Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Archives par auteur: Julien Gossa

Le DUT, droit au BUT.

Après des mois de négociations houleuses, Frédérique Vidal vient de trancher l’avenir des DUT vers la création d’un BUT, Bachelor Universitaire de Technologie. Les reproches adressés au DUT sont incohérents, et cette réforme arrive alors que l’OCDE salue les performances des filières courtes françaises. Il faut donc s’interroger sur les motivations et finalités de cette réforme.

C’est par un mail circulant de proche en proche qu’on aura été averti de l’arbitrage de la ministre en faveur d’un BUT, Bachelor Universitaire de Technologie. Le DUT serait « revu mais conservé » en diplôme intermédiaire, toujours à Bac+2. Ainsi, les bacheliers s’engageraient directement dans un Bachelor vers un Bac+3 avec grade de Licence, mais avec la possibilité de bifurquer à l’issue de la deuxième année.

Un très grand flou entoure encore les nombreux détails de cette réforme. Cependant, on peut identifier les reproches adressés officiellement au DUT actuel. Le premier reproche est celui d’avoir dévié de sa finalité originale avec un fort taux de poursuite d’étude. Le deuxième reproche est son inadéquation avec le LMD (+3/+5/+8), puisque c’est un diplôme à Bac+2.

Or, les poursuites d’étude se font massivement en Licence Pro, menant précisément à un Bac+3. Ces deux reproches sont donc parfaitement incohérents. En réalité, depuis 50 ans, le DUT s’est adapté à la demande des étudiants et des employeurs, et démontre d’un fort taux de satisfaction et de réussite. Il ne présente aucun problème de réputation, de recrutement ou d’insertion. L’OCDE vient d’ailleurs de saluer ses performances.

A moins de considérer que cette réforme puisse résoudre un problème qui n’existe pas, il faut donc s’attendre à un affaiblissement du DUT. Ainsi, c’est au delà des arguments officiels et d’une volonté d’amélioration de la formation qu’il faudra chercher les motivations réelles de cette transformation.

Une hypothèse de gestion des flux

Sous l’angle de la gestion des flux de bacheliers, le ministère est face à un grand défi. La loi ORE et Parcoursup permettent maintenant aux filières universitaires de sélectionner leurs étudiants dans la limite des capacités d’accueil. Or, le nombre de places augmente moins que la démographie. Des évictions sont donc inévitables.

Dès la rentrée 2018, le recrutement de bacheliers professionnels à l’université a baissé de 13%. S’ils ont pu être redirigés vers des BTS, cela ne fait réduire le nombre de places disponibles dans ces filières pour les autres bacheliers, notamment technologiques. Se pose alors la question de leur accueil dans le supérieur.

Or, les bacheliers technologiques réussissent mal à l’université. Suivant la même logique de réussite par l’éviction l’orientation, ils devraient donc être progressivement exclus des Licences, soit par refus sec d’admission, soit par découragement face à des « oui si » inefficaces et imposant de coûteuses années d’études supplémentaires. Devraient rapidement se joindre à eux des bacheliers généraux ayant un ensemble de spécialités insolite, inadéquates pour les filières universitaires.

Ainsi, alors que les représentants des IUT se sont concentrés sur le risque de perdre l’arrêté spécifique, le programme pédagogique national, ou la sortie à Bac+2, le ministère est surtout resté inflexible sur l’augmentation des quotas de bacheliers technologiques et sur la baisse du nombre d’heures d’enseignement.

Si l’augmentation des quotas est mesure évidemment cohérente avec cette logique de gestion des flux, la baisse du nombre d’heures l’est également. En effet, la baisse des heures implique une baisse des exigences pédagogiques, donc une meilleure réussite pour des étudiants moins bien préparés aux études supérieures. La réforme est donc compatible avec une finalité de gestion des flux de bacheliers.

Une hypothèse d’adaptation de la dépense

Un reproche, moins officiel mais toujours très présent, adressé au DUT est son coût. En effet, un DUT représente entre 800 et 900 heures/an (1620h ou 1800h sur 2 ans) alors qu’une Licence représente 500 heures/an (1500 heures en 3 ans). En mettant de côté l’obsession permanente des dirigeants pour la baisse de l’investissement dans l’enseignement, il est possible de considérer que la mixité des cohortes de DUT implique une sous-optimalité de la dépense.

En effet, en DUT on dépensera autant pour un étudiant visant une insertion professionnelle à Bac+2, que pour un étudiant poursuivant ses études à Bac+3, et même +5 et +8. Abaisser vers le bas la mixité des promotions tout en diminuant la dépense permettra donc une meilleure utilisation des moyens, avec un véritable investissement calibré entre la Licence et la CPGE.

Un scénario de mise en œuvre

Si l’une ou l’autre de ces hypothèse était juste, on peut prévoir le scénario de mise en œuvre suivant :

  1. Dans un premier temps, le BUT ne fera que remplacer les Licences Pro, et cohabitera avec le DUT, toujours reconnu des étudiants et employeurs, malgré la baisse du nombre d’heures.
  2. Sous une pression permanente des rectorats, la proportion de bacheliers technologiques augmentera progressivement, de façon très diverses selon les départements, en fonction de leur vivier de recrutement.
  3. Les départements qui augmenteront le plus leur proportion de bacheliers technologiques abaisseront le plus leurs exigences pédagogiques, diminuant la réputation du DUT y compris pour les autres départements.
  4. Les exigences pédagogiques abaissées permettront d’augmenter le vivier de recrutement « ni BTS, ni Licence, ni CPGE », notamment avec les bacheliers généraux aux spécialités insolites.
  5. Les poursuite d’études en écoles d’ingénieur après le DUT se feront naturellement de plus en plus rares, abaissant la réputation générale du DUT, qui perdra rapidement de son sens en dehors de quelques niches professionnelles (type mesures physiques).
  6. Les étudiants ayant un profil d’ingénieur mais séduit par le côté pratique, qui relevaient le niveau des promotions, n’auront plus aucun intérêt à venir en IUT, et se dirigeront plutôt vers les CPGE (lesquelles devraient développer en réaction ce côté pratique pour éviter que le privé s’en charge).
  7. Le DUT disparaîtra comme diplôme de référence, laissant progressivement place au BUT comme filière universitaire pour les recalés de Parcoursup.

Un possibilité de sursaut

Le scénario précédent s’accommode bien d’une totale passivité des équipe pédagogiques. Des réactions sont en effet peu probables au vu de l’attachement déclinant des enseignants à leur métier. Cependant, il n’est pas impossible que certains départements ou certaines filières s’organisent pour conserver leurs exigences pédagogiques.

Plutôt que de jeter leurs anciennes maquettes pédagogiques exigeantes, les équipes pourraient en effet avoir intérêt à les transformer en des diplômes propres, toujours à 900 heurs/an et toujours à destination des étudiants se destinant aux écoles : c’est-à-dire avec une baisse de la mixité, mais à la hausse. La perte de la marque « DUT » ne devrait pas être un grand problème, dès lors que cette marque s’affaibli de toutes façons et que des écoles peine à faire le plein.

Bien sûr, conserver un tel nombre d’heures par an ne pourra pas se faire sans une contribution des familles, ce qui permettra d’obtenir la bienveillance du ministère et des présidences.

Conclusion (et pourquoi Bachelor, au fait ?)

Pour résumer, la survie du DUT semble illusoire. Un DUT mais avec d’autres étudiants, d’autres finalités et d’autres volumes horaires n’est plus un DUT. Même s’il en conserve le nom, sa réputation sera condamnée, hormis certaines exceptions propres aux filières.

C’est d’ailleurs le sentiment qui ressort clairement de l’enquête menée en juin 2019 sur la perception de la réforme par les enseignants en DUT, et n’ayant reçu que 112 réponses. Près de 80% des répondants se sont déclarés « très inquiet » ou « sans espoir » sur l’avenir du DUT. Le pourcentage de personnels « sans espoir » dépasse le pourcentage cumulé d’« enthousiastes » et de « totalement confiants ».

Plus intéressant encore dans cette enquête, parmi différents aspects de la réforme, le passage au Bachelor est celui qui est perçu comme le moins compréhensible, présentant le moins d’opportunités favorables et le plus de risques. Il est même jugé « dangereux » pour la moitié des répondants.

C’est pourtant le choix qui vient d’être fait par Frédérique Vidal, et il doit également être interrogé.

Bilan ESR 2018-2019 : Point de situation et perspectives (TL;DR)

Ce billet est un résumé des sept bilans publiés sur ce blog durant cet été. Il se se conclu sur un ensemble de recommandations permettant de mieux se situer dans les transformations actuelles de l’ESR.

Quatre bilans, trois traits communs

Quatre bilans, ParcoursupHausse des frais d’inscriptionEmplois et Recherche, permettent de boucler cette fin d’année. De façon frappante, ces bilans permettent d’identifier trois traits communs aux transformations actuelles de l’ESR en général et de l’Université en particulier :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés :
    1. Parcoursup ne parviendra ni à améliorer les taux de réussite, ni à évincer suffisamment de candidats ;
    2. la hausse des frais ne parviendra ni à améliorer les finances ou l’attractivité, ni à évincer non plus suffisamment de candidats ;
    3. la gestion autonome de l’emploi ne parviendra ni à mieux adapter la dépense aux besoins et stratégies, ni à recruter suffisamment de stars ;
    4. la politique d’Excellence ne parviendra ni à améliorer les performances scientifiques, ni à améliorer les indicateurs des classements ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts :
    1. le tri des étudiants sur Parcoursup et la hausse différenciée des frais d’inscriptions sont contraires à leurs valeurs humanistes ;
    2. la hausse des frais d’inscription est contraire aux valeurs du service public ;
    3. l’augmentation de la précarité pour permettre le recrutement de stars est contraire aux valeurs du fonctionnariat ;
    4. la politique du tout-appel-à-projets est contraire au temps long de la recherche et aux libertés académiques ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes :
    1. Parcoursup maltraite les lycéens en les plongeant dans une compétition individuelle sur laquelle les origines sociales pèsent lourd ;
    2. la hausse des frais maltraite les étudiants dont beaucoup sont déjà très précaires ;
    3. la politique d’emploi maltraite les jeunes collègues en les privant de conditions d’embauche décente et de perspectives raisonnables de carrière ;
    4. la politique de recherche maltraite les jeunes recrutés.

Bilan 2018-2019 (V) : Résumons

Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

Cette apparente faillite des université à se réformer conformément à leurs valeurs et intérêts et dans le respect des plus jeunes trouvent une explication dans la bataille idéologique qui s’est déroulée il y a 15 ans, en 2003/2004.

En 2003, le gouvernement proposait une réforme majeure de l’ESR, comprenant l’essentiel de ce que nous connaissons aujourd’hui. Une vague de démissions, organisées autour de Sauvons la Recherche, contraint le gouvernement à reculer, et aboutit aux Etats Généraux de la Recherche en 2004. Cette même année, et en totale opposition sur le fond et la forme, le rapport « Éducation et croissance » de Aghion et Cohen proposait de modifier profondément les fondements de l’Université. L’objectif est de tourner exclusivement l’ESR vers la production de croissance économique, pour une pleine participation à l’économie de la connaissance.

Pour ce faire, ils proposent une stratégie de contournement des oppositions, qui consiste explicitement à morceler les réformes pour en masquer les objectifs finaux, tout en usant d’une approche nudge. Selon les auteurs, « La vertu du système est de conduire ses acteurs à réclamer eux-mêmes les mesures ». En clair : ce dispositif est conçu pour que les grenouilles réclament elles-mêmes la hausse de la température de l’eau de cuisson.

Aujourd’hui, on peut constater que cette stratégie correspond très bien aux réformes de l’ESR depuis 15 ans, qui sont de petites touches successives (« réforme incrémentale » selon les auteurs). Cela explique aussi très bien pourquoi les universitaires agissent en opposition à leurs valeurs et intérêts, dont peu correspondent à l’économie de la connaissance. Enfin, cela explique pourquoi les réformes échouent à atteindre leurs objectifs : premièrement, les objectifs affichés de chaque réforme isolée ne sont pas les objectifs réels de l’ensemble des réformes ; secondement, ignorant ces objectifs, les acteurs sont bien incapables de les mettre en œuvre correctement.

Ce constat explique aussi en grande partie le malaise dans lequel se trouve actuellement les acteurs de l’ESR, privés de la nécessaire comprehension de leur action. J’avais émis l’hypothèse de l’émergence d’universitaires zombies, empreints de valeurs qui ne guident plus leurs actes, causant ces transformations. C’est en réalité une conséquence de ces transformations, qui nécessitent, pour être mises en œuvre sans opposition, de nous transformer en ces universitaires-zombies.

Bilan 2018-2019 (VI) : Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

Après la démocratie universitaire

La question du mauvais traitement réservé aux jeunes est inévitablement complexe, dépassant largement les murs des universités. Cependant, dans Après la démocratie (2008), Emmanuel Todd dresse un portrait de la société française comportant de nombreux parallèles troublants avec le portrait actuel de l’ESR. Il décrit ce mauvais traitement réservé aux jeunes et désigne la croyance dans le libre-échange comme une clé de compréhension. Il met aussi en accusation les économistes, dont MM. Aghion et Cohen.

Suivant cette description, on peut identifier l’économie de la connaissance comme la version universitaire du libre-échangisme globalisé décrit par Todd. Aux mêmes actes, les mêmes conséquences : l’Université n’est jamais que traversée par les mêmes courant que la société tout entière. En conclusion, Todd décrit la perspective d’une démocratie limitée au niveau local, qui correspond à l’expérience actuelle des universitaires.

Mais les enseignants-chercheurs restent libres et indépendants, et les universités, dans leur esprit du moins, restent auto-gérées (« autonomes » même diront les farceurs). Ils sont donc responsables de leur modèle, quand bien même le subiraient-ils. Ceci conduit à s’interroger sur les deux programmes alternatifs qui se présentent désormais aux universités.

Deux programmes alternatifs

Le premier programme, orthodoxie politique orthodoxe et hétérodoxie universitaire, doit proposer de participer pleinement à cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement les objectifs d’innovation pour la croissance, de visibilité et d’attractivité, en clair de rentabilité. Mais il doit surtout cesser de se dédouaner des conséquences inévitables : hausses des frais d’inscription, concentrations des moyens et donc resserrements disciplinaires, concurrence généralisée au détriment de la coopération, décrochage d’une majorité des universités en recherche, et précarisation des ex-missions fondamentales d’enseignement et de recherche pour pouvoir augmenter les écarts salariaux.

Le second programme, hétérodoxie politique et orthodoxie universitaire, doit proposer de se retirer de cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement l’objectif de coopération, et donc la réduction massive des politiques d’appel à projet, de pression à la publication ou à la diplomation, et de précarisation. Cela peut se faire par une modification profonde des politiques locales d’incitation et de recrutement, ainsi que le développement de dispositifs de protection des personnels. Mais ce programme ne doit surtout pas se dédouaner des conséquences inévitables : baisse des hauts salaires pour réduire les écarts de revenus, chute des indicateurs nationaux de « performance » orientés vers l’économie de la connaissance, conflit idéologique ouvert avec le ministère, et frilosité des partenaires territoriaux.

Conclusion

Cette prise de responsabilité doit se concentrer, il me semble, sur les élections des responsables universitaires, et les personnels devraient exiger que ce choix fondamental soit central dans les débats. Si cette question devait être de nouveau esquivée quelques années, les conséquences pourraient être dramatiques pour notre système d’enseignement et de recherche.

Aucune des deux alternatives n’est plus dangereuse ou plus difficile que l’autre. Si l’hétérodoxie politique est souvent présentée comme un risque, il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir les dangers et conséquences néfastes de l’hétérodoxie universitaire. Ce n’est rien d’autre qu’un simple choix, mais un choix politique véritable et indispensable. Le subir ou y résister passivement serait pire que tout puisque nous n’atteindrions aucun objectif dans aucun des cadres idéologiques. Et si nous ne sommes pas capables d’en débattre et d’en décider, alors il faudra se rendre à l’évidence : la démocratie universitaire n’est plus, et en conséquence « nous ne sommes plus l’Université ».

Bilan 2018-2019 (VII) : Après la démocratie universitaire

Recommandations

En conclusion finale de ce bilan 2018-2019, citons Mme Vidal dans son discours de rentrée devant la CPU : « il n’y a pas un seul membre de la communauté universitaire qui ne soit touché par les futures dispositions de [la loi de programmation pluriannuelle de la recherche] […] la loi qui se dessine contient en germe ce qui demain fera le quotidien de la communauté et le sens de son action ».

Cette loi ne sera pas seule, elle est et sera concomitante avec de nombreuses dispositions, comme la reconnaissance des bachelors par un grade de Licence, ou encore la réforme du premier cycle universitaire. Il y en aura beaucoup d’autres, dans de très nombreux domaines de l’ESR. C’est pourquoi il est nécessaire d’énoncer un certains nombre de recommandations :

  1. Cesser de considérer les réformes dans leur individualité ou leur impact local, car cela ne permet pas d’appréhender leur impact réel, même local.
  2. Etre conscient que toutes ces réformes, même si ce n’est pas clair, ont pour objectif de tourner l’ESR exclusivement vers la production de croissance économique, donc au détriment de toutes ses autres missions, et en opposition avec ses valeurs et intérêts.
  3. Décider individuellement de participer pleinement à cette transformation, ou pas, et agir en conséquence.
  4. Exiger que la totalité des élections des représentants et dirigeants de l’ESR, de la direction de composante au président de l’établissement, soit essentiellement tournée vers la question de l’orthodoxie économique ou universitaire.
  5. Ces deux orthodoxies étant incompatibles, considérer que tout programme se réclamant d’un équilibre conduira nécessairement à une double catastrophe : la disparition de l’orthodoxie universitaire, doublée d’une mauvaise entrée dans l’économie de la connaissance. Ce serait la perspective la plus irresponsable. 

« Nous vivons dans une démocratie. Ne riez pas,c’est vrai ! Nous n’avons pas d’excuses si nous souffrons. Nous n’avons pas à nous plaindre. Nous n’avons qu’à nous lever, sortir, et claquer la porte. Et c’est ça que je vous propose ! »

– Alain Damasio, La Zone du dehors (1999)

 

Bilan 2018-2019 (VII) : Après la démocratie universitaire

Après avoir résumé le bilan de l’été, nous avons pu identifier trois traits communs aux transformations actuelles de l’ESR en général et de l’Université en particulier :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes.

Nous avons ensuite identifié des clés d’explication aux points 1 et 2 dans la bataille idéologique qui s’est déroulée il y a 15 ans, entre les partisans d’un renforcement des valeurs universitaires et les partisans d’une transformation de ces valeurs à des fins de croissance économique. Reste à comprendre le mauvais traitement que nous réservons aux plus jeunes.

Bilan 2018-2019 (VI) : Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

La question du mauvais traitement réservé aux jeunes est inévitablement complexe, dépassant largement les murs des universités. Cependant, dans Après la démocratie (2008), Emmanuel Todd dresse un portrait de la société française comportant de nombreux parallèles troublants avec le portrait actuel de l’ESR. Il décrit ce mauvais traitement réservé aux jeunes et désigne la croyance dans le libre-échange comme une clé de compréhension. Il met aussi en accusation les économistes, dont MM. Aghion et Cohen. En conclusion, Todd décrit la perspective d’une démocratie limitée au niveau local, qui correspond à l’expérience actuelle des universitaires.

Cela nous permettra de conclure ce bilan de l’été par l’identification de la responsabilité qui incombe désormais aux universités et aux universitaires de choisir le modèle idéologique de leur établissement. Cette prise de responsabilité doit se concentrer, il me semble, sur les élections des responsables universitaires. Si elle devait être de nouveau esquivée quelques années, les conséquences pourraient être dramatiques pour notre système d’enseignement et de recherche.

La nécessaire mise en accusation des économistes

La proximité au pouvoir d’un petit groupe d’économistes structurant l’Université n’est pas un secret. A Philippe Aghion et Elie Cohen, se joignent Jean Pisany-Ferry, Bernard Belloc, Jacques Attali ou encore Robert Gary-Bobo (rendu célèbre par son texte fuité pour la campagne d’Emmanuel Macron, « sûrement plus décoiffant que du Juppé… », selon Thierry Coulhon). J’en oublie et j’en ignore encore.

Cette proximité n’est pas limitée aux économistes, comme en témoigne Thierry Coulhon, Mathématicien, mais nul doute qu’ils sont surreprésentés, et qu’aucun n’est hétérodoxe. Il ne s’agit donc pas ici de faire un procès à cette discipline, et il me semble important d’éviter de citer Laurence Peter « Un économiste est un expert qui saura demain pourquoi ce qu’il avait prédit hier ne s’est pas produit aujourd’hui ». Céder au cynisme contemporain ne nous fera pas avancer.

Dans Après la démocratie (Emmanuel Todd, 2008), une phrase attire particulièrement l’attention :

« la mise en accusation des économistes, qui fuient leur responsabilité sociale et contribuent à la paralysie des politiques, apparaît plus que légitime, nécessaire ».

D’après Todd, ces économistes œuvrent à l’adoption d’un système de libre-échange globalisé. Cela correspond objectivement à ce qui est constable dans l’ESR, sous la forme d’un système d’économie de la connaissance globalisé, explicitement revendiqués dans les rapports. Parlant plus précisément de MM. Artus, Cohen, Pisany-Ferry, Todd indique « Laissons aux historiens futurs le soin d’examiner si c’est par passion ou par intérêt que ces économistes se livrèrent à une telle poussée de fièvre anti-démocratique ».

Il me semble qu’il y a là une clé de compréhension des transformations propres à l’ESR. La fièvre anti-démocratique, aux troubles motivations, est explicite dans le rapport Aghion-Cohen : parlant des mesures contraires aux valeurs et intérêts des universitaires qu’ils préconisent, ils écrivent « La vertu du système est de conduire ses acteurs à [les] réclamer eux-mêmes ». La fuite face à leur responsabilité sociale est tout autant évidente dans ce rapport, puisque les fonctions de l’éducation supérieure y sont réduite exclusivement à la production de croissance économique.

Enfin, la paralysie politique est indéniable : si de nombreuses transformations sont en œuvre dans l’ESR, elles ne visent jamais qu’à éliminer toutes les particularités nationales ou universitaires : « Nous sommes les seuls à… » est un argument trop fréquent et parfois trop seul pour justifier les transformations. En dehors de cette adoption d’un système globalisé d’économie de la connaissance, il est bien difficile d’identifier une quelconque vision ou volonté politique véritable, aussi bien au niveau national que local.

Le mauvais traitement réservé aux jeunes

Dans son livre, Todd constate également un affaiblissement de la valeur d’égalité dans la société française et indique :

« la croyance économique fondamentale des classes supérieures, le libre-échange, leur interdit de répondre aux inquiétudes et aux aspirations de la population ».

Là encore, cela correspond parfaitement à ce que l’on peut objectivement constater dans les transformations de l’ESR. En ce sens, l’Université n’est pas une exception : elle n’est qu’un des secteurs d’implantation d’une politique libre-échangiste globalisée.

Todd consacre un chapitre à l’impact de cette politique sur l’éducation et à la jeunesse. D’après lui, ce sont « les jeunes « éduqués supérieurs », qui supportent actuellement le gros de l’ajustement structurel ». Il indique aussi par exemple que « Demain, les 33% d’individus qui chaque année obtiennent, dans une génération, le baccalauréat général ne seront pas des privilégiés protégé du marché mondial par leur éducation. Emplois déqualifié, salaire en baisse, tel sera l’avenir des jeune diplômés. » ou encore « Ce qui est en train de s’opérer est une séparation du capital éducatif et du capital tout court : on cesse d’accéder à la richesse par le diplôme. ». Comment ne pas y reconnaître la situation des précaires de l’ESR ?

Peut-être avons-nous là une clé d’explication solide à dernier mystère de notre série d’été : le mauvais traitement que nous réservons à nos jeunes, au sein de l’Université. Si c’était le cas, il nous faudrait regarder les autres considérations avancées par Todd dans ce livre.

Après la démocratie universitaire

En conclusion de son livre, édité en 2008, Todd présente trois perspectives. La première, la moins souhaitable d’après lui, est le développement d’une « république ethnique » blanche et post-chrétienne. Cela ne manquera pas de faire écho à la hausse différenciée des frais d’inscription, qui vise majoritairement les étudiants maghrébins et africains, ou les étonnantes déclarations publiques de nos ministres.

La deuxième, la plus probable d’après lui, est la suppression du suffrage universel, ou plutôt sa réduction à des suffrages locaux. Pour convaincre, il indique « D’ailleurs un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l’Europe. ». Comment ne pas reconnaître cette situation dans l’ESR ? Elle correspond parfaitement aux mises en œuvre des frais d’inscription différenciés ou de la loi ORE, lesquelles se sont faites non seulement contre l’avis des universitaires, mais en plus sans assise légale. Cette mise en œuvre hors des normes parlementaires a même conduit à le Conseil d’Etat à annuler les décisions précoces. On peut également noter les regroupements, qui se faisaient dans l’incompréhension ou l’indifférence, et se font maintenant dans la défiance et le refus.

Cette démocratie réduite au local correspond en réalité parfaitement à la démocratie universitaire post-LRU : les universitaires gardent un certain contrôle sur leur façon de fonctionner dans leurs salles de cours et leur labo, mais ils n’élisent leur président que de façon indirecte et perdent ensuite tout contrôle sur les grandes orientations politiques de leur établissement. « Le suffrage universel semble désormais produire de l’incertitude plutôt que des choix rationnels. » note Todd.

On trouve également là une clé d’explication au fait que les universitaires agissent contre leurs valeurs et intérêts : c’est tout simplement qu’en dehors de leurs locaux, ils n’agissent plus dans un contexte démocratique, au même titre que les citoyens dans le reste de la société. Cependant, et contrairement aux autres fonctionnaires, les universitaires ont la particularité d’être libres et indépendants. Et cela ouvre une perspective intéressante quant à la troisième perspective présentée par Todd.

Le protectionnisme, dernière chance de la démocratie universitaire

Comme troisième perspective Todd propose « Le protectionnisme, dernière chance de la démocratie européenne », remettant en cause le libre-échangisme globalisé. Il le distingue de la mondialisation, ce qui lui permet d’envisager un protectionnisme non pas de repli nationaliste, mais de coopération internationale, notamment avec nos voisins les plus proches. Son objectif principal serait de renouer avec les intérêts des citoyens.

Il faut limiter là le parallèle entre économie et Université, mais peut-être pouvons-nous retenir comme principe central la destitution du libre-échange comme « croyance économique fondamentale ». A l’Université, cette destitution passe par une critique de sa version dans l’enseignement et la recherche, l’« économie de la connaissance », et surtout de sa mise en œuvre au détriment de tous les fondements universitaires. Elle doit donc passer par un rejet de la concurrence, et dans le doute de la compétition, et ce à tous les niveaux : entre collègues, entre établissements et entre nations, notamment voisines.

Le positionnement des nations

Attendre un changement politique aux niveaux national et international ne semble pas raisonnable. Il n’est de toutes façons clairement pas du ressort des universitaires. Cette unilatéralisme idéologique ne manque d’ailleurs pas d’être régulièrement utilisée en conseils pour contraindre les choix politiques locaux, lorsqu’est explicitement invoqué un TINA.

Cependant la démocratie locale assortie à la liberté et à l’indépendance des enseignants-chercheurs obligent à une certaine responsabilité. Le pire serait sans doute de continuer encore à ménager les idéologies : penser selon l’une, mais agir selon l’autre est prendre le risque de lourds dysfonctionnements à moyens termes .Il faudra donc que chacun se positionne clairement.

Le positionnement des individus

Il est alors intéressant de constater que le travail universitaire est actuellement organiser pour décourager le rejet de la compétition entre collègues. Elle oppose systématiquement intérêts collectifs et individuels. Ainsi, les décisions individuelles d’agir hors de toute concurrence, malgré leurs effets positifs sur la collectivité, se traduisent immédiatement en conséquences individuelles néfastes : refuser la pression à la publication conduit à des retards de carrières, ne pas répondre aux appels à projets conduit à travailler sans moyens, refuser les primes à des baisses de revenus…

Cela conduit à identifier les établissements comme le niveau stratégique pour un réalignement des actions en adéquations avec les valeurs et intérêts collectifs de l’Université et des universitaires.

Le positionnement des établissements

A défaut de sacrifier individuellement leurs carrières, les universitaires devraient axer leurs élections locales sur cette question centrale de l’économie de la connaissance. Dans l’idéal, deux programmes devraient s’opposer.

Le premier programme, orthodoxie politique orthodoxe et hétérodoxie universitaire, doit proposer de participer pleinement à cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement les objectifs d’innovation pour la croissance, de visibilité et d’attractivité, en clair de rentabilité. Mais il doit surtout cesser de se dédouaner des conséquences inévitables : hausses des frais d’inscription, concentrations des moyens et donc resserrements disciplinaires, concurrence généralisée au détriment de la coopération, décrochage d’une majorité des universités en recherche, et précarisation des ex-missions fondamentales d’enseignement et de recherche pour pouvoir augmenter les écarts salariaux.

Le second programme, hétérodoxie politique et orthodoxie universitaire, doit proposer de se retirer de cette économie de la connaissance. Il doit affirmer clairement l’objectif de coopération, et donc la réduction massive des politiques d’appel à projet, de pression à la publication ou à la diplomation, et de précarisation. Cela peut se faire par une modification profonde des politiques locales d’incitation et de recrutement, ainsi que le développement de dispositifs de protection des personnels. Mais ce programme ne doit surtout pas se dédouaner des conséquences inévitables : baisse des hauts salaires pour réduire les écarts de revenus, chute des indicateurs nationaux de « performance » orientés vers l’économie de la connaissance, conflit idéologique ouvert avec le ministère, et frilosité des partenaires territoriaux.

Aucune des deux alternatives n’est plus dangereuse ou plus difficile que l’autre. Si l’hétérodoxie politique est souvent présentée comme un risque, il faudrait être aveugle pour ne pas percevoir les dangers et conséquences néfastes de l’hétérodoxie universitaire. Ce n’est rien d’autre qu’un simple choix, mais un choix politique véritable et indispensable. Le subir ou y résister passivement serait pire que tout puisque nous n’atteindrions aucun objectif dans aucun des cadres idéologiques. Et si nous ne sommes pas capables d’en débattre et d’en décider, alors il faudra se rendre à l’évidence : la démocratie universitaire n’est plus, et en conséquence « nous ne sommes plus l’Université ».

C’est pourquoi les universitaires, impliqués ou pas dans la vie de leur établissement, devraient exiger que cette question idéologique soit au centre des prochains débats électoraux dans leur établissement et regroupement. Car c’est de cette question centrale que découlera leurs futures conditions de travail, et même leurs futures missions. Le reste ne sera que de l’intendance, et l’on sait faire. Et si ce débat n’avait pas lieu, alors il ne resterait que la responsabilité individuelle qu’à chacun de participer ou pas à la mise en œuvre d’une politique qui lui est imposée, en toute connaissance de cause.

« Nous vivons dans une démocratie. Ne riez pas,c’est vrai ! Nous n’avons pas d’excuses si nous souffrons. Nous n’avons pas à nous plaindre. Nous n’avons qu’à nous lever, sortir, et claquer la porte. Et c’est ça que je vous propose ! »

– Alain Damasio, La Zone du dehors (1999)

Bilan 2018-2019 (VI) : Aghion-Cohen vs. les Etats Généraux de la Recherche

En 2003, Sauvons la Recherche, trouvant un écho massif dans la communauté, s’opposait à une réforme majeure de l’ESR. Elle aboutira au rapport des Etats Généraux de la Recherche en 2004. Cette même année, et en totale opposition sur le fond et la forme, le rapport « Éducation et croissance » de Aghion et Cohen proposait une stratégie de contournement de ces oppositions.
On retrouve de nombreuses traces de cette stratégie dans les réformes de l’ESR depuis 15 ans. Elle est aussi une explication sensée à l’action actuelle des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts. Aujourd’hui, la plupart des transformations envisagées dans la loi de 2003 et le rapport Aghion-Cohen sont en bonne voie de réalisation.
Cependant, cette victoire pourrait bien ne pas avoir que des conséquences positives…

 

Pour résumer le bilan de l’été, on peut identifier trois traits communs aux transformations actuelles de l’ESR en général et de l’Université en particulier :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes.

Ces trois traits caractéristiques des transformations en cours, mis bout-à-bout, semblent tant irrationnels que même des leviers puissants ne suffisent à les expliquer, comme la pression budgétaire ou les intérêt individuels. Sans prétendre tout saisir, nous devons réunir des connaissances nous permettant progresser dans la compréhension de cet état de faits.

A bien y regarder, c’est comme si nous étions en train de changer les missions de l’université, de réinventer l’université française en revenant sur ce qui en a fait la spécificité historique, mais sans donner l’impression de remettre en cause ses fondements, comme si ses acteurs réclamaient eux-mêmes les mesures, pris dans une ingénierie de la réforme basée sur une démarche inductive, exploitant le levier européen du LMD, et mobilisant les incitations qui permettent de les mettre en mouvement.

Aghion-Cohen

Toutes ces phrases se retrouvent dans le rapport « Éducation et croissance », de Philippe Aghion et Élie Cohen pour le Conseil d’Analyse Économique, en 2004.

Les auteurs de ce rapport expliquent comment tourner entièrement notre système d’enseignement supérieur et de recherche vers la production de croissance économique. Surtout, ils expliquent l’échec relatif des précédentes réformes par « la maigre considération accordée aux problèmes de mise en œuvre ». Ils proposent en conséquence une « réforme incrémentale » relevant du nudge, c’est-à-dire qui ne dévoile jamais l’objectif final, par l’accumulation de réformes ciblées « afin d’éviter les blocages habituels ».

C’est là une clé d’explication sensée des points 1. et 2. :

  • les mesures, fragmentées, prises indépendamment, échouent à atteindre leurs objectifs puisque l’objectif n’est pas fragmenté, mais global ;
  • les acteurs agissent contre leurs valeurs et intérêts puisqu’ils sont pris dans un système de réforme dont la principale caractéristique est de faire l’économie de leur consentement.

Les Etats Généraux de la Recherche

La date, 2004, n’est pas neutre : la rédaction de ce rapport coïncide avec l’organisation des Etats Généraux de la Recherche. Ces derniers résultent d’une formidable opposition à la réforme de l’ESR de 2003, laquelle poursuivait des buts très similaires à ceux recherchés dans ce rapport, et qui dû être abandonnée face à l’ampleur de la mobilisation.

Les Etats Généraux de la Recherche témoignent de la pugnace volonté de réformer des universitaires, mais pour réaffirmer, renforcer, les valeurs historiques de l’Université, et non pour les « remettre en cause » comme le propose le rapport Aghion-Cohen. Il faut se demander à quel point Aghion et Cohen ont écrit en réaction à ces Etats Généraux de la Recherche, expliquant comment contourner non seulement ses résistances, mais surtout cette volonté de développement d’une Université attachée à ses valeurs.

Un guerre idéologique menée sur le terrain de la mise en œuvre

Avec le recul historique, ce passage du rapport Aghion-Cohen, décrivant le scénario retenu par les auteurs, est tout à fait intriguant :

Il préconise de renoncer à aux réformes fondamentales auxquelles s’opposent les Etats Généraux de la Recherche… Mais parce que « l’acquis », subtilement exploité, permettra de les réaliser sans les énoncer. 15 ans plus tard, le constat s’impose :

  • la sélection à l’entrée a été acceptée avec la loi ORE en 2018 ;
  • la différenciation salariale progresse lentement mais sûrement avec la dérégulation et la démultiplication des référentiels de tâches, des primes et des statuts locaux. Elle devrait encore prendre un tournant dans le sillage de la loi de transformation de la fonction publique ;
  • l’autonomie intégrale, au moins sur le papier, a fortement progressé avec la LRU, le passage aux responsabilités et compétences élargies (RCE) et les dévolutions de la masse salariales puis du patrimoine ;
  • le CNRS poursuit son « déclin relatif » par « attrition démographique » ;
  • l’université se fait de plus en plus payante…

Toutes ces choses inacceptables pour la communauté il y a seulement 15 ans, auxquelles les dirigeants ont dû « renoncer », se sont progressivement réalisées sans heurts, ou presque, surtout depuis les 10 dernières années, après que la digue de l’autonomie a cédé avec la LRU.

L’efficacité du « nudge »

Pour caricaturer l’approche préconisée par Aghion et Cohen : si vous souhaitez privatiser l’Université, ne parlez surtout pas de de privatisation de l’Université ! Étalez plutôt, dans le temps, fragmentées, l’expérimentation de tout ce qui caractérise une privatisation : encouragez la contractualisation et la différenciation salariale ; incitez la vente des formations aux étudiants ; favorisez la mise en concurrence entre les établissements ; appuyez les prises de participations financières…

Et ça marche ! Parlez maintenant de « privatisation » dans un conseil d’université, et vous serez outrancier… Mais quelques minutes plus tard, on approuvera l’externalisation d’un service ou un nouveau statut dérégulé pour les personnels…  On constituera des groupes RIFSEEP aux revenus différenciés… On validera ensuite les tarifs d’une formation auparavant gratuite… Puis on se félicitera des performances face à tels autres établissements…  ou encore des résultats de telles filiales ou de tels placements financiers.

Et s’y opposer sera vain : dans la discussion, face à un seul de ces points, la vision globale semblera démesurée et hors de propos… Une mesure isolée paraîtra toujours bénigne. Même en les mettant en relation, vous donnerez l’impression de « tout mélanger », ce qu’on vous reprochera souvent.

En ce sens, c’est en 2004 que s’est joué une bataille idéologique, entre une vaste communauté souhaitant renforcer les valeurs universitaires pour tourner encore plus le système vers la production et la diffusion des connaissances au plus grand nombre, et un petit groupe souhaitant abandonner ces valeurs pour tourner entièrement le système universitaire vers la croissance économique.

Avec le recul, ils apparaît clairement que c’est ce petit groupe qui, jusqu’ici, a gagné, non pas sur le terrain des idées ou de la rationalité, mais sur le terrain de la mise en œuvre. Quels en sont les conséquences ?

Analyse SWOT

Essayons-nous à un exercice managérial : l’analyse SWOT, pour Strength, Weakness, Opportunity et Threat (force, faiblesse, opportunité, menace) du retournement essentiel de l’Université vers la croissance économique.

  • Forces : un véritable engagement des gouvernements, dans la continuité, depuis au moins 20 ans ; une compatibilité certaine avec l’idéologie dominante ;
  • Faiblesses : aucun engagement, voire une ignorance organisée, d’une majorité des acteurs ; une contradiction aux valeurs historiques de l’Université ;
  • Opportunités : le développement du marché de l’éducation supérieure, avec des échanges monétaires nouveaux, l’émergence de nouveaux acteurs et éventuellement de la spéculation ; une éventuelle amélioration des capacités d’innovations des entreprises ;
  • Menaces : un éventuel surendettement de la jeunesse et une bulle financière ou spéculative ; une mauvaise mise en œuvre par des acteurs ignorants les objectifs ; une fracturation de la communauté universitaire et un désengagement des acteur les plus concernés ; les conséquences imprévisibles de l’affaiblissement des valeurs universitaires sur le reste de la société.

Il s’agit d’un inventaire basique et incomplet, duquel j’ai volontairement omis, des opportunités, le « tournant vers la qualité » grâce à l’« effort des familles », prôné notamment par T. Coulhon, mais sans fondement à ma connaissance. J’ai également omis, des risques, la longue histoire des privatisations ou pseudo-privatisations françaises, dont on peut penser que peu ont finalement rapporté aux usagers.

Des risques inconsidérés ?

Difficile de savoir si les opportunités vont se concrétiser… Enfant des années 80, j’ai fini d’espérer que puissent un jour porter leur fruits les recettes inlassablement répétées depuis ma naissance. Je me suis lassé d’attendre en vain le retour d’une croissance, véritable obsession des dirigeants, mais dont je ne suis même plus sûr de comprendre l’intérêt. Je ne doute pas, en revanche, que quelques acteurs bien informés sauront en tirer profit. Mais cela ne fait pas une prédication.

Supposons cependant que ces opportunité se réalisent, et regardons les risques en vis-à-vis, en se concentrant sur les moins évidents. Pour bien les saisir, il faut, je crois, faire une hypothèse audacieuse : les dirigeants des universités ne seraient ni meilleurs, ni pires que les universitaires dirigés. Tous auraient, notamment, le même attachement aux valeurs et intérêts universitaires. Cette hypothèse écarterait de fait toutes les analyses, trop fréquentes, basées sur l’individualisme des dirigeants, qui n’auraient que leur carrière pour soucis, quitte à sacrifier la structure et les collègues dont ils ont la responsabilité. Elle écarterait également, sans les juger, tous les cadres explicatifs autour de l’accès au pouvoir, du type de la médiocratie chère à Alain Deneault.

Comprenons-nous bien, je ne nie pas que la divergence organisée des intérêts individuels et collectifs soit à l’œuvre, et je ne nie pas qu’elle s’exprime d’autant plus fort que les responsabilités sont hautes. Je propose simplement de les écarter pour mieux saisir les conséquences.

Fracturation de la communauté universitaire et un désengagement des acteur les plus concernés

Thématique classique de la « conduite du changement », l’adaptation des acteurs est toujours une grande difficulté face à des réformes d’une telle ampleur. Cette difficulté est apparue de façon éclatante dans la mise en œuvre des frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-communautaires, trop visiblement contraire aux valeurs universitaires : alors que la base exprimait son opposition, les têtes tergiversaient, faisant apparaître une fracture ouverte entre ceux prêts à s’opposer et ceux prêts à accepter.

Hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers : fracture ouverte

Cette fracture me conduit à proposer un modèle simpliste de l’effet des réformes sur une communauté, qui, s’il n’est pas trop inexact, décrit l’accroissement des tensions au sein de la communauté universitaire, et un impact massivement négatif sur les relations entre dirigeants et dirigés.

Hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires : une victoire à la Pyrrhus.

Cette accroissement des tensions peut avoir, et a probablement déjà, des conséquences dramatiques, non seulement sur les acteurs, mais sur l’exercice de leurs missions… Elles affaiblissent aussi bien la capacité à gouverner des dirigeants, que l’entrain au travail des exécutants. Or, les universités n’ont les moyens ni de remplacer, ni de se passer de « ceux qui n’arrivent pas à s’adapter ». Les risques sont innombrables, que ce soit en terme de risques psycho-sociaux, ou en terme de qualité des missions.

Mauvaise mise en œuvre par des acteurs ignorants les objectifs

Hormis les impacts sociaux, un des inconvénients d’une approche nudge est que les acteurs, inconscients de leurs objectifs réels, peuvent agir de façon sous-optimale. Cet inconvénient est exacerbé dans un milieu où ces acteurs sont réputés libres et indépendants, et dans un contexte où on les pousse à agir contre leurs valeurs et intérêts. Les acteurs cherchent alors des compromis, qui peuvent être défavorables en tous points de vue.

Ainsi, la sélection de la loi ORE ou la différenciation salariale tournent à minima et pourront mettre longtemps à se déployer réellement. Mais surtout, des décisions dangereuses peuvent être prises.

Ainsi, la différenciation salariale compromise par les valeurs du fonctionnariat peut conduire au stress des personnels, mais à des écarts de revenus trop minces pour les motiver. C’est ce que l’on a constaté, par exemple dans mon université, lors de la constitution des groupes RIFSEEP : plusieurs mois de travail collectif et des centaines de réunions, sans compter les milliers d’entretiens reconduits chaque année, ont été nécessaire pour fixer des différences salariales dont certaines ne dépassent pas quelques dizaines de centimes nets par mois.

On peut aussi prendre pour exemple les hausses des frais d’inscription, telles que celles des CMI. Perçues comme une contrainte, elles ne conduisent pas les acteurs à fixer le « juste prix » du marché. Compromises par l’esprit de service public, elles se fixent autour du prix coûtant (souvent inférieur à 1000€), ce qui peut représenter un désavantage dans un marché en pleine expansion, où des concurrents directs n’hésitent pas à faire payer plusieurs milliers d’euros un produit équivalent. Jouer le jeu du marché sans en avoir pleinement conscience est extrêmement risqué !

Bilan 2018-2019 (II) : Hausse des frais d’inscription

Ajoutons les difficultés inhérentes à l’histoire : hormis celles en construction, les universités occupent un territoire et héritent de missions de service public. Cela peut poser d’énormes problèmes lors des transformations envisagées par les pouvoirs publics.

On pensera, par exemple, à la concentration des moyens et du lien enseignement-recherche à des cursus dédiés, détachés des cursus dit de professionnalisation. Quand bien même se révérait-elle en « grande université de recherche », une université historique ne pourrait pas se débarrasser de tous les bacheliers n’ayant pas vocation à faire un doctorat. Atteindre la pyramide LMD « inversée » (avec beaucoup plus de MD que de L) des Ivy League américaines est donc purement illusoire. On en vient donc à faire des montages coûteux et incompris, comme les Ecoles Universitaires de Recherche, mimant sans conviction les graduate schools pour recréer une telle pyramide au sein des établissements… Mais cela ne fera pas disparaître les futures cohortes de bacheliers.

Concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac : deux esquives majeures

Conséquences imprévisibles de l’affaiblissement des valeurs universitaires sur le reste de la société.

A ces deux conséquences, sur les acteurs et sur leurs décisions, il faut ajouter les conséquences sur la société tout entière.

On pense bien sûr aux problèmes croissants d’intégrité scientifique, que l’on voit mal être diminués par la concurrence et l’impératif de gain économique. Mais il me semble que les conséquences les plus dures pourraient être sur les étudiants, moulés par leur expérience éducative et universitaire.

Qui peut prédire ce que sera l’impact sur les futurs citoyens de l’affaiblissement de la mission d’émancipation de l’Université, au profit de sa fonction de création de croissance économique ? Du remplacement progressif de la formation au doute par la formation professionnelle ? Ou encore du tri systématique, et pas toujours juste, opéré entre tous les bacheliers dans Parcoursup ? Ou de la relégation d’une part croissante d’une tranche d’âge, dans des établissements ou des filières dédiés ? Ou pire, des évictions sèches, quand bien même seraient-elles amorties par la possibilité de passer devant une commission d’accès à l’enseignement supérieur ?

Qui peut prédire les conséquences de la rupture de ce contrat social, qui structure notre éducation depuis si longtemps : tout bachelier à le droit de s’inscrire dans la filière universitaire de son choix ?

Conclusion

C’est là le plus grand reproche que l’on pourra faire aux auteurs du rapport « Éducation et croissance », Aghion et Cohen : s’ils semblent parfaitement percevoir l’humain dans les manières de contourner les oppositions pour imposer leurs préconisations, ils semblent en revanche totalement aveugles à l’humain dans toutes ses autres dimensions.

A quoi bon changer les missions de l’Université si c’est au prix d’une fracturation de sa communauté ? A quoi bon réussir à faire adopter des mesures si une part substantielle des acteurs ne saura ou ne voudra pas s’en saisir ? A quoi bon améliorer la croissance si c’est pour affaiblir la citoyenneté et la stabilité sociale ?

Cependant, ce serait une erreur de trop pointer du doigts Aghion et Cohen. Deux hommes seuls, même géniaux, ne peuvent être à la seule origine d’un tel changement. De plus, le point 3. de notre mystère original, le mauvais traitement réservé aux jeunes, n’a encore pas trouvé de réponse raisonnable. 

Il faudra donc encore poursuivre l’enquête.

(A suivre)

Photo de couverture par James Pond sur Unsplash

Bilan 2018-2019 (V) : Résumons

En dépouillant les bilans (Parcoursup, Hausse des frais d’inscription, Emplois et Recherche) de l’indispensable, c’est-à-dire des preuves, on arrive à en tirer l’essentiel, c’est-à-dire des traits communs aux transformations actuelles :

  1. l’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés ;
  2. l’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts ;
  3. le mauvais traitement réservé aux plus jeunes.

1. L’échec des mesures à atteindre leurs objectifs fixés

Officiellement, Parcoursup et la loi ORE devaient améliorer la réussite par une meilleure orientation. Officieusement, ils devaient permettre de gérer la hausse du nombre de bacheliers sans augmenter les budgets, mais en évinçant les candidats les moins bien préparés. Aucun de ces deux objectifs n’est atteint : les mesures d’accompagnement personnalisées (« oui si ») montrent surtout une concentration des étudiants les plus faibles, et les effectifs globaux en première année continuent d’augmenter.

Officiellement, la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers devait améliorer l’attractivité internationale. Officieusement ces hausses devaient d’une part diminuer le nombre d’étudiants étrangers et d’autre part augmenter les ressources propres, ce afin d’améliorer la situation budgétaire des universités. Aucun de ces deux objectifs n’est atteint : le nombre d’étudiants étrangers ne baissera pas substantiellement, et les frais nouveaux ne couvriront que les charges nouvelles.

Officiellement, la gestion autonome de l’emploi devait permettre de mieux adapter la dépense aux besoins et stratégies. Officieusement, elle devait au moins permettre de recruter quelques stars pour grimper dans les classements. Aucun de ces deux objectifs n’est atteint : les précaires se démultiplient et son maltraités, mais les stars ne se pressent pas aux portes de nos universités.

Officiellement, la politique d’Excellence devait améliorer les performances scientifiques nationales et européennes. Officieusement, la concentration des établissements devait permettre d’améliorer les indicateurs des classements. Aucun de ces deux objectifs n’est atteint : la France ne résiste pas à l’investissement de la Chine et de l’Inde, les classements restent de marbre, et l’Europe n’arrive même pas à se doter d’une politique de publication scientifique commune.

2. L’action des universitaires en opposition à leurs valeurs et intérêts

Dans ces quatre domaines, il est frappant de voir que ce sont des universitaires, à tous les niveaux, qui mettent en œuvre ces politiques vouées à l’échec, mais surtout contraires à leurs valeurs et intérêts.

Attachés aux valeurs humanistes, ils investissent pourtant énormément de temps et d’énergie à trier leurs étudiants sur Parcoursup, le plus souvent en vain car tous ou presque seront acceptés. Ils acceptent aussi, difficilement certes, de faire une différence entre leurs étudiants selon leur nationalité.

Attachés aux valeurs du service public, ils acceptent pourtant que leurs étudiants payent eux-mêmes les cours qu’ils dispensent, tout en se défiant de les commercialiser, et sans même que cela améliore globalement leurs conditions de travail ou leur paye. Ils jouent aussi le jeu de la concurrence entre les établissements et formations, entre les disciplines ou les collègues, fusionnant en vain et à grand frais leurs établissements sans même plus espérer d’avantages.

Attachés au fonctionnariat, ils chargent pourtant leurs doctorants de cours mal payés en retard et sans contrat. Ils définissent  pourtant de nouveaux statuts et des choix budgétaires défavorables aux personnels, puis organisent des campagnes d’emplois si rachitiques qu’elles confinent à l’organisation d’une concurrence aussi féroce que gratuite, puisqu’elles ne permettent de recruter ni suffisamment, ni mieux.

Attachés au temps long de la recherche et aux libertés académiques, ils organisent des appels à projets normés, bornés dans le temps, y répondent et trient les réponses, et ainsi se trient entre eux, bornent et norment leurs propres travaux, détournant leur temps de recherche pour détourner ensuite celui de leurs collègues, sans jamais qu’un bénéfice ne soit démontré, ni pour eux, ni pour la société, ni pour la science.

Ce sont ces constats qui m’ont conduit à émettre une triste hypothèse : serions-nous devenus des universitaires-zombies, empreints de valeurs qui ne guident plus nos actes, comme des corps agissant sans l’esprit ?

Hausse des frais d’inscription : sommes nous devenus des universitaires-zombies ?

3. Le mauvais traitement réservé aux plus jeunes.

Ce troisième point est peut-être le moins évident à percevoir… ou peut-être le plus difficile à accepter. Il me semble pourtant indéniable.

Il est clair que Parcoursup maltraite les lycéens par une inutile attente et une stressante mise en concurrence, y compris pour les formations qui n’en nul besoin. Il les inondent aussi d’informations parfaitement inutiles, qui les poussent à élaborer des stratégies stériles. Pensons seulement au Terminales pour qui on a changé les règles du jeu à quelques mois du bac, ou au Secondes à qui on a pas énoncé les règles du jeu du choix des spécialités.

La hausse des frais d’inscription maltraite tout autant les étudiants, par le paiement de services auparavant donnés, mais aussi par les jalousies qui peuvent survenir dans les cours mutualisés entre cursus gratuits et payants, ce qui est souvent le cas à l’université.

De façon flagrante, la politique d’emploi maltraite les doctorants par la précarisation des conditions de travail et des carrières. Ce mauvais traitement est tel que certains s’organisent pour défendre leurs droits, au risque d’être bannis du système pour cela.

Même la politique de recherche s’abat le plus fort sur les jeunes recrutés, les contraignants à abandonner les projets de recherche sur lesquels ils ont été recrutés, pour les livrer immédiatement à la recherche de financements. Ils sont ainsi aux premières loges des injustices de la sélection, d’autant plus dures à recevoir qu’on est jeune, sans réputation et conscient des enjeux de carrière.

Conclusion

Ces trois traits caractéristiques des transformations en cours semblent tant irrationnels lorsqu’on les met bout-à-bout, que même en y ajoutant des leviers puissants, comme la pression budgétaire ou les intérêt individuels, ils continuent de former une sorte de mystère.

Sans prétendre être en mesure de le percer, au moins faut-il tenter d’y trouver quelques facteurs explicatifs, et quelques conséquences prévisibles.

C’est ce que nous ferons dans la suite du bilan.

(A suivre)

Bilan 2018-2019 (IV) : Recherche

Le 15 août est le jour de la sortie du classement de Shanghai. La ministre trouve les résultats formidables, et s’empresse de l’utiliser pour légitimer les politiques qu’elle poursuit. Jean Winand nous explique « à quoi servent les classements universitaires » mais pour Hugo Harari-Kermadec, ce classement a surtout poussé la France à faire des choix qui vont à l’encontre de « l’esprit de service public ».

Excellence

On aurait tort de trop mépriser ce marronnier… Que reste-t-il d’autre en matière de pilotage de la recherche au niveau des ministères et présidences ?

Certainement pas la diffusion des connaissances, comme en atteste la « décision juridique de bloquer l’accès à Sci-hub et Libgen en France », le retard de mise en œuvre du plan S, encore largement ignoré des chercheurs français, ou l’accord passé avec Elsevier alors que le reste du monde est en train de s’en émanciper.

Un accord de 4 ans entre Elsevier et la recherche française

Certainement pas non plus la production des connaissances, la France ne cesse de perdre des places en terme de publications, incapable de résister à la pression de l’investissement de la Chine et l’Inde, comme le soulignait en 2018 Sylvestre Huet.

Au niveau du pilotage de la recherche, c’est comme si toute notion de recherche s’était effacée derrière la compétition avec nos collègues, qu’ils soient d’un autre établissement, ou d’un autre pays. Même lorsqu’on cherche à monter des collaborations, c’est uniquement au sein de compétitions.

Au cœur de cette nouvelle façon d’appréhender la science, on trouvera facilement la notion d’Excellence, suffisamment molle pour justifier tout ce qui doit l’être (y compris le désinvestissement), suffisamment évocatrice pour que la honte domine chez ceux qui n’en sont pas (y compris les brillants).

Notre stagnation dans les classements ne serait pas si grave, si on n’avait pas décidé de totalement transformer notre système d’ESR dans le seul but d’y grimper : fusions, politique d’excellence, agences d’évaluation ou de moyens… Tout l’arsenal moderne qui contraint actuellement la recherche française a été conçu dans cet unique objectif, comme en atteste un des rapports Attali.

Les politiques de regroupement, dont le seul objectif officiel est donc de grimper dans les classements, sont bien une exception française, en nombre comme en taille. C’est ce que montre le rapport de l’EUA à ce sujet, qui, pour faire apparaître des établissements d’autres pays, a été obligée de faire deux classements, dont un excluant les COMUEs. Une carte interactive des fusions a même été réalisée.

Nous n’avons pas ménagés nos efforts, allant jusqu’à étudier les principaux classements, et simuler l’impact des fusions… Étonnamment, cet impact semble à première vue négatif, comme le montre cette simulation rapportée dans le rapport IGF/IGAENR « La prise en compte des classements internationaux dans les politiques de site ». Étonnamment surtout, cela nous a pas empêché de poursuivre.

Depuis, les preuves de l’inefficacité des politiques d’Excellence commencent à s’accumuler… Que ce soit en terme de regroupement, de distribution des moyens ou d’encouragement de la production scientifique.

Finances

Passés la compétition et les classements, il faut regarder les actions concrètes des dirigeants… Et c’est tout de suite moins brillant.

Niveau international

A l’échelle internationale, on est mal. Très mal même. L’investissement de la Chine a dépassé celui de l’Union Européenne en 2014, et s’apprête à dépasser celui des Etats-Unis, si ce n’est pas déjà fait. Nous avons du mal à le réaliser, mais nous ne sommes déjà plus dans un monde où nous sommes deuxième.

Pire, il faudrait commencer à se préparer à un monde où les Etats ne sont plus premiers : le budget R&D d’Amazon est aujourd’hui équivalent à celui du MESRI…

Niveau européen

Au sein de l’UE, ce n’est guère mieux… La France est (avec l’Allemagne) le pays qui perd le plus au jeu de la redistribution des crédit Horizon : -1,2 Md€. On aimerait y voir une forme de générosité, de solidarité, quelque chose qui nous honore… Mais ce serait faire abstraction de la totalité des politiques, discours et injonctions auxquels nous sommes soumis.

Niveau national

Et au niveau national, c’est sans grande surprise qu’on constatera que dans le budget de la recherche, la part de la MIRES (27Md€ – Mission interministérielle Recherche et Enseignement supérieur) augmente bien moins que celle des « dépenses fiscales » (12Md€ – CIR, CII, etc). Rapportée à l’inflation, à l’augmentation des charges et aux nouvelles missions, l’augmentation du budget de la recherche publique apparaît même en baisse.

Investissement privé

Malgré cette générosité avec les entreprises, le fameux effet de levier se fait discret : leur investissement reste tout à fait médiocre. Nos subventions en pourcentage du PIB ont beau être presque le double de celles des USA, et les tutoyer en valeur brute, notre investissement privé en R&D reste un quart en dessous… Seule la Russie fait pire que nous, mais nos économies sont-elles vraiment comparables ?

Programmation pluriannuelle de la recherche

Cette année nous a également gratifiés d’un moment de franche rigolade, lorsque le premier ministre a annoncé sa volonté de mettre en place une loi de « programmation pluriannuelle de la recherche ». Nous n’avions donc pas de politique de recherche ?

Le gouvernement espère avoir une politique de Recherche à partir de 2021

Grande consultation nationale

Mais la rigolade fût de courte durée… D’abord fût officiellement mis en place une consultation des acteurs de la recherche. La participation suffit à s’inquiéter sérieusement de l’état actuel de notre système de recherche : « 679 contributions, 679 participants ». Une vraie gifle : faut-il que les chercheurs soient à ce point détournés ou défiants vis-à-vis des dirigeants pour que si peu donnent leur avis ? Les résultats, compilés par un groupe de travail à la composition intéressante, devaient être publiés en juillet, ce qui n’a pas été le cas à ma connaissance.

Vraie grande consultation nationale

Une autre consultation, plus sérieuse, a été menée par 23 société savantes, portant sur 4 axes : financement, emploi, organisation et relations recherche/société. Plus de 9000 réponses ont été collectées et analysées, avec une véritable rigueur scientifique. Il faut saluer l’initiative autant que le travail. On peut résumer le résultat de cette consultation en deux revendications : moins d’ANR et plus de collègues.

Las, dans une parodie flash des gouvernements en 2006 qui proposèrent un « pacte pour la recherche » en tous points contraire aux revendications des chercheurs exprimées dans le Rapport des Etats Généraux de la Recherche de 2004, la direction du CNRS s’est empressée de réclamer plus d’ANR et moins de collègues.

Résumons

L’objectif était simple : concentrer les moyens sur une dizaine d’établissements à visibilité mondiale. Mais tout comme pour Parcoursup, les frais d’inscription et l’emploi, tout semble se dérouler comme si cette politique échouait totalement à atteindre le but qu’elle s’était fixée.

La encore, les universitaires agissent contre leur valeurs et intérêts : malgré les preuves (quotidiennes et documentées) d’inefficacité, ils fusionnent, jouent le jeu de la compétition, conçoivent, répondent et se classent entre eux dans d’incessants appels à projet…

Les consultations immédiatement détournées par des dirigeants ne sont pas une clé de compréhension suffisante. Face à une situation d’une telle gravité, même les dirigeants agissent manifestement contre leurs propres intérêts. Quand bien même seraient-ils à l’abri des conséquences de ces politiques (par proximité à la retraite ou renommée déjà faite), quel plaisir peut-on bien avoir à laisser un système dans un tel état ?

Un trait commun se confirme cependant dans toutes ces politiques de l’ESR : le mauvais traitement que nous réservons à notre jeunesse. Peut-être même encore plus durement qu’avec Parcoursup et l’emploi, ce sont maintenant les jeunes recrutés qui sont les premiers lésés de cette politique, réduits à abandonner leur précieux sujets de recherche pour s’adonner à la recherche de crédits. C’est ce que montre tristement une des très rares enquêtes menées sur les conditions de travail des chercheurs français.

Nous touchons là, il me semble, à un invariant trop manifeste pour qu’il soit fortuit. C’est ce que nous verrons dans la suite de notre investigation.

(A suivre)

Photo de couverture par João Silas sur Unsplash

Bilan 2018-2019 (III) : Emplois

Sur le front de l’emploi, il fait toujours aussi froid.

Dans les établissements

L’article « Les universités en difficulté financière à la recherche d’un équilibre précaire » dresse un portrait inquiétant de la situation financière des établissements d’enseignement supérieur. Le désinvestissement public allié à l’autonomie de façade et aux fusions et restructurations conduit à une situation où « Le seul levier structurel c’est de geler des postes ». Cette situation ne gêne pas outre-mesure le gouvernement, dont la baisse des effectifs de la fonction publique est une des priorités.

L’autonomie implique que la politique nationale est désormais la somme des politiques locales, issues des décisions et priorités des présidences, que rien n’oblige à être transparentes. De plus, chaque fusion augmente l’hétérogénéité des tailles et politiques, quand chaque regroupement ajoute un niveau supplémentaire d’analyse. En conséquence, il est devenu difficile, sinon impossible, de comprendre la politique de l’emploi ESR au niveau national.

Ce constat m’a conduit à proposer une nouvelle façon de mesurer les campagne d’emplois, non plus en terme de nombre de postes, mais en terme de temps nécessaire au renouvellement et à la promotion des personnels.

La campagne d’emploi enseignants-chercheurs 2019 en chiffres

Indépendamment des tailles d’établissement, on peut ainsi identifier des politiques très différentes d’un établissement à l’autre.  Au rythme de recrutement de cette année :

  • il faudra 12 ans pour renouveler les enseignants-chercheurs de l’Université de Guyane, mais 303 ans à l’Université de Bourgogne ;
  • il y a un poste de PR par MCF tous les 6 ans en moyenne à CentraleSupélec, et tous les 860 ans à l’Université Claude Bernard Lyon 1 ;
  • et si des géants (Lorraine, Aix-Marseille, Strasbourg) caracolent en tête du nombre de postes, ils sont en réalité tout à fait médiocres en ce qui concerne ces indicateurs politiques.

Ces indicateurs ne nous permettent cependant pas de faire l’économie d’une analyse des effectifs à plus long terme… Ce qui implique d’attendre mises en ligne des données et bilans sociaux. Si celui de l’éducation nationale est sorti en juillet, il faudra attendre encore quelques mois celui du supérieur, et il ne concernera que l’année 2017-2018. Il faudra attendre fin 2020 pour avoir des données précises sur 2018-2019.

Quoi qu’il en soit, ces bilans resteront toujours aveugles aux « micro-transactions », comme le recrutement de stars, dont les montant tranchent avec le discours d’austérité qui accompagne les campagnes de recrutement de fonctionnaires.

Une précarisation silencieuse ?

Le soucis des bilans sociaux et des données nationales est qu’ils sont aveugles aux phénomènes nouveaux : les métriques sont adaptées à une époque, un état des lieux, parfois des objectifs. Lorsque ces derniers changent, il faut du temps pour réadapter les métriques.

C’est, en partie, ce qui explique pourquoi il n’existe aucune mesure nationale solide du nombre de précaires dans les universités. Or, lorsqu’on décide que « Le seul levier structurel c’est de geler des postes », et que le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter, les présidences se tournent naturellement vers l’enseignement à moindre coût, c’est-à-dire la démultiplication des précaires.

Précaires parmi les précaires, tout porte à croire que le nombre de vacataires explose en même temps que le nombre d’heures qu’ils effectuent. Ils ne sont pourtant pas comptabilisés au niveau national, ni même systématiquement au niveau local. L’ANCSMP « arriverait au chiffre de 13000 postes d’EC manquants, soit 20% du nombre d’EC titulaires actuel », du fait de l’emploi de vacataires.

Au delà de leurs conditions d’emploi et de leur paye (« 17 centimes sous le SMIC » selon la CJC), les vacataires sont aussi maltraités par les universités, qui n’hésitent pas à les faire « travailler sans contrat et à les payer avec plusieurs mois de retard ». En réaction, cette année a marqué le ravivement des collectifs, dont certains prennent source dans l’opposition à la loi travail, avec des mouvements de grève et de protestation. Malgré une relative indifférence générale, des députés de gauche ont proposé la création d’une commission d’enquête sur le statut des enseignants vacataires de l’enseignement supérieur.

Et au CNRS

L’année du CNRS aura été tumultueuse, entre les affaires Peyroche, Voinnet et Jessus, et les accusations de discrimination suite à la modification des classements au concours.

Au moins, tout cela aura éclipsé un mouvement plus profond, observé de près par Martin Clavey, et qui consiste à l’atrophie programmée des forces permanentes du CNRS, y compris des BIATSS.

CNRS : 80 personnels permanents par an en moins pendant 5 ans

Résumons

Si la politique d’emploi générale de l’ESR est devenue impossible à qualifier, au moins peut-on être sûr qu’elle s’engage dans une voie de réduction des personnels permanents, et donc une augmentation de la précarité, officielle au moins au CNRS.

L’engouement des présidents d’université pour la contractualisation ou encore la création locale de tenure-tracks, tranche avec leur incapacité à traiter correctement les précaires dont disposent déjà les universités. Le secret dans lequel se montent des opérations dispendieuses pour recruter des stars tranche aussi avec les lamentations au moment d’ouvrir des postes pérennes.

Tout comme Parcoursup ou la hausse des frais d’inscription, cette politique est vouée à l’échec vis-à-vis des objectifs qu’elle s’est en apparence fixés. Un enseignement et une recherche de qualité ne se feront pas seulement avec des précaires et des stars. Dans ce domaine encore, les universitaires agissent contre leurs valeurs et intérêts : au delà des présidences, ce sont des travailleurs, eux-mêmes surchargés faute de collègues en nombre suffisant, qui organisent la pénurie de postes ; ce sont des fonctionnaires, attachés au service public, qui recrutent des précaires et organisent leur féroce mise en compétition.

Il nous faut donc progresser encore dans l’investigation, afin de comprendre ce qui pousse ainsi des universitaires à agir aussi méthodiquement contre leurs propres valeurs et intérêts.

(A suivre)

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ?

Photo de couverture par Ian Schneider sur Unsplash

Bilan 2018-2019 (II) : Hausse des frais d’inscription

Dans l’indifférence, la hausse des frais d’inscription à l’université continue son bonhomme de chemin.

Bienvenue En France (ou pas)

L’encre de la loi ORE et de sa sélection encore fraîche, le gouvernement annonça fin 2018 la hausse différenciée des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires.

Au sein du plan « Bienvenue En France », cette mesure est présentée comme visant à améliorer l’attractivité internationale de la France. Elle est également présentée comme modeste, puisque limitée à seulement 1/3 du coût réel des études, laissant même entendre qu’il s’agissait d’une mesure de justice sociale, les étrangers ne s’acquittant pas de l’impôt.

Bien sûr, ces deux arguments n’ont strictement aucun sens. Yann Bisiou l’a montré : l’argument d’attractivité ne tient pas ; celui du coût réel des études non plus : pour son argumentaire, le ministère aura confondu « coût » et « dotation », et encore sans séparer les universités des autres établissements, tous mieux dotés. Toujours ce réflexe de manipulation.

Combien coûte une formation universitaire (et par extension celle des étudiants étrangers) ?

Face à la faiblesse de l’argumentaire, aussi manifestement de mauvaise foi, face au ciblage aussi évident des populations d’Afrique et du Maghreb, ainsi qu’à d’inquiétantes perspectives comme le « retour du contrôle policier des étrangers par les universités », cette mesure a été perçue par la communauté universitaire comme une agression, une insulte, voire « un putain de naufrage ». Nous y reviendrons dans une autre partie du bilan.

Un échec programmé vis-à-vis des objectifs fixés

La source principale d’inspiration de cette mesure se retrouve dans le rapport de France Stratégie « Internationalisation de l’enseignement supérieur » datant de 2015. Ce dernier propose ouvertement d’utiliser le levier des frais d’inscription pour faire diminuer le nombre d’étudiants étrangers –conséquence confirmée par la Cour des comptes-, et ainsi récupérer la marge de manœuvre budgétaire nécessaire à l’amélioration du service, dans l’espoir d’augmenter la compétitivité internationale.

Diminuer l’attractivité pour améliorer l’attractivité, il fallait oser ! On comprend mieux l’utilisation d’une oxymore digne de 1984 dans la présentation de la mesure, tant elle tire des plans sur la comète. Un simple coup d’œil à la démographie nationale démontre que, au mieux, l’éviction des étudiants étrangers dégagera quelques places aux candidats nationaux, améliorant ponctuellement et à la marge les indicateurs de Parcoursup, sans pour autant diminuer les dépenses.

Mais même cette perspective est improbable. L’éviction des étranger se fait essentiellement au niveau des candidatures. En réalité, une baisse substantielle du nombre final d’étrangers admis est bien peu probable : les candidats sont bien assez nombreux, et les universités vont jouer d’exonération pour limiter les dégâts. En clair, le taux de pression (rapport candidatures/admis) va baisser, mais sans que le nombre d’étudiants baisse pour autant… Ou comment ruiner les indicateurs d’attractivité… pour rien ?

Une augmentation pas très propre des ressources propres ?

Si la mesure ne pourra pas atteindre son objectif principal de baisse du nombre d’étudiants, pourra-t-elle au moins augmenter les budgets des universités, grâce à l’apport de « ressources propres » (c’est-à-dire des budgets ne provenant pas de l’Etat) ? Rien n’est moins sûr…

Craignant une baisse de leurs indicateurs d’internationalisation, les universités ont décidé d’exonérer un maximum d’étudiants, marginalisant les sommes perçues. Ensuite et à terme, l’obsession quasi-maniaque des gouvernements à baisser la dépense publique devrait faire le reste, supprimant des dotations étatique chaque euro perçu par les universités directement auprès des étudiants.

Ajoutons l’état d’asphyxie budgétaire de certaines universités et les nouvelles charges engendrées par les restructurations et les nouvelles missions… Et la récupération d’une marge manœuvre budgétaire propice à l’amélioration du service est absolument illusoire. Cela se constate d’ailleurs sur la hausse des frais d’inscription des étudiants nationaux.

Une hausse peut en cacher une autre

Beaucoup moins médiatisées que la hausse différenciée pour les étudiants extra-communautaires, la hausse -ou plutôt les hausses- des frais d’inscription pour les étudiants français est une réalité silencieuse mais bien concrète. Sommées de trouver des ressources propres, les universités sont encouragées à transformer tous les enseignements possibles en D.U. (Diplôme d’Université), « auto-financés », c’est-à-dire payés par les étudiants.

Ce phénomène va de l’option transformée dans le temps au développement de nouvelles formations, que les dotations étatiques ne permettent plus d’assumer… Par petites touches, presque invisibles parce que toutes justifiées différemment, il faut regarder ce phénomène aux travers d’éléments jamais présentés dans les conseils pour en apprécier l’ampleur globale. Dans mon université, cette ampleur est un doublement en 7 ans :

Le dernier exemple en date est frappant parce que national : les Cursus Master Ingénierie (CMI), portés par le Réseau FIGURE (Formation à l’Ingénierie par des Universités de Recherche), « un réseau national coopératif d’universités autonomes proposant des CMIs ». Issus de l’appel à PIA IDEFI 2011, à peine leur pérennité pédagogique prouvée, les CMI ont cessé d’être financés (rappelons malicieusement que PIA veut dire « Programme d’Investissement d’Avenir »). Dès lors, chaque établissement a dû faire un choix : arrêter et gâcher l’investissement pédagogique, financer sur ressources propres au détriment d’autres projets, ou faire payer les étudiants. Que croyez-vous qu’il arriva ?

Mais, encore une fois, cette transformation d’une formation gratuite en formation payante n’apportera pas de nouvelles ressources budgétaire aux universités. Seules les heures de cours supplémentaires seront payées par les étudiants. Cette manœuvre échoue donc également à apporter une bulle d’air budgétaire permettant d’améliorer globalement le service rendu par l’université.

Résumons

La hausse différenciées des droits d’inscription pour les étudiants étrangers a heurté la communauté universitaire dans ses valeurs les plus profondes. Son objectif initial était vraisemblablement de faire baisser le nombre d’étudiants étrangers, dans la perspective d’améliorer la situation budgétaire des universités, pour permettre une amélioration du service à défaut d’un réel investissement national. Tout pousse à croire que ça n’arrivera pas.

En réalité, cette mesure rejoint un mouvement plus profond de commercialisation progressive des formations universitaires. Mais ce mouvement échoue également à dégager de nouvelles ressources permettant d’améliorer le service rendu à la population.

A l’instar de Parcoursup et de ses échecs, il serait déraisonnable d’accuser ici l’incompétence des décideurs ou des exécutants. Une telle situation ne peut pas non plus être mise seulement au compte de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics.

Cependant, on voit poindre ici un début d’explication, peu clair en ce qui concernait Parcoursup : si la situation budgétaire ou le service n’est pas amélioré, au moins le modèle économique est lentement mais sûrement transformé. Mais ce qui est frappant surtout, c’est l’hostilité des exécutants envers leurs propres actes. Les élus dans les conseils, massivement heurtés par « Bienvenue en France », ont tout de même voté son exécution. Les enseignants des CMIs, rejetant massivement la perspective de commercialiser leur formation, encaisseront tout de même les chèques de leurs étudiants.

Il y a là quelque chose de tout à fait fascinant, peut-être une clé de compréhension des transformations actuelles, qu’il nous faut continuer à investiguer.

(A suivre)

Bilan 2018-2019 (I) : Parcoursup, année 2

La seconde édition de Parcoursup se sera donc déroulée dans des conditions parfaitement normales.

C’est à n’y rien comprendre

La nouvelle présentation des indicateurs de classement à destination des candidats n’a certes pas eu le succès espéré : « liste d’attente » ou « liste d’appel », ces informations ont démuni les candidats plus qu’elles ne les ont rassurés. Comment en serait-il autrement, alors qu’on fourni à des humains les valeurs intermédiaires d’une algorithme informatique, parfaitement inutilisables pour prendre une décision ?

Ajoutons la grande nouveauté de cette année : l’anonymisation des candidatures, décidée par le ministère au milieu de la procédure. Mauvaise idée sur le fond, mitée à la base (seules les filières dites « non sélectives » sont concernées, et encore ni pour les pièces complémentaires, ni pour les établissements d’origine –tiens-tiens !-), la nouveauté est déjà oubliée.

To bug or not to bug…

Plus inquiétant, dès les premiers jours de la campagne, le ministère a dû réinitialiser les propositions d’affectation pour quelques 400 formations. Des dizaines de milliers de candidats ont donc reçu une proposition d’affectation, avant qu’on leur la retire aussi sec. Combien exactement ? Nous le saurons jamais, et cela « amuse beaucoup » la ministre.

Mais doit-on parler d’un bug ? Frédérique Vidal regrette « une erreur humaine qui n’aurait pas dû se produire ». Mais lorsqu’on organise l’affectation de 900 000 candidats à 14 000 formations, l’erreur humaine est évidemment inévitable. De nombreux candidats ont mal cliqué, mal compris les consignes ; de nombreuses formations ont mal classé les candidats, mal configuré leur recrutement. Et ils continueront de le faire. Les informaticiens le savent bien, ce qui fait la solidité de la procédure, ce n’est pas l’absence d’erreur humaine, mais la somme des contrôles permettant de les corriger.

Or, ces contrôles ont été lourdement affaiblis. L’affectation d’APB était faite « offline » : les candidats hiérarchisaient leurs vœux, puis le ministère procédait à l’affectation entre ses murs, et prenait le temps de contrôler les résultats avant de les publier. Au contraire, Parcoursup est « online » : pour arriver au même résultat, on organise un dialogue constant entre les candidats et le ministère « en temps réel », démultipliant dramatiquement les interactions, quotidiennement pendant des mois. Or, chaque interaction est l’occasion d’une « erreur humaine ». Ces erreurs sont donc naturellement démultipliées, sans possibilité de contrôle à tête reposée. Cette année, la volonté politique d’accélérer la procédure en la faisant commencer plus tôt a encore réduit le temps consacré au contrôle, avec le résultat que l’on sait.

Parcoursup réussit donc le triple exploit d’être moins compréhensible, plus lent et moins fiable que la procédure qu’il remplace. Quel progrès ! Preuve ultime que cette procédure est fondamentalement mitée : l’organisation d’une campagne téléphonique pour résoudre les problèmes. En avait-on besoin du temps de RAVEL ? Gageons simplement que les « bugs » des prochaines années seront moins spectaculaires, à défaut d’être de moindre ampleur… Car nous ne pourrons pas nous en débarrasser.

… Là n’est pas la question.

Mais l’important est ailleurs. Certes, toute comparaison avec l’an dernier a soigneusement été rendue impossible par le ministère, d’abord par une modification de la présentations des chiffres (rendant les choses encore moins précises), puis par une modification directe des chiffres : 898 054 candidats et 6,9 millions de vœux le 17 mai, juste avant l’ouverture de la campagne, mais 788 845 candidats (-110 000) et 7,4 millions de vœux (+0,5) juste après son ouverture, le 21 mai.

Cette manie de manipuler les chiffres pour rendre tout suivi impossible finira par lasser les journalistes.

Parmi les disparus des chiffres, les adultes en reconversion ont été le « public surprise de Parcoursup » cette année. On aura sans doute mal compris les déclarations d’amour à la « formation tout au long de la vie ».

En regardant les bilans de l’an dernier, on comprend l’urgence à ne pas mesurer leur affectation. Car l’éviction y est d’ores et déjà constatée. Les fiches du SIES à ce sujet le prouvent : « Les bacheliers des années antérieures […] sont moins nombreux à s’inscrire pour la première fois en première année de cursus licence cette année, les universités ayant centré leur effort sur l’augmentation de la capacité d’accueil de néo-bacheliers » [NF_13] ou encore « Face aux contraintes de capacité, une partie des étudiants semble s’être reportée vers des formations non universitaires » [NI_2019-06].

On aura sans doute mal compris « Le principe, c’est de dire oui à tout le monde ».

Nuançons tout de suite : les admissions continuent de grimper de plus de 7% [NF_20], dans ce qui ressemble plus à une baisse d’attractivité qu’à une plus grande sélectivité. D’ailleurs, la spectaculaire baisse de 13% des bacheliers technologiques ne concerne en réalité que 1 600 lycéens. L’éviction est donc seulement symbolique, et le (secret) espoir des universités de contrôler leurs flux d’entrée a été douché.

Une éviction de principe, donc, ne rapportant aucun gain concret. Pas sûr qu’on doive en être fiers.

Bac to the future

Mais supposons, comme le prétend le ministère (se défaussant si inélégamment de ses propres responsabilités), que désormais « les universités » peuvent « centrer leur effort » sur telle ou telle population, indépendamment du droit à la poursuite d’étude conféré par le Baccalauréat.

Dès lors, que reste-t-il du Bac en tant que premier grade universitaire ? Plus rien, si l’on en croit la perspective adoptée par M. Blanquer, consacrant dans sa réforme du lycée et du bac la spécialisation des lycées, mais aussi des lycéens. Le bac national ainsi laminé laisse place à « un Bac par établissement », ou plutôt même « un Bac par lycéen ».

Que voulez-vous que nous fassions de « un Bac par lycéen » dans le supérieur ? Certainement pas l’utiliser comme garantie de l’acquisition d’un socle commun de connaissances, pré-requis à l’acquisition de connaissances universitaires…

S’il est difficile de comprendre en quoi cette réforme est « une opportunité absolument incroyable » (sic) pour les lycéens, au moins pour les universités l’opportunité est claire : elles peuvent désormais compter sur le tri continu mis en place de la seconde à la terminale pour préparer Parcoursup. La sélectivité de certaines spécialités -par leur rareté géographique, leur fort taux de demande ou leur difficulté (près de deux tiers des lycéens demandent mathématiques, dont le programme sera « plus exigeant »)- seront des indicateurs fort de « mérite » scolaire des candidats, fort pratiques pour trier les candidatures.

Alors nous trierons les lycéens selon leur filière, spécialités et établissement. Et les lycées les pré-trieront pour nous.

Mais n’est-ce pas déjà ce qu’on avait commencé à faire avec la « Fiche Avenir » et l’utilisation hasardeuse des notes de contrôle continu ? Certains y trouveront sans doute un progrès, mais chacun sait bien qu’in fine, ce n’est qu’une adoption de l’inégalité organisée des systèmes primaires et secondaires.

Et STAPS fut sport

Il faut reconnaître à la C3D STAPS une constance dans l’effort et une fidélité à l’esprit sportif : après avoir pris soin de définir et publier (et donc assumer) les règles du jeu, voici « un bilan de réussite de la première promotion ParcourSup en STAPS » chez Didier Delignières.

C’est, à ma connaissance, le seul bilan disponible actuellement. Saluons-le. Mais gageons aussi que si des résultats formidables avaient été obtenus nationalement en terme de passage des étudiants d’un semestre à l’autre, les clairons du ministère se seraient fait entendre.

Ce bilan STAPS est riche d’enseignement : si on peut observer une amélioration des taux de réussite de 8% au niveau national, il est impossible de l’attribuer pleinement à Parcoursup, sinon par le net accroissement du pourcentage de bacheliers généraux parmi les admis, c’est-à-dire l’éviction des autres candidats, moins bien armés pour réussir leurs études supérieures du fait d’un enseignement secondaire inadapté.

Pour peu que ces candidats se soient reportés dans d’autres filières universitaires, l’impact en terme de taux réussite global sera nul.

Les deux autres pistes d’amélioration de la réussite étudiante sont sèchement éliminées : les étudiants en « parcours de réussite » (ou « oui si »), tant vantés par la ministre, décrochent deux fois plus et réussissent deux fois moins que ceux en parcours normaux ; et la sélection « plus humaine », c’est-à-dire plus individuelle, n’a aucune pertinence autre que statistique.

Relation entre le rang de classement sur Parcoursup et la moyenne générale obtenue au premier semestre (données collectées et mises en forme par F. Favret pour la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg). Source : http://blog.educpros.fr/didier-delignieres/2019/08/04/un-bilan-de-reussite-de-la-premiere-promotion-parcoursup-en-staps/

Il est presque cruel pour les promoteurs du classement individuel de constater ainsi clairement que des étudiants classé en tête de peloton (oserais-je dire « premiers de cordée » ?) obtiennent des résultats inférieurs à des étudiants classés 1800 places derrière eux. En effet, et c’est bien peu pratique, chaque candidat Parcoursup se moque bien de la corrélation entre classement et réussite dans sa cohorte. Seul lui importe le fait d’être admis s’il peut réussir, ce que cette méthode ne garanti pas.

Mesurer l’ampleur de cette injustice se fait aisément sur ce graphique. En supposant qu’on ait limité les admissions au rang 1000, les candidats peuvent être partagés en quatre groupes, ou plutôt deux :

  • les recrutements réussis : les admis qui réussissent (rang < 1000, moyenne > 10) et les refusés qui échouent (rang > 1000, moyenne <10) ;
  • les recrutements ratés : les admis qui échouent (rang < 1000, moyenne < 10) et les refusés qui réussissent (rang > 1000, moyenne > 10) ;

Chaque paire de candidats dans ce deuxième groupe est une injustice, un échec du système à faire réussir ceux qui le peuvent, avant même de leur avoir laissé une chance. Leur nombre ne sera jamais mesuré puisque le groupe « refusés qui réussissent » n’existe par nature pas. Mais on voit là le caractère indéniablement faillible de cette méthode d’admission. On voit là également l’importance des capacités d’accueil : plus elles sont basses, plus le système est injuste.

L’intégration des IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) n’a d’ailleurs pas manqué d’être accompagnée de son lot de malheurs : « Parcoursup : recalée de 48 IFSI après une classe prépa, elle écrit à Emmanuel Macron ».

Les universités mises sous tutelle pour les capacités accueil ?

On l’a vu, les capacités d’accueil des formations sont donc fondamentales à la justice du système. Rappelons, non sans lassitude, qu’avec des capacités d’accueil suffisantes, ni Parcoursup, ni la loi ORE ne sont nécessaires. Il s’agit donc objectivement d’organiser l’injustice du système, par des capacités d’accueil parfois généreuses, parfois restreintes.

Or, il a été facile de constater la perte d’autonomie de mon université (ne généralisons pas) sur la définition de ses capacités d’accueil. Symptôme de la gouvernance moderne, cet extrait de PV exposant les moyens obtenus auprès du ministère pour l’an prochain en est presque comique :

Il est clair à cette lecture que nous ne sommes plus du tout dans un contexte de subvention globale et de responsabilité locale des universités, mais dans un contexte de pilotage très fin, directement par l’Etat, de l’utilisation des moyens. Cette reprise en main est revendiquée par le ministère lui-même dans sa réponse adressée à la Cour des comptes pour la Note d’analyse de l’exécution budgétaire 2018 de la Mission recherche et enseignement supérieur :

C’est donc désormais le ministère qui décide directement des places financées par les moyens publics, limitant la capacité de développement et de spécialisation pédagogiques des universités aux formations financées sur ressources propres, c’est-à-dire payées par l’étudiant, que ce soit directement en frais d’inscription, ou par sa force de travail avec l’alternance.

Et dans les territoires très très éloignés… Les Campus connectés

Cette allocation fines des moyens par l’Etat ne se limite d’ailleurs pas aux universités, mais s’étend à différents dispositifs, dont les « Campus connectés », sortes d’antennes universitaires implantés dans des territoires reculés, dépourvus d’infrastructures universitaires, et dont la mission est de s’occuper les candidats refusé de toutes les formations sur Parcoursup.

Ces antennes sont dépourvues d’infrastructures, et donc d’enseignants, universitaires. Elles sont, en revanche, mandatées pour délivrer des diplômes universitaires bien réels, mais encore avec « un ambitieux objectif de 100 % de réussite aux examens » ! Annoncer un futur taux de réussite aux examens avant même la création du dispositif, il fallait oser ! On mettra de côté ce que cela comporte de jugement pour le travail des universitaires, si tout le monde peut le faire avec un meilleur taux de réussite.

Au moins pourra-t-on expliquer simplement l’appellation « campus connectés » : étaient déjà pris « campus numériques » en  2002, puis « campus d’avenir » en 2015.

Résumons

Sur le plan de la formation, du côté positif, Parcoursup affecte des étudiants dans l’enseignement supérieur, et la prochaine rentrée, comme la précédente, aura lieu. Du côté négatif, Parcoursup est un système :

  • moins compréhensible, plus lent et moins fiable que le précédent ;
  • nécessitant beaucoup plus d’efforts, tant en terme d’accompagnement des candidats que de tri des candidatures ;
  • s’appuyant pleinement sur les inégalités du secondaire, grâce à une réforme du bac qui semble conçue en ce sens ;
  • mais dont la méthode d’admission est faillible et donc injuste du point de vue individuel en cas de pénurie de places, conduisant forcément à l’éviction de candidats qui auraient réussi ;
  • et dont le volet pédagogique (« parcours de réussite »/« oui si ») est inefficace ;
  • réduisant la seule efficacité en terme de taux de réussite à l’éviction des candidats provenant des filières les moins adaptées à la poursuite d’études supérieures ;
  • lesquels candidats ne se voient rien proposer d’autre que des campus sans universitaires ;
  • mais ne représentent qu’une minorité, et dont l’éviction est limitée par un contrôle fin du nombre de places directement par le ministère ;
  • réduisant ainsi l’autonomie des universités dans le domaine de la formation ;
  • au grand dam des universitaires qui ont accepté cette réforme dans l’espoir d’améliorer leur recrutement et leur condition d’enseignement.

On aurait sans doute tort de considérer tout ceci comme de simples échecs, conséquences de l’incompétence des décideurs ou des exécutants. On n’aurait pas plus raison d’y voir seulement un des résultats de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics. 

Nous devons donc y chercher une logique, une réussite, une opération sensée, justifiant ces sacrifices, comme autant de prix à payer pour atteindre un objectif plus fondamental que la réussite des étudiants.

(A suivre)

 

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ?

Le 21 mai, la Conférence des présidents d’université publiait un communiqué intitulé « La CPU pour une approche proactive de l’autonomie », incluant 5 revendication particulièrement précises.

Il est intéressant de mettre ce communiqué en parallèle avec le Projet de loi de transformation de la fonction publique (PLTFP) [thread twitter].

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ? Comparaison de texte.

Développement de la contractualisation

La première revendication de la CPU concerne la contractualisation des agents et la suppression des cadrages réglementaires. Elle se retrouve telle qu’elle dans les articles 8 et 9 du PLTFP, qui consacrent notamment le contrat de projet, équivalent du contrat de chantier du secteur privé. Ce contrat ne pourrait pas être moins protecteur pour l’employé.


Fusion des établissements

La deuxième revendication de la CPU concerne la fusion des établissements, en référence à l’Ordonnance n° 2018-1131 du 12 décembre 2018 relative à l’expérimentation de nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Elle se retrouve l’article 19 du PLTFP, dans des termes très similaires mais concernant les centres de gestion départementaux dans la fonction publique territoriale. Faut-il y voir, après la soi-disant autonomie des universités, une étape supplémentaire dans la remise en cause de la position de l’ESR en tant que fonction publique d’Etat ?

Gestion des carrières

La troisième revendication de la CPU se concentre sur la gestion des carrières des agents, et notamment des enseignants-chercheurs, sur ses trois volets : recrutement, rémunération et organisation du temps de travail. La CPU revendique notamment l’affaiblissement du CNU. Encore une fois, on retrouve dans les mêmes termes la même approche dans l’article 4 du PLTFP, avec un affaiblissement des CAP.

Une prise de risque inconsidérée ?

Pour conclure, la CPU revendique deux leviers financiers : d’une part une fiscalité avantageuse et le recours à l’emprunt, d’autre part des moyens en rapport avec les besoins, sur la base du désormais fameux principe du décideur/payeur.

On pourra s’étonner de cette conclusion, qui semble très risquée dans le contexte actuel.

Un risque vis-à-vis du ministère

Revendiquer le principe de « décideur/payeur » de pair avec des leviers propres au secteur privé (fiscalité et emprunt) est sans doute une manière d’indiquer au ministère que les entailles à l’autonomie doivent s’accompagner de moyens…

Mais après avoir explicitement revendiqué de devenir de vrais « décideurs » (« managers publics » dans le PLTFP) usant de statuts propres au secteur privé, cette démarche pourrait être utilisée par le ministère pour dire : « Maintenant que vous êtes décideurs, vous voilà également payeurs…». Et si la commercialisation de notre immobilier et le recours à l’emprunt ne sont pas suffisant, alors nous serons contraint de songer à la hausse des frais d’inscription.

Nul doute que nous aurons alors des moments poignants en conseil, faits de « pris à la gorge » et de « nous n’avons pas le choix », saupoudrés de toujours bienvenus « ce n’est pas de notre responsabilité ».

Un risque vis-à-vis de la communauté

En une année à peine nous avons instauré la sélection à l’université et la hausse différenciées des frais d’inscription, nous réformons nos premiers cycles parfois avec brutalité et sans vision, toujours sous une pression budgétaire constante… Nous n’avons pris la mesure ni des fusions/regroupements, ni de l’arrêté Licence… La communauté est heurtée et a besoin de se reposer et de retrouver.

Dans ce contexte, ce communiqué a agit comme une déflagration. En s’exprimant ainsi, la CPU a pris le risque de s’exclure de la communauté universitaire, et de se se positionner d’un autre côté de la barrière, du côté des managers publics. Compte tenu de l’avenir qui nous semble réservé, on peut les comprendre… Mais la fracture est-elle en train de s’étendre ?

Et si oui, va-t-elle s’étendre jusqu’à la disposition de l’article 28 du PLTFP ?