Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

ESR-en-fusion

Concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac : deux esquives majeures

Dans le cadre de la refonte totale du système d’orientation et de formation national, Frédérique Vidal (Ministre du MESRI) a commandé une concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac, rapportée par Rodolphe Dalle (directeur de l’IUT de l’université de Nantes et président de l’ADIUT) et  François Germinet (président de l’université de Cergy-Pontoise, président de la commission formation et insertion professionnelle de la CPU).

La fin de ce rapport présente 19 préconisations qui « n’engagent pas les membres de la concertation », dont les conséquences sont bien difficiles à saisir. On pourra lire l’analyse de Pierre Dubois « 1er cyle : un rapport insensé ».

En effet, dès l’introduction, les rapporteurs pointent l’impossibilité structurelle de la mission confiée à cette concertation, sans pour autant l’admettre ni la traiter comme un choix à faire.

« Il en ressort que l’on a besoin de tout mais également de son contraire : un système lisible mais diversifié, avec une bonne insertion, mais qui ménage la poursuite d’étude, avec une employabilité immédiate accrue, mais une forte capacité d’adaptabilité pour faire face à l’évolution des métiers.

Bref le souhait de plus de lisibilité globale et de flexibilité locale. Le défi consiste donc à combiner les deux ! »

Il d’agit donc de penser une évolution avec un objectif impossible à atteindre. Le défaut d’intelligibilité des conséquences des préconisations n’étonnera donc pas, mais il est accru par deux esquives majeures.

Première esquive : le rôle du diplôme dans l’insertion professionnelle

Lorsqu’on traite de formation et de professionnalisation, impossible de pas traiter du rôle du diplôme dans l’insertion sur le marché du travail. Si ce rôle est transversal dans le rapport, il est surtout traité comme une évidence, et dans des termes qu’il convient de questionner :

« Le diplôme reste le meilleur rempart contre le chômage. »

Passons sur le mot « meilleur », qui feint d’ignorer que le diplôme est loin d’être le facteur le mieux corrélé avec le chômage. L’utilisation du mot « rempart » renvoie à une protection collective contre le chômage, qui n’est prouvée par aucune étude fiable à ma connaissance. Le mot généralement utilisé est « bouclier », qui renvoie plutôt à une défense individuelle : plus un individu est diplômé, plus il est protégé du chômage, ce qui peut se vérifier statistiquement.

Cependant, cette sémantique de la protection/défense masque une réalité : diplômer un individu ne crée pas un emploi, mais lui confère un avantage compétitif sur le marché de l’emploi. Face à une offre d’emploi, le candidat qui a le meilleur diplôme a un avantage. En ce sens, le diplôme n’est pas un protection contre le chômage, mais une arme contre les concurrents dans l’insertion professionnelle.

De cette confusion dans les termes découle des passages à première vue étonnants dans le rapport :

« Il convient ainsi de mettre en regard la poursuite d’études encouragée à l’issue des filières courtes du besoin de recrutement des entreprises au niveau technicien supérieur (profession intermédiaire).
Ce faisant, le constat a été fait que notre système « dévalorise le bac +5 » en employant des cadres de ce niveau sur un emploi de type profession intermédiaire. Et il dévalorise les filières courtes en laissant accroire que seules les études longues comptent, et en les privant ainsi du succès même de leur formule : une formation pragmatique, efficace, et en prise avec le monde du travail. »

Ce qui est étonnant si on considère la formation comme une préparation à un métier, devient évident lorsqu’on considère le diplôme comme une arme contre ses concurrents dans un marché concurrentiel. La concurrence entre les individus « dévalorise » les formations aussi bien longues que courtes : peu importe ce que l’on apprend, le tout est de faire la course le plus en tête possible. 

Deuxième esquive : l’enseignement et l’éducation

Selon Jacqueline de Romilly dans Enseignement et éducation :

« L’enseignement désigne avant tout la transmission des connaissances intellectuelles ; le mot « éducation », qui a pu s’employer à propos d’animaux, désigne le fait de mener un être à l’accomplissement de ses qualités propres ; pour l’homme, ces qualités humaines concernent l’esprit, le caractère et l’aptitude à la vie en société. »

Même lorsqu’on traite avant tout de professionnalisation, oublier cet aspect ne permet pas de comprendre complètement les conséquences de transformations d’un système de formation. Les études ne sauraient, en aucun cas, se résoudre au simple apprentissage d’un métier ou à l’acquisition d’une qualification permettant d’entrer sur le marché du travail. Elles façonnent les individus, définissent leur comportement social et ainsi dessinent la société de demain, qu’on le veuille ou non.

Or, pas un mot ne transparaît dans ce rapport sur ces aspects, pourtant cruciaux. Les préconisations ne prennent ainsi jamais en compte l’impérieuse nécessité de former -peut-être même avant tout- des citoyens éclairés.

A trop esquiver…

En esquivant la question du rôle des diplômes et celle de la place l’enseignement et l’éducation, les rapporteurs esquivent en réalité la question principale qui devrait occuper les concertations sur l’enseignement supérieur et la professionnalisation : Quel doit être le rôle de l’enseignement supérieur dans une société ayant un chômage structurel de masse de 10% ?

Sans aborder cette question centrale, les rapporteurs donnent à lire un rapport et des préconisations confus sous l’angle de la pertinence pédagogique. En effet, comment expliquer, par exemple, la sortie à Bac+1, la réduction des poursuite d’étude ou encore l’affaiblissement de l’enseignement en DUT, sinon par la question : Comment diminuer les coûts de production d’une main d’oeuvre qualifiée ?

Au mieux, c’est une occasion ratée de repenser un système d’enseignement supérieur digne, émancipateur et adapté aux enjeux. Au pire, c’est le dessin des contours d’une formation supérieure purement utilitariste, se bornant à optimiser le placement des individus sur un marché du travail durablement saturé… Et de la société qui en découle.

Hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers : fracture ouverte

Le 19 novembre 2018, le premier ministre annonçait la hausse des frais d’inscription des étudiants extra-communautaires. Si les premières réactions sont unanimes contre le principe même, les dernières positions, d’apparence plus dure, l’approuvent en réalité. Derrière une apparente unanimité, c’est une fracture profonde de notre système d’enseignement supérieur qui s’ouvre.

De la question du principe…

Les premières positions prises à la fin de l’année 2018, émanant de la communauté, étaient en effet très claires sur le refus du principe même de l’augmentation des frais d’inscription, et notamment différenciée, « jugée contraire au principe fondateur d’une université française ouverte à tous » [voir les listes CJC et SNESUP].

Montée en tension

Le 10 décembre 2018, un communiqué de la Conférence des présidents d’université (CPU) indique « il est urgent d’ouvrir la concertation ».

Le 11 décembre 2018, un courrier de la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP) indiquait que cette hausse devait compenser le désengagement de l’Etat dans le financement des universités, provoquant « la colère de nombreuses équipes de direction ». Ce courrier restera secret.

Le 13 décembre 2018, le président de Paris-Nanterre

Le 13 décembre 2018, la CPU répondait par un nouveau communiqué indiquant que son conseil d’administration « ne se satisfera pas de simples corrections de formulation. Il attend des lettres à venir une évolution claire.».

Le 16 janvier 2019, la ministre de l’Enseignement supérieur recadrait sévèrement les présidents d’université devant le Sénat, évoquant le « devoir d’obéissance et le devoir de loyauté » de « tout fonctionnaire ».

Mais dès le 15 janvier 2019, des universités annoncent qu’elles ne mettrons pas en place les frais d’inscription, et le mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur depuis.


… A la mise en œuvre.

Cependant, contrairement à ce qu’on peut lire dans la presse [ici ou ], des positions d’universités sont en réalité très loin d’être une opposition : Université Lumière Lyon 2 [communiqué 15/01/2019], Aix-Marseille Université [décision votée en CA 18/01/2019], Université Grenoble Alpes [presse (18/01/2019)] et Université de Strasbourg [communiqué du président 29/01/2019] indiquent en réalité ne pas appliquer la hausse des frais d’inscription « pour la rentrée 2019/2020 ».

On ne trouve aucune trace d’opposition au principe dans ces communiqués, dont peu sont disponibles en ligne. Au contraire, on regrette simplement le calendrier et les conditions de la mise en œuvre de la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers.

Cette mesure se retrouve d’ailleurs presque mot-à-mot dans les actes du colloque annuel de la CPU « Autonomie des universités » dès 2001 [III.1.b Le financement des études par les étudiants étrangers, p.42].

Structuration des jeux de concurrence

Il apparaît donc que la sécurisation des recettes propres générées par la hausse différenciée des frais d’inscription soit à l’origine du rapport de force entre le Ministère et les universités… Mais qu’une seconde grille de lecture soit pertinente : celle des jeux de concurrence entre universités. Cette hausse touche en effet directement aux stratégies des établissements, dont la situation et les stratégies sont très hétérogènes [voir Frais de scolarité des étudiants étrangers : les budgets des universités menacés ?]. 

Certaines universités sortiront de cette mesure renforcées, et d’autres fragilisées. Puisque l’enjeu n’est plus la mesure en soi, n’est-ce pas là l’enjeu réel des négociations que les présidences d’universités appellent de leur vœux ?

Or, la carte des universités favorables à la mesure mais pas à ses conditions de mise en œuvre correspond assez bien à la carte de la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF), qui réunit les établissements visant un rayonnement international par la recherche. Ces établissements ne sont pas hostiles à une économie ouverte de la connaissance, mais sont les plus touchés par une modification du régime tarifaire des formations ouvertes à l’international.

Fracture

Une chose frappante est que la menace qui pèse sur le principe fondateur d’ouverture à toutes et tous, qui occupe essentiellement la base des universitaires, semble totalement éclipsée dans les négociation actuelles entre les dirigeants des universités.

Derrière cette question, c’est en réalité la question de la fracture de tout notre système universitaire qui se pose : fracture entre les établissements n’ayant plus d’intérêt commun ; fracture entre les universitaires n’ayant plus de principes communs.

Pendant que certains défendent un principe d’ouverture à toutes et tous, d’autres se positionnent politiquement dans l’ouverture d’un marché de la connaissance… Et ils ne se parlent même plus.

Annexe : analyse des positions des universités

Ce tableau réuni les positions publiques de présidence ou de Conseil d’administration que j’ai été en mesure de trouver sur les site officiel des universités. Le décalage, au cours du temps, de l’opposition vers la mise en œuvre y est bien visible. N’hésitez pas à me signaler toute autre position du même type.

 

Combien coûte une formation universitaire (et par extension celle des étudiants étrangers) ?

Image chapeau du site officiel du ministère.

Le 19 novembre 2018, le Premier Ministre Edouard Philippe a présenté la stratégie nationale d’attractivité des étudiants internationaux baptisée “Bienvenue en France”. Un de ses piliers est l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers extra-communautaires. Malgré la surprise de la communauté universitaire, il s’agit d’une très ancienne revendication de la Conférence des Présidents d’Université (voir p. 37 et 42 des actes du colloque CPU 2001).

Selon le site officiel du gouvernement : “Vous êtes un étudiant non-européen […] l’Etat français prendra en charge les deux tiers du coût de votre formation

Le montant de vos frais de scolarité sera de :

  • 2 770 euros pour une année en cycle de Licence 
  • 3 770 euros pour une année en cycle Master
  • 3 770 euros pour une année en cycle de Doctorat”

Le coût de ces formations seraient donc de 8310€ en Licence, et de 11310€ en Master et doctorat. Cependant, cette affirmation s’appuie sur une confusion entre dotation des établissements et coût des formations. En réalité, le coût d’une formation universitaire peut être grossièrement estimé en moyenne à 3750€… Mais cette somme est nécessairement surestimée et cache des disparités difficiles à prendre en compte. Au final, personne ne sait calculer précisément le coût d’une formation universitaire…

Essayons quand même de le faire.

Peut-on calculer le coût par la dotation en fonction des missions ?

La première approche pour calculer le coût des formations universitaires est de partir de la dotation nationale et d’identifier la partie employée à la formation.

D’après les chiffres clés de l’ESR, la “dépense moyenne par étudiant en 2016” est effectivement de 11510€. Mais comme son nom l’indique, ce chiffre correspond à la dépense pour l’enseignement supérieur (30,3 en Md€), divisé par le nombre d’étudiants inscrits (2,68M). Il masque donc notamment toutes les disparités entre les différents établissement : les universités ne sont pas dotées de la même façon que les écoles d’ingénieur par exemple, mais les universités elles-mêmes ne sont pas toutes dotées de la même façon.

En prenant seulement la dotation et les étudiants des universités, on obtient environ 12Md€ pour 1,6M d’inscrits, soit 7500€ par étudiants… Mais cette mesure est également fausse : contrairement à la plupart des établissements d’enseignement supérieur, les universités ont six grandes missions, dont une seule est l’enseignement. La ventilation de la dotation entre ces différentes missions revient à l’établissement, en fonction de ses stratégies propres.

Les universités définissent donc une clé de répartition interne, qui tourne autour de 50% enseignement / 50% recherche. On peut alors grossièrement estimer le coût d’une année de formation universitaire à la moitié de 7500€, soit 3750€ par étudiant. Cependant, cette clé n’est pas calculée, mais décidée arbitrairement pour des raisons comptables, elle varie d’un établissement à l’autre et ignore 4 des 6 missions. Cette estimation grossière est donc encore largement surestimée, et il est difficile de faire plus précis.

Pour expliquer cette difficulté, on peut citer le cas des enseignants-chercheurs. Ils exercent toutes les missions des universités, mais sans avoir d’obligations horaires globales ni de suivi de leurs activités.

Le calcul par mission devient alors rapidement impossible puisqu’on se confronte à des services et personnels “mutualisés”, qui exercent plusieurs missions, sans forcément que ce soit quantifié, ni quantifiable.

Peut-on calculer le coût par les missions en fonction de la dotation ?

Une autre approche consiste à commencer par quantifier la mission d’enseignement, pour ensuite remonter à son coût. Les universités cherchent depuis longtemps à calculer le coût de leur offre de formation (appelé C.O.F.), notamment pour appuyer les arbitrages budgétaires internes.

Mais de nombreux facteurs entrent en compte, par exemple : le nombre d’étudiants et la taille des groupes, la nature des enseignements (cours magistral, travaux dirigés, travaux pratiques, projets tuteurés, tutorat…), le nombres d’heures de formation (1500h sur 3 ans pour une Licence, 1800h sur 2 ans pour un DUT), le salaire des enseignants (qui dépend des statut, ancienneté et dispositions particulières), le coût en matériel pédagogique (des ordinateurs pour l’informatique, du matériel de laboratoire et des fluides pour la chimie, des fluides, des sorties pour l’archéologie.), etc.

Ce n’est qu’un échantillon des facteurs qui impactent le coût d’une formation. Ajoutons la mutualisation des enseignements et la “personnalisation des parcours” voulue par la loi ORE, et on réalise que chaque étudiants a des heures d’enseignement différenciées dans un contexte d’encadrement différencié. Ajoutons aussi tous les coûts qui ne sont pas directement liés à une heure d’enseignement (administration, factures, etc), et calculer précisément le coût de chaque formation en partant des heures d’enseignement devient quasiment impossible.

Quelles économies par l’éviction d’étudiants (étrangers) ?

Le chiffre de 11k€ par étudiant comme coût de la formation est donc largement abusif, notamment à l’université. Mais quelles économies peut-on fait en évinçant un étudiant (étranger) d’une formation ?

Hé bien, parfois, pratiquement aucune. En effet, les étudiants sont la plupart du temps en groupe, ce qui implique des effets de seuil. Si vos salles comportent 30 places, et que vous avez 26 étudiants, en accueillir 4 de plus ne coûtera pratiquement rien en terme d’enseignement. Cela augmentera la charge des enseignants, mais à l’université le paiement de cette charge est forfaitaire, par exemple la correction des copies n’est pas spécifiquement rémunérée. En accueillir un 5ème, en revanche, peut conduire à doubler le coût en raison du dédoublement du groupe.

On voit par cet exemple que le coût de la formation d’un individu est encore plus difficile à calculer que le coût d’une formation, qui n’est déjà pourtant pas vraiment calculable à l’Université. C’est donc l’offre et la demande qui fixeront le prix des formations universitaires, et en aucun cas leur coût réel et précis. C’est d’ailleurs une des façons de comprendre comment le prix des formations pour les étudiants étrangers a été fixé.

Ce prix du marché est également la seule explication valable pour expliquer la différence de tarif entre une Licence et un Master, et surtout un Doctorat, qui lui ne coûte pratiquement rien à l’université en terme de formation.

L’algorithme cynique des réformes de l’ESR

La sortie du rapport de la Cour des Comptes sur le Plan Campus “Dix ans après le lancement de l’opération Campus, un premier bilan en demi-teinte” est l’occasion de décrire un algorithme cynique des réformes de l’ESR.

Cet algorithme est nécessairement réducteur, et je ne peux personnellement pas garantir qu’il fonctionne avec les réformes antérieure à ma nomination en 2008, mais il fonctionne, à mon sens, assez bien avec les réformes LRU/Pécresse et Fioraso :

  1. Est nommée une nouvelle Ministre de l’ESR (ici).
  2. Un rapport décrit l’inefficacité d’une réforme antérieure et l’aggravation des difficultés de l’ESR (ici).
  3. La Ministre annonce une réforme qui va tout améliorer, en utilisant les mots “innovant” et “exceptionnel” (ici).
  4. Des détracteurs se mobilisent, dénoncent la faisabilité de la réforme (ici), décrivent ses risques et font des contre-propositions.
  5. Des promoteurs se mobilisent, encensent la réforme en reprenant les éléments de langage de la Ministre (ici) et sur le terrain dénoncent les détracteurs et la défiance systématique dont ils font preuve envers les ministres.
  6. La réforme est adoptée sans modification substantielle (ici).
  7. La Ministre disparaît (ici)
  8. Retour à 1.

Cet algorithme fonctionne très bien avec la Loi Fioraso (1., 2., 3., 4., 5., 6., 7.). En ce qui concerne la Loi Vidal, on en est à l’étape 6., les précédentes ont été parfaitement respectées. Il y a fort à parier que cet algorithme s’applique à une très grande partie des réformes des services publics ces dernières décennies.

On peut en tous cas l’appliquer sans trop de difficulté à la LOLF, que j’appelle volontiers Mother Of All Reforms. La LOLF introduit la performance dans les services publics : tout mesurer, tout évaluer, tout le temps. Étonnement par contre, aucune réforme n’est jamais mesurée, évaluée. En conséquence, on se retrouve dans une perpétuelle fuite en avant, où ceux qui s’opposent s’opposent, ce qui suffit à ceux qui encensent pour les discréditer sans jamais rien changer.

Rien de bon ne peut sortir d’un tel système.

Bonus

En faisant les recherches pour retrouver les documents, j’ai remarqué deux choses frappantes. D’abord, les sites des promoteurs sont régulièrement nettoyés des communiqués passés, notamment le site de la CPU et du ministère, alors que les sites des détracteurs restent pleinement accessibles. Ensuite, lorsqu’on cherche les raisons de la démission de Madame Fioraso, on tombe sur des “raisons de santé” dans tous les médias traditionnels, alors que sa fraude avérée sur son CV ou les financements octroyés aux activités de son compagnon, dont la révélation par Médiapart précède immédiatement sa démission, se retrouvent seulement dans des blogs.

Des canons du Vieux Port à la communication des projets de fusion

Le Vieux Port de Marseille a ceci de particulier que les canons des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, qui se devinent sur cette photo des membres de la CURIF, sont tournés non pas vers l’extérieur, la mer, mais vers l’intérieur, la ville. Louis XIV, paraît-il, les aurait fait tourner ainsi pour contrôler la cité.

CurifVieuxPort

La première chose qui marque en découvrant le site de l’Université Paris 2019 est la qualité de la chartes graphique. Mais on peut également noter l’absence l’information utile à la communauté pour comprendre le projet. On peut notamment regarder la page “Ensemble bâtissons l’Université de Paris”, dont la seule infographie est un calendrier, et qui ne contient strictement aucune information permettant de se forger un avis éclairé sur le bien-fondé du projet.

Cela peut paraître étonnant mais un document est intéressant pour comprendre : le site de promotion de la fusion ayant aboutie à l’Université de Strasbourg, première université fusionnée. C’était en 2008, ce qui permet de mesurer les évolutions des sites web en 10 ans.

Des canons tournés vers la cité…

On peut y découvrir un “mode d’emploi” de la “stratégie de communication”, annonçant dès le titre “Des stratégies de communication conçues dans l’optique de faciliter l’adhésion des acteurs”. On peut y lire en introduction “La communication en appui du changement a été perçue par les présidents et le comité de pilotage comme stratégique dans le projet, en tant qu’instrument de facilitation de l’adhésion des communautés au projet” et en conclusion “Alimentée dans ses contenus par une analyse des résistances et des freins, elle doit montrer les bénéfices attendus pour chacun”.

De façon explicite, la communication est conçue comme un outil au service des promoteurs du projet pour convaincre la communauté de son bien fondé. Ce document montre l’absence totale d’intention de fournir une information objective, comprenant avantages et opportunités, comme inconvénients et risques. Seuls les bénéfices doivent être mis en valeur. Il s’agit donc en aucun cas de fournir des éléments de compréhension permettant à a communauté de se forger un avis éclairé

Il faut alors se demander s’il est souhaitable qu’une communauté dépense une partie de ses moyens pour être convaincue plutôt qu’informée ?

…Pour contrôler la cité.

Malheureusement, une université n’est pas une cité, et nous ne sommes plus dans une monarchie de droit divin. Aussi cette stratégie a une limite : celle de l’adhésion au projet des personnels, et notamment des enseignants-chercheurs. Libres et indépendants, ils sont par nature plus difficile à rallier.

On peut ainsi remarquer que les enseignants-chercheurs ont aujourd’hui presque totalement disparu du rapport d’auto-évaluation du contrat de site de l’Université de Strasbourg. Hormis les points techniques, ils n’apparaissent que lorsqu’on observe leur manque d’adhésion à différents pans du projet.

On peut d’ailleurs lire dans le PV du congrès ayant étudié ce rapport d’auto-évaluation : M. LE PRÉSIDENT confirme qu’il a été difficile de mobiliser les collègues pour la construction du site, considérant que c’était encore un organe de plus. L’objet manquait d’attractivité, de lisibilité et de réalité.[…]”.

Au final, il faut se demander si employer une technique visant uniquement à convaincre et non pas à informer ne limite pas in fine l’adhésion de la communauté au projet, et donc son succès, voir sa raison d’être.

Il faut également se demande si cette approche ne relève pas d’une forme de défiance des promoteurs du projet envers la communauté, si informer objectivement n’est pas perçu comme une perte de temps sinon un risque, mais également si ces promoteurs ne se privent pas ainsi d’avis qui auraient pu bénéficier au projet.

“Marseille sera toujours Marseille” (E. Todd)

Pour conclure, comme une université n’est pas Marseille et les services de communication ne sont pas des canons, on ne peut qu’encourager les promoteurs de projets de fusion à avoir le courage d’abandonner l’outil communication au profit d’une présentation objective des avantages et opportunités mais aussi des inconvénients et risques de leur projet.

Ainsi, le projet pourra être soumis à l’approbation de la communauté, éclairée sur son choix, ce qui lui donnera toute sa force s’il est adopté. Et s’il ne l’est pas, rien n’est perdu, car le projet ne pourra de toutes façons pas aboutir au delà des apparences. Même une fois lancé, il n’obtiendra jamais l’adhésion des membres qui sont censés le faire vivre.

Bonus 1 : Escalade de l’engagement

Le service communication est le premier service fusionné des trois ex-universités strasbourgeoises. Cet investissement a été préalable à toute fusion réelle, ainsi qu’à la définition de nombreux aspects concrets du projet.

On peut se demander si cet investissement n’a pas mis ses promoteurs dans une escalade de l’engagement, interdisant tout retour en arrière, qui ne pourrait être perçu que comme un échec et un gâchis des efforts déjà fournis.

Bonus 2 : Petite devinette à propos de la communication des présidences d’université

Lors de la mise en oeuvre du RIFSEEP à l’Université de Strasbourg, réforme en profondeur du système de prime des personnels administratifs, sujet hautement sensible :

  1. la présidence a informé directement l’ensemble des personnels afin de les tenir pleinement informés.
  2. la présidence n’a pas informé les personnels, puisque c’est le travail des syndicats de donner les mauvaises nouvelles.
  3. la présidence n’a pas informé les personnels pour ne pas encombrer leur boite mail.

Ceux qui devinent gagnent un extrait de PV !