Supprimer l’AERES… ou le CNU ?
Je me permets tout d’abord de rappeler que l’enseignement supérieur et la recherche sont soumis à évaluation dans la quasi totalité des pays de l’OCDE. De ce point de vue, la mise en place de l’AERES début 2007 – avant les élections présidentielles – a permis de rectifier une anomalie regrettable, qui rappelons-le, menait le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche à assumer de nombreuses missions : définition d’une politique nationale, évaluation des activités des établissements, décision d’habilitation pour les formations, décision d’affectation des crédits aux unités de recherche… Le spectre était donc immense, de la stratégie au plus haut niveau à la gestion fine des moyens.
J’ai ainsi participé, au cours de mon passage au sein de ce ministère, à des séances qui s’effaceront difficilement de ma mémoire au cours desquelles une seule personne, aidé en cela par moins d’une vingtaine d’experts, attribuait à l’euro près les crédits pour toutes les unités de recherche françaises. Nous étions en 2006 !
Depuis, et avant même la loi LRU, les établissements se voient attribuer des moyens par l’Etat qu’ils répartissent selon la politique qu’ils souhaitent conduire, après discussion stratégique avec l’Etat. Mais ces moyens sont définis sur la base d’une évaluation qui est effectuée par l’AERES.
La remise en cause de l’AERES concerne de mon point de vue davantage le manque de capacités stratégique et décisionnelle de l’Etat. Ainsi, pour continuer sur la question des laboratoires de recherche, dès que l’AERES a décidé de classer les chercheurs en produisants et non produisants, cela s’est transformé par une dotation du MESR indexée – très fortement puisqu’un non produisant « rapporte » zéro euro à son établissement ! – sur cette qualité. De même le classement des unités avec les fameux A+, A, B, C a été utilisé comme tel comme clef de répartition de moyens. De ce fait de très nombreux laboratoires ont conçus leur politique scientifique sur le seul objectif du passage au A ou au A+
En d’autres termes, il ne faudrait pas remettre en cause l’AERES au motif que l’Etat utilise les résultats de ses évaluations de manière quasi automatique (cf. le fameux modèle de répartition des moyens Sympa). Il s’agit donc pour l’Etat d’être en mesure d’utiliser les évaluations de l’AERES pour éclairer sa politique, et non la dicter.
Venons-en au Conseil National des Universités (CNU). On lit dans les propositions 117 à 119 issues des Assises de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche qu’il faut refonder l’AERES et que si elle n’est pas supprimée purement et simplement, on pourrait lui demander de s’appuyer sur le CNU. Quand je pense que l’on peut lire dans la proposition 118 que « L’évaluation doit apporter en priorité́ un service aux entités, aux hommes et aux femmes évalués et à l’ESR. Elle ne doit pas être envisagée comme une évaluation sanction, mais doit avoir pour but d’apporter avis, conseils et recommandations, de faire progresser les acteurs et le service public de l’ESR en général. », j’ai tendance à m’étrangler lorsque je pense au CNU.
Comment est-il possible, à l’heure où les établissements développent leurs objectifs stratégiques en lien avec leur environnement, de déléguer de fait le recrutement et la promotion de leurs enseignants-chercheurs à une instance dont la principale caractéristique est qu’elle est constituée sur des bases syndicales ? En disant cela, je ne me place pas en opposition à la représentation syndicale mais pense que de telles instances du passé, qui s’arrogent par exemple le droit de relire la thèse des jeunes postulants à un poste de Maître de Conférences et d’émettre un avis divergent de celui du jury, doivent bien vite être oubliées. Combien de jeunes prometteurs, pas tout à fait dans l’épure dictée par le CNU voire placés entre deux sections du CNU qui se renvoient la balle, ont-ils été écartés des carrières de l’enseignement supérieur du seul fait qu’ils ne répondaient pas aux canons alors qu’ils auraient pu, par leurs qualités, faire le bonheur de nombreux établissements ?
Notre système d’Enseignement Supérieur et de Recherche a un grand besoin de créativité, d’innovation, de prise de risques. Le caractère normatif de l’AERES peut être perçu, quelquefois a raison, comme une contrainte trop forte pour les établissements qui ont besoin d’explorer des territoires non conventionnels. Concernant le CNU, on change tout simplement d’ordre de grandeur puisque l’on continue d’assister année après année à un véritable tamisage des compétences assurant une granulométrie sans doute contrôlée mais à partir de laquelle la créativité a beaucoup de mal à s’exprimer.
