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Parcoursup

Projets d’arrêtés : il est venu le temps des Bachelors

Ils étaient fort attendus, les projets d’arrêtés réformant le premier cycle universitaire entrent maintenant en discussion au CNESER, au milieu de 21 textes. Le Projet d’arrêté portant réforme de la Licence professionnelle instaure une LP en trois ans (LP180) et supprime le DUT en l’incluant dans une LP180 appelée « Bachelor Universitaire de Technologie ». Le Projet d’arrêté relatif au cahier des charges des grades de Licence et de Master fait la part belle à la certification et permet que les grades universitaires puissent être accordée à d’autres diplômes, dont les Bachelors privés. 

Cet engouement soudain du ministère pour les Bachelors devrait abaisser les frontières entre formations publiques et privées, et ouvrir la voie à une restructuration totale du premier cycle de formation supérieure.

Textes intégraux

La Licence Pro en trois ans (LP180) et la fin du DUT

D’un côté, les universités pourront construire des parcours complets de Licence Pro, dès le bac, distincts de leurs Licences. Ces LP180 sont sans contraintes sur les admissions mais sans garantie d’heures d’enseignement. Seule l’insertion professionnelle est fixée par le texte (« au moins 50% », sans qu’ils soit expliqué comment une formation peut fixer un taux d’insertion professionnelle, ne décidant ni des emplois, ni des poursuites d’étude).

De l’autre, le DUT est réduit à un « diplôme intermédiaire » sans arrêté propre, octroyé seulement aux étudiants qui en font la demande. Les IUT devront donc construire des LP180 ayant pour « nom d’usage » « Bachelor Universitaire de Technologie » (BUT), mais qui sont avant tout des LP. Les BUT auront en théorie 1800 ou 2000 heures (dont « au moins 75% […] seront dirigées et encadrées », plus 600 heures de projets tuteurés, et la spécification CM/TD/TP disparait) mais des contraintes d’admission (« au moins 50%  » de bacs techno), et de réussite (« au moins 70% » des bacs techno admis), en plus du taux d’insertion professionnelle propre aux LP.

Enfin, alors que le DUT était essentiellement géré et évalué par le réseau national des IUT, le BUT sera géré au niveau local par les CFVU (qui définiront les 30% d’adaptation locale des enseignements, les modalités de contrôle des connaissances, et les passerelles) et évalué par l’HCERES.

Deux formations se retrouvent donc en concurrence sur le segment universitaire de l’insertion professionnelle à Bac+3, fixée à au moins 50% par le texte, mais pour des profils de bacheliers différents et avec des services différents.

Cela confirme l’hypothèse de la gestion des flux de bacheliers : ces réformes ne sont pas guidées par des considérations pédagogiques ou de formation de la population, mais par la seule urgence de fournir des filières aux différents profils de bacheliers à un coût adapté.

« C’est de surcroît une façon politiquement viable de prendre acte de la baisse du niveau du Bac, et en quelque sorte de pallier les lacunes du secondaire » – Philippe Aghion et Élie Cohen, Éducation et croissance, 2004.

Le DUT, droit au BUT.

Il est venu le temps des Bachelors

L’utilisation du « nom d’usage » « Bachelor Universitaire de Technologie » légitime un terme utilisé à l’étranger pour les diplômes de niveau Licence, mais sans aucune reconnaissance nationale. En effet, contrairement aux diplômes nationaux, les Bachelors ne sont soumis à absolument aucune régulation.

Son utilisation est à même d’induire une confusion dans l’esprit des familles, ce qui est sans doute la raison pour laquelle les écoles privées, parfois prédatrices, en abuse. On a d’ailleurs pu constater le goût pour cette confusion lorsque certaines écoles prétendent délivrer des “Mastères”, que les familles sont censées ne pas confondre avec les Masters.

Cette confusion est évidemment très efficace d’un point de vue commercial. Dans un marché où la réputation des formations publiques est très largement en deçà de leur qualité et performance réelles, des famille imaginent qu’un diplôme est appelé « Bachelor » sera nécessairement international, et puisque payant nécessairement d’une meilleure qualité. C’est objectivement faux.

« Certains ont de la visibilité parce qu’ils sont bons en communication et ont des prix très élevés. »
(Laurent Champaney, vice-président de la Conférence des grandes écoles)

Des grades pour les gouverner tous

Le Projet d’arrêté relatif au cahier des charges des grades de Licence et de Master dispose que :

« Les grades universitaires peuvent également être accordés à d’autres diplômes délivrés au nom de l’Etat ou à des diplômes d’établissements publics ou privés, dès lors qu’ils contribuent aux objectifs du service public de l’enseignement supérieur définis à l’article L. 123 -­‐2 du code de l’éducation. Ces diplômes sont soumis soit à la réglementation nationale qui les définit , soit lorsqu’il s’agit de diplômes d’établissement par les règlements d’études publics arrêtés par les instances compétentes . »

Ainsi, pourront avoir le grade de Licence ou Master des diplômes qui ne sont pas des Licences ou des Masters : le ministère joue à plein sur la confusion entre les grades et diplômes, qui portent opportunément le même nom de Licence et Master.

Les diplômes d’établissements, donc payants, privés ou publics, vont donc gagner en légitimité ce que les diplômes d’Etat vont perdre à lisibilité. Un Bachelor pourra se prévaloir du grade de Licence sans respecter l’arrêté Licence. Les universités pourront aussi développer leur propres Bachelors sans perdre le grade de Licence, échappant ainsi aux cadrage nationaux et notamment à celui des frais d’inscription.

Dans la même logique, les certifications aussi devraient pouvoir conférer les grades de Licence et de Master, et l’expression « diplôme ou certification » se retrouve dans tout le document :

« Article 1

Le cahier des charges définissant les critères pris en compte par le ministre chargé de l’enseignement supérieur lors de l’examen d’une demande visant à ce qu’un diplôme ou une certification confère le grade universitaire de licence ou de master est défini à l’annexe du présent arrêté »

Si l’abaissement de la frontière public-privé semble inévitable, tant entre les établissements qu’au sein des établissements publics, il ne s’agit pas pour autant d’une dérégulation. Il pourrait même s’agir au contraire d’une reprise en main par le ministère de tout l’enseignement supérieur. Il exige ainsi une transparence sur les cohortes :

« Quel que soit l’objectif visé prioritairement par la formation, un dispositif de  suivi de cohorte et d’insertion des diplômés est mis en place. »

On connait par ailleurs l’obsession de la ministre pour que toutes les formations, y compris privées, soient sur Parcoursup. Le Projet de loi de finances 2020 est d’ailleurs explicite : l’augmentation du financement privé s’accompagnera d’un renforcement des contrôles.

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L’Etat semble se donner les moyens de trier les formations privées, selon qu’il les reconnait ou pas, au même titre que les formations publiques, y compris si elles ne sont pas d’Etat. Le grade Licence/Master ne viendrait alors plus ni d’une exclusivité publique, ni du respect d’un arrêté, mais de cette reconnaissance. Ainsi, l’Etat se transforme en organisme certificateur, considérant les formations indifféremment de la nature de l’opérateur. 

Un scénario hypothétique

Ce flou autour des termes Licence et Master, pouvant être aussi bien des diplômes d’Etat régulés que des diplômes d’établissements privés ou des certifications, permet de tracer le scénario hypothétique suivant :

  1. Les écoles privées se contentent du minimum pour monter des Bachelors très loin de la qualité des Licences, mais délivrant une Licence. Les frais d’inscription leur fournissent plus de moyens pour moins de dépenses, qui peuvent être avantageusement réinvestis dans le marketing à destination des familles. 
  2. Aux yeux des familles, ces Bachelors semblent donc avantageux, ayant l’apparence d’un double diplôme. Les frais d’inscription peuvent donc apparaître comme un bon investissement, indépendamment de la qualité réelle du diplôme. Cela séduira aussi ceux sensibles à l’argument « ce qui est gratuit n’a pas de valeur », entretenus directement par le gouvernement notamment dans le plan #BienvenueEnFrance.
  3. La Licence, qui elle ne délivre pas le grade de Bachelor, se retrouve naturellement affaiblie. Les établissements publics ont donc tout intérêt à développer leur propres Bachelors. Mais plutôt que de simplement appeler leurs Licences ainsi, ils ont intérêt à développer leur propre offre de formation commerciale.
  4. L’approche par compétence permet de vendre des modules d’enseignement à la découpe, par « blocs de compétence », sous forme de D.U. additionnels au cursus traditionnel. Licence (pro) + D.U. forment alors un Bachelor, payant mais représentant un avantage concurrentiel par rapport aux étudiants ayant une « simple » Licence.

Ainsi, on aura achevé de rendre floue la frontière entre formations privées dérégulées et payées par les familles, et formations publiques fortement régulées et payées par l’impôt. L’Etat conserve le contrôle sur cette dérégulation afin d’éviter que des pans entiers de bacheliers soient exclus du supérieur faute de places gratuites, ou que des branches professionnelles se retrouvent en famine de main d’œuvre formée faut de la rentabilité de la formation.

Mais quels sont les bénéfices attendus ?

  1. Rien n’indique que les formations publiques en sortent renforcées : le coût du marketing et la culture de la concurrence pèsera sur les formation publiques.
  2. Rien n’indique non plus que les formations privées en sortent gagnantes : la concurrence des formations publiques pèsera lourd, et peu d’écoles privées pourraient résister à une concurrence frontale face à une université déterminée à occuper le marché. De plus, le contrôle exercé par l’Etat pourrait bien conduire à un affaiblissement du secteur privé non reconnu par l’Etat. 
  3. Il est certain que les familles sortiront perdantes, avec une augmentation inévitables des frais et un abaissement structurel de la qualité. 

Au final, seul un gouvernement souhaitant « rééquilibrer l’effort des familles / effort de l’Etat » peut bénéficier de cette mesure, c’est-à-dire souhaitant diminuer les dotations provenant de l’impôt. C’est là une explication de cette restructuration du premier cycle : diminuer l’impôt tout en augmentant les charges des familles.

Une autre lecture ne doit pas être esquivée : celle de la restructuration des flux d’étudiants internes aux universités, entre insertion pro à bac+3, insertion pro à bac+5 et excellence académique. Ces trois voies ne représentant pas, aux yeux de notre gouvernement, des investissements aussi intéressants.

Pour aller plus loin…

Le mouvement est déjà lancé

Contraint par des moyens publics de plus en plus insuffisants, des formations universitaires diminuent progressivement leur nombre d’heures d’enseignement. Les mesures nationales manquent, mais certaines formations annoncent avoir diminué le nombre d’heures par ECTS (European Credit Transfer Scale) de 15% sur les deux dernières années. La matière pédagogique pour ces 15% existe, et un financement par les étudiants permettrait de la transmettre de nouveau.

Exemple notable : cette année, les Cursus Master Ingénierie (CMI) sont convertis en D.U. payants. Les étudiants en CMI suivent donc les cours normaux de Licence, mais payent des cours et avantages supplémentaires par rapport aux « simples Licences ».

D’un côté, les financements publics s’appauvrissent. De l’autre, le gouvernement ouvre des façons de commercialiser les formations. De façon mécanique, cela conduit à affaiblir les formations financées par l’impôt :

Parcoursup : les universités font leur marché

La question a été ouvertement posée

La question du conflit Licence/Bachelor a été ouvertement posée. Mais plutôt que d’imposer aux écoles qui souhaitent délivrer des Licences un certain niveau de qualité garanti par le respect du cadrage national de l’arrêté, le ministère a fait le choix d’autoriser le grade de Licence aux Bachelors. C’est un véritable désaveu de la CPU, mais aussi peut-être des grandes écoles. 

« Il est temps de tout remettre à plat pour que le ministère tranche. »
(2016, J.-L. Salzmann, alors président de la CPU. )

En échange, le ministère fait miroiter un contrôle du grade par les « chefs de file » des regroupements universitaires, et une opportunité de grossir encore :

« 5– Inscrire son offre de formation dans la politique de site

Pour participer au développement de l’attractivité et du rayonnement des territoires au niveau local et régional, l’établissement développe des synergies avec ses partenaires, notamment par l’inscription dans une politique de site.

L’établissement présente la cohérence et la complémentarité du diplôme dont il souhaite qu’il puisse conférer le grade avec d’une part ses autres diplômes, notamment les diplômes nationaux pour lesquels il est accrédité, et d’autre part avec l’offre de formation des différents établissements du site. Il fait par ailleurs état despartenariats développés pour la mise en œuvre de la formation avec ses partenaires publics ou privés et autres collaborations qu’il entretient avec ces derniers : conventions, travaux de recherche, formations conjointes. »

Le rapport Biot-Lévy

Ce rapport, non public, identifie quatre alternatives : interdire l’usage de la dénomination bachelor, laisser faire, donner un contenu normé au bachelor, ou réguler la qualité des bachelors. Il opte pour cette dernière et propose trois modes d’action : inscription au RNCP, visa délégué à une conférence d’établissements, délivrance du grade de licence par une université dans le cadre d’une politique de site, ou directement par l’État selon un cahier des charges bien défini.

« La mission Lévy / Biot conduira à la reconnaissance du bachelor, comme formation post-bac aux droits d’inscription libres, en multipliera le nombre et en affaiblira d’autant plus la licence universitaire. Pauvre licence. Pauvre université publique. », Pierre Dubois : Faire mourir l’université à petit feu

« On voit sans peine, pour ces offreurs évoluant dans l’univers marchand, l’intérêt commercial qui résulte d’une captation d’élèves dès le post-bac », Jacques Biot et Patrick Lévy, via l’AEF : Bachelor : le rapport Biot-Lévy propose trois modes de reconnaissance possibles

Démarche qualité

7 –Mettre en œuvre une démarche qualité afin d’assurer l’amélioration continue de la formation

Des dispositifs d’évaluation de la formation sont mis en œuvre dans le cadre d’une démarche qualité au sein de l’établissement. Ils sont définis par l’établissement et procèdent notamment au moyen d’enquêtes régulières en cours et en fin de formation auprès des étudiants. Ils peuvent
faire appel à des experts extérieurs. […]

Aucun grade ne pourra être accordé en l’absence de cette démarche qualité.

Approche par compétences

Dans le cahier des charges pour les grades Licences et Master :

  • « Savoir » : 1 occurrence
  • « Connaissances » : 4 occurrences
  • « Compétences » : 11 occurrences

Dans l’Arrêté Licence pro :

« Article 11
Les parcours de formation sont structurés en blocs de compétences permettant la mise en place d’ensembles cohérents d’unités d’enseignement. Sont proposés aux étudiants des progressions pédagogiques adaptées qui prennent en compte leurs acquis antérieurs et leur
projet personnel et professionnel.

Les blocs de compétences de même que les unités d’enseignement sont capitalisables. »

A ma connaissance, aucune étude ne prouve l’efficacité de l’approche par compétences lorsqu’elle est imposée de façon massive. Il faut donc chercher l’explication ailleurs que pour des considérations pédagogiques.

Deux esquives majeures

Ces projets d’Arrêtés confirment les deux esquives majeures qui se dégageaient de la concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac : le rôle du diplôme dans l’insertion professionnelle, et le rôle de l’enseignement et de l’éducation.

Plutôt que de se demander « Quel doit être le rôle de l’enseignement supérieur dans une société ayant un chômage structurel de masse de 10% ? », ils se contentent de dire « Comment diminuer la dépense publique de production d’une main d’oeuvre qualifiée ».

Concertation sur la professionnalisation du 1er cycle post-bac : deux esquives majeures

 

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Bilan 2018-2019 (I) : Parcoursup, année 2

La seconde édition de Parcoursup se sera donc déroulée dans des conditions parfaitement normales.

C’est à n’y rien comprendre

La nouvelle présentation des indicateurs de classement à destination des candidats n’a certes pas eu le succès espéré : « liste d’attente » ou « liste d’appel », ces informations ont démuni les candidats plus qu’elles ne les ont rassurés. Comment en serait-il autrement, alors qu’on fourni à des humains les valeurs intermédiaires d’une algorithme informatique, parfaitement inutilisables pour prendre une décision ?

Ajoutons la grande nouveauté de cette année : l’anonymisation des candidatures, décidée par le ministère au milieu de la procédure. Mauvaise idée sur le fond, mitée à la base (seules les filières dites « non sélectives » sont concernées, et encore ni pour les pièces complémentaires, ni pour les établissements d’origine –tiens-tiens !-), la nouveauté est déjà oubliée.

To bug or not to bug…

Plus inquiétant, dès les premiers jours de la campagne, le ministère a dû réinitialiser les propositions d’affectation pour quelques 400 formations. Des dizaines de milliers de candidats ont donc reçu une proposition d’affectation, avant qu’on leur la retire aussi sec. Combien exactement ? Nous le saurons jamais, et cela « amuse beaucoup » la ministre.

Mais doit-on parler d’un bug ? Frédérique Vidal regrette « une erreur humaine qui n’aurait pas dû se produire ». Mais lorsqu’on organise l’affectation de 900 000 candidats à 14 000 formations, l’erreur humaine est évidemment inévitable. De nombreux candidats ont mal cliqué, mal compris les consignes ; de nombreuses formations ont mal classé les candidats, mal configuré leur recrutement. Et ils continueront de le faire. Les informaticiens le savent bien, ce qui fait la solidité de la procédure, ce n’est pas l’absence d’erreur humaine, mais la somme des contrôles permettant de les corriger.

Or, ces contrôles ont été lourdement affaiblis. L’affectation d’APB était faite « offline » : les candidats hiérarchisaient leurs vœux, puis le ministère procédait à l’affectation entre ses murs, et prenait le temps de contrôler les résultats avant de les publier. Au contraire, Parcoursup est « online » : pour arriver au même résultat, on organise un dialogue constant entre les candidats et le ministère « en temps réel », démultipliant dramatiquement les interactions, quotidiennement pendant des mois. Or, chaque interaction est l’occasion d’une « erreur humaine ». Ces erreurs sont donc naturellement démultipliées, sans possibilité de contrôle à tête reposée. Cette année, la volonté politique d’accélérer la procédure en la faisant commencer plus tôt a encore réduit le temps consacré au contrôle, avec le résultat que l’on sait.

Parcoursup réussit donc le triple exploit d’être moins compréhensible, plus lent et moins fiable que la procédure qu’il remplace. Quel progrès ! Preuve ultime que cette procédure est fondamentalement mitée : l’organisation d’une campagne téléphonique pour résoudre les problèmes. En avait-on besoin du temps de RAVEL ? Gageons simplement que les « bugs » des prochaines années seront moins spectaculaires, à défaut d’être de moindre ampleur… Car nous ne pourrons pas nous en débarrasser.

… Là n’est pas la question.

Mais l’important est ailleurs. Certes, toute comparaison avec l’an dernier a soigneusement été rendue impossible par le ministère, d’abord par une modification de la présentations des chiffres (rendant les choses encore moins précises), puis par une modification directe des chiffres : 898 054 candidats et 6,9 millions de vœux le 17 mai, juste avant l’ouverture de la campagne, mais 788 845 candidats (-110 000) et 7,4 millions de vœux (+0,5) juste après son ouverture, le 21 mai.

Cette manie de manipuler les chiffres pour rendre tout suivi impossible finira par lasser les journalistes.

Parmi les disparus des chiffres, les adultes en reconversion ont été le « public surprise de Parcoursup » cette année. On aura sans doute mal compris les déclarations d’amour à la « formation tout au long de la vie ».

En regardant les bilans de l’an dernier, on comprend l’urgence à ne pas mesurer leur affectation. Car l’éviction y est d’ores et déjà constatée. Les fiches du SIES à ce sujet le prouvent : « Les bacheliers des années antérieures […] sont moins nombreux à s’inscrire pour la première fois en première année de cursus licence cette année, les universités ayant centré leur effort sur l’augmentation de la capacité d’accueil de néo-bacheliers » [NF_13] ou encore « Face aux contraintes de capacité, une partie des étudiants semble s’être reportée vers des formations non universitaires » [NI_2019-06].

On aura sans doute mal compris « Le principe, c’est de dire oui à tout le monde ».

Nuançons tout de suite : les admissions continuent de grimper de plus de 7% [NF_20], dans ce qui ressemble plus à une baisse d’attractivité qu’à une plus grande sélectivité. D’ailleurs, la spectaculaire baisse de 13% des bacheliers technologiques ne concerne en réalité que 1 600 lycéens. L’éviction est donc seulement symbolique, et le (secret) espoir des universités de contrôler leurs flux d’entrée a été douché.

Une éviction de principe, donc, ne rapportant aucun gain concret. Pas sûr qu’on doive en être fiers.

Bac to the future

Mais supposons, comme le prétend le ministère (se défaussant si inélégamment de ses propres responsabilités), que désormais « les universités » peuvent « centrer leur effort » sur telle ou telle population, indépendamment du droit à la poursuite d’étude conféré par le Baccalauréat.

Dès lors, que reste-t-il du Bac en tant que premier grade universitaire ? Plus rien, si l’on en croit la perspective adoptée par M. Blanquer, consacrant dans sa réforme du lycée et du bac la spécialisation des lycées, mais aussi des lycéens. Le bac national ainsi laminé laisse place à « un Bac par établissement », ou plutôt même « un Bac par lycéen ».

Que voulez-vous que nous fassions de « un Bac par lycéen » dans le supérieur ? Certainement pas l’utiliser comme garantie de l’acquisition d’un socle commun de connaissances, pré-requis à l’acquisition de connaissances universitaires…

S’il est difficile de comprendre en quoi cette réforme est « une opportunité absolument incroyable » (sic) pour les lycéens, au moins pour les universités l’opportunité est claire : elles peuvent désormais compter sur le tri continu mis en place de la seconde à la terminale pour préparer Parcoursup. La sélectivité de certaines spécialités -par leur rareté géographique, leur fort taux de demande ou leur difficulté (près de deux tiers des lycéens demandent mathématiques, dont le programme sera « plus exigeant »)- seront des indicateurs fort de « mérite » scolaire des candidats, fort pratiques pour trier les candidatures.

Alors nous trierons les lycéens selon leur filière, spécialités et établissement. Et les lycées les pré-trieront pour nous.

Mais n’est-ce pas déjà ce qu’on avait commencé à faire avec la « Fiche Avenir » et l’utilisation hasardeuse des notes de contrôle continu ? Certains y trouveront sans doute un progrès, mais chacun sait bien qu’in fine, ce n’est qu’une adoption de l’inégalité organisée des systèmes primaires et secondaires.

Et STAPS fut sport

Il faut reconnaître à la C3D STAPS une constance dans l’effort et une fidélité à l’esprit sportif : après avoir pris soin de définir et publier (et donc assumer) les règles du jeu, voici « un bilan de réussite de la première promotion ParcourSup en STAPS » chez Didier Delignières.

C’est, à ma connaissance, le seul bilan disponible actuellement. Saluons-le. Mais gageons aussi que si des résultats formidables avaient été obtenus nationalement en terme de passage des étudiants d’un semestre à l’autre, les clairons du ministère se seraient fait entendre.

Ce bilan STAPS est riche d’enseignement : si on peut observer une amélioration des taux de réussite de 8% au niveau national, il est impossible de l’attribuer pleinement à Parcoursup, sinon par le net accroissement du pourcentage de bacheliers généraux parmi les admis, c’est-à-dire l’éviction des autres candidats, moins bien armés pour réussir leurs études supérieures du fait d’un enseignement secondaire inadapté.

Pour peu que ces candidats se soient reportés dans d’autres filières universitaires, l’impact en terme de taux réussite global sera nul.

Les deux autres pistes d’amélioration de la réussite étudiante sont sèchement éliminées : les étudiants en « parcours de réussite » (ou « oui si »), tant vantés par la ministre, décrochent deux fois plus et réussissent deux fois moins que ceux en parcours normaux ; et la sélection « plus humaine », c’est-à-dire plus individuelle, n’a aucune pertinence autre que statistique.

Relation entre le rang de classement sur Parcoursup et la moyenne générale obtenue au premier semestre (données collectées et mises en forme par F. Favret pour la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg). Source : http://blog.educpros.fr/didier-delignieres/2019/08/04/un-bilan-de-reussite-de-la-premiere-promotion-parcoursup-en-staps/

Il est presque cruel pour les promoteurs du classement individuel de constater ainsi clairement que des étudiants classé en tête de peloton (oserais-je dire « premiers de cordée » ?) obtiennent des résultats inférieurs à des étudiants classés 1800 places derrière eux. En effet, et c’est bien peu pratique, chaque candidat Parcoursup se moque bien de la corrélation entre classement et réussite dans sa cohorte. Seul lui importe le fait d’être admis s’il peut réussir, ce que cette méthode ne garanti pas.

Mesurer l’ampleur de cette injustice se fait aisément sur ce graphique. En supposant qu’on ait limité les admissions au rang 1000, les candidats peuvent être partagés en quatre groupes, ou plutôt deux :

  • les recrutements réussis : les admis qui réussissent (rang < 1000, moyenne > 10) et les refusés qui échouent (rang > 1000, moyenne <10) ;
  • les recrutements ratés : les admis qui échouent (rang < 1000, moyenne < 10) et les refusés qui réussissent (rang > 1000, moyenne > 10) ;

Chaque paire de candidats dans ce deuxième groupe est une injustice, un échec du système à faire réussir ceux qui le peuvent, avant même de leur avoir laissé une chance. Leur nombre ne sera jamais mesuré puisque le groupe « refusés qui réussissent » n’existe par nature pas. Mais on voit là le caractère indéniablement faillible de cette méthode d’admission. On voit là également l’importance des capacités d’accueil : plus elles sont basses, plus le système est injuste.

L’intégration des IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) n’a d’ailleurs pas manqué d’être accompagnée de son lot de malheurs : « Parcoursup : recalée de 48 IFSI après une classe prépa, elle écrit à Emmanuel Macron ».

Les universités mises sous tutelle pour les capacités accueil ?

On l’a vu, les capacités d’accueil des formations sont donc fondamentales à la justice du système. Rappelons, non sans lassitude, qu’avec des capacités d’accueil suffisantes, ni Parcoursup, ni la loi ORE ne sont nécessaires. Il s’agit donc objectivement d’organiser l’injustice du système, par des capacités d’accueil parfois généreuses, parfois restreintes.

Or, il a été facile de constater la perte d’autonomie de mon université (ne généralisons pas) sur la définition de ses capacités d’accueil. Symptôme de la gouvernance moderne, cet extrait de PV exposant les moyens obtenus auprès du ministère pour l’an prochain en est presque comique :

Il est clair à cette lecture que nous ne sommes plus du tout dans un contexte de subvention globale et de responsabilité locale des universités, mais dans un contexte de pilotage très fin, directement par l’Etat, de l’utilisation des moyens. Cette reprise en main est revendiquée par le ministère lui-même dans sa réponse adressée à la Cour des comptes pour la Note d’analyse de l’exécution budgétaire 2018 de la Mission recherche et enseignement supérieur :

C’est donc désormais le ministère qui décide directement des places financées par les moyens publics, limitant la capacité de développement et de spécialisation pédagogiques des universités aux formations financées sur ressources propres, c’est-à-dire payées par l’étudiant, que ce soit directement en frais d’inscription, ou par sa force de travail avec l’alternance.

Et dans les territoires très très éloignés… Les Campus connectés

Cette allocation fines des moyens par l’Etat ne se limite d’ailleurs pas aux universités, mais s’étend à différents dispositifs, dont les « Campus connectés », sortes d’antennes universitaires implantés dans des territoires reculés, dépourvus d’infrastructures universitaires, et dont la mission est de s’occuper les candidats refusé de toutes les formations sur Parcoursup.

Ces antennes sont dépourvues d’infrastructures, et donc d’enseignants, universitaires. Elles sont, en revanche, mandatées pour délivrer des diplômes universitaires bien réels, mais encore avec « un ambitieux objectif de 100 % de réussite aux examens » ! Annoncer un futur taux de réussite aux examens avant même la création du dispositif, il fallait oser ! On mettra de côté ce que cela comporte de jugement pour le travail des universitaires, si tout le monde peut le faire avec un meilleur taux de réussite.

Au moins pourra-t-on expliquer simplement l’appellation « campus connectés » : étaient déjà pris « campus numériques » en  2002, puis « campus d’avenir » en 2015.

Résumons

Sur le plan de la formation, du côté positif, Parcoursup affecte des étudiants dans l’enseignement supérieur, et la prochaine rentrée, comme la précédente, aura lieu. Du côté négatif, Parcoursup est un système :

  • moins compréhensible, plus lent et moins fiable que le précédent ;
  • nécessitant beaucoup plus d’efforts, tant en terme d’accompagnement des candidats que de tri des candidatures ;
  • s’appuyant pleinement sur les inégalités du secondaire, grâce à une réforme du bac qui semble conçue en ce sens ;
  • mais dont la méthode d’admission est faillible et donc injuste du point de vue individuel en cas de pénurie de places, conduisant forcément à l’éviction de candidats qui auraient réussi ;
  • et dont le volet pédagogique (« parcours de réussite »/« oui si ») est inefficace ;
  • réduisant la seule efficacité en terme de taux de réussite à l’éviction des candidats provenant des filières les moins adaptées à la poursuite d’études supérieures ;
  • lesquels candidats ne se voient rien proposer d’autre que des campus sans universitaires ;
  • mais ne représentent qu’une minorité, et dont l’éviction est limitée par un contrôle fin du nombre de places directement par le ministère ;
  • réduisant ainsi l’autonomie des universités dans le domaine de la formation ;
  • au grand dam des universitaires qui ont accepté cette réforme dans l’espoir d’améliorer leur recrutement et leur condition d’enseignement.

On aurait sans doute tort de considérer tout ceci comme de simples échecs, conséquences de l’incompétence des décideurs ou des exécutants. On n’aurait pas plus raison d’y voir seulement un des résultats de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics. 

Nous devons donc y chercher une logique, une réussite, une opération sensée, justifiant ces sacrifices, comme autant de prix à payer pour atteindre un objectif plus fondamental que la réussite des étudiants.

(A suivre)

 

Lycée : Petit manuel de choix des spécialités à l’usage des futurs candidats à l’enseignement supérieur

Vous êtes au Lycée et vous devez choisir 3 spécialités pour votre Première, puis seulement 2 pour votre Terminale. Ce choix va conditionner vos chances de poursuite d’étude dans l’enseignement supérieur. Ce petit guide a vocation d’expliquer comment.

Comment votre candidatures sera étudiée dans Parcoursup ?

Après votre Bac, pour poursuivre vos études dans l’enseignement supérieur, vous devrez utiliser la plateforme Parcoursup. Vous y indiquerez les formations que vous visez, puis remplirez un dossier un ligne. Ce dossier, vos notes, bulletins scolaires et appréciations de votre équipe pédagogique seront transmis à chacune de ces formations.

Ensuite, chaque formation classera les candidatures en fonction de ces éléments et vous serez admis seulement si votre classement le permet, et ce pour toutes les formations, y compris celles dites « non-sélectives ».

Malheureusement, les méthodes de classement de candidature diffèrent entre toutes les formations, y compris pour une même filière dans les établissement différents. De plus, ces méthodes, appelées parfois « algorithmes locaux », sont tenues secrètes. Vous n’avez donc aucun moyen de savoir précisément comment votre dossier sera examiné, et pas extension comment les spécialités que vous aurez choisi impacteront vos chances d’admission.

Cependant, une règle simple peut être établie : plus la formation que vous visez est sélective, plus le choix de vos spécialités aura de l’impact.

Comment peuvent être utilisées les spécialités dans les classements ?

Même si c’est techniquement possible, il est très peu probable que les spécialités soient ignorées dans les classements Parcoursup. Il y a deux façons de les prendre en compte :

  • les points bonus : dans cette approche, on va attribuer un certain nombre de points bonus à chaque spécialité, en fonction de son adéquation avec la formation supérieure. Par exemple, on va pouvoir ajouter 2 points à votre moyenne si vous avez pris des spécialités adaptées, ce qui vous fera passer devant les candidats qui ont la même moyenne mais pas les bonnes spécialités.
  • les spécialités obligatoires : dans cette approche, on va classer en premier toutes les candidatures qui ont pris les spécialités adaptées à la formation. Ainsi, quelle que soit votre moyenne, avec les bonnes spécialités, vous serez classé devant tous les candidats n’ayant pas ces spécialités.

Bien sûr, un mix des deux méthodes est parfaitement possible. Par exemple, on pourra classer en premier tous les candidats qui ont la spécialité A, puis ajouter 2 points à tous ceux qui ont la spécialité B.

Le choix des spécialités conditionne donc vraiment vos chances d’admission dans l’enseignement supérieur, au delà bien sûr du fait qu’elle vous prépare pédagogiquement à y réussir.

Concrètement, quelles spécialités choisir ?

Même si vous ne savez pas exactement comment les spécialités seront utilisées, les choix restent relativement logiques. Inutile d’espérer faire des études supérieures en sciences si vous n’avez pas pris la spécialité mathématiques.

Pour vous aider à choisir, vous pouvez consulter le site www.horizons2021.fr

En sélectionnant les spécialité à gauche, vous pourrez visualiser à droite vos avantages/handicaps indicatifs dans les classements Parcoursup : plus la filière est claire plus vous serez avantagé, plus elle est sombre plus vous serez handicapé dans les classements.

En consultant les sources du site, vous pourrez voir plus précisément les pondérations de chaque spécialité pour chaque filière. Pour rappel, ce sont seulement des indications, et en aucun cas la façon dont les candidatures seront réellement classées.

Pour quelques filières, vous pouvez aussi consulter les recommandations de L’Etudiant.

Diplômes universitaires de technologie (DUT)

Un travail conséquent a été fait pour identifier les spécialités adaptées à chaque filière des Institutes universitaires de technologie (IUT). Attention, ce document n’est ni officiel, ni contractuel. Comme toutes les informations ici, il est purement indicatif.

Pour bien interpréter ce tableau, il faut un peu traduire : « très adapté » = indispensable, « adapté » = pas éliminatoire, « complémentaire » = inutile pour candidater. Notez bien qu’il s’agit seulement des filières IUT, donc courtes et professionnalisantes, ce qui explique la colonne « Littératures, langues et cultures de l’antiquité ». Notez également la colonne « Mathématiques », qui reste la matière incontournable.

Prépas scientifiques

L’union des professeurs de classes préparatoires scientifiques indique qu’il faut « choisir trois spécialités scientifiques : Mathématiques, Physique-Chimie, et une parmi Numérique et sciences informatiques, Sciences de l’ingénieur, Sciences et vie de la terre ».

Première année commune aux études de santé (PACES)

Pour faire des études en santé, on sait seulement que la spécialité SVT va devenir « incontournable ».

Etudes scientifiques, Licences en particulier

La conférence des Doyens et Directeurs des UFR Scientifiques des Universités Françaises recommande « fortement à tous les lycéens qui envisagent des études scientifiques de choisir l’option “mathématiques” pour l’année de première » ainsi que « la conservation des mathématiques en terminale ».

La paire qui ferme le moins de portes est Mathématiques + Physiques Chimie, cependant un choix devra être fait entre Physique Chimie et SVT en terminale pour une poursuite d’étude en Sciences de la vie et/ou de la terre.

Faut-il changer de lycée pour obtenir une spécialité ?

Tous les lycées ne proposeront pas toutes les spécialités, et certaines spécialités ne seront disponibles qu’en changeant de lycée, voir d’académie. Vous pouvez consulter cette carte pour voir les spécialités offertes par les lycées.

Néanmoins, les spécialités les plus importantes seront probablement disponibles partout. Les spécialités plus rares seront moins avantageuses/handicapantes dans les classements Parcoursup. Changer de lycée pour cette seule raison ne semble pas, pour l’instant, recommandé.

Cependant, vous pouvez tout à faire prendre cette décision pour des raisons d’intérêt pédagogiques : si vous souhaitez absolument faire de l’informatique, pourquoi ne pas en faire tout de suite en allant dans un lycée qui propose cette spécialité ?

Gardez cependant en tête que les lycées sont de niveaux très différents : changer pour obtenir une spécialité au prix d’une baisse de niveau, tout comme choisir une option qui ne vous plait pas seulement pour changer de lycée, sont des choix qui doivent être scrupuleusement pesés. 

Faut-il choisir des spécialités dans deux domaines différents ou changer de spécialité entre la Première et la Terminale ?

Indécis, on peut être tenté de choisir des spécialités dans deux domaines différents, comme Arts et Sciences de l’ingénieur par exemple, ou de changer de spécialité. Du strict point de vue des chances d’admission dans l’enseignement supérieur, cela représentera un handicap certain. Cependant, d’un point de vue pédagogique, c’est un choix qui vous revient.

Le nouveau lycée vous offre plus de liberté, l’opportunité de construire votre parcours plus tôt… Mais cette liberté vient nécessairement avec les responsabilités afférentes : ces décisions qui vous sont demandées auront des conséquences.

Dont-on avoir peur ? Peut-on changer d’avis ensuite ?

Oui et non. Ce sont clairement des décisions importantes. Cependant, ce système est encore neuf, et jusqu’à présent le système de formation français tirait sa force de ses possibilités de ré-orientation, pour lesquelles nous avons, de loin, la première place mondiale. Ces possibilités de ré-orientation continueront de s’offrir à vous, y compris après votre admission dans l’enseignement supérieur.

De plus, l’Université reste encore très ouverte, et malgré ce que vous pourrez entendre, propose des formations d’excellente qualité. Quelles que soient les spécialités que vous choisirez, vous y aurez encore un large choix de formations.

Enfin, n’oubliez pas que les équipes pédagogiques sont là pour vous accompagner. Rapprochez-vous de vos enseignants pour recueillir leurs conseils puis forgez votre propre avis. Plus vous vous intéresserez à votre parcours, plus vos choix seront faciles à faire… Mais vous ne pourrez jamais contrôler totalement leurs conséquences. C’est peut-être votre premier choix d’adulte.

Parcoursup : Petit manuel de formulation des vœux à l’usage des candidats à l’enseignement supérieur

Vous êtes en Terminale cette année, et vous allez devoir bientôt formuler vos vœux d’admission dans l’enseignement supérieur sur la plateforme Parcoursup. Ce petit manuel a pour vocation de vous donner quelques indications relatives à la bonne utilisation des informations que vous trouverez sur cette plateforme, de vous proposer une méthode de définition et de hiérarchisation des vœux, et de dissiper les principales incertitudes qui entourent généralement ces vœux et leur traitement. 

Comment trouver les formations qui vous intéressent ?

Le site parcoursup.fr est un moteur de recherche des formations du supérieur qui vous permettra de faire une première sélection en fonction de vos préférences. Pour chaque formation, plusieurs rubriques permettent de s’informer.

Faut-il considérer la rubrique « Caractéristiques » ?

Les « attendus » sont des indications des prérequis nécessaires à la réussite dans une formation. Ils peuvent être intéressants pour « voir s’ils vous parlent ». Malheureusement, leur rédaction est souvent ambiguë au point où toute interprétation est impossible. Je suis, par exemple, bien incapable d’expliquer ce que signifie « Connaître les réalités culturelles » des attendus de ma propres formation. Enfin, les attendus ne sont pas les critères de sélection, qui eux sont tenus strictement secrets.

En clair, les « attendus » doivent être considérés comme une description de la formation, et non comme une façon de savoir si vous allez y réussir.

Faut-il considérer la rubrique « Examen des dossiers » ?

La rubrique « Examen du dossier » donne de vagues indications sur la façon dont les candidatures seront triées. La méthode exacte étant tenue secrète, et ne connaissant pas les dossiers des autres candidatures, ces informations vous seront de peu d’intérêt. Encore une fois, vous devez les considérez comme une description de la formation et non pour une évaluation de vos chances d’admission ou de réussite.

En outre, cette rubrique vous indiquera si une épreuve supplémentaire est prévue. De telles épreuves peuvent cependant être de simples tests de motivation (pour voir qui va faire le déplacement) ou relever d’une pratique commerciale (pour faire croire que vous êtes parfaitement adapté au cursus). Vous n’aurez aucun moyen de le savoir par avance, sinon le bouche-à-oreille.

Faut-il considérer la rubrique « Réussite / Débouchés »

Cette rubrique présente les possibilités de poursuite d’études et/ou débouchés professionnels de la formation. C’est à la fois une indication forte si vous avez déjà une profession en vue, et assez inutile si vous n’en avez pas encore une bonne idée. En revanche, il est fortement déconseillé de considérer la partie « données », dont les chiffres ne vous donneront aucune indication fiable : un taux de passage/réussite bas peut tout aussi bien indiquer des études difficiles qu’ennuyeuses ou encore l’absence de sélection à l’entrée ; un taux haut peut tout aussi bien indiquer un accompagnement pédagogique efficace que l’absence d’exigence pédagogique ou encore une sélection dure à l’entrée.

En outre, lorsque les données sont nationales, elles peuvent très fortement varier d’un établissement à l’autre. Les données sont donc non seulement inexploitables mais en plus parfois non fiables.

Faut-il considérer la rubrique « Contexte et chiffres » ?

Cette rubrique vous indiquera le nombre de places et le nombre de candidats dans la formation l’an dernier. Ces informations peuvent varier, notamment le nombre de candidats. Cependant, même sans variation, elle ne vous seront d’aucune utilité : vous n’avez aucune idée de comment vous serez classé, ni du nombre désistements qu’il y aura.

Le taux de candidats boursiers ou hors secteur n’est pas plus utile sans connaitre le nombre candidats concernés. Il est donc fortement conseillé d’ignorer ces informations.

Faut-il considérer les « Frais » ?

Oui. Les études peuvent coûter cher et représenter un investissement. Cependant, le marché des formations est très particulier : le coût n’y fait pas la valeur. En clair, ce n’est pas parce qu’une formation est plus chère qu’une autre qu’elle sera mieux pour autant. Les frais ne doivent donc pas être un critère d’adoption, mais un critère d’élimination si vos moyens ne suivent pas.

Quelle stratégie de formulation des vœux ?

En premier lieu, il convient d’éliminer toute stratégie qui viserait à augmenter vos chances pour une candidature précise. Vos vœux ne seront pas connus des formations qui classeront vos candidatures. Vous pouvez donc les formuler de la façon la plus sincère possible sans désagrément.

Quels sont les catégories de vœux ?

On peut grossièrement classer les vœux en trois catégories :

  • Les vœux de cœur : ce sont les formations que vous rêvez de faire, indépendamment de votre niveau ou de vos chances d’admission. Pour les sélectionner, il convient donc de ne considérer que votre envie et les contraintes matérielles (coût, facilité de logement et éloignement géographique), à l’exclusion de tous les autres critères de choix. 
  • Les vœux de raison : ce sont les formations que vous estimez pouvoir réussir et qui vous intéressent sans nécessairement vous faire rêver. Pour les sélectionner, il convient de vous baser sur vos résultats scolaires : ce sont les disciplines où vous êtes bons sans trop fournir d’effort.
  • Les vœux de sécurité : ces sont les formations où vous êtes quasiment certains d’être pris, dans une discipline que vous exploreriez volontiers. Il s’agira généralement d’une Licence dans l’université la plus proche, sur un intitulé qui vous attire (ou ne vous rebute pas), après avoir vérifié qu’elle n’était pas « en tension » (généralement : STAPS et psycho, éventuellement droit et PACES).

Veillez à avoir au moins 1 vœu dans chacune de ces catégories, quitte à piocher un peu au hasard si une catégorie ne vous inspire pas plus que ça. 

Comment hiérarchiser ses vœux ?

La hiérarchisation des vœux n’est plus obligatoire. Cependant, sans hiérarchisation, vous resterez en permanence dans le doute. Or, il est facile de hiérarchiser les vœux par catégorie : d’abord les vœux de cœur, ensuite les vœux de raison, enfin les vœux de sécurité. Inutile de hiérarchiser vos différents vœux dans chaque catégorie pour l’instant, vous pouvez attendre les réponses des formations.

Faut-il faire un surplus de vœux ?

A partir du moment où vous avez 1 ou 2 vœux de sécurité, il est inutile d’en faire plus. En conséquence, il est inutile de postuler à des formations dont vous savez pertinemment que vous ne voulez ou ne pouvez pas y aller. Cela concerne les « vœux multiples » pour les formations dites sélectives (prépa, DUT, BTS) : inutile de postuler dans toute la France si vous n’êtes pas réellement mobile géographiquement. Cela concerne aussi les vœux « au cas où », qu’on formule mais avec l’envie de les refuser.

Vous devez être conscient qu’à partir du moment où vous formulez un vœu, on pourra vous en imposer l’affectation sur le mode « à prendre ou à laisser ». En clair, vous risquez d’être considéré comme satisfait et sans possibilité de recours, mais avec une affectation trop loin de chez vous et sans possibilité de logement, ou dans une formation que vous n’avez vraiment pas envie de suivre, . 

Pour aller plus loin…

Comment évaluer vos chances de réussite dans une formation ?

Vous n’avez strictement aucun moyen d’évaluer avec certitude vos chances de réussite. Les formations sélectives exigeantes n’arrivent jamais à un taux de 100% de réussite, ce qui prouve bien qu’on ne sait pas prédire la réussite des étudiants. De nombreux événements vont impacter vos études, qui n’ont a priori rien à voir avec vos études, et vous ne pouvez pas les connaitre à l’avance. Utiliser les nombreux indicateurs disponibles sur la plateforme Parcoursup à cette fin serait une grave erreur.

Cependant, un critère va lourdement peser : celui de devoir travailler pour financer vos études. Il s’agit là du premier critère d’échec dans les études. Pesez scrupuleusement votre motivation avant d’accepter une affectation qui vous obligerait à cumuler un emploi avec vos études. 

Enfin, vous devez être conscient que par réussite/échec, on entend « obtenir/rater le diplôme ». Or, échouer à un diplôme peut vous apporter beaucoup (par exemple par la découverte d’une autre discipline), et l’obtenir peut vous faire perdre beaucoup (par exemple par vous retrouver dans une voie qui vous ennuie).

Comment évaluer vos chances d’être admis à une formation ?

Vous n’avez strictement aucun moyen d’évaluer avec certitude vos chance d’admission. Une formation peut sembler bouchée et en réalité être très fluide (beaucoup de candidats qui renoncent) comme sembler ouverte mais être en réalité bouchée (très peu de candidats mais qui acceptent). 

De plus, les critères de tri des candidatures sont tenus secrets, et vous ne connaissez pas les dossiers des autres candidats. En conséquence, tout pronostic de votre part serait illusoire. Utiliser les nombreux indicateurs disponibles sur la plateforme Parcoursup à cette fin serait une grave erreur.

Cependant, les journées portes ouvertes sont de très bonnes occasions de discuter de votre profil avec les équipes pédagogiques qui classeront les candidatures. C’est donc un moment privilégier pour obtenir quelques indications. De plus, l’expérience de vos enseignants et PsyEN pourra vous être utile. Ne considérez pas ces avis comme des certitudes, mais ne vous en privez pas non plus.

Est-ce que l’admission dans les formations dites « non-sélectives » est garantie ?

Non. Les formations dites « non-sélectives » classent les candidatures et les admissions sont limitées au nombre de places disponibles, exactement comme les formations dites « sélectives ». 

Il y a néanmoins deux différences : 
– si vous n’êtes pas suffisamment bien classé pour être admis, les formations dites « sélectives » peuvent vous répondre « non » tout de suite pour vous éviter d’attendre pour rien ;
– les formations dites « non-sélectives » peuvent vous imposer une mesure d’accompagnement « oui si », généralement selon votre filière d’origine. Cette mesure peut être une opportunité et/ou une contrainte, à vous d’en juger.

Est-ce que votre lycée d’origine va jouer dans vos chances d’admission ?

Vous n’avez aucune possibilité de le savoir : certaines formations « redressent » les notes en fonction du lycée d’origine, d’autres non, et elles n’ont aucune obligation de l’annoncer. En clair, votre lycée d’origine pourra jouer en votre faveur ou votre défaveur, mais vous ne pourrez jamais savoir dans quelles formations ni dans quelle mesure. 

Il convient donc d’ignorer cet aspect, et de rester conscient que si vous perdez d’un côté, vous gagnez forcément de l’autre. 

Faut-il utiliser la possibilité de discuter avec un « étudiant ambassadeur » ?

Des boites mails sont mises en place pour vous permettre de poser vos questions à des étudiants dans les formations que vous visez. Cependant, si certaines information obtenues ainsi seront très utiles, d’autres seront très trompeuses, ne serait-ce que par une forme inévitable d’incompréhension : vous ne connaissez pas votre interlocuteur, et il ne vous connait pas non plus. « J’ai des difficultés dans telle matière » n’aura pas du tout le même sens pour vous deux. Vous n’aurez donc aucun moyen d’évaluer la pertinence des informations ainsi obtenues.

Il convient donc, si vous utilisez cette possibilité, de prendre une distance critique avec les réponses qui vous seront apportées. 

Enfin… 

La plateforme Parcoursup est un formidable outil de recherche des formations du supérieur. Cependant, il ne remplacera jamais le bouche à oreille, les discussions avec le profs, CIO et les PsyEN et surtout les visites aux journées portes ouvertes. Les avis et conseils que vous recevrez de part et d’autres seront parfois contradictoires. C’est normal. Aucun n’a raison, aucun n’a tort : personne ne peut prédire votre avenir. A vous de vous débrouiller.

Lorsque c’est trop beau pour être vrai, c’est sans doute que ce n’est pas vrai. Les formations sont en concurrence pour recruter les meilleurs élèves ou pour remplir leurs places. Il peut donc arriver qu’elles embellissement la réalité. Une présentation sobre ne cherchant pas à vous séduire devrait retenir prioritairement votre attention.

Vos doutes ne se limiterons pas tous seuls (et ne seront jamais réduit à néant). Il est tout à fait normal de ne pas avoir de certitude sur son avenir, voire de n’avoir strictement aucune idée de ce que vous voulez faire. Plus vous vous intéresserez, moins vous resterez dans le doute, mais vous ne pourrez jamais rien prédire avec certitude pour autant.

Et le plus important : Vous n’êtes pas en train de jouer votre vie. Le système français est celui qui propose le plus de passerelles et de rebonds au monde. Engagez-vous dans une voie qui ne vous convient pas, et vous aurez de multiples occasions de vous réorienter. C’est au cours de vos études que votre parcours se fera, pas sur quelques clics sur Parcoursup.

Rapport au parlement du Comité Ethique et Scientifique de Parcoursup

Publié ce jour, le rapport au parlement du Comité Ethique et Scientifique de Parcoursup est une lecture indispensable pour saisir les enjeux de notre nouveau système d’orientation, et par extension d’éducation nationale.

Le rapport se pose d’entrée de jeu un cadre strict : celui de ne pas discuter des orientations et dispositions de la loi Orientation et Réussite des Etudiants. Lu en regard de ce cadre, il est le document le plus complet et le plus transparent sur Parcoursup produit à ce jour. Les auteurs ont pu accéder à des données précises et les ont analysées avec rigueur, notamment pour étudier l’impact des quotas. 

Beaucoup trop long pour être entière résumé, on pourra cependant retenir quelques informations :

  • Un algorithme d’affectation n’est pas une solution à des problèmes structurels, tels que le manque de place dans les filières les plus demandées.
  • APB ne présentait pas réellement de problème structurel, mais des « « bricolages » divers et variés au fil des campagnes » (et du bashing) ont ruiné sa réputation à tel point qu’il n’était plus acceptable.
  • Sur le plan technique, la campagne s’est déroulée sans accroc ni bug majeur, ce qui témoigne de la compétence et de la mobilisation des membre de l’équipe de mise en oeuvre.
  • Parcoursup se distingue singulièrement des systèmes étrangers par la non hiérarchisation à priori des vœux des candidats, l’importance de « l’intervention humaine », son « calendrier qui se termine […] trois semaines après la rentrée universitaire« , ainsi que par l’absence de transparence sur les critères de classement des candidatures.
  • Si tous les bacheliers ont un droit théorique à une formation supérieure, une réelle sélection a été mise en oeuvre. Les territoires ont d’ailleurs établie leurs propres stratégies, qui se voit notamment dans les quotas de boursiers et de candidats hors académie.

Sélection

La sélection par filière se voit particulièrement bien sur la Figure 6 (p. 71) : on y voit clairement un détournement d’un flux étudiants des Licences vers les formations professionnalisantes courtes (BTS et DUT).

Un exemple de sélection territoriale se voit également très bien sur la Figure 14 (p. 93) : Paris a sensiblement réduit sa part dans les admissions (de 40% à 36%), répartissant le surplus sur Créteil et Versailles. La sectorisation en région Île-de-France vient d’ailleurs d’être supprimée, ce qui laisse désormais le champs libre à ces modifications.

Globalement, le rapport décrit bien comment les quotas ont été utilisés dans le cadre de ces transformations. Entre les lignes, les rapporteurs insistent sur la nécessité de limiter l’usage des quotas à cet effet, d’abord en les rééquilibrant puis en assurant leur transparence (Proposition 13, p. 94).

Transparence

Si les rapporteurs insistent sur le progrès incontestable que représente la publication de l’algorithme national Parcoursup et la création d’un traitement de données Parcoursup à des fins de recherche ORISUP, ils semblent regretter l’absence de transparence, notamment sur les quotas et les méthodes de tri des candidatures par les formations. Ils indiquent ainsi clairement que le « principe de transparence » est une des quatre conditions à l’acceptation d’une procédure « juste » par les citoyens.

A défaut de remettre en cause l’exception introduite dans la loi ORE pour (officiellement) « garantir la nécessaire protection du secret des délibérations« , les auteurs préconisent de rédiger un guide encadrant et publicisant la nature de ces méthode, ainsi que d' »inciter les établissements à élaborer un rapport annuel au rectorat rendant compte notamment des procédures locales (manuelles et informatiques) » (Proposition 5, p. 47). Il s’agit en effet des seules marges de manœuvre face au secret prévu par le Ministère.

Conclusion

En conclusion, les auteurs préconisent le développement du champ de recherche sur l’Enseignement supérieur, notamment en améliorant la collecte et l’accès aux données sur l’orientation et le devenir des bacheliers (Proposition 15, p. 107).

Il ne s’agit là que d’un petit échantillon des informations qu’on peut trouver dans ce rapport, aussi riche que détaillé. Ce billet n’en dispense donc en rien la lecture. Pour aller plus loin dans une ambiance plus décontractée, on pourra cependant aussi se reporter à mon fil twitter ou sa version déroulée.

Enfin, si les modifications introduites dans l’orientation par la loi ORE et son outil Parcoursup se voient déjà dans les statistiques d’admission dans l’enseignement supérieur, elles doivent avant tout être appréciées en regard de la réforme du Lycée qui se met en ce moment même en oeuvre. Le choix de spécialités par les lycéens et la spécialisation des lycées sur les territoires devraient en effet parfaitement s’articuler avec la double sélection montrée dans ce billet : à la fois par filière et par territoire.

 

La loi ORE : un formidable terrain d’étude pédagogique

Maintenant que les affectations sont (presque) finies dans l’enseignement supérieur, la communauté va pouvoir se concentrer sur le second volet de la loi Orientation et Réussite des Etudiants (ORE) : la réussite des étudiants, seul et unique objectif affiché de la réforme. Quelques minutes de travail par filière permettraient d’améliorer significativement ce volet. Pourtant, ce petit travail ne sera peut-être pas fait. Voilà comment.

Améliorer la réussite par l’orientation et l’acompagnement

L’amélioration de cette réussite s’appuie sur deux dispositifs : une meilleure orientation grâce à l’examen des dossiers de candidatures, et un meilleur accompagnement grâce aux mesures d’accompagnement personnalisé (ou « oui si »). L’absence quasi-totale de cadrage national en ce qui concerne ces deux dispositifs est très favorable à l’expérimentation et à la diversité des approches. En effet, chaque filière est totalement libre dans sa façon de classer les candidatures, comme dans l’élaboration des mesures d’accompagnement et la sélection des étudiants qui devront les suivre. La France est ainsi devenu un formidable terrain d’étude pédagogique : nous allons pouvoir, à l’échelle d’une nation, connaitre les techniques d’orientations et les mesures d’accompagnement qui fonctionnent et sous quelles conditions.

Cependant, faire émerger cette connaissance implique que soit, dès cette année, mise en oeuvre une méthode d’évaluation standardisée. Sans cette évaluation, nous commettrions la même erreur que pour le plan pour la réussite en Licence, dont aucun bilan n’a jamais été tiré et qui n’a jamais réellement permis de faire émerger de la connaissance à l’échelle nationale. Ce défaut de bilan explique en partie pourquoi la loi ORE en reprend encore les termes 10 ans plus tard.

Les connaissances à produire à l’échelle nationale

Dans l’idéal, il faudrait répertorier la totalité des techniques d’orientation, de sélection et d’accompagnement, et d’arriver à les caractériser en terme d’efficacité, sans manquer de les mettre en perspective avec les particularités locales et autres biais inévitables. Un tel travail serait profitable à l’ensemble de la communauté, en permettant à chaque formation d’améliorer ses propres procédures et pratiques, de découvrir de nouvelles idées, comme d’éviter les fausses bonnes idées qui sont légion dans le domaine.

C’est ambitieux. Trop sans doute, sauf à compter sur un important support du ministère. Il s’agit donc d’adopter une approche plus modeste.

Enquête de terrain ou statistiques nationales ?

Lorsqu’on en vient à l’enseignement, deux approches sont possibles.

D’une part, les enquêtes de terrain permettent d’avoir une vision fine, comprenant les trajectoires individuelles et prenant en compte les biais, mais limitée dans le temps et l’espace. Par exemple : [« Essai de mesure de l’efficacité différenciée d’un plan « Réussite en licence » selon les acquis initiaux des étudiants », Cathy Perret, Julien Berthaud et Stéphanie Benoist] ou [« L’Université n’est pas en crise. Les transformations de l’Enseignement supérieur : enjeux et idées reçues », Romuald Bodin et Sophie Orange].

D’autre part, les grandes enquêtes statistiques permettent de dégager des tendances et d’identifier des particularités, mais sans comprendre les biais, réalités locales et trajectoires individuelles. Par exemple: [Réussite et échec en premier cycle, note d’information MESR ] ou [Repères & références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche 2018, DEPP].

Pour caricaturer, on peut donc identifier des réalités à grande échelle mais sans les comprendre, ou les comprendre mais sans les identifier à grande échelle. Malheureusement, aucune de ces deux approches n’est satisfaisante

Statistiques nationales et enquêtes de terrain ciblées

Un enquête de terrain au niveau national étant impossible à mener, il faudra se limiter à une enquête statistique nationale, qui doit permettre d’identifier les filières qui ont obtenu des résultats particuliers. Cette identification permettra ensuite de mener des enquêtes de terrain ciblées, ou à défaut, d’obtenir des informations plus précises sur les mises en oeuvre qui ont conduit à des résultats remarquables.

Par chance, les statistiques nécessaires sont déjà disponibles ! En effet, les établissements font déjà remonter tous leurs taux de réussite au niveau national [#DataESR], déclinés en fonction du profil des étudiants. Il s’agit simplement de faire la même chose, mais décliné selon les filières et mesures d’accompagnement. Pour bien faire, il faudrait aussi simplement calculer le taux d’abandon, qui est une statistique dont dispose les établissements mais qui n’est pas remontée au national.

Très concrètement

Très concrètement, il suffirait donc que chaque filière fasse remonter, pour chaque parcours, ces trois informations :

  • Inscriptions : nombre d’inscrits dans la formation
  • Présences aux examens : nombre de présents aux examens (c’est la donnée manquante au niveau national)
  • Passages : nombre ayant validé leur année/semestre.

Ces trois informations permettent de calculer les :

  • Taux d’abandon = Présences aux examen / Inscription
  • Taux de réussite = Passages / Présences aux examen ou Passages  / Inscription

Pour démontrer la simplicité de ces informations, voici un document en ligne et une version téléchargeable (en version annualisée et semestrialisée), que tout un chacun peut réutiliser.

Ainsi, une comparaison entre les statistiques de cette année et celle de l’an dernier permettent d’identifier rapidement les techniques d’orientation, de sélection et d’accompagnement qui obtiennent des résultats hors du commun, dans la perspective de les étudier de plus près.

Si ces informations peuvent être facilement remontées au ministère et publiées en ligne, cela impliquera des délais prohibitifs, de l’ordre de deux ans. Or, c’est dès cette année qu’il nous faut des élément de décision, afin d’améliorer la rentrée prochaine. C’est pourquoi les établissements, au travers de leur commission de la formation (CFVU), devraient sans attendre mettre en place une telle collecte. Les premiers résultats peuvent être obtenus dès janvier prochain, à la fin du premier semestre, ce qui laisserait assez de temps pour préparer la rentrée de septembre 2019. La CPU pourrait également impulser cette action.

Quels sont les risques ?

Il existe donc un initiative qui ne coûte rien, qui est facile à mettre en œuvre et est indispensable pour progresser… Pourtant il est possible qu’elle ne soit pas concrétisée. Deux risques se font face :

D’un côté, il existe le risque de se diriger vers une réforme bancale, impossible à faire aboutir, faute de disposer des outils permettant de l’améliorer et d’en tirer le meilleur.

D’un autre côté, il existe un risque de découvrir que les bénéfices de la réformes sont faibles en regard de ses défauts, qu’elle est un échec, et non pas en raison d’un défaut de mise en oeuvre, mais d’un défaut structurel.

Ce sera aux acteurs des universités, du ministère aux équipes pédagogiques, en passant par la CPU et les CFVU, de peser le pour et le contre de ces deux risques et de prendre les décisions qui s’imposent.

Parcoursup : l’épreuve de vérité

Nous voici donc à la fin de la première phase principale de Parcoursup. Les bilans statistiques et chiffrés sont largement disponibles. On pourra se référer au dernier tableau de bord.

Pour faire la liste des points à améliorer (lenteur de l’affectation, stress dû aux réponses au fil de l’eau, précipitation de mise en oeuvre dangereuse, explicabilité insuffisante pour l’acceptabilité, prise en compte du handicap, difficulté de logement pour les réponses tardives…), on pourra se référer à l’audition publique intitulée “Les algorithmes au service de l’action publique : le cas du portail admission post-bac”, conduite par M. Cédric VILLANI, député, et M. Gérard LONGUET, sénateur, à laquelle participaient notamment des représentants de la CPU et de la DGSIP.

Cette audition étant datée de novembre 2017, on pourra se demander pourquoi seraient corrigées des erreurs qui auraient pu être évitées, mais nous allons plutôt nous pencher sur trois points qui questionnent la notion de vérité, si chère à nous autres universitaires.

«Le dernier mot au bachelier» et «aucun candidat à l’université ne recevra un « non »»

« Le dernier mot au bachelier » était un des piliers de la loi ORE, considéré comme un principe par la FAGE et consolidé par le SGEN-CFDT. Avec «Aucun candidat à l’université ne recevra un « non »», c’était un des slogans répétés à l’envie dans les médias et les réseaux sociaux.

On pouvait légitimement penser que ces principes garantissent que le choix de son orientation reviendra en dernier lieu au bachelier, au moins dans les filières non-sélectives de l’université. L’institution n’aurait alors qu’un rôle de conseil. Après tout, le sens de l’expression « avoir le dernier mot » n’est-il pas « avoir le pouvoir de décider en dernier ressort » ?

Or, la loi ORE dispose que « Le silence gardé par un établissement sur une candidature […] ne fait naître aucune décision implicite avant le terme de cette procédure« . En clair, c’est à partir d’aujourd’hui que les « en attente » se transformeront progressivement en « non ». Combien de candidats n’auront pas leur vœux préféré, y compris dans les Licences non-sélectives, y compris dans les filières qui ne sont pas en tension ? Combien de candidats n’auront pas, in fine, le dernier mot et recevront un « non » à l’université ? Voilà des chiffres qui mériteraient d’être publiés.

En réalité, il ne s’agissait pas d’un dernier mot dans la hiérarchie des choix, dominée essentiellement par l’institution, mais dans la temporalité des choix… Droit bien faible comparé à la publicité qui lui a été faite. On a d’ailleurs récemment pu entendre que plutôt « l’idée, c’était de redonner le dernier mot au lycéen, et lui permettre de choisir jusqu’au bout ». Mais choisir jusqu’au bout parmi quelles propositions ? Lorsque vous n’avez obtenu qu’un second choix : quitter la plateforme ou s’en contenter. Lorsqu’aucune ne vous est faites : quitter la plateforme ou continuer à espérer… On peinera à voir en quoi ces choix sont en faveur d’une meilleure orientation.

On peinera surtout à trouver de la franchise dans ces slogans. N’est-ce pas une façon d’écorner la vérité que de détourner le sens d’une expression comprise de tous pour nous faire dire, et donc nous faire comprendre, tout autre chose ?

«Accompagner vers la réussite l’ensemble des étudiants» et «créer des places supplémentaires»

L’ambition affichée de la loi ORE est d’organiser « un accompagnement vers la réussite pour l’ensemble des étudiants », ambition louable s’il en est. Même si on n’entend plus beaucoup parler du « contrat de réussite étudiant », et que les moyens sont bien faibles face à la hauteur des enjeux, au moins pourra-t-on peut-être compter sur des leviers positifs pour la réussite :

  • un affaiblissement du sentiment de « subir » les étudiants par les filières qui contrôlent désormais leur recrutement, au moins en partie ;
  • une meilleure connaissance des étudiants par leurs enseignants, grâce à l’étude des dossiers de candidature ;
  • la nécessité pour les établissements d’afficher des performances en hausse, et les incitation, y compris financières, qui l’accompagneront.

Parallèlement, il a été annoncé la création de places supplémentaires à l’université, d’abord à hauteur de 10.000, puis 22.000 et finalement 19.000. Ces places ont été créés essentiellement sans moyens supplémentaires, donc en rognant sur les marges de manœuvre, et cet ajustement final de 22.000 à 19.000 pourrait bien témoigner d’une saturation définitive du système universitaire à moyen constant.

Sauf qu’améliorer la réussite des étudiants consiste à réduire le taux d’abandon, donc augmenter mécaniquement le nombre d’étudiants. Addition faite de l’augmentations démographique, la situation pourrait très rapidement s’avérer critique. C’est très regrettable, mais l’université fonctionne aussi dans ses filières les plus sous-dotées parce que les amphis qui débordent se vident, parfois rapidement. Dans ces amphis, la tentation de « piscine » est grande, mais contraire au principe de réussite du plus grand nombre.

Il y a donc deux affirmations : faire réussir l’ensemble des étudiants, et accueillir tous les bacheliers. Et les deux sont incompatibles. Laquelle sera vraie et laquelle sera fausse ? Une seule chose est sûre, dans de nombreuses filières, il faudra choisir.

«Le secret des délibérations» et «les motifs pédagogiques»

Evitons le mot algorithme. Les recettes utilisées par les commissions d’examen des vœux pour trier les candidatures ont finalement été tenues secrètes.  Selon la loi ORE, « afin de garantir la nécessaire protection du secret des délibérations des équipes pédagogiques chargées de l’examen des candidatures […] les obligations […] sont réputées satisfaites dès lors que les candidats sont informés de la possibilité d’obtenir, s’ils en font la demande, la communication des informations relatives aux critères et modalités d’examen de leurs candidatures ainsi que des motifs pédagogiques qui justifient la décision prise. »

Les candidats n’ont donc eu aucun moyen de comprendre leur classement, et les recalés ont donc toute légitimité à être défiants. Des demandes d’information arrivent aux établissements. Nous ressortons les dossiers, et nous efforçons d’expliquer aux candidats qui en font la demande pourquoi ils n’ont pas été admis.

Mais plus de 6 millions de vœux ont été formulés sur Parcoursup cette année. Pour de très nombreux collègues, l’examen de dossiers de bacheliers était une première. L’absence de cadrage national sur les objectifs de cet examen n’aura pas aidé. A moins d’imaginer des universitaires infaillibles, il faut admettre que des erreurs ont nécessairement été commises, et en quantité probablement non négligeable. Des candidats valables ont forcément été écartés par erreur. Et certaines de ces erreurs vont être découvertes a posteriori.

Quelles options pour l’examinateur qui découvre, suite à une demande, une telle erreur ? L’avouer pourrait avoir des conséquences désastreuse, non seulement en terme d’organisation d’une admission tardive, de gestion d’un incident pour lequel rien n’est préparé, mais aussi en terme d’image ou de répercussion sur les autres candidats. Le réflexe sera inévitable : trouver des aspérités dans le dossier, pousser un peu la mauvaise foi sans trop se compromettre, et justifier malgré tout une décision qu’on aurait en réalité volontiers changée.

Parcoursup va contraindre des universitaires à s’arranger avec la vérité, la tordre, sinon la cacher purement et simplement. Pour un universitaire, il s’agit là d’une compromission de la pire espèce.

Cela fera une bonne question pour les conseils des universités, un bon sujet pour les formations d’éthique scientifique que se développent un peu partout, et il serait intéressant de connaitre les recommandations du Comité éthique et scientifique Parcoursup.

Parcoursup est-il « grippé » ?

A quelques jours de la fin de la procédure d’affectation Parcoursup, moins de 500.000 candidats ont accepté définitivement une proposition, plus de 167.000 ont quitté la plateforme, 35.000 attendent encore au moins une proposition et plus de 85.000 ont une proposition mais ne l’ont pas définitivement confirmée [Tableau de bord du 27/08/2018].

Sur le dernier mois, les évolutions ont été marginales [Tableau de bord du 27/07/2018], laissant penser que Parcoursup est « grippé », notamment parce que seule une moitié des candidats en classe prépa ont acceptés définitivement leur proposition.

D’après Frédérique Vidal, cette lenteur s’explique par l’accompagnement des étudiants… On peine à voir en quoi être en attente de la décision des autres candidats représente un accompagnement constructif… D’autres acteurs pensent que cette lenteur est due au comportement irrationnel des candidats, qui conserveraient inutilement des vœux en attente, essentiellement par curiosité, malgré la communication de plus en plus menaçante du ministère

Parcoursup serait donc bloqué en raison du comportement imprédictible et irrationnel des candidats ?

Ce n’est pas l’avis de Claire Mathieu, conceptrice de Parcoursup :

En réalité, au contraire d’APB, Parcoursup est fondamentalement conçu de telle façon à ce que des candidats restent en attente jusqu’à la fin de la procédure. Il est donc tout à fait normal qu’autant de candidats n’aient pas encore confirmé leur proposition et que les formations ne soient pas certaines de leur recrutement.

Comment se comporte Parcoursup dans un cas trivial ?

Pour bien comprendre, supposons 300 candidats à 3 formations F0, F1 et F2, ayant 100 places chacune. Supposons que tous les candidats classent ces trois formations de façon identique : F0 préférée à F1 et F1 préférée à F2 ; et que les trois formations classent aussi les candidats de façon identique, de C0 à C299. Il s’agit d’un cas caricatural, mais assez représentatif de ce qu’on peut observer dans un domaine fermé, par exemple les prépas : meilleure prépa nationale (F0), meilleure prépa locale (F1), prépa locale accessible (F2).

Il s’agit surtout d’un cas trivial, dont la solution est évidente : les cents premiers candidats, C0 à C99, iront dans la formation F0 ; les cents suivants, C100 à C199, iront en F1 ; et les cents derniers, C200 à C299, iront en F2. N’importe quel algorithme d’affectation doit pouvoir traiter ce cas sans problème. APB le faisait d’ailleurs très bien en annonçant cette affection dès le premier jour.

Supposons un comportement parfaitement rationnel des candidats : ces derniers ne démissionnent que de leurs vœux moins appréciés et confirment définitivement seulement leur premier vœu. Sur les trois premières semaines (délais initial de réponse), Parcoursup se comporte alors ainsi :

Semaine 1
Candidats Formation F0 Formation F1 Formation F2
C0-C99 Proposition Proposition Proposition
C100-C199 En attente En attente En attente
C200-C299 En attente En attente En attente
Semaine 2
Candidats Formation F0 Formation F1 Formation F2
C0-C99 Confirmation Démission Démission
C100-C199 En attente Proposition Proposition
C200-C299 En attente En attente En attente
Semaine 3
Candidats Formation F0 Formation F1 Formation F2
C0-C99 Confirmation Démission Démission
C100-C199 En attente Proposition Démission
C200-C299 En attente En attente Proposition

 

A partir de là, Parcousup n’évoluera plus. On peut alors constater qu’il faut 3 semaines à Parcoursup pour arriver à l’affectation triviale, mais surtout que les deux tiers des candidats sont toujours en attente de meilleurs vœux, tout comme les deux tiers des formations n’ont aucune confirmation définitive. En effet, seul le groupe C0-C99 est sûr d’avoir obtenu son meilleurs choix. Les deux autres groupes restent, sincèrement, dans l’espoir d’obtenir une meilleurs proposition. C’est cette situation que décrivait Claire Mathieu : l’affectation est finie, mais ni les candidats, ni les formations ne le savent.

Personne ne peut le savoir, puisqu’un désistement dans F0 déclenchera une réaction en chaîne. Les candidats doivent rester en attente. C’est ce qui est prévu comme le comportement normal.

« It’s not a bug, it’s a feature. »

Il n’y a donc absolument rien d’étonnant à ce que 85.000 candidats n’aient pas encore confirmé leur proposition. Il y a fort à parier qu’ils ne le feront jamais, sinon par dépit. Il ne s’agit pas d’un bug, ou d’un grippage, de la plateforme, et encore moins d’un comportement irrationnel des candidats, mais du fonctionnement fondamental de Parcoursup.

En réalité, les comportement irrationnels (tels que des candidats du groupe C200-C299 qui démissionnent de F0 et F1) améliorent plutôt les performances de la plateforme, en augmentant artificiellement le nombre de confirmations.

En revanche, on peut se demander quel est l’intérêt de laisser ainsi des candidats en attente de vœux qu’ils n’auront jamais. C’est un parfait exemple de transparence cruelle. APB cachait aux candidats leur rang dans les file d’attente. On sait maintenant pourquoi.

Bien sûr, on ne manquera pas de chercher un moyen d’améliorer cet aspect. Il existe : rétablir la hiérarchisation des vœux. En réalité, cela reviendrait à rétablir APB. Il est donc peu probable que ça arrive. Nous continuerons donc à avoir des C100 et des C200… Premiers refusés sur liste d’attente. Et nous continuerons à le leur dire, sans aucune raison objective valable.

Mais c’est à ce prix que, sans dire « non », les filières non sélectives peuvent laisser certains de leurs candidats en attente pour toujours… Et donc sélectionner. C’est à ce prix qu’on aura mis fin au « scandale du tirage au sort ».

Chacun voit le scandale à sa porte.

Parcoursup : Les obligations légales des universités dans le traitement des dossiers de candidatures

Ce document est une forme de RFC (Request For Comment), qui sera mis à jour en fonction des commentaires remontés et de l’évolution des textes, avis et décisions.

L’utilisation d’algorithmes pour prendre des décisions administratives est un véritable enjeu de société. Parcoursup en est un exemple parfait. Alors que se réunissent les premières commissions d’accès à l’enseignement supérieur (CAES) et que les premiers recours arrivent sur le bureau des universités, et alors que le Syndicat des avocats de france vient de publier “Parcoursup, comment contester les refus ?” et que des modèles de lettres circulent déjà sur les réseaux sociaux, il est temps de faire le point sur les obligations légales des universités.

Les algorithmes locaux, les délibérations et l’algorithme Parcoursup

Tout d’abord, il faut bien différencier les différents niveaux de décision pour l’affectation des bacheliers. Chronologiquement :

  1. Les commissions d’examen des voeux dans les universités décident des critères et de la procédure pour classer les candidatures. C’est ce qu’on appelle les algorithmes locaux.
    Cela inclut tout ce qui concerne l’évaluation des dossiers de candidatures, y compris les traitements humains et l’organisation de la commission d’examen des voeux. On peut en voir un aperçu dans la rubrique “examen des dossiers” dans la description des formations sur Parcoursup.
  2. Les commissions d’examen appliquent ces critères et cette procédure à chacun des dossiers de candidature pour les trier effectivement. C’est la délibération.
  3. Les classements sont remontés au national, et les propositions sont communiquées au fil de l’eau aux candidats. C’est l’algorithme national Parcoursup.

Il apparaît à la lecture des textes que chacune de ces phases est soumise à des obligations différentes. Nous nous concentrerons ici sur celles qui concernent les universités.

Les obligations de transparence des universités

La question générale de l’obligation de transparence par l’administration est régie par des disposition spécifiques contenues dans le Code des relations entre le public et l’administration (CRPA) ainsi que par le code de l’éducation. Le guide de la CNIL constitue une excellente première lecture sur le sujet.

Les dispositions spécifiques à Parcoursup : Code de l’Éducation

Les dispositions spécifiques introduites par la loi ORE introduisent un régime d’exception sur la transparence. Ainsi, l’article L612-3 du Code de l’éducation dispose que les candidats ont « la possibilité d’obtenir, s’ils en font la demande, la communication des informations relatives aux critères et modalités d’examen de leurs candidatures ainsi que des motifs pédagogiques qui justifient la décision prise ».

Critères et modalités d’examen des candidatures

Les critères et modalité d’examen des candidatures, qui constituent ce qu’on peut appeler les algorithmes locaux, conduisent à des décisions individuelles. Or, l’Article R311-3-1-2 du  Code des relations entre le public et l’administration dispose alors que les informations à communiquer sont les suivantes :

  1. Le degré et le mode de contribution du traitement algorithmique à la prise de décision : donc la part entre le traitement subjectif des dossiers (étude des bulletins, de la lettre de motivation, du CV,… Toutes les notes et modulations ajoutées à la main) et le traitement algorithmique (organisation de la commission, calcul de la moyenne, prise en compte de la fiche avenir, intégration des notes et modulations ajoutées à la main…) ;
  2. Les données traitées et leurs sources : donc la liste des données disponibles sur Parcoursup, plus toutes les éventuelles données additionnelles utilisées dans le traitement, comme, par exemple, les taux de réussite par filières d’origine ou le classement des lycées ;
  3. Les paramètres de traitement et, le cas échéant, leur pondération, appliqués à la situation de l’intéressé : donc toutes les pondérations utilisées pour calculer la note finale.
  4. Les opérations effectuées par le traitement : donc soit l’outil d’aide à la décision de Parcoursup, soit l’outil qui a été utilisé, et le cas échéant, toutes les opérations qu’il a permis de faire, donc les codes et formules utilisés dans cet outil.

Motifs pédagogiques qui justifient la décision

Cette expression vague de “motifs pédagogiques qui justifient la décision” risque d’être sujette à interprétation.

De prime abord, les motifs pédagogiques peuvent être compris comme les appréciations individuelles portées par l’examinateur sur le dossier de candidature. Il est en effet possible de saisir différents commentaires dans l’outil d’aide à la décision Parcoursup, notamment en ce qui concerne les bonifications ou forçage de notes. Cependant, ces commentaires ne sont pas obligatoires, pas plus que l’utilisation de l’outil d’aide à la décision. Il est donc probable que certains dossiers ne comportent aucun motif pédagogique.

Mais au delà de ces appréciations, la décision est aussi issue des règles générales de classement (pondérations des notes de lycées, bonifications automatiques diverses, etc). Ces règles devraient donc également être justifiée par des motifs pédagogiques. Cela peut conduire les établissements à fournir, par exemple, des études d’adéquation entre les programmes pédagogiques des filières du secondaire et du supérieur.

Ce type de travail peut s’avérer rapidement monumental à faire. De plus, des motifs pédagogiques peuvent toujours être discutés et remis en cause, notamment s’ils ont été définis instinctivement, ce qui ouvre la voie à de possibles recours et polémiques.

Dispositions générales : loi Informatique et Liberté, Code des relations entre le public et l’administration (CRPA) et Règlement général sur la protection des données (RGPD)

Dans sa délibération n° 2018-119, la CNIL a estimé que “dans la mesure où les commissions d’examen des vœux des établissements d’enseignement supérieur définissent librement les modalités et les critères d’examen des candidatures […], le ministère n’est pas responsable des traitements. […] Les établissements d’enseignement supérieur, en tant que responsables de traitement, devront respecter les principes régissant la protection des données personnelles, ce sur quoi elle sera vigilante.”

Elle ajoute que l’aménagement des droits par le Code de l’éducation “est sans incidence sur le droit d’accès prévu par l‘article 39 de la loi « Informatique et Libertés »”.

La logique sous-jacente

La CNIL rappelle en outre queles établissements d’enseignement supérieur qui recourraient à un traitement algorithmique pour examiner les candidatures qui leur sont soumises devront également fournir l’ensemble des éléments permettant de comprendre la logique qui sous-tend cet algorithme”.

De plus, l’article 15 du RGPD dispose de communiquer au candidat les “informations utiles concernant la logique sous-jacentede la prise de décision automatisée.

Selon dans la décision n° 2018-765 du Conseil constitutionnel, il résulte de ces dispositions que la description de l’algorithme local doit être accompagné d’une explication “afin de pouvoir expliquer, en détail et sous une forme intelligible, à la personne concernée [,à savoir un lycéen,] la manière dont le traitement a été mis en œuvre à son égard”.

Là encore, le travail pour les commission d’examen des voeux peut s’avérer conséquent et la voie est ouverte à de possibles polémiques.

Communication sur demande et/ou déclaration

Les algorithmes locaux concernant des données personnelles, ils devraient êtres soumis à une obligation de déclaration CNIL. Bien souvent, les universités disposent d’un Correspondant Informatique et Liberté (CIL), chargé de faire cette cette déclaration directement sur le site de l’université. Cette déclaration ne peut se limiter à simplement lister les informations traitées, mais doit permettre de comprendre la logique sous-jacente des algorithmes locaux utilisés dans toutes les filières de l’université.

Cependant, le RGPD, entré en application depuis le 25 mai 2018, change cette philosophie. Désormais, les universités doivent désigner un Délégué à la protection des données (Data Protection Officer) chargé d’organiser la conformité en matière de protection des données, et notamment “d’informer et de conseiller le responsable de traitement ou le sous-traitant, ainsi que ses employés” et de “contrôler le respect du règlement européen et du droit national en matière de protection des données”.

L’obligation de déclaration des algorithmes locaux devrait disparaître au profit d’une obligation de disposer d’un délégué facilement identifiable chargé de répondre à toutes les demandes des candidats.

Obligation de publication

La loi ORE a aménagé les obligations de transparence “afin de garantir la nécessaire protection du secret des délibérations”. Considérant que les délibérations portent uniquement sur l’examen des dossiers individuels, les universités doivent respecter les obligations de l’article L312-1-3 du CRPA, et notamment celle de “[publier] en ligne les règles définissant les principaux traitements algorithmiques”, donc les algorithmes locaux.

Pour plus de détails à ce sujet, lire Parcoursup : Transparence des algorithmes locaux vs. Secret des délibérations.

Conclusion sur la transparence

Au final, les établissements d’enseignement supérieur devraient publier tous les détails des algorithmes locaux qui ont servis à classer les candidatures, et ce bien au delà des attendus nationaux ou des informations données dans la rubrique “examen des dossiers” de la plateforme. En plus des détails techniques (pondérations, bonifications, etc.), ils devraient publier les motifs pédagogiques qui les justifient, ainsi qu’une explication permettant de comprendre la logique sous-jacente. Un soin particulier devrait être apporté au départage des candidats ex-aequos.

En plus de toutes ces informations, les universités devraient fournir une explication individuelle à tout candidat qui en fait la demande.

Les obligations dans le traitement des dossiers par les universités

Traitements totalement automatiques et algorithmes auto-apprenants

L’article 10 de la loi informatique et liberté et l’article 22 du RGPD s’opposent au traitement totalement automatique des données pour prendre des décisions individuelles administratives. Cela pose la question de la légalité des décisions prises automatiquement, que ce soit les classements ou la nature de l’avis (“oui”,”non” ou “oui si”), lorsqu’elles sont prises uniquement sur la base des notes ou de caractéristiques comme la filière d’origine.

En outre, dans sa décision n° 2018-765, le Conseil constitutionnel a estimé que “ne peuvent être utilisés, comme fondement exclusif d’une décision administrative individuelle, des algorithmes susceptibles de réviser eux-mêmes les règles qu’ils appliquent, sans le contrôle et la validation du responsable du traitement”. L’utilisation d’algorithme auto-apprenants, ou deep-learning, semble donc être exclue.

Tirage au sort

L’absence de tirage au sort fait partie du cahier des charges de l’algorithme national Parcoursup, mais pas de celui des algorithmes locaux. Dans son avis du 22 décembre 2017, le Conseil d’Etat indique, à propos du départage des candidatures, que “aucun texte ni aucun principe ne fait obstacle à ce qu’il repose sur le tirage au sort”, mais il ajoute qu’il ne peut intervenir qu’à titre exceptionnel pour départager un nombre limité de candidats”.

Cette question peut donc se poser notamment en ce qui concerne le départage des candidats ex-aequo. Limités à leurs considérations pédagogiques, les algorithmes locaux peuvent effectivement conduire à un grand nombre de candidats dans cette situation. Or, les critères ajoutés à la seule fin de les départager n’ont pas, par nature, de motif pédagogique. Ils pourraient donc s’apparenter à du tirage au sort, quand bien même ils seraient basés sur des résultats scolaires.

En outre, cette question pourrait prendre une toute autre tournure si l’on en venait à prendre en considération des aspects pédagogiques dans la définition du tirage au sort.

Principe constitutionnel d’égalité

Ce principe est simple : les situations identiques doivent être traitées de façon identiques. En pratique, c’est plus compliqué : les différences de traitements doivent être justifiées par des raisons objectives, pertinentes et étrangères à toute discrimination.

Il existe sans doute trois types de risques pour les universités :

  • Deux candidats qui s’estiment dans une situation identique, mais estiment ne pas être traités de façon identique : ce risque est limité puisque chaque candidat n’aura accès qu’à son propre dossier.
  • Un même candidat traité de façon différente dans deux filières : ce risque est limité puisqu’on pourra estimer que les filières sont différentes, mais on sera peut-être amené à devoir le prouver, ce qui peut-être rendu difficile pour des formations identiques dans des établissements différents.
  • Un groupe de candidats qui estiment qu’un critère défini dans l’algorithme local leur porte préjudice.

C’est ce dernier cas, s’il venait à être discuté, qui pourrait conduire à une jurisprudence compliquant sérieusement le travail des commissions d’examen des voeux. Cependant, la jurisprudence a déjà très affaibli ce principe ces dernières années. Il peut être raisonnable de le considérer comme un cadre de pensée plutôt qu’un réel cadre légal.

Les obligations de réponse et d’intervention

Selon l’article 59 du RGPD, lorsqu’un candidat fait une demande d’information, l’établissement concerné est tenu de répondre “dans les meilleurs délais et au plus tard dans un délai d’un mois et de motiver sa réponse lorsqu’il a l’intention de ne pas donner suite à de telles demandes”.

Suite à cette information, l’article 22 du même RGPD confère au candidat le droit “d’obtenir une intervention humaine de la part du responsable du traitement, d’exprimer son point de vue et de contester la décision”, avec le même délais d’un mois.

Contestation de la décision

Une contestation légitime, par exemple suite à une erreur matérielle (note mal prise en compte dans le calcul de la moyenne, détail oublié dans les pièces complémentaires, etc.), conduirait mécaniquement à la réévaluation de la note finale du candidat, et donc à son rang dans le classement.

Or, il est très difficile, sinon impossible, de modifier un classement après leur prise en compte par l’algorithme national Parcoursup.

Les commissions d’examen des voeux seraient alors sans doute contraintes de refuser toute modification de la décision. Cela pourrait même les conduire à devoir cacher leurs éventuelles erreurs, même légitimes, faute d’avoir la possibilité de les corriger avec un dispositif prévu à cet effet.

L’article 59 du RGPD dispose pourtant que “des modalités devraient être prévues pour faciliter l’exercice par la personne concernée des droits qui lui sont conférés”.

Délais de recours

Quoi qu’il en soit, la loi ORE dispose que “le silence gardé par un établissement sur une candidature […] ne fait naître aucune décision implicite avant le terme de cette procédure”. C’est donc le 5 septembre 2018 pour cette année que les “en attente” se transformeront en “non”. “En attente” n’étant pas une décision, aucune contestation ne sera possible avant cette date.

Or, entre la demande d’information et la réponse à la contestation, deux mois peuvent s’écouler, conduisant à novembre. L’intégration dans une formation est de fait impossible si tard. De plus, le caractère d’urgence semble très difficile à faire valoir en tel cas. Dans sa décision n° 2018-763, le Conseil constitutionnel a cependant estimé que cela ne portait “aucune atteinte au droit à un recours juridictionnel”.

Les candidats n’auront alors plus comme alternative que de demander des dommages et intérêts pour le préjudice subi, mais ce type de démarche n’est pas aussi facilement accessible à toute la population. Le cas échéant, il faudra également décider de qui devra supporter les frais de justice, entre l’université, la filière ou la commission d’examen des vœux.

Il reste cependant une question ouverte : est-ce que le classement des candidatures relèvent d’une décision administrative ? Si c’était le cas, alors les candidats seraient peut-être fondés à former un recours à propos de leur rang dans les listes d’attente, et ce sans avoir à attendre la naissance de la décision implicite.

Risque de contestation pour les filières dites “sélectives”

Seules les filières dites “sélectives” ont la possibilité de prononcer des “non” francs, seule décision explicite contestable. Ces décisions pourraient être réellement contestés avant la rentrée. Pour éviter un tel risque, ces filières pourraient être conduite à mettre “en attente” la totalité de leurs candidats, ce qui, sans rien changer à leur recrutement, les mettrait à l’abri de tout recours.

Conclusion

En généralisant le tri des candidatures à tous les bacheliers souhaitant entrer dans l’enseignement supérieur, Parcoursup doit conduire à se poser des questions aussi concrètes que difficiles en matière de légalité. Ces questions sont un véritable enjeu pour les bacheliers comme pour les universités ou les commissions d’examen des voeux. Il est possible qu’une jurisprudence fasse bientôt son apparition.

Plus largement, ces questions s’inscrivent parfaitement dans la réflexion autour de la place des algorithmes dans l’administration. Plutôt que de jouer la transparence avec des modalités de recours adaptées, la loi ORE joue le secret avec des délais limitant au maximum l’efficacité des recours. Il faut espérer que cet exemple ne sera pas suivi dans les autres branches de l’Administration.


Références

Parcoursup : Transparence des algorithmes locaux vs. Secret des délibérations

Le texte final de la loi ORE, issu de la rédaction proposée par la ministre, instaure un régime d’exception à l’obligation générale de transparence et de communication des documents administratifs. Cela s’est essentiellement joué autour de deux amendements.

Transparence

D’abord, en décembre 2017, Cédric Villani a porté l’amendement 245 portant sur la loi Orientation et Réussite des Étudiants, qui dit la chose suivante :

La communication, en application des dispositions du code des relations entre le public et l’administration, du code source des traitements automatisés utilisés pour le fonctionnement de la plateforme mise en place dans le cadre de la procédure nationale de préinscription prévue au I s’accompagne de la communication du cahier des charges présenté de manière synthétique et de l’algorithme du traitement”.

Il introduit des garanties de transparence.

Mais, selon le Sénat, “ces garanties ont été vidées de leur substance par un amendement de dernière minute”.

Exception

En effet, en février 2018 lors des débats sur le projet de loi relatif à la protection des données personnelles, Frédérique Vidal a porté l’amendement 204, qui dit la chose suivante : “Afin de garantir la nécessaire protection du secret des délibérations des équipes pédagogiques chargées de l’examen des candidatures présentées dans le cadre de la procédure nationale de préinscription prévue au I, les obligations résultant des articles L. 311-3-1 et L. 312-1-3 du code des relations entre le public et l’administration sont réputées satisfaites dès lors que les candidats sont informés de la possibilité d’obtenir, s’ils en font la demande, la communication des informations relatives aux critères et modalités d’examen de leurs candidatures ainsi que des motifs pédagogiques qui justifient la décision prise.

Dans les faits, cela conduit à un régime d’exception, puisque certaines obligations n’ont plus à être satisfaites, et notamment celle du L. 312-1-3 : “les administrations publient en ligne les règles définissant les principaux traitements algorithmiques utilisés dans l’accomplissement de leurs missions lorsqu’ils fondent des décisions individuelles”.

Cet amendement, supprimé par le sénat et réintégré par l’assemblée à plusieurs reprises, a surpris les membres de la commission mixte paritaire :

M. Jacques Grosperrin, rapporteur. Nous avons eu un débat sur les algorithmes en commission, qui avait abouti à un avis plutôt défavorable. Nous souhaiterions pouvoir échanger avec vous sur ce sujet, madame la ministre.
De quoi s’agit-il exactement ? Pouvez-vous nous donner des informations complémentaires, en particulier sur la publication des algorithmes et la question de la transparence ?

Mme Frédérique Vidal, ministre. La publication des algorithmes est inscrite dans la loi : ce n’est pas le sujet ici. Cet amendement vise simplement à permettre à un candidat d’obtenir communication, dans le cadre d’une démarche individuelle, des raisons de la décision le concernant, tout en préservant le secret des délibérations des équipes pédagogiques, que le Conseil d’État a consacré il y a deux ans.

Considérant cette réponse, et considérant que le secret de délibération n’intervient que lors de l’examen individuel des dossiers, et non pas lors de la définition des algorithmes locaux, il peut sembler évident que ces derniers doivent bien être publiés en ligne pas les établissements d’enseignement supérieur.

Confusion

Pourtant, cet amendement a entouré cette question de confusion (voir NextInpact ici, ou . Le Monde en a même conclu que “Malgré le vote du Sénat, les députés ont suivi le gouvernement, afin de permettre aux établissements de ne pas dévoiler leur algorithme de classement des candidatures reçues via Parcoursup”. La confusion atteint même les présidences des universités, dont certains membres estiment que les algorithmes locaux sont couverts par le secret des délibérations.

A ce jour, aucune directive ministérielle n’est d’ailleurs donnée dans le sens de la publication et la confusion a encore été accentuée par la publication de l’algorithme national Parcoursup, sans son cahier des charges ni la structure de sa base de donnée. C’est ainsi que l’on a peut lire sur le site du ministère “rendre transparente l’intégralité de la procédure Parcoursup”.

Enjeux

Les enjeux sont grands autour de cette transparence.

Enjeu pédagogique

La loi Orientation et Réussite des Étudiants s’appuie sur le postulat qu’une meilleure orientation permettra d’améliorer la réussite des étudiants. Mais il ne faudrait pas réduire cette meilleurs orientation à une meilleure affectation. L’orientation passe aussi par la compréhension de son parcours, des raisons qui ont fait que telle filière étaient plus adaptée plutôt que telle autre. Et ces raisons doivent dépasser les résultats scolaires, les filières d’origine, ou le froid constat que trop de candidats sont mieux classés.

En matière d’orientation, il faut effectivement remettre de l’humain, et cela passe nécessairement par la publication, mais surtout l’explication, des algorithmes locaux.

Enjeu social

Les algorithmes se déploient à tous les niveaux de la société. Ils présentent des avantages indéniables, comme des risques non négligeables. Il faut faire la différence entre les algorithmes des entreprises, qui relèvent souvent du secret industriel ou du secret des affaires, et les algorithmes utilisés dans l’administration.

En conduisant à des décisions individuelles, ces derniers nous administrent. C’est donc l’essence même de la démocratie qui impose non seulement leur totale transparence, mais en détail et sous une forme intelligible. Accepter que des algorithmes totalement secrets prennent des décisions pour nous, c’est accepter une nouvelle société.

Candidater dans Parcoursup sans pouvoir connaître les algorithmes locaux revient à participer à un concours sans jamais pouvoir en connaître les épreuves. Il y a quelque chose kafkaïen en ça.

Enjeux politiques

Vu les contraintes juridiques qui entourent les commissions d’examen des vœux, nul doute qu’une trop grande transparence annoncée aurait était un frein à l’adoption de Parcoursup par la communauté universitaire, ne serait-ce que par la masse de travail nécessaire.

De plus, cette transparence peut conduire à une augmentation des contestations, non seulement en raison de critères possiblement illégaux, mais aussi en raison de critères nécessairement discutable. Beaucoup de décisions ne peuvent en réalité pas être fondée objectivement, et la plupart, si elles favorisent les uns, défavorisent les autres. On n’ose imaginer les conséquences d’un algorithme local, et donc du classement subséquent, qui viendrait à être déclaré illégal durant ou après l’affectation des bacheliers…

Enfin, dans une perspective économique, les algorithmes locaux peuvent s’apparenter à des “recettes secrètes” pour recruter les meilleurs étudiants. Il est alors naturel, pour chaque formation, de les protéger tels des secrets industriels, afin de garder une avance sur ses concurrents. 

Conclusion

A tous les niveaux et pour tous les acteurs, la transparence des algorithmes locaux est un véritable enjeu. De lourdes conséquences sont à attendre, qu’ils soient publiés ou gardés secrets. Néanmoins, il me semble qu’une publication accompagnée d’un effort conséquent d’explication pour que chaque bachelier puisse comprendre les raisons de son orientation est en réalité indispensable.

S’il faut remettre de l’humain, c’est bien ici. Et si ces algorithmes ne sont pas de bêtes machines à trier, alors il n’y a rien à craindre, les bacheliers sauront les comprendre et les respecter. La démarche de la réussite par l’orientation est au cœur même de la loi Orientation et Réussite des Étudiants, mais comment demander à un bachelier de réussir ainsi tout en le privant des moyens de comprendre la façon dont il a été orienté ?

Plus qu’une question de justice avec les candidats, la transparence des critères de sélection dans le supérieur est aussi une question politique, qui touche à l’organisation même de notre société :

« Plus discrète, une autre transgression décisive fut mise en place au début du XXe siècle : la prise en compte de la filiation dans les critères d’admission des principales universités du pays. Au moment de s’inscrire, les jeunes postulants bénéficient en effet d’un traitement de faveur lorsqu’un de leurs parents — généralement leur père — a fréquenté l’établissement. « En réservant des places d’office aux membres de la pseudo-aristocratie “de fortune et de naissance”, écrit l’essayiste Michael Lind, le droit de succession universitaire a introduit le serpent aristocratique dans le jardin d’Éden de la république démocratique.  »

Aujourd’hui, ces critères de sélection héréditaire (legacy preferences) sont en vigueur dans les trois quarts des cent universités américaines les mieux cotées, publiques et privées. Ils règnent également dans les cent meilleures écoles d’arts libéraux du pays. Outre les résultats scolaires, la couleur de peau, le sexe et l’origine géographique, ces établissements prennent en compte la famille des candidats, sans dévoiler le poids qu’ils accordent à chacun de ces critères.«