle est la seule disposant des moyens et du savoir-faire pour la formation scientifique de masse des bacheliers locaux.

Libéraliser les capacités d’accueil dans cette situation de monopole met l’université monopolistique en position d’imposer unilatéralement ses tarifs et conditions aux familles et entreprises. Voilà pour « l’autonomie financière », qui se ferait donc au seul intérêt des universités, et au détriment de tous les autres acteurs.

Seule la région parisienne, unique en France pour la pluralité de son offre de formation universitaire, continuerait d’avoir une forme de concurrence entre universités. Ses établissement se retrouveraient donc sans doute très vite très désavantagés vis-à-vis des universités uniques de province. Voilà qui achèverait la réforme des hiérarchies universitaires engagée avec les IDEX (qui sont allés plus souvent en province qu’à Paris). Peu de chances que ça plaise réellement aux promoteurs parisien de l’autonomie des universités.

Retour à la réalité

On comprend maintenant mieux pourquoi, lorsque loi ORE progresse sur « l’autonomie académique » en donnant la possibilité aux université de sélectionner ses étudiants, elle recule immédiatement en donnant le contrôle du nombre de places aux rectorats, donc à l’État : cette autonomie, si elle était pleinement utilisée, serait parfaitement insupportable pour les familles tout comme pour l’appareil économique. Les marchés de la formation et de l’emploi, tout comme les équilibres entre établissements parisiens et de province, seraient profondément déstabilisés.

Tout ça seulement avec un seul levier : les capacités d’accueil, le « combien ? ». Imaginez qu’on y ajoute les autres…

Même avec la meilleure volonté, les plus grandes compétences et une conviction sans faille, l’État ne peut tout simplement pas se permettre de déréguler ainsi notre système de formation : c’est impossible, en pratique. Reste alors un discours, plus ou moins raisonnable et idéologique, dont la principale conséquence est d’ouvrir de petites brèches, de « permettre des expérimentations » qui transforment petit à petit le système, mais qui ne pourront sans doute jamais dépasser le stade de l’anecdotique ou du ciblé.

Ce que nous apprend le modèle anglo-saxon

La plupart (sinon la totalité) des promotions de l’autonomie des université s’appuient sur une vision fantasmée du modèle anglo-saxon, où des universités libres et autonomes arriveraient à la fois à fournir un effort de recherche de tout premier rang mondial et en même temps former une énorme partie de la population.

En réalité, aucun système d’enseignement supérieur n’arriverait à un taux de participation de plus de 85% seulement avec des établissements pleinement autonomes, réellement en mesure de décider du nombre de leur étudiants. Une régulation, et donc un financement public, y compris différé (bourses, chèque éducation, prêts garantis, etc.), est nécessaire partout dans le monde.

Les établissements systématiquement pris en exemple (notamment Ivy League aux Etats-Unis, et Russel Group au Royaume-Uni) sont en réalité des exceptions notables dans des systèmes beaucoup plus vastes et complexes. Aucune grande université de recherche américaine est la seule institution d’éducation supérieure de masse sur son territoire, elle n’est qu’une pièce d’un très grand ensemble, où les autonomies sont contrebalancées par des régulations.

On peut en déduire que le processus de regroupement des universités est fondamentalement incompatible avec leur autonomie. Nous aurions décidé d’émietter les universités pour en faire une foultitude de petits établissements autonomes, certains dédiés à la formation pro, d’autres à la formation scientifique, et d’autres encore à la recherche de pointe, la situation aurait été tout autre. Mais ce n’est pas ce que nous avons fait.

A la poursuite chimérique de l’autonomie

Dès lors, la poursuite de l’autonomie des universités est une chimère, tout autant que la libéralisation de la formation. Je suis prêt à parier que, derrière les discours, les promoteurs de l’autonomie en sont parfaitement conscients. On peut alors trouver comme explication rationnelle à cette obsession de l’autonomie un simple exercice de rapport de force : continuer de demander quelque chose, pour arriver à obtenir autre chose.

Cette autre chose n’est sans doute pas l’autonomie complète des universités, mais plutôt l’autorisation et les moyens d’expérimenter certaines choses avec plus de liberté… C’est-à-dire de sortir ponctuellement du modèle universitaire et des missions de service public. C’est plus une autonomie pour des dirigeants d’université à poursuivre leurs propres projets, qu’une autonomie de tous leurs établissements pour effectuer leurs missions dans de meilleures conditions.

Se pose alors la question de la limite du volume de ces expérimentations : quelle part d’étudiants « au choix » et quelle part d’étudiants « imposés » ? En d’autres termes : quelle part d’autonomie pour les universités ? Peut-être est-ce l’indécision autour de cette question que nous pouvons percevoir chaque année avec la litanie de « créations de places » que le Ministère donne en spectacle, au compte-goutes, comme s’il était incapable d’assumer une position claire entre la sélection et l’ouverture.

Conclusion

En réalité, il n’est pas impossible que la « bonne » part d’autonomie des universités soit déjà atteinte, voire dépassée. Et peut-être que les nombreux établissements d’enseignement supérieur français non forcément universitaires, certains plus autonomes et libéraux, couvrent déjà les besoins du système en la matière, et peut-être même plus que dans les systèmes anglo-saxons.

Les expérimentations localisée, au sein même des universités, sont peut-être déjà suffisamment développées, jusqu’à avoir atteint un point d’infaisabilité, non plus politique mais pratique. Cela expliquerait cette politique qui tourne en rond, avance d’un pas puis recule de deux, sans jamais arriver à adopter un modèle clair, ni à en inventer un nouveau.

Peut-être est-il temps de sortir du regret de ne pas être assez autonomes, ou au contraire de l’être trop, et de reconsidérer l’autonomie des universités pour ce qu’elle est : non pas un objectif en soi, mais simplement un moyen d’atteindre un objectif. Au moins cela permettrait de discuter ouvertement de cet objectif. Et il est probable alors que nous n’arriverions pas à l’autonomie comme solution.

En tous cas, si cet objectif est un « rééquilibrage effort de l’État, effort des familles » (i.e. une individualisation des dépenses de formation), il est assez sûr que les regroupements ont durablement ruiné les chances d’y arriver massivement au travers de l’autonomie pleine et entière des universités.

Pour aller plus loin

Une note de Pierre Dubois, datée de 2010 : Pour une gouvernance autonome !

Le Journal A2 20H – 1976 : Réforme de l’université

 

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Commentaires (9)

  1. Dubois Pierre

    Blog Histoires d’universités, 7 octobre 2010. Pour une gouvernance autonome !
    https://histoiresduniversites.wordpress.com/2010/10/07/universites-autonomie-de-gouvernance/

    Les lois Faure de 1968, Savary de 1984 et Pécresse de 2007 ont donné aux universités l’autonomie en matière statutaire, administrative, pédagogique et financière.

    La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) a, en théorie, fait progresser l’autonomie des universités en les « obligeant » à passer, au plus tard au 1er janvier 2012, aux responsabilités et compétences élargies (RCE), étape « décisive » de leur autonomie. Qu’est-ce qui a réellement changé ? Essentiellement l’intégration de la masse salariale des fonctionnaires dans le budget des universités, cela étant sensé accroître leur marge de manoeuvre en matière de gestion des ressources humaines.

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  2. Julien Gossa (Auteur de l'article)

    Merci beaucoup Pierre, pour ce rappel salutaire : rien de neuf sous le soleil (de l’ESR) !

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    1. Dubois Pierre

      Si, il y a un changement important https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000039323233/ Création de regroupements expérimentaux selon la loi sur la Société de confiance et qui tuent les semblants de démocratie participative, issus de la loi de 1968.

      Par exemple Université Paris Saclay ; dans le CA, il y a autant de personnalités extérieures ou qualifiées (18) que de membres élus (18 sièges au total pour les représentants EC, BIATTS, Étudiants.

      C’est la mort des universités (Alma mater médiévale) et la voie ouverte à un quinzaine d’universités de recherche, renvoyant les 1ers cycle dans le néant.

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      1. Julien Gossa (Auteur de l'article)

        En vrai, je ne pleure pas trop la démocratie participative/représentative universitaire, puisque j’ai pu vérifier qu’elle ne repose en réalité que sur le bon vouloir d’une poignée de personnes. On pouvait donc tout à fait en sortir à droit constant.

        Reste à vérifier s’il y aura de vraies transformations, comme effectivement des GUR qui renvoient les 1ers cycles dans le néant. Mon pari pour le futur est que ça n’arrivera pas, du moins pas tant qu’on n’a pas une baisse sensible du nombre d’étudiants, au point que la question de leur redistribution puisse se poser.

        C’est un peu ce que j’ai essayé de dire dans ce billet : on a beau ouvrir des possibilités dans le code de l’éducation, la nécessité matérielle prévaut toujours, et tant que personne d’autre que les universités n’assurent leurs missions à leur place, elles devront continuer.

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  4. david Alary

    Bonjour,
    Vous le dites très bien : le problème de l’autonomie est celui des regroupements qui ont créés de grands mastodontes assez ingérables et qui de plus pourraient devenir des monopoles locaux (en province) d’enseignement supérieur. On sait que les monopoles sont mauvais pour le consommateur (pas d’innovation, qualité médiocre entre autres) et le consommateur ici est des deux côtés de l’Université : les étudiants et les entreprises. Cependant, est-ce que la sélection des étudiants en licence est l’un des effets pervers de l’autonomie ?
    Le monopole local pourrait effectivement être tenté de réduire les effectifs en L1 pour extraire une « rente » de monopole sur les familles et/ou sur les entreprises. Ce n’est pas la seule explication possible pour laquelle on peut vouloir soutenir l’autonomie des universités et donc implicitement la sélection.
    Premièrement, comme vous le remarquez, la sélection dans les universités s’opèrent déjà : en fin de première année par le taux d’échec dans de nombreuses filières, par la sélection à l’entrée en master et dans tous ces cas, elle est subie par les étudiants et les familles. Quant aux entreprises, elles recrutent dans beaucoup de domaines en Master et donc elles devraient déjà subir les effets de ces monopoles locaux puisque les effectifs en Master sont déjà librement choisis. Or ce n’est semble-t-il pas le cas.
    Attention, je ne dis pas que ce n’est pas un risque mais je dis simplement que pour l’instant cela ne s’est pas matérialisé alors même que l’absence de sélection à l’entrée n’empêche en rien ce phénomène.
    Deuxièmement, il me semble qu’il y a quand même une concurrence : dans certaines « disciplines » (la gestion, le management, l’économie mais également en sciences plus « dures ») : les écoles (privées pour la plupart) de commerce (mais il en existe aussi en sciences de l’ingénieur, en « art » et ce ne sont que quelques exemples) sont présentes sur le « marché » de l’enseignement supérieur et elles ont beaucoup investi les post-bac. Dans ce cas, il y a une compétition pour attirer les meilleurs étudiants. Il y a aussi les prépa dont le nombre a augmenté et qui attirent les meilleurs étudiants et les DUT qui sont transformés en BUT pour contrebalancer les bachelors et indirectement les licences. Bref, il y a des alternatives (toutes sélectives) à l’Université (et je ne parle même pas des systèmes universitaires d’autres pays frontaliers ou européens qui attirent dans certains domaines de plus en plus d’étudiants français comme en médecine, en véto, en kiné). Et donc l’argument du monopole local est quand même bien faible.
    Mais revenons à l’autonomie et donc à la sélection : pourquoi sélectionner ? Une des raisons pour « sélectionner » est à mon avis d’éviter des erreurs d’orientation qui conduisent des lycéens dans des impasses et qui -après leur avoir donné l’espoir d’une formation dans le supérieur-, les renvoient dans les tourments de l’échec. Parcoursup permet à un lycéen de filière technologique voire même professionnelle de postuler et de rejoindre une licence générale alors même qu’il ne maîtrise en rien les prérequis nécessaires à la réussite. Dans certaines filières, ces profils représentent une part importante des étudiants de L1 pour un taux de réussite quasi-nul. Est-ce de leur faute ? Certainement pas, ils ne maîtrisent pas les prérequis. Il faudrait remettre à niveau leurs acquis et ça nécessiterait plusieurs années. Or la régulation par les Rectorats pour contrôler la sélection dont vous parlez et que vous souhaitez pour éviter les dérives de l’autonomie est purement administrative : il faut trouver une place pour chaque bachelier même si les chances de réussite sont nulles ! C’est un désastre pédagogique et humain : les universitaires sont les mieux placés pour conseiller et orienter les lycéens et de ce point de vue, la sélection au sens d’une orientation des lycéens est nécessaire. Est-elle possible ? En l’absence d’autonomie, la réponse est non. Le ministère et les Rectorats nous demandent de créer des places sans se préoccuper des contraintes de locaux, d’enseignants-chercheurs pour enseigner et des conditions de réussite. Cela fait des Universités les alibis d’un système qui reste fermé : les meilleurs lycéens qui ont l’information sur les filières iront en classes préparatoires qui sont les mieux dotées en budget, qui ont le droit d’être exigeantes avec les élèves, d’autres iront en DUT (BUT bientôt) et le reste, les moins informés et les moins formés iront échouer à l’Université qui n’a pas les moyens de les former, ni même l’envie. Un Président d’Université dans les années 90-2000 disait ceci : « Notre mission, c’est de former les médiocres ». C’est triste mais c’est bien ainsi que le système fonctionne et pour cela que le Ministère et les Rectorats maintiennent les Universités sous leur coupe. Un SAIO me disait en CAAES : « la décision d’inscription à l’Université relève de la responsabilité de Madame la Rectrice », pas de l’Université ! Où est donc l’autonomie ?
    Il faut donc réformer ce système en donnant plus d’autonomie aux Universités tout en régulant celui-ci pour éviter la création des monopoles locaux dont vous parlez.
    Une remarque en passant (et pour finir) : ce sont les fusions qui peuvent conduire à leur apparition et ces fusions viennent du Ministère pour contrôler plus aisément les Universités, les Universitaires. Elles ne servent que très peu la recherche ou la formation. Elles ne servent à court terme qu’à pouvoir dire que les Universités françaises sont dans les classements internationaux ! Nos gouvernants de tout bord ont confondu un objectif (l’excellence scientifique) des universités et un moyen de mesure de cet objectif (moyen d’ailleurs assez discutable). Inspirons nous d’autres systèmes qui -à côté d’Universités qui poussent à l’excellence scientifique- soutiennent en terme de budget, de rémunération des enseignants, de formation des étudiants, des Universités dont la mission est de former des étudiants en grand nombre pour les territoires où elles se situent en lien avec le monde socio-économique. Cette mission me paraît aussi noble que la première et l’autonomie n’exclue pas une régulation qui inciterait les universités à remplir des missions de service public.

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  5. Julien Gossa (Auteur de l'article)

    Bonjour,
    Et merci beaucoup pour votre commentaire très riche, auquel je souscris globalement.

    Quelques points de discussion :
    – « Quant aux entreprises, elles recrutent dans beaucoup de domaines en Master et donc elles devraient déjà subir les effets de ces monopoles locaux puisque les effectifs en Master sont déjà librement choisis. Or ce n’est semble-t-il pas le cas. »
    Je ne pense pas que les effectifs en Master soient librement choisis. Si c’était le cas, ils seraient très différents (puisque strictement limités aux besoins propres des universités, et au bon plaisir des enseignants). En réalité, il existe tout un système de contraintes qui assure l’adéquation de l’offre de formation avec les besoins de l’emploi, et notamment l’allocation des moyens aux effectifs et à l’insertion professionnelle. Le développement de l’alternance est un très bon exemple de dispositif de dimensionnement de la formation aux besoins des entreprises.
    Pour cite la VP RH de mon université, expliquant la baisse 20% du taux d’encadrement et le hausse de 50% des heures complémentaires : « les collègues ne doivent plus se faire plaisir à enseigner en petit groupe ». On voit ici la volonté d’instrumentaliser l’austérité pour fermer toutes les formations perçues comme à l’intérêt exclusif des universitaires.

    Là où les entreprises subissent déjà le monopole universitaire de la formation de masse, c’est dans les rares domaines où il y a pénurie d’employés à Bac+5 (essentiellement l’informatique), puisque la politique de restructuration de l’offre de formation par l’austérité ne permet pas de développer des formations, et donc de répondre à de nouveaux besoins massifs.

    – Sur le monopole, j’ai bien pris soin de parler systématiquement d’enseignement « de masse ». Le monopole n’est pas sur le fait simplement de former, notre système est des plus divers. Par contre, il a été décidé dans les années soixante que les universités seraient l’outil de massification, et depuis ce sont elles qui ont le monopole dès lors qu’il s’agit d’absorber une hausse des effectifs. Les autres formations peuvent le faire, mais sans contrainte. Si on avait obligé les CPGE, BTS, DUT ou écoles d’absorber l’essentiel de la démographie de 2000, ils se seraient tous effondrés (après avoir couté très cher). L’université seule pouvait y arriver (et à pas cher). C’est ce qui explique, à mon sens, que l’Etat ne peut pas se permettre l’autonomie des universités concernant l’admission des étudiants.
    En ce sens, la sélection pour l’orientation me parait très très peu convaincante (en plus de n’avoir aucune base scientifique à ma connaissance, pas plus que je ne connais de preuves d’un problème significatif d’orientation malgré toute l’énergie qu’on passe sur ce sujet).

    – Pour les fusions/regroupements, je ne crois pas qu’il y ait eu aveuglement des dirigeants. L’objectif était, me semble-t-il, précisément de construire une administration locale, monopolistique (« comprehensive »), d’enseignement de masse, notamment pour pouvoir lui ordonner de prendre plus d’étudiants, en évitant les négociations multi-partites qui existaient auparavant. Cela s’est vu lorsque Mme Fioraso a indiqué n’avoir que peu d’intérêt pour la forme des regroupements, du moment qu’il existe un « chef de file », interlocuteur unique pour les rectorats et collectivités locales. Cela se voir aussi avec les rectorats de grande région, désormais en charge de l’orientation des étudiants malgré leur éloignement des lieux de formation.

    Pour finir, à propos de la différenciation des universités (« excellence scientifique » vs. « service public »), je la pense tout autant bloquée par toute cette mécanique. L’Université de Strasbourg, comme son nom l’indique et toute « excellente » qu’elle est, doit et devra avoir une mission de « service public » sur Strasbourg, où elle subit son monopole d’enseignement de masse.

    Tant que personne d’autre n’est capable de s’occuper de l’augmentation des bacheliers du coin, elle devra le faire. L’autonomie ne lui permet donc pas d’avoir un profil global différent des autres universités, juste de différencier en interne les collègues qui sont « excellents » (« Périmex » et donc inondés de moyens) et ceux font du « service public » (et donc triment parce que c’est noble, mais n’apporte rien aux « performances » de l’université).

    Voilà en quelques mots des précisions sur ce que je comprends actuellement du système, à mon petit niveau.

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    1. david Alary

      Sur les erreurs d’orientation, je pense que les études réalisées par les OFIP sur les taux de réussite des bacheliers pro et techno à l’université est assez édifiante : bac STMG ou bac pro en filière économie-gestion ou en filière AES = taux de réussite à 5% pour l’obtention de la L1 en 1 an. Soit 95% d’échec (source DATA.esr.gouv.fr). Le taux d’échec en PACES/PAS/LAS est également une source d’interrogation majeure. J’ai vu en CAAES des lycéens titulaires d’un bac techno se faire orienter en PACES parce qu’il y restait des places et qu’ils n’avaient pas de places dans leurs voeux… Les chances de succès d’un bac techno en PACES sont nulles et pourtant ils existent. Certes aucune étude sérieuse n’existe sur l’effet de l’échec et des mauvaises orientations à l’Université (du moins je n’en trouve pas) mais pourtant cela existe bel et bien : j’en croise tous les jours dans mon Université.
      Enfin sur l’enseignement de masse, rien n’empêche de réfléchir à des formations pour accueillir et former la grande masse des lycéens en lien avec les besoins des territoires mais je ne pense pas que cela passe par des formations par la recherche en licence générale puis en master.
      Nous avons un système à plusieurs vitesses en gros 3 : prépa-école pour les meilleurs (ou ceux qui « savent »); BUT-écoles privées pour les filières sélectives; la licence pour la masse… Or la recherche se fait principalement dans les universités en France et cette recherche d’excellence se confronte à une communauté mondiale de la recherche. A l’étranger, les universités de pointe dans les classements celles que nos gouvernements nous souhaitent voir concurrence n’ont pas à se soucier de la masse. Elles se soucient de la meilleure recherche, des meilleures innovations, des meilleurs étudiants et travaillent à côté d’un système qui gère la masse en fonction des besoins des territoires. Vouloir des mastodontes comme l’Université de Strasbourg qui gère et l’excellence scientifique et la masse conduit à l’échec dans l’une ou l’autre des missions et dans le pire des cas dans les deux ! C’est ma crainte pour notre futur.
      Votre dernière phrase met le doigt sur le problème principal : « tant que personne d’autre n’est capable de s’occuper de l’augmentation des bacheliers du coin, elle devra le faire ». Allons au bout de l’autonomie des universités et du système de l’enseignement supérieur et actons que des institutions doivent s’occuper de l’enseignement de masse et d’autres institutions doivent s’occuper de la recherche de pointe à la frontière technologique (l’une n’étant pas mieux ou moins bien que l’autre) : l’une requiert du temps pour bien former quand l’autre requiert de plus en plus de temps pour bien chercher. Les deux méritent les efforts de la Nation mais courir deuxlièvres à la fois c’est prendre le risque de n’arriver à attraper aucun des deux et c’est ce que l’on observe dans l’ESR français de plus en plus souvent.

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  6. Julien Gossa (Auteur de l'article)

    Sur l’orientation/sélection, il me semble que ce que vous pointez ne correspond pas un problème d’orientation par le choix des étudiants que l’on pourrait résoudre par la sélection, mais plutôt à un problème de gestion des flux / orientation des moyens, que l’on pourrait résoudre par les moyens. La sélection consiste à abaisser le poids du vœux des étudiants dans les décisions d’admission. Or, vous indiquez bien qu’il s’agit du résultat d’une politique de « il restait des places » (i.e. augmenter le nombre d’admissions à cout constant en bouchant tous les trous possibles), qui n’a rien à voir (ou presque) avec les voeux des étudiants.

    Les statistiques que vous présentez mélangent deux choses : les orientations choisies et les orientations subies. Rien n’indique que les orientations choisies, y compris pour les populations que vous pointez, n’ont pas des taux de succès tout à fait convenables.

    Je suis d’accord que rien n’empêche de réfléchir à d’autres formes de formation, ou d’estimer que l’université n’est pas le système le plus adapté. Mais peu importe : c’est le système le moins cher, le plus extensible, et le moins défendu… Donc les dirigeants ont intérêt à le charger.
    Imaginer d’autres choses est toujours possible. Imaginer d’autres choses permettant de baisser les couts, immédiatement disponible, sans risque et réalisables en pratique l’est beaucoup moins.

    Au final, je pense que nous sommes d’accord sur le constat, mais pas sur la conclusion. En l’état, aller au bout de l’autonomie actuelle consiste à perdre tout contrôle sur nos missions, mais en plus à supporter la responsabilité de leur financement. Et toute autre forme d’autonomie me parait concrètement inatteignable, en raison de blocages politiques majeurs et d’une grande faiblesse dans le rapport de force. Disons que je ne vois aucune raison pour que les discours actuels qui encouragent l’autonomie aient d’autres conséquences que les discours d’il y a 20 ans (qui étaient strictement identiques).

    De façon intéressante, la différenciation des établissements que vous semblez appeler de vos vœux (pourquoi pas, mais c’est un autre débat), ne pourrait jamais se faire dans la pleine autonomie (c’est à dire l’auto-détermination des universitaires). Des contraintes extrêmement fortes devraient être mis en place (changement unilatéraux de statuts, fermetures d’unité de recherche, déménagement obligatoire de personnes). Beaucoup de risques pour un résultat incertain, si vous voulez mon avis.

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