Docs en stock : dans les coulisses de la démocratie universitaire

Latest Posts

Bilan 2018-2019 (IV) : Recherche

Le 15 août est le jour de la sortie du classement de Shanghai. La ministre trouve les résultats formidables, et s’empresse de l’utiliser pour légitimer les politiques qu’elle poursuit. Jean Winand nous explique « à quoi servent les classements universitaires » mais pour Hugo Harari-Kermadec, ce classement a surtout poussé la France à faire des choix qui vont à l’encontre de « l’esprit de service public ».

Excellence

On aurait tort de trop mépriser ce marronnier… Que reste-t-il d’autre en matière de pilotage de la recherche au niveau des ministères et présidences ?

Certainement pas la diffusion des connaissances, comme en atteste la « décision juridique de bloquer l’accès à Sci-hub et Libgen en France », le retard de mise en œuvre du plan S, encore largement ignoré des chercheurs français, ou l’accord passé avec Elsevier alors que le reste du monde est en train de s’en émanciper.

Un accord de 4 ans entre Elsevier et la recherche française

Certainement pas non plus la production des connaissances, la France ne cesse de perdre des places en terme de publications, incapable de résister à la pression de l’investissement de la Chine et l’Inde, comme le soulignait en 2018 Sylvestre Huet.

Au niveau du pilotage de la recherche, c’est comme si toute notion de recherche s’était effacée derrière la compétition avec nos collègues, qu’ils soient d’un autre établissement, ou d’un autre pays. Même lorsqu’on cherche à monter des collaborations, c’est uniquement au sein de compétitions.

Au cœur de cette nouvelle façon d’appréhender la science, on trouvera facilement la notion d’Excellence, suffisamment molle pour justifier tout ce qui doit l’être (y compris le désinvestissement), suffisamment évocatrice pour que la honte domine chez ceux qui n’en sont pas (y compris les brillants).

Notre stagnation dans les classements ne serait pas si grave, si on n’avait pas décidé de totalement transformer notre système d’ESR dans le seul but d’y grimper : fusions, politique d’excellence, agences d’évaluation ou de moyens… Tout l’arsenal moderne qui contraint actuellement la recherche française a été conçu dans cet unique objectif, comme en atteste un des rapports Attali.

Les politiques de regroupement, dont le seul objectif officiel est donc de grimper dans les classements, sont bien une exception française, en nombre comme en taille. C’est ce que montre le rapport de l’EUA à ce sujet, qui, pour faire apparaître des établissements d’autres pays, a été obligée de faire deux classements, dont un excluant les COMUEs. Une carte interactive des fusions a même été réalisée.

Nous n’avons pas ménagés nos efforts, allant jusqu’à étudier les principaux classements, et simuler l’impact des fusions… Étonnamment, cet impact semble à première vue négatif, comme le montre cette simulation rapportée dans le rapport IGF/IGAENR « La prise en compte des classements internationaux dans les politiques de site ». Étonnamment surtout, cela nous a pas empêché de poursuivre.

Depuis, les preuves de l’inefficacité des politiques d’Excellence commencent à s’accumuler… Que ce soit en terme de regroupement, de distribution des moyens ou d’encouragement de la production scientifique.

Finances

Passés la compétition et les classements, il faut regarder les actions concrètes des dirigeants… Et c’est tout de suite moins brillant.

Niveau international

A l’échelle internationale, on est mal. Très mal même. L’investissement de la Chine a dépassé celui de l’Union Européenne en 2014, et s’apprête à dépasser celui des Etats-Unis, si ce n’est pas déjà fait. Nous avons du mal à le réaliser, mais nous ne sommes déjà plus dans un monde où nous sommes deuxième.

Pire, il faudrait commencer à se préparer à un monde où les Etats ne sont plus premiers : le budget R&D d’Amazon est aujourd’hui équivalent à celui du MESRI…

Niveau européen

Au sein de l’UE, ce n’est guère mieux… La France est (avec l’Allemagne) le pays qui perd le plus au jeu de la redistribution des crédit Horizon : -1,2 Md€. On aimerait y voir une forme de générosité, de solidarité, quelque chose qui nous honore… Mais ce serait faire abstraction de la totalité des politiques, discours et injonctions auxquels nous sommes soumis.

Niveau national

Et au niveau national, c’est sans grande surprise qu’on constatera que dans le budget de la recherche, la part de la MIRES (27Md€ – Mission interministérielle Recherche et Enseignement supérieur) augmente bien moins que celle des « dépenses fiscales » (12Md€ – CIR, CII, etc). Rapportée à l’inflation, à l’augmentation des charges et aux nouvelles missions, l’augmentation du budget de la recherche publique apparaît même en baisse.

Investissement privé

Malgré cette générosité avec les entreprises, le fameux effet de levier se fait discret : leur investissement reste tout à fait médiocre. Nos subventions en pourcentage du PIB ont beau être presque le double de celles des USA, et les tutoyer en valeur brute, notre investissement privé en R&D reste un quart en dessous… Seule la Russie fait pire que nous, mais nos économies sont-elles vraiment comparables ?

Programmation pluriannuelle de la recherche

Cette année nous a également gratifiés d’un moment de franche rigolade, lorsque le premier ministre a annoncé sa volonté de mettre en place une loi de « programmation pluriannuelle de la recherche ». Nous n’avions donc pas de politique de recherche ?

Le gouvernement espère avoir une politique de Recherche à partir de 2021

Grande consultation nationale

Mais la rigolade fût de courte durée… D’abord fût officiellement mis en place une consultation des acteurs de la recherche. La participation suffit à s’inquiéter sérieusement de l’état actuel de notre système de recherche : « 679 contributions, 679 participants ». Une vraie gifle : faut-il que les chercheurs soient à ce point détournés ou défiants vis-à-vis des dirigeants pour que si peu donnent leur avis ? Les résultats, compilés par un groupe de travail à la composition intéressante, devaient être publiés en juillet, ce qui n’a pas été le cas à ma connaissance.

Vraie grande consultation nationale

Une autre consultation, plus sérieuse, a été menée par 23 société savantes, portant sur 4 axes : financement, emploi, organisation et relations recherche/société. Plus de 9000 réponses ont été collectées et analysées, avec une véritable rigueur scientifique. Il faut saluer l’initiative autant que le travail. On peut résumer le résultat de cette consultation en deux revendications : moins d’ANR et plus de collègues.

Las, dans une parodie flash des gouvernements en 2006 qui proposèrent un « pacte pour la recherche » en tous points contraire aux revendications des chercheurs exprimées dans le Rapport des Etats Généraux de la Recherche de 2004, la direction du CNRS s’est empressée de réclamer plus d’ANR et moins de collègues.

Résumons

L’objectif était simple : concentrer les moyens sur une dizaine d’établissements à visibilité mondiale. Mais tout comme pour Parcoursup, les frais d’inscription et l’emploi, tout semble se dérouler comme si cette politique échouait totalement à atteindre le but qu’elle s’était fixée.

La encore, les universitaires agissent contre leur valeurs et intérêts : malgré les preuves (quotidiennes et documentées) d’inefficacité, ils fusionnent, jouent le jeu de la compétition, conçoivent, répondent et se classent entre eux dans d’incessants appels à projet…

Les consultations immédiatement détournées par des dirigeants ne sont pas une clé de compréhension suffisante. Face à une situation d’une telle gravité, même les dirigeants agissent manifestement contre leurs propres intérêts. Quand bien même seraient-ils à l’abri des conséquences de ces politiques (par proximité à la retraite ou renommée déjà faite), quel plaisir peut-on bien avoir à laisser un système dans un tel état ?

Un trait commun se confirme cependant dans toutes ces politiques de l’ESR : le mauvais traitement que nous réservons à notre jeunesse. Peut-être même encore plus durement qu’avec Parcoursup et l’emploi, ce sont maintenant les jeunes recrutés qui sont les premiers lésés de cette politique, réduits à abandonner leur précieux sujets de recherche pour s’adonner à la recherche de crédits. C’est ce que montre tristement une des très rares enquêtes menées sur les conditions de travail des chercheurs français.

Nous touchons là, il me semble, à un invariant trop manifeste pour qu’il soit fortuit. C’est ce que nous verrons dans la suite de notre investigation.

(A suivre)

Photo de couverture par João Silas sur Unsplash

Bilan 2018-2019 (III) : Emplois

Sur le front de l’emploi, il fait toujours aussi froid.

Dans les établissements

L’article « Les universités en difficulté financière à la recherche d’un équilibre précaire » dresse un portrait inquiétant de la situation financière des établissements d’enseignement supérieur. Le désinvestissement public allié à l’autonomie de façade et aux fusions et restructurations conduit à une situation où « Le seul levier structurel c’est de geler des postes ». Cette situation ne gêne pas outre-mesure le gouvernement, dont la baisse des effectifs de la fonction publique est une des priorités.

L’autonomie implique que la politique nationale est désormais la somme des politiques locales, issues des décisions et priorités des présidences, que rien n’oblige à être transparentes. De plus, chaque fusion augmente l’hétérogénéité des tailles et politiques, quand chaque regroupement ajoute un niveau supplémentaire d’analyse. En conséquence, il est devenu difficile, sinon impossible, de comprendre la politique de l’emploi ESR au niveau national.

Ce constat m’a conduit à proposer une nouvelle façon de mesurer les campagne d’emplois, non plus en terme de nombre de postes, mais en terme de temps nécessaire au renouvellement et à la promotion des personnels.

La campagne d’emploi enseignants-chercheurs 2019 en chiffres

Indépendamment des tailles d’établissement, on peut ainsi identifier des politiques très différentes d’un établissement à l’autre.  Au rythme de recrutement de cette année :

  • il faudra 12 ans pour renouveler les enseignants-chercheurs de l’Université de Guyane, mais 303 ans à l’Université de Bourgogne ;
  • il y a un poste de PR par MCF tous les 6 ans en moyenne à CentraleSupélec, et tous les 860 ans à l’Université Claude Bernard Lyon 1 ;
  • et si des géants (Lorraine, Aix-Marseille, Strasbourg) caracolent en tête du nombre de postes, ils sont en réalité tout à fait médiocres en ce qui concerne ces indicateurs politiques.

Ces indicateurs ne nous permettent cependant pas de faire l’économie d’une analyse des effectifs à plus long terme… Ce qui implique d’attendre mises en ligne des données et bilans sociaux. Si celui de l’éducation nationale est sorti en juillet, il faudra attendre encore quelques mois celui du supérieur, et il ne concernera que l’année 2017-2018. Il faudra attendre fin 2020 pour avoir des données précises sur 2018-2019.

Quoi qu’il en soit, ces bilans resteront toujours aveugles aux « micro-transactions », comme le recrutement de stars, dont les montant tranchent avec le discours d’austérité qui accompagne les campagnes de recrutement de fonctionnaires.

Une précarisation silencieuse ?

Le soucis des bilans sociaux et des données nationales est qu’ils sont aveugles aux phénomènes nouveaux : les métriques sont adaptées à une époque, un état des lieux, parfois des objectifs. Lorsque ces derniers changent, il faut du temps pour réadapter les métriques.

C’est, en partie, ce qui explique pourquoi il n’existe aucune mesure nationale solide du nombre de précaires dans les universités. Or, lorsqu’on décide que « Le seul levier structurel c’est de geler des postes », et que le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter, les présidences se tournent naturellement vers l’enseignement à moindre coût, c’est-à-dire la démultiplication des précaires.

Précaires parmi les précaires, tout porte à croire que le nombre de vacataires explose en même temps que le nombre d’heures qu’ils effectuent. Ils ne sont pourtant pas comptabilisés au niveau national, ni même systématiquement au niveau local. L’ANCSMP « arriverait au chiffre de 13000 postes d’EC manquants, soit 20% du nombre d’EC titulaires actuel », du fait de l’emploi de vacataires.

Au delà de leurs conditions d’emploi et de leur paye (« 17 centimes sous le SMIC » selon la CJC), les vacataires sont aussi maltraités par les universités, qui n’hésitent pas à les faire « travailler sans contrat et à les payer avec plusieurs mois de retard ». En réaction, cette année a marqué le ravivement des collectifs, dont certains prennent source dans l’opposition à la loi travail, avec des mouvements de grève et de protestation. Malgré une relative indifférence générale, des députés de gauche ont proposé la création d’une commission d’enquête sur le statut des enseignants vacataires de l’enseignement supérieur.

Et au CNRS

L’année du CNRS aura été tumultueuse, entre les affaires Peyroche, Voinnet et Jessus, et les accusations de discrimination suite à la modification des classements au concours.

Au moins, tout cela aura éclipsé un mouvement plus profond, observé de près par Martin Clavey, et qui consiste à l’atrophie programmée des forces permanentes du CNRS, y compris des BIATSS.

CNRS : 80 personnels permanents par an en moins pendant 5 ans

Résumons

Si la politique d’emploi générale de l’ESR est devenue impossible à qualifier, au moins peut-on être sûr qu’elle s’engage dans une voie de réduction des personnels permanents, et donc une augmentation de la précarité, officielle au moins au CNRS.

L’engouement des présidents d’université pour la contractualisation ou encore la création locale de tenure-tracks, tranche avec leur incapacité à traiter correctement les précaires dont disposent déjà les universités. Le secret dans lequel se montent des opérations dispendieuses pour recruter des stars tranche aussi avec les lamentations au moment d’ouvrir des postes pérennes.

Tout comme Parcoursup ou la hausse des frais d’inscription, cette politique est vouée à l’échec vis-à-vis des objectifs qu’elle s’est en apparence fixés. Un enseignement et une recherche de qualité ne se feront pas seulement avec des précaires et des stars. Dans ce domaine encore, les universitaires agissent contre leurs valeurs et intérêts : au delà des présidences, ce sont des travailleurs, eux-mêmes surchargés faute de collègues en nombre suffisant, qui organisent la pénurie de postes ; ce sont des fonctionnaires, attachés au service public, qui recrutent des précaires et organisent leur féroce mise en compétition.

Il nous faut donc progresser encore dans l’investigation, afin de comprendre ce qui pousse ainsi des universitaires à agir aussi méthodiquement contre leurs propres valeurs et intérêts.

(A suivre)

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ?

Photo de couverture par Ian Schneider sur Unsplash

Bilan 2018-2019 (II) : Hausse des frais d’inscription

Dans l’indifférence, la hausse des frais d’inscription à l’université continue son bonhomme de chemin.

Bienvenue En France (ou pas)

L’encre de la loi ORE et de sa sélection encore fraîche, le gouvernement annonça fin 2018 la hausse différenciée des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires.

Au sein du plan « Bienvenue En France », cette mesure est présentée comme visant à améliorer l’attractivité internationale de la France. Elle est également présentée comme modeste, puisque limitée à seulement 1/3 du coût réel des études, laissant même entendre qu’il s’agissait d’une mesure de justice sociale, les étrangers ne s’acquittant pas de l’impôt.

Bien sûr, ces deux arguments n’ont strictement aucun sens. Yann Bisiou l’a montré : l’argument d’attractivité ne tient pas ; celui du coût réel des études non plus : pour son argumentaire, le ministère aura confondu « coût » et « dotation », et encore sans séparer les universités des autres établissements, tous mieux dotés. Toujours ce réflexe de manipulation.

Combien coûte une formation universitaire (et par extension celle des étudiants étrangers) ?

Face à la faiblesse de l’argumentaire, aussi manifestement de mauvaise foi, face au ciblage aussi évident des populations d’Afrique et du Maghreb, ainsi qu’à d’inquiétantes perspectives comme le « retour du contrôle policier des étrangers par les universités », cette mesure a été perçue par la communauté universitaire comme une agression, une insulte, voire « un putain de naufrage ». Nous y reviendrons dans une autre partie du bilan.

Un échec programmé vis-à-vis des objectifs fixés

La source principale d’inspiration de cette mesure se retrouve dans le rapport de France Stratégie « Internationalisation de l’enseignement supérieur » datant de 2015. Ce dernier propose ouvertement d’utiliser le levier des frais d’inscription pour faire diminuer le nombre d’étudiants étrangers –conséquence confirmée par la Cour des comptes-, et ainsi récupérer la marge de manœuvre budgétaire nécessaire à l’amélioration du service, dans l’espoir d’augmenter la compétitivité internationale.

Diminuer l’attractivité pour améliorer l’attractivité, il fallait oser ! On comprend mieux l’utilisation d’une oxymore digne de 1984 dans la présentation de la mesure, tant elle tire des plans sur la comète. Un simple coup d’œil à la démographie nationale démontre que, au mieux, l’éviction des étudiants étrangers dégagera quelques places aux candidats nationaux, améliorant ponctuellement et à la marge les indicateurs de Parcoursup, sans pour autant diminuer les dépenses.

Mais même cette perspective est improbable. L’éviction des étranger se fait essentiellement au niveau des candidatures. En réalité, une baisse substantielle du nombre final d’étrangers admis est bien peu probable : les candidats sont bien assez nombreux, et les universités vont jouer d’exonération pour limiter les dégâts. En clair, le taux de pression (rapport candidatures/admis) va baisser, mais sans que le nombre d’étudiants baisse pour autant… Ou comment ruiner les indicateurs d’attractivité… pour rien ?

Une augmentation pas très propre des ressources propres ?

Si la mesure ne pourra pas atteindre son objectif principal de baisse du nombre d’étudiants, pourra-t-elle au moins augmenter les budgets des universités, grâce à l’apport de « ressources propres » (c’est-à-dire des budgets ne provenant pas de l’Etat) ? Rien n’est moins sûr…

Craignant une baisse de leurs indicateurs d’internationalisation, les universités ont décidé d’exonérer un maximum d’étudiants, marginalisant les sommes perçues. Ensuite et à terme, l’obsession quasi-maniaque des gouvernements à baisser la dépense publique devrait faire le reste, supprimant des dotations étatique chaque euro perçu par les universités directement auprès des étudiants.

Ajoutons l’état d’asphyxie budgétaire de certaines universités et les nouvelles charges engendrées par les restructurations et les nouvelles missions… Et la récupération d’une marge manœuvre budgétaire propice à l’amélioration du service est absolument illusoire. Cela se constate d’ailleurs sur la hausse des frais d’inscription des étudiants nationaux.

Une hausse peut en cacher une autre

Beaucoup moins médiatisées que la hausse différenciée pour les étudiants extra-communautaires, la hausse -ou plutôt les hausses- des frais d’inscription pour les étudiants français est une réalité silencieuse mais bien concrète. Sommées de trouver des ressources propres, les universités sont encouragées à transformer tous les enseignements possibles en D.U. (Diplôme d’Université), « auto-financés », c’est-à-dire payés par les étudiants.

Ce phénomène va de l’option transformée dans le temps au développement de nouvelles formations, que les dotations étatiques ne permettent plus d’assumer… Par petites touches, presque invisibles parce que toutes justifiées différemment, il faut regarder ce phénomène aux travers d’éléments jamais présentés dans les conseils pour en apprécier l’ampleur globale. Dans mon université, cette ampleur est un doublement en 7 ans :

Le dernier exemple en date est frappant parce que national : les Cursus Master Ingénierie (CMI), portés par le Réseau FIGURE (Formation à l’Ingénierie par des Universités de Recherche), « un réseau national coopératif d’universités autonomes proposant des CMIs ». Issus de l’appel à PIA IDEFI 2011, à peine leur pérennité pédagogique prouvée, les CMI ont cessé d’être financés (rappelons malicieusement que PIA veut dire « Programme d’Investissement d’Avenir »). Dès lors, chaque établissement a dû faire un choix : arrêter et gâcher l’investissement pédagogique, financer sur ressources propres au détriment d’autres projets, ou faire payer les étudiants. Que croyez-vous qu’il arriva ?

Mais, encore une fois, cette transformation d’une formation gratuite en formation payante n’apportera pas de nouvelles ressources budgétaire aux universités. Seules les heures de cours supplémentaires seront payées par les étudiants. Cette manœuvre échoue donc également à apporter une bulle d’air budgétaire permettant d’améliorer globalement le service rendu par l’université.

Résumons

La hausse différenciées des droits d’inscription pour les étudiants étrangers a heurté la communauté universitaire dans ses valeurs les plus profondes. Son objectif initial était vraisemblablement de faire baisser le nombre d’étudiants étrangers, dans la perspective d’améliorer la situation budgétaire des universités, pour permettre une amélioration du service à défaut d’un réel investissement national. Tout pousse à croire que ça n’arrivera pas.

En réalité, cette mesure rejoint un mouvement plus profond de commercialisation progressive des formations universitaires. Mais ce mouvement échoue également à dégager de nouvelles ressources permettant d’améliorer le service rendu à la population.

A l’instar de Parcoursup et de ses échecs, il serait déraisonnable d’accuser ici l’incompétence des décideurs ou des exécutants. Une telle situation ne peut pas non plus être mise seulement au compte de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics.

Cependant, on voit poindre ici un début d’explication, peu clair en ce qui concernait Parcoursup : si la situation budgétaire ou le service n’est pas amélioré, au moins le modèle économique est lentement mais sûrement transformé. Mais ce qui est frappant surtout, c’est l’hostilité des exécutants envers leurs propres actes. Les élus dans les conseils, massivement heurtés par « Bienvenue en France », ont tout de même voté son exécution. Les enseignants des CMIs, rejetant massivement la perspective de commercialiser leur formation, encaisseront tout de même les chèques de leurs étudiants.

Il y a là quelque chose de tout à fait fascinant, peut-être une clé de compréhension des transformations actuelles, qu’il nous faut continuer à investiguer.

(A suivre)

Bilan 2018-2019 (I) : Parcoursup, année 2

La seconde édition de Parcoursup se sera donc déroulée dans des conditions parfaitement normales.

C’est à n’y rien comprendre

La nouvelle présentation des indicateurs de classement à destination des candidats n’a certes pas eu le succès espéré : « liste d’attente » ou « liste d’appel », ces informations ont démuni les candidats plus qu’elles ne les ont rassurés. Comment en serait-il autrement, alors qu’on fourni à des humains les valeurs intermédiaires d’une algorithme informatique, parfaitement inutilisables pour prendre une décision ?

Ajoutons la grande nouveauté de cette année : l’anonymisation des candidatures, décidée par le ministère au milieu de la procédure. Mauvaise idée sur le fond, mitée à la base (seules les filières dites « non sélectives » sont concernées, et encore ni pour les pièces complémentaires, ni pour les établissements d’origine –tiens-tiens !-), la nouveauté est déjà oubliée.

To bug or not to bug…

Plus inquiétant, dès les premiers jours de la campagne, le ministère a dû réinitialiser les propositions d’affectation pour quelques 400 formations. Des dizaines de milliers de candidats ont donc reçu une proposition d’affectation, avant qu’on leur la retire aussi sec. Combien exactement ? Nous le saurons jamais, et cela « amuse beaucoup » la ministre.

Mais doit-on parler d’un bug ? Frédérique Vidal regrette « une erreur humaine qui n’aurait pas dû se produire ». Mais lorsqu’on organise l’affectation de 900 000 candidats à 14 000 formations, l’erreur humaine est évidemment inévitable. De nombreux candidats ont mal cliqué, mal compris les consignes ; de nombreuses formations ont mal classé les candidats, mal configuré leur recrutement. Et ils continueront de le faire. Les informaticiens le savent bien, ce qui fait la solidité de la procédure, ce n’est pas l’absence d’erreur humaine, mais la somme des contrôles permettant de les corriger.

Or, ces contrôles ont été lourdement affaiblis. L’affectation d’APB était faite « offline » : les candidats hiérarchisaient leurs vœux, puis le ministère procédait à l’affectation entre ses murs, et prenait le temps de contrôler les résultats avant de les publier. Au contraire, Parcoursup est « online » : pour arriver au même résultat, on organise un dialogue constant entre les candidats et le ministère « en temps réel », démultipliant dramatiquement les interactions, quotidiennement pendant des mois. Or, chaque interaction est l’occasion d’une « erreur humaine ». Ces erreurs sont donc naturellement démultipliées, sans possibilité de contrôle à tête reposée. Cette année, la volonté politique d’accélérer la procédure en la faisant commencer plus tôt a encore réduit le temps consacré au contrôle, avec le résultat que l’on sait.

Parcoursup réussit donc le triple exploit d’être moins compréhensible, plus lent et moins fiable que la procédure qu’il remplace. Quel progrès ! Preuve ultime que cette procédure est fondamentalement mitée : l’organisation d’une campagne téléphonique pour résoudre les problèmes. En avait-on besoin du temps de RAVEL ? Gageons simplement que les « bugs » des prochaines années seront moins spectaculaires, à défaut d’être de moindre ampleur… Car nous ne pourrons pas nous en débarrasser.

… Là n’est pas la question.

Mais l’important est ailleurs. Certes, toute comparaison avec l’an dernier a soigneusement été rendue impossible par le ministère, d’abord par une modification de la présentations des chiffres (rendant les choses encore moins précises), puis par une modification directe des chiffres : 898 054 candidats et 6,9 millions de vœux le 17 mai, juste avant l’ouverture de la campagne, mais 788 845 candidats (-110 000) et 7,4 millions de vœux (+0,5) juste après son ouverture, le 21 mai.

Cette manie de manipuler les chiffres pour rendre tout suivi impossible finira par lasser les journalistes.

Parmi les disparus des chiffres, les adultes en reconversion ont été le « public surprise de Parcoursup » cette année. On aura sans doute mal compris les déclarations d’amour à la « formation tout au long de la vie ».

En regardant les bilans de l’an dernier, on comprend l’urgence à ne pas mesurer leur affectation. Car l’éviction y est d’ores et déjà constatée. Les fiches du SIES à ce sujet le prouvent : « Les bacheliers des années antérieures […] sont moins nombreux à s’inscrire pour la première fois en première année de cursus licence cette année, les universités ayant centré leur effort sur l’augmentation de la capacité d’accueil de néo-bacheliers » [NF_13] ou encore « Face aux contraintes de capacité, une partie des étudiants semble s’être reportée vers des formations non universitaires » [NI_2019-06].

On aura sans doute mal compris « Le principe, c’est de dire oui à tout le monde ».

Nuançons tout de suite : les admissions continuent de grimper de plus de 7% [NF_20], dans ce qui ressemble plus à une baisse d’attractivité qu’à une plus grande sélectivité. D’ailleurs, la spectaculaire baisse de 13% des bacheliers technologiques ne concerne en réalité que 1 600 lycéens. L’éviction est donc seulement symbolique, et le (secret) espoir des universités de contrôler leurs flux d’entrée a été douché.

Une éviction de principe, donc, ne rapportant aucun gain concret. Pas sûr qu’on doive en être fiers.

Bac to the future

Mais supposons, comme le prétend le ministère (se défaussant si inélégamment de ses propres responsabilités), que désormais « les universités » peuvent « centrer leur effort » sur telle ou telle population, indépendamment du droit à la poursuite d’étude conféré par le Baccalauréat.

Dès lors, que reste-t-il du Bac en tant que premier grade universitaire ? Plus rien, si l’on en croit la perspective adoptée par M. Blanquer, consacrant dans sa réforme du lycée et du bac la spécialisation des lycées, mais aussi des lycéens. Le bac national ainsi laminé laisse place à « un Bac par établissement », ou plutôt même « un Bac par lycéen ».

Que voulez-vous que nous fassions de « un Bac par lycéen » dans le supérieur ? Certainement pas l’utiliser comme garantie de l’acquisition d’un socle commun de connaissances, pré-requis à l’acquisition de connaissances universitaires…

S’il est difficile de comprendre en quoi cette réforme est « une opportunité absolument incroyable » (sic) pour les lycéens, au moins pour les universités l’opportunité est claire : elles peuvent désormais compter sur le tri continu mis en place de la seconde à la terminale pour préparer Parcoursup. La sélectivité de certaines spécialités -par leur rareté géographique, leur fort taux de demande ou leur difficulté (près de deux tiers des lycéens demandent mathématiques, dont le programme sera « plus exigeant »)- seront des indicateurs fort de « mérite » scolaire des candidats, fort pratiques pour trier les candidatures.

Alors nous trierons les lycéens selon leur filière, spécialités et établissement. Et les lycées les pré-trieront pour nous.

Mais n’est-ce pas déjà ce qu’on avait commencé à faire avec la « Fiche Avenir » et l’utilisation hasardeuse des notes de contrôle continu ? Certains y trouveront sans doute un progrès, mais chacun sait bien qu’in fine, ce n’est qu’une adoption de l’inégalité organisée des systèmes primaires et secondaires.

Et STAPS fut sport

Il faut reconnaître à la C3D STAPS une constance dans l’effort et une fidélité à l’esprit sportif : après avoir pris soin de définir et publier (et donc assumer) les règles du jeu, voici « un bilan de réussite de la première promotion ParcourSup en STAPS » chez Didier Delignières.

C’est, à ma connaissance, le seul bilan disponible actuellement. Saluons-le. Mais gageons aussi que si des résultats formidables avaient été obtenus nationalement en terme de passage des étudiants d’un semestre à l’autre, les clairons du ministère se seraient fait entendre.

Ce bilan STAPS est riche d’enseignement : si on peut observer une amélioration des taux de réussite de 8% au niveau national, il est impossible de l’attribuer pleinement à Parcoursup, sinon par le net accroissement du pourcentage de bacheliers généraux parmi les admis, c’est-à-dire l’éviction des autres candidats, moins bien armés pour réussir leurs études supérieures du fait d’un enseignement secondaire inadapté.

Pour peu que ces candidats se soient reportés dans d’autres filières universitaires, l’impact en terme de taux réussite global sera nul.

Les deux autres pistes d’amélioration de la réussite étudiante sont sèchement éliminées : les étudiants en « parcours de réussite » (ou « oui si »), tant vantés par la ministre, décrochent deux fois plus et réussissent deux fois moins que ceux en parcours normaux ; et la sélection « plus humaine », c’est-à-dire plus individuelle, n’a aucune pertinence autre que statistique.

Relation entre le rang de classement sur Parcoursup et la moyenne générale obtenue au premier semestre (données collectées et mises en forme par F. Favret pour la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg). Source : http://blog.educpros.fr/didier-delignieres/2019/08/04/un-bilan-de-reussite-de-la-premiere-promotion-parcoursup-en-staps/

Il est presque cruel pour les promoteurs du classement individuel de constater ainsi clairement que des étudiants classé en tête de peloton (oserais-je dire « premiers de cordée » ?) obtiennent des résultats inférieurs à des étudiants classés 1800 places derrière eux. En effet, et c’est bien peu pratique, chaque candidat Parcoursup se moque bien de la corrélation entre classement et réussite dans sa cohorte. Seul lui importe le fait d’être admis s’il peut réussir, ce que cette méthode ne garanti pas.

Mesurer l’ampleur de cette injustice se fait aisément sur ce graphique. En supposant qu’on ait limité les admissions au rang 1000, les candidats peuvent être partagés en quatre groupes, ou plutôt deux :

  • les recrutements réussis : les admis qui réussissent (rang < 1000, moyenne > 10) et les refusés qui échouent (rang > 1000, moyenne <10) ;
  • les recrutements ratés : les admis qui échouent (rang < 1000, moyenne < 10) et les refusés qui réussissent (rang > 1000, moyenne > 10) ;

Chaque paire de candidats dans ce deuxième groupe est une injustice, un échec du système à faire réussir ceux qui le peuvent, avant même de leur avoir laissé une chance. Leur nombre ne sera jamais mesuré puisque le groupe « refusés qui réussissent » n’existe par nature pas. Mais on voit là le caractère indéniablement faillible de cette méthode d’admission. On voit là également l’importance des capacités d’accueil : plus elles sont basses, plus le système est injuste.

L’intégration des IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) n’a d’ailleurs pas manqué d’être accompagnée de son lot de malheurs : « Parcoursup : recalée de 48 IFSI après une classe prépa, elle écrit à Emmanuel Macron ».

Les universités mises sous tutelle pour les capacités accueil ?

On l’a vu, les capacités d’accueil des formations sont donc fondamentales à la justice du système. Rappelons, non sans lassitude, qu’avec des capacités d’accueil suffisantes, ni Parcoursup, ni la loi ORE ne sont nécessaires. Il s’agit donc objectivement d’organiser l’injustice du système, par des capacités d’accueil parfois généreuses, parfois restreintes.

Or, il a été facile de constater la perte d’autonomie de mon université (ne généralisons pas) sur la définition de ses capacités d’accueil. Symptôme de la gouvernance moderne, cet extrait de PV exposant les moyens obtenus auprès du ministère pour l’an prochain en est presque comique :

Il est clair à cette lecture que nous ne sommes plus du tout dans un contexte de subvention globale et de responsabilité locale des universités, mais dans un contexte de pilotage très fin, directement par l’Etat, de l’utilisation des moyens. Cette reprise en main est revendiquée par le ministère lui-même dans sa réponse adressée à la Cour des comptes pour la Note d’analyse de l’exécution budgétaire 2018 de la Mission recherche et enseignement supérieur :

C’est donc désormais le ministère qui décide directement des places financées par les moyens publics, limitant la capacité de développement et de spécialisation pédagogiques des universités aux formations financées sur ressources propres, c’est-à-dire payées par l’étudiant, que ce soit directement en frais d’inscription, ou par sa force de travail avec l’alternance.

Et dans les territoires très très éloignés… Les Campus connectés

Cette allocation fines des moyens par l’Etat ne se limite d’ailleurs pas aux universités, mais s’étend à différents dispositifs, dont les « Campus connectés », sortes d’antennes universitaires implantés dans des territoires reculés, dépourvus d’infrastructures universitaires, et dont la mission est de s’occuper les candidats refusé de toutes les formations sur Parcoursup.

Ces antennes sont dépourvues d’infrastructures, et donc d’enseignants, universitaires. Elles sont, en revanche, mandatées pour délivrer des diplômes universitaires bien réels, mais encore avec « un ambitieux objectif de 100 % de réussite aux examens » ! Annoncer un futur taux de réussite aux examens avant même la création du dispositif, il fallait oser ! On mettra de côté ce que cela comporte de jugement pour le travail des universitaires, si tout le monde peut le faire avec un meilleur taux de réussite.

Au moins pourra-t-on expliquer simplement l’appellation « campus connectés » : étaient déjà pris « campus numériques » en  2002, puis « campus d’avenir » en 2015.

Résumons

Sur le plan de la formation, du côté positif, Parcoursup affecte des étudiants dans l’enseignement supérieur, et la prochaine rentrée, comme la précédente, aura lieu. Du côté négatif, Parcoursup est un système :

  • moins compréhensible, plus lent et moins fiable que le précédent ;
  • nécessitant beaucoup plus d’efforts, tant en terme d’accompagnement des candidats que de tri des candidatures ;
  • s’appuyant pleinement sur les inégalités du secondaire, grâce à une réforme du bac qui semble conçue en ce sens ;
  • mais dont la méthode d’admission est faillible et donc injuste du point de vue individuel en cas de pénurie de places, conduisant forcément à l’éviction de candidats qui auraient réussi ;
  • et dont le volet pédagogique (« parcours de réussite »/« oui si ») est inefficace ;
  • réduisant la seule efficacité en terme de taux de réussite à l’éviction des candidats provenant des filières les moins adaptées à la poursuite d’études supérieures ;
  • lesquels candidats ne se voient rien proposer d’autre que des campus sans universitaires ;
  • mais ne représentent qu’une minorité, et dont l’éviction est limitée par un contrôle fin du nombre de places directement par le ministère ;
  • réduisant ainsi l’autonomie des universités dans le domaine de la formation ;
  • au grand dam des universitaires qui ont accepté cette réforme dans l’espoir d’améliorer leur recrutement et leur condition d’enseignement.

On aurait sans doute tort de considérer tout ceci comme de simples échecs, conséquences de l’incompétence des décideurs ou des exécutants. On n’aurait pas plus raison d’y voir seulement un des résultats de l’hostilité officielle du gouvernement envers tous les services publics. 

Nous devons donc y chercher une logique, une réussite, une opération sensée, justifiant ces sacrifices, comme autant de prix à payer pour atteindre un objectif plus fondamental que la réussite des étudiants.

(A suivre)

 

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ?

Le 21 mai, la Conférence des présidents d’université publiait un communiqué intitulé « La CPU pour une approche proactive de l’autonomie », incluant 5 revendication particulièrement précises.

Il est intéressant de mettre ce communiqué en parallèle avec le Projet de loi de transformation de la fonction publique (PLTFP) [thread twitter].

La CPU se prépare-t-elle à la transformation de la fonction publique ? Comparaison de texte.

Développement de la contractualisation

La première revendication de la CPU concerne la contractualisation des agents et la suppression des cadrages réglementaires. Elle se retrouve telle qu’elle dans les articles 8 et 9 du PLTFP, qui consacrent notamment le contrat de projet, équivalent du contrat de chantier du secteur privé. Ce contrat ne pourrait pas être moins protecteur pour l’employé.


Fusion des établissements

La deuxième revendication de la CPU concerne la fusion des établissements, en référence à l’Ordonnance n° 2018-1131 du 12 décembre 2018 relative à l’expérimentation de nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Elle se retrouve l’article 19 du PLTFP, dans des termes très similaires mais concernant les centres de gestion départementaux dans la fonction publique territoriale. Faut-il y voir, après la soi-disant autonomie des universités, une étape supplémentaire dans la remise en cause de la position de l’ESR en tant que fonction publique d’Etat ?

Gestion des carrières

La troisième revendication de la CPU se concentre sur la gestion des carrières des agents, et notamment des enseignants-chercheurs, sur ses trois volets : recrutement, rémunération et organisation du temps de travail. La CPU revendique notamment l’affaiblissement du CNU. Encore une fois, on retrouve dans les mêmes termes la même approche dans l’article 4 du PLTFP, avec un affaiblissement des CAP.

Une prise de risque inconsidérée ?

Pour conclure, la CPU revendique deux leviers financiers : d’une part une fiscalité avantageuse et le recours à l’emprunt, d’autre part des moyens en rapport avec les besoins, sur la base du désormais fameux principe du décideur/payeur.

On pourra s’étonner de cette conclusion, qui semble très risquée dans le contexte actuel.

Un risque vis-à-vis du ministère

Revendiquer le principe de « décideur/payeur » de pair avec des leviers propres au secteur privé (fiscalité et emprunt) est sans doute une manière d’indiquer au ministère que les entailles à l’autonomie doivent s’accompagner de moyens…

Mais après avoir explicitement revendiqué de devenir de vrais « décideurs » (« managers publics » dans le PLTFP) usant de statuts propres au secteur privé, cette démarche pourrait être utilisée par le ministère pour dire : « Maintenant que vous êtes décideurs, vous voilà également payeurs…». Et si la commercialisation de notre immobilier et le recours à l’emprunt ne sont pas suffisant, alors nous serons contraint de songer à la hausse des frais d’inscription.

Nul doute que nous aurons alors des moments poignants en conseil, faits de « pris à la gorge » et de « nous n’avons pas le choix », saupoudrés de toujours bienvenus « ce n’est pas de notre responsabilité ».

Un risque vis-à-vis de la communauté

En une année à peine nous avons instauré la sélection à l’université et la hausse différenciées des frais d’inscription, nous réformons nos premiers cycles parfois avec brutalité et sans vision, toujours sous une pression budgétaire constante… Nous n’avons pris la mesure ni des fusions/regroupements, ni de l’arrêté Licence… La communauté est heurtée et a besoin de se reposer et de retrouver.

Dans ce contexte, ce communiqué a agit comme une déflagration. En s’exprimant ainsi, la CPU a pris le risque de s’exclure de la communauté universitaire, et de se se positionner d’un autre côté de la barrière, du côté des managers publics. Compte tenu de l’avenir qui nous semble réservé, on peut les comprendre… Mais la fracture est-elle en train de s’étendre ?

Et si oui, va-t-elle s’étendre jusqu’à la disposition de l’article 28 du PLTFP ?

Publication des textes sur la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers : Qu’en pense Cassandre ?

C’est ainsi donc en ce dimanche de Pâques que le gouvernement aura décidé de publier l’Arrêté du 19 avril 2019 relatifs aux droits d’inscription dans les établissements publics d’enseignement supérieur relevant du ministre chargé de l’enseignement supérieur et le Décret n° 2019-344 du 19 avril 2019 relatif aux modalités d’exonération des droits d’inscription des étudiants étrangers suivant une formation dans les établissements publics d’enseignement supérieur relevant du ministre chargé de l’enseignement supérieur.

Cette disposition est perçues par beaucoup comme seulement accessoire. Elle est même parfois justifiée par des arguments dénués de sens, tels que l’attractivité par le prix ou le fait qu’il serait « normal » que ceux qui ne payent pas d’impôts payent leurs services publics, ce qui est la négation même de la notion de service public.

En réalité, cette disposition est une graine, et une graine qui pourrait fort s’avérer fertile et conduire à la transformation radicale de notre système universitaire.

L’investissement dans éducation : un choix de société

Au sein d’une société, il y a plusieurs manières de concevoir un système éducatif. Très schématiquement, on peut identifier deux grandes conceptions :

  1. l’éducation comme investissement collectif : il nous parait par exemple naturel de considérer qu’avoir des concitoyens sachants lire et écrire est au bénéfice de toute la société ;
  2. l’éducation comme investissement individuel : on pourra en revanche considérer qu’un diplôme supérieur ouvrant l’accès à des postes mieux rémunérés est avant tout un investissement individuel.

Il s’agit donc d’un choix de société, qui conduit naturellement à des décisions politiques radicalement différentes : l’investissement collectif sera ouvert au plus grand nombre et financé par la collectivité, donc l’impôt ; l’investissement individuel au contraire sera plus facilement réservé à certaines catégories de personnes et financés d’abord par l’individu ou un tiers directement intéressé, comme une entreprise ayant besoin de main d’œuvre. En ce sens, le premier correspond mieux à l’étatisme, et le second mieux au marché.

Bien sûr, tout le système d’éducation n’a pas à être homogène. On peut par exemple considérer que l’éducation primaire est un investissement collectif, mais que l’éducation secondaire doit être mixte et le supérieur entièrement individuel. Ceci explique, par exemple en France, que les écoles supérieures de commerces sont payantes mais pas les Masters de physique : nous considérons qu’un MBA est un investissement individuel, alors que la formation d’un physicien est un investissement collectif.

Ainsi, l’Université, et notamment les cursus de Licence/Master, était jusqu’à présent considérés comme un investissement collectif. L’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers nous sort de cette conception. C’est ce que Mme. Vidal exprime par cette justification devant le sénat : « Parce qu’elles n’auront pas mis en place un dispositif d’accueil, parce qu’elles n’auront pas travaillé suffisamment leur stratégie internationale, parce qu’elles n’auront pas passé les accords que nous souhaitons qu’elles passent, elles pourront décider d’exonérer ces étudiants ».

La conception de l’enseignement supérieur universitaire est donc maintenant un marché, dans lequel il convient de faire évoluer l’offre pour la rendre attractive. Ce n’est ainsi plus un investissement collectif… Et même si c’est seulement pour une partie des étudiants seulement, cela change tout.

Voilà comment ça pourrait tout changer.

L’avis de Cassandre

Dans un premier temps, conformément à la « fiche pratique » de la DGESIP du 15/04/2019, « le flux de nouveaux étudiants à la rentrée 2019 devrait permettre à tous les établissements de procéder à des exonérations globales sans dépasser [le plafond de 10%] ». La plupart des universités vont donc adopter cette « disposition transitoire », comme les y encourage la fiche pratique.

Dès la rentrée 2020, le plafond de 10% sera atteint dans les universités les plus attractives sur le plan international. Elles seront donc contraintes d’établir des critères stratégiques d’exonération. Nul doute qu’on parlera beaucoup de « mérite » dans les conseils, en se gardant bien de définir ce terme. En réalité, ces universités entreront dans une culture de la commercialisation, et répondront à ces questions : Qui peut payer quel produit ? Quels clients doivent-être gardés malgré leur insolvabilité ?

Dans le même temps, les universités ayant structurellement moins de 10% d’étudiants étrangers pourront décider de rester des universités locales, encore sous le régime de l’investissement collectif. Elles pourront rester gratuites. Mais, conformément à la stratégie gouvernementale, elles n’auront de moyens ni pour améliorer leurs conditions d’étude ni pour développer leur stratégie de formation.

Au sein même des universités, les formations maintenues sous pression budgétaire auront tout intérêt à développer les publics payants. Une dizaine d’étudiants en Masters permet en effet de doubler le budget de certaines composantes. Il sera difficile de le faire au sein des formations existantes, il faudra donc développer des formations spéciales. Pour que cela fonctionne, et suivant un sentiment de « justice », une priorité dans l’accès aux ressources sera attribuée à ces formations spéciales : meilleures salles, priorité dans les emplois du temps, etc.

Bénéficiant de moyens supplémentaires, les universités et les formations jouant les frais d’inscription deviendront donc également attractives au plan national. La conception d’investissement individuel prendra progressivement le dessus dans l’esprit de la population. De plus en plus de familles feront l’investissement pour se permettre une mobilité devenue rentable, notamment grâce à l’arrêté Licence qui dérégule ce diplôme national, et à Parcoursup qui donne une visibilité nationale à toutes les formations.

Face à l’augmentation des candidatures, les universités attractives, forte de leur culture de la commercialisation, déclineront leur offre de formation interne afin de continuer à augmenter leurs ressources propres. L’effort est minime : les critères d’exonération « au mérite » prévus pour les étudiants étrangers s’appliquent tout aussi bien aux étudiants français.

Les prêts étudiants se porteront à merveille, occasionnant une hausse ponctuelle de la croissance.

Evolution du financement public de l’enseignement supérieur anglais depuis 2008.

Désormais, chaque euro gagné directement par les universités sera automatiquement retiré des dotations d’Etat.

Toujours dans le cadre de l’arrêté Licence, l’offre de formation « de base » sera réduite à la portion congrue, faute de moyens dédiés. Aucun bachelier ne sera privé d’une place gratuite s’il le souhaite, les chiffres du chômage et la stabilité sociale ne s’en remettrait pas.

En revanche, l’offre de formation « à la carte » continuera à se développer grâce aux frais payés par les étudiants prêts à un investissement individuel. Ils bénéficieront de cursus accélérés (Licence en 2 ans) ou améliorés (cursus « renforcés », master-ingénierie, etc.). Auparavant financés collectivement, tous les cursus et services qui pourront faire l’objet d’une commercialisation le seront.

Sous la pression budgétaire constante, cette culture de la différenciation interne apparaîtra comme la seule issue possible aux établissement ayant fait le choix de rester dans une conception d’investissement collectif. Ils adopteront donc également cette approche, et pour rattraper leur retard le feront parfois même plus brutalement que les établissements ayant misé sur l’attractivité dès le début.

En quelques années, la conception d’une éducation supérieure étant un investissement collectif aura totalement disparu, et il existera une offre de formation adaptée à chaque bourse. On ne se rappellera même plus que la question s’était posée, que nous aurions pu, face à la crise démocratique, citoyenne et écologique, faire un choix de société différent.

Ceci est la bonne version. La mauvaise version est beaucoup moins optimiste.

L’avis pessimiste de Cassandre

Malheureusement, nous sommes en France et en 2019. Le scénario idéal présenté ci-avant est en réalité sérieusement menacé par le contexte.

Dans une premier temps, les universités décidant de développer leur attractivité vont devoir faire un investissement massif en publicité. Pour se faire, elles devront réduire leurs budgets pédagogique et scientifiques. L’inertie naturelle du système lui permettra de faire illusion quelques années, et tout le monde ignorera les alertes.

Malheureusement, face à l’investissement massif qui est fait dans l’enseignement supérieur et la recherche dans les pays orientaux, notre stratégie commerciale ne fera pas le poids. Précarisés pour des raisons budgétaires, les équipes pédagogiques et scientifiques décrocheront sur la scène internationale, comme dans la qualité du service rendu en local.

Le recrutement de quelques stars ne permettra jamais ni de continuer à former le plus grand nombre, ni d’avoir une réelle renommée scientifique. Le réservoir de scientifiques ayant débuté leur carrière avec le système de financement du XXème siècle se tarira et le nombre de prix obtenu par un chercheur français s’écroulera naturellement.

Les établissements ayant fait le choix de la visibilité s’écrouleront sous le poids de leurs propres ambitions, noyés dans une communication sans plus aucun rapport avec la réalité.

Dans le même temps, tous les secteurs de formation rentables seront occupés par des acteurs privés. Grace à la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, les grands groupes disposeront directement de leur propre centre de formation des apprentis et de leurs propres écoles. Dans ces écoles, il ne sera jamais question de citoyenneté ou d’émancipation, mais seulement de former une main d’oeuvre adaptée aux besoins immédiats de l’entreprise.

La cohésion citoyenne et sociale s’en ressentira.

Privé de tous les secteurs rentables, contrôlé par les quotas et déstabilisé par d’incessantes réformes, les universités seront contraintes de recevoir tous les étudiants non solvables. Ces derniers ayant fait leur cursus primaire et secondaire dans un système ruiné, précarisé et grévé par les inégalités, le service sera plus proche de l’assistance sociale que de la formation supérieure.

Seuls resteront publics et efficaces les secteurs de formation professionnelle présentant un mauvais retour sur investissement, tels que le BTP ou la chimie, qui nécessitent des équipements lourds et des fluides, et que l’Etat, sous la pression des grands groupes, continuera de financer.

La recherche sera concentrée dans des centres spécialisés, dont l’expertise principale sera la réponse aux appels à projets européens et internationaux. Les thématiques seront extrêmement restreintes et changeront dans un temps plus court qu’il n’est nécessaire pour obtenir des résultats.

L’Université française aura totalement disparu et aura laissé place à une forme de formation professionnelle et une forme de production d’articles scientifiques, totalement indépendante l’une de l’autre.

Les indicateurs des établissements, tous conçus dans les années 1990, seront au beau fixe.

Hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires : une victoire à la Pyrrhus.

Résumé des épisodes précédents

Annoncée en novembre 2018, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires est très vite identifiée comme objectivement contraire aux valeurs et intérêts des universités françaises [ref]. Au cours des négociations entre le ministère et les présidents d’universités, les valeurs ont progressivement disparue des considérations [ref]. Malheureusement, la ministre est restée totalement inflexible durant ces négociations, n’octroyant aux présidents pas plus que ce qu’il était prévu de leur octroyer dès le départ.

Au centre de ces négociations se trouvaient les quotas d’exonération, actuellement de 10%. Pour refuser la hausse réclamée par les présidents, la ministre affirmera devant le sénat : « Parce qu’elles n’auront pas mis en place un dispositif d’accueil, parce qu’elles n’auront pas travaillé suffisamment leur stratégie internationale, parce qu’elles n’auront pas passé les accords que nous souhaitons qu’elles passent, elles pourront décider d’exonérer ces étudiants.« .

Ainsi, la ministre assume que cette mesure n’a en réalité pas d’autre objectif que d’affaiblir l’autonomie politique des universités, sans aucune considération pour leurs valeurs. Elle affiche ainsi une victoire totale sur les présidents et la communauté universitaire. Mais n’est-ce pas là une victoire à la Pyrrhus ?

Pour le comprendre, il convient d’observer les effets d’une mesure politique sur cette communauté.

Les effets d’une mesure politique sur la communauté universitaire

Modèle

Pour observer les effets d’une mesure politique sur la communauté universitaire, on peut construire un modèle en trois niveaux : ministre, président d’université et universitaire. A chaque niveau, les acteurs ont un engagement vis-à-vis de la mesure : pour, contre, ou sans engagement. Entre chaque acteur s’installe un effet selon cet engagement : l’effet est positif lorsque les acteurs sont en accord, négatif lorsqu’ils sont en désaccord et neutre sinon.

Seule asymétrie, l’absence d’engagement de la part d’un président peut avoir un effet négatif sur les universitaires engagés contre la mesure (ils peuvent le lui reprocher), alors qu’elle n’aura pas d’effet sur les universitaires engagés pour (il n’y a rien à reprocher puisqu’une mesure portée par un ministre est adoptée par défaut).

Ce modèle est bien sûr très simplifié : il n’inclue pas les cadres intermédiaires (directeurs d’unité de recherche et de composante/UFR/département), ni le rectorat. Néanmoins les tendances restent identiques, hormis le fait qu’encore plus d’acteurs sont impactés. De plus, je ne dispose évidemment pas des mesures exactes des engagements de tous les acteurs. La suite doit donc être prise comme une simple illustration des possibles.

Les mesures normales

Pour les mesures normales, il y a généralement un sur-engagement favorable de la part des présidents, naturellement associés à leur conception. Il y a également une sur-représentation des universitaires sans engagement, n’étant pas directement concernés par la plupart des mesures et leur conception.

On est alors dans le cas « l’opposition s’oppose », et les effets sur la communauté sont très faibles. Il peuvent néanmoins être érodant selon le rythme des mesures, notamment pour l’opposition qui est naturellement plus sujette aux effets négatifs.

Cependant, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires ne s’inscrit pas dans ce cas là, notamment par les oppositions qu’elle a suscité.

Les mesures contraires aux valeurs universitaires

Dans le cas de mesures manifestement contraire aux intérêts et valeurs universitaires, les présidents s’engagent naturellement contre, ou évitent de s’engager. Déchargés des tensions politiques avec le ministère, les universitaires s’engagent massivement contre. C’est ce qu’il s’est passé pour la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires.

Dans ce cas, on constate une sur-représentation des effets non-neutres : la communauté se retrouve en tension, divisée selon les positions des uns et des autres.

Mais ces effets ne valent que tant que la mesure n’est pas adoptée.

Les mesures contraires aux valeurs universitaires lorsqu’elles sont adoptées

Lorsqu’une mesure contraire aux valeurs universitaires est adoptée, l’effet positif observé entre les présidents et universitaires engagés contre cette mesure se retourne, au moins en partie, en effet négatif : les universitaires peuvent légitimement considérer que leur président n’a pas su défendre leurs valeurs et intérêts, ou pire soupçonner une duplicité.

Dans ce cas, les effets deviennent très majoritairement négatifs sur la commuté. On peut alors prévoir une victoire à la Pyrrhus : même si la mesure est adoptée, elle provoque de telles tensions dans la communauté que ses conséquences seront nécessairement négatives au global. D’abord, ces tensions conduisent à une dégradation des relations entre les présidents et la communauté, et donc à l’affaiblissement de leur capacité de gouvernement. Ensuite, elles affaiblissent l’engagement des universitaires dans la mise en oeuvre de la mesure, et plus généralement dans l’exercice de leur mission.

Dans un cas extrême, qui n’est pas à exclure dans le contexte actuel, ces tension peuvent également conduire à des ruptures : décrédibilisation des présidents, démissions officielles ou de fait des universitaires de leurs responsabilités. Car pour le fonctionnement des universités, le plus grand danger n’est pas la démission publique, mais les collègues qui « jettent l’éponge ». Combien sont-ils, ces collègues qui, face à la surdité du ministère et à la destruction de leurs valeurs, deviennent en pleine conscience des universitaires-zombies, continuant d’agir sans plus rien réclamer de meilleurs ?

Est-ce parce qu’on a peur de leur nombre qu’on ne mesure jamais l’engagement des universitaires dans l’orientation politique de leur communauté ? En tous cas, les participations aux élections et consultations inquiètent déjà tout le monde… Qu’en sera-t-il après l’adoption de cette mesure que personne ne défend vraiment ?

Hausse des frais d’inscription : sommes nous devenus des universitaires-zombies ?

« Ce n’est plus qu’une question de date », c’est par ces mots, ce 19 mars 2019, que le président de l’Université de Strasbourg annonçait sa décision de pleinement accepter la hausse des frais d’inscription pour les étudiants extra-communautaires. Dès le lendemain, et dans la même discrétion, l’Université de Bordeaux semblait suivre. A n’en pas douter, toutes sont en train de suivre, au rythme des conseils d’administration.

Cet épisode participe d’une mise en oeuvre bien rodée des réformes des services publics :

  1. d’abord émergent dans la base des oppositions au principe même de la réforme [ref] ;
  2. ces oppositions sont ensuite intégrées par les directions dans un rapport de force servant à des négociations avec le ministère [ref] ;
  3. une fois ces négociations terminées, les directions ont pour charge d’annoncer l’acceptation du principe à la base [ref], éventuellement en laissant l’opposition locale porter les mauvaises nouvelles [ref].

Cette mécanique de réforme est efficace, mais met tous les corps en tension, les dresse les uns contre les autres. Et lorsque les mesures sont trop brutales, trop manifestement contraires aux valeurs et intérêts, le risque de fracture augmente. C’est ce type de fracture que l’on voit apparaître pour les frais d’inscription des étudiants extra-communautaires, mais aussi pour les grandes restructurations d’établissements, comme par exemple l’Université Paris-Saclay 2020.

Une réforme toute particulière…

Parmi les nombreuses réformes de l’ESR, la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers occupe une place particulière. Au moins à l’échelle de ma carrière, il n’y a pas eu de mesure aussi indiscutablement contraire aux valeurs et intérêts de l’Université française.

Du côté des intérêts, on n’essaye même plus d’affirmer que cette mesure apportera des moyens nouveaux après le courrier de la DGESIP indiquant qu’elle servirait à combler une baisse relative des dotations. Pire, on reconnait publiquement que cette mesure « risque d’organiser une sélection par l’argent, de mettre en danger certaines formations, de réduire l’influence de la France dans le monde » [ref]. L’Université ne gagnera donc rien, et en plus va perdre.

Mais c’est du côté des valeurs que cette mesure est la plus contraire aux fondements même de l’Université française :

  • Valeurs humanistes : la recherche, le partage et la diffusion du savoir, pour toutes et tous, en limitant l’accès au savoir pour les étudiants les plus pauvres.
  • Valeurs de la République Française : liberté, égalité, fraternité, en instaurant une inégalité en raison des origines, et en affaiblissant la fraternité entre les peuples et les nations.
  • Valeurs du service public : sans vénalité, hors du jeu de concurrence, en contraignant à la commercialisation des formations, et donc à la mise en concurrence pour attirer les étudiants capables de payer dans un objectif pécuniaire.

On pourrait en ajouter d’autres, comme l’attachement à la vérité, heurté par le nom même de la mesure (« Bienvenue en France » sonne comme une provocation aux oreille de beaucoup de collègues), ou encore la démocratie, la collégialité et l’indépendance, puisque cette mesure est imposée sans aucune concertation.

… dont on ne mesure pas les conséquences.

Alors il faut se poser la question… Et si les plus graves conséquences n’étaient pas sur l’attractivité internationale ou leur mise en concurrence des universités ? Si elles n’étaient même pas sur l’inévitable extension de ces droits au plus grand nombre ? Si ces conséquence étaient en réalité beaucoup plus lourdes, touchant à la nature même de l’Université française et aux équilibres qui la structurent…

Si nous acceptons cette mesure aussi manifestement contraire à nos intérêts… Si nous continuons à afficher des valeurs sans arriver à les respecter… Serons-nous alors encore des universitaires ? Serons-nous encore l’Université ?

Ne serions-nous pas en train de devenir des universitaires-zombies, empreints de valeurs qui ne guident plus nos actes, comme des corps agissant sans l’esprit ?

Bonus : la position d’Eric Fassin, sociologue.

Les formidables opportunités de la loi de transformation de la fonction publique

La loi de transformation de la fonction publique va être très rapidement être adoptée en procédure accélérée. Il faut s’en féliciter, car elle représente de formidables opportunités pour les universités… et surtout leurs présidents, qui vont enfin pouvoir devenir pleinement de « vrais managers, de vrais chefs d’entreprise » !

Le titre II du projet de loi vise à développer les leviers managériaux pour une action publique plus efficace.

Il permet aux responsables publics d’exercer pleinement leurs missions d’encadrement. Il prévoit ainsi de nouveaux leviers permettant de répondre aux évolutions et transformations du service public en facilitant le recrutement des compétences nécessaires, en valorisant l’engagement professionnel des équipes et en accordant plus d’autonomie dans la procédure disciplinaire.

Des leviers agiles pour restructurer les collaborateurs

Bien sûr, il viendra tout de suite à l’idée ces (nombreux) collègues qui (il faut bien l’avouer) ne font pas correctement leur travail en usant de leur garantie de l’emploi, voire même à ces enseignants-chercheurs qui parfois usent de leur liberté et de leur indépendance pour n’en faire qu’à leur tête. Cette loi va (enfin) permettre de les pousser vers la sortie.

L’article 27 crée un « dispositif global d’accompagnement des agents dont l’emploi est supprimé dans le cadre de la restructuration d’un service ou d’un corps« . Néanmoins, il s’agit là d’un levier à large assiette (une masse d’arme), qui ne sera utile que pour organiser des plans de sauvegarde massif de l’emploi.

On lui préférera l’article 28, qui « entend doter l’administration d’un dispositif d’accompagnement des changements de périmètre des services publics qui s’opèrent notamment en confiant à une personne morale de droit privé tout ou partie des activités qui était assurée directement par l’administration« . Le service scolarité coûte cher dans votre établissement ? Pourquoi ne pas la confier à une personne morale de droit privé, qui s’en chargera bien mieux que votre administration ? Il faut espérer que cette disposition puisse être appliquée aux composantes, qui seraient ainsi enfin mise face à leurs responsabilités dans l’exercice (souvent dispendieux) de l’enseignement.

Mais la disposition la plus utile sera sans doute la rupture conventionnelle, instaurée par l’article 26. C’est un véritable scalpel permettant de retirer les cellules malignes du corps administratif. Combinée avec l’article 13, qui souligne l’importance « du critère de l’engagement professionnel et du mérite » dans « la détermination de la rémunération de tous les agents publics« , avec l’article 15, qui précise « les modalités d’abaissement d’échelon et de rétrogradation« , et avec l’article 3, qui supprime les CHSCT, mais aussi des disposition comme la suppression des 192h, il ne sera pas bien difficile de rendre la porte plus attirante que la chaise pour les collaborateurs indésirables.

Mais ces bâtons ne seraient rien sans une carotte.

Vers un financement moderne de la recherche

On ne compte déjà plus les collaborateurs dont les recherches ne sont plus financées. Ce sont généralement les recherches auxquelles on ne comprend rien et dont la valorisation est loin d’être évidente. L’efficacité du financement par appel à projet n’est donc plus à prouver, mais ce projet de loi présente une formidable opportunité pour réellement organiser la compétition entre les chercheurs. En effet, sans compétition pas de gagnants, et tout le monde aime les gagnants (alors que les perdants, pas trop, pour ceux-là, voir les levier agiles présentés précédemment).

Actuellement, les financements ont des durées longues, parfois jusqu’à 5 (cinq) ans ! Même si c’est généralement beaucoup moins, de telles durées sont incompatibles avec le monde moderne ! De plus, avec la concentration disciplinaire des financements, de très nombreux chercheurs travaillent exactement sur le même sujet. Lorsque plusieurs équipes sont ainsi en compétition, quelques mois suffisent à savoir qui va gagner. Le end-game s’éternise donc et représente un gâchis d’argent public.

L’article 8 « crée un nouveau type de contrat à durée déterminée au sein de la fonction publique, le contrat de projet« . Ce contrat de projet est formidable, car il prend fin « lorsque le projet ou l’opération se termine de manière anticipée ». La perspective d’une véritable agilité dans le financement de la recherche ?

Appels Nationaux à Projets Excellents (ANPE).

Dans les ANPE, une dizaine d’équipes sont mises en compétition sur un seul et unique sujet. Tous les six mois, une revue d’avancement permet de trier les projets par ordre de valorisation. La moitié des projets la moins bien évaluée est immédiatement arrêté, et les contrats de projet se concluent quasi-automatiquement.

On évite ainsi d’inutiles dépenses, dans une saine compétition entre les chercheurs, qui permet l’émergence naturelle des seuls Excellents !

Bien malheureusement, les syndicats (qui décidément ne comprennent rien à la modernité) ont obtenu que le contrat de projet ait une durée minimale d’un an. Il faudra donc attendre un temps encore bien trop long avant de trier les Excellents des autres, là où quelques semaines suffisent parfois (on ne va pas se le cacher, bien souvent on connait les Excellents avant même la rédaction de l’appel à projet).

Le chemin vers l’agilité est long et semé de disruptions, mais rien ne semble pouvoir ralentir la modernisation des Universités.

Bon premier avril à tout le monde. Ou pas.

La campagne d’emploi enseignants-chercheurs 2019 en chiffres

La campagne d’emplois enseignants-chercheurs (EC) synchronisée 2019 est ouverte. 1609 postes sont mis au concours, contre 1658 l’an dernier, que l’on peut examiner au regard de leur corps, section CNU et établissement.

Le corps d’un emploi d’EC) peut être Maître de conférence (MCF) ou Professeur des universités (PR), qui représente une promotion pour les MCF. Les sections CNU (Conseil national des universités) répartissent les emplois par discipline. Les établissements sont les universités et autres écoles dans lesquelles l’emploi est proposé.

Analyse par section CNU

L’analyse des emplois par CNU montre de très grande disparités : pour les MCF, de 77 emplois en section 06 (Sciences de gestion) à 0 en sections 36 (Terre solide : géodynamique des enveloppes supérieures, paléobiosphère) et 76 (Théologie catholique) ; pour les PR, de 39 en section 27 (Informatique) à 0 en sections 12 (Langues et littératures germaniques et scandinaves) et 13 (Langues et littératures slaves).

Cependant, une partie de la disparités provient de la disparité des effectifs dans chacune des sections (sur les effectifs de 2017, ceux de 2018 n’étant pas encore disponibles) :

Grâce à ces deux informations, on peut calculer deux indicateurs plus pertinents que le nombre d’emplois :

  • le taux de renouvellement : le nombre d’emplois MCF sur les effectifs totaux, indication du pourcentage des effectifs renouvelé ;
  • le taux de promotion : le nombre d’emploi PR sur les effectifs MCF, indication du pourcentage de MCF qui pourra être promu.

En plus d’une lecture en pourcentage, ces indicateurs fournissent une lecture en temps : le temps qu’il faudrait pour que les effectifs soient entièrement renouvelé, et le temps qu’il faudrait pour qu’un poste de PR soit proposé à tous les MCF. Ainsi, au rythme de recrutement actuel, il faudrait 17 ans pour renouveler entièrement la section 74, mais 395 ans pour la section 87 ; il y aurait un poste de PR par MCF tous les 17 ans en section 76, mais tous les 282 ans en section 32.

On peut également représenter ces disparités sur un plan. Pour filière en tension, j’ai retenu les sections 01, 02, 03, 16, 18, 70, 71 et 74, qui correspondent aux filières ayant dû faire des tirages au sort. C’est une approximation. On peut en conclure que les filières en tension son globalement mieux traitée, sans que ce soit décisif non plus.

Analyse par établissement

La même analyse peut être conduite par établissement, qui depuis le passage au responsabilités et compétences élargies définissent leur propre stratégie de recrutement. Les établissements proposant moins de 5 emplois ne sont pas tracés pour des raisons de lisibilités.

Ce qui permet de calculer les indicateurs :

On peut ainsi dresser un classement des établissements qui se renouvellent (ou croissent) le plus vite : à ce rythme de recrutement, il faudrait 12 ans pour renouveler les EC de l’Université de Guyane, mais 303 ans à l’Université de Bourgogne.

On peut également dresser le classement des établissements qui promeuvent le plus leur MCF : à ce rythme, il y a un poste de PR par MCF tous les 6 ans en moyenne à CentraleSupélec, et tous les 860 ans à l’Université Claude Bernard Lyon 1

Conclusion et avertissement

Si les emplois ne permettent pas réellement de prédire l’évolution des effectifs sans disposer des départs, ils permettent néanmoins de calculer deux indicateurs intéressants : le taux de renouvellement et le taux de promotions. Ces indicateurs peuvent se lire en pourcentage, mais aussi en temps. L’analyse de ces indicateur permet d’observer les tendances dans les sections CNU, mais aussi les stratégies des différents établissements du supérieur.

Attention tout de même, il ne s’agit pas d’un travail abouti, mais expérimental. La gestion des emplois est évidemment très complexe. Ces indicateurs sont donc à prendre pour ce qu’ils sont : de simples indicateurs, et en aucun cas une réalité de terrain. Notamment, il faut rester conscient qu’il ne s’agit de projections sur la seule base de la campagne de cette année. Or, les campagne d’emplois peuvent être très différentes d’une année sur l’autre.

Malgré les efforts de vérifications, ces chiffres ne sont pas à l’abri d’erreurs. N’hésitez pas à me signaler ce qui parait étrange. Sources est données sont disponibles ici.