Le système de formation en ingénierie – le constat

J’ai eu la chance, après la fin de mon mandat aux Arts et Métiers, de me voir confié par la DGESIP une mission d’analyse des formations du supérieur en ingénierie. Je me permets d’ailleurs de souligner – continuité du service de l’Etat – que cette mission a été donnée par la précédente équipe à destination de la suivante. Ce travail qui s’est étalé de mars à septembre m’a permis de revisiter l’ensemble du paysage, avec une totale liberté d’esprit puisque je ne représentais à cette occasion d’autre intérêt que l’intérêt général.

J’ai donc entamé cette mission sans aucun a priori et l’ai structurée en 3 temps. Le premier temps a été celui de la prise de connaissance. Il s’est donc concentré sur la lecture de nombreux rapports et la rencontre de parties prenantes variées, avec des questions générales sur leur perception de l’avenir, sur les difficultés qu’ils rencontrent, les idées qu’ils aimeraient voir émerger et leurs projets. Le second temps a été celui du bilan et de la structuration de propositions autour de 5 axes. Tout cela s’est achevé dans un troisième temps avec de dernières rencontres qui m’ont permis d’affiner les recommandations présentées dans le rapport.

Ce premier billet a pour objet de partager les éléments saillants du constat que j’ai pu effectué à l’issue de la première étape de mon travail. Le billet qui suivra mettra en exergue quelques points du rapport qui me semblent nécessiter un débat large, d’où sa présence ici. Ce qui constitue de fait le quatrième temps de ce travail, de manière à favoriser le débat, et surtout la prise d’initiatives. Car mon rapport s’adresse en premier lieu au commanditaire qu’est la DGESIP bien évidemment mais tout autant aux différentes parties prenantes de nos formations supérieures en ingénierie.

Le premier élément qui m’est apparu est celui de l’extrême cloisonnement des différentes catégories d’acteurs, des universités aux écoles d’ingénieurs en passant par les IUT ou les CPGE. Ceci en dépit des très nombreux contacts des écoles avec les universités, du fait que les IUT sont intégrés aux universités et des doubles inscriptions des étudiants de classes préparatoires à l’université, etc. De ce fait chacun pense l’avenir de ses formations sans interagir avec les autres, à quelque niveau que ce soit.

Pourtant ces questions sont évidemment liées aux besoins de compétences des entreprises et de la société, qui ne s’expriment que rarement avec une segmentation par type de diplômes. Et même si cela était, comment définir le rôle d’un technicien en maintenance – activité très impactée par la révolution numérique – en se désintéressant de celui des autres niveaux de qualification au sein de son équipe ? Des structures de promotion et de défense des intérêts des uns et des autres existent, mais on cherche des lieux de partage et de réflexion qui traversent ces frontières, centrés typiquement sur l’évolution des compétences et des qualifications. D’aucuns diront que les regroupements prévus par la loi Fioraso peuvent héberger ces réflexions. Ce n’est que rarement et partiellement vrai. Rarement car – pour ne citer qu’elles – les ComUEs ont dépensé beaucoup d’énergie sur les questions de structures et de partage de pouvoirs. Partiellement car il ne faut pas oublier que les CPGE et les STS, parties intégrantes de l’enseignement supérieur, restent non concernées par cette évolution.

Au-delà du cloisonnement, les systèmes de formation sont également très hétérogènes avec des modalités de cadrage et d’évaluation très différentes. On trouve ainsi des BTS dont le programme et l’examen sont définis au niveau national et des diplômes de licence ou licence professionnelle qui laissent une large initiative aux acteurs dans le cadre général de l’accréditation et de la carte nationale des formations. Cette hétérogénéité entraîne des modes de fonctionnement au quotidien très variables, avec en particulier pour certaines formations des rigidités et des constantes de temps incompatibles avec l’accélération des mutations de l’économie et de l’emploi.

Par ailleurs, pour revenir sur les questions d’emplois et de prospective, il est à noter que le consensus sur les besoins d’ingénieurs en France n’est pas du tout établi, via des analyses et des prises de position allant d’un fort besoin de croissance à une absence de tension sur le marché de l’emploi. Le seul point commun à ces positions reste le fort besoin de spécialistes en numérique. Il faut noter sur ce point que l’impact du numérique sur la définition même des métiers traditionnels semble très peu abordé alors que le sujet traverse toutes les formations, sans exception. Ce relatif désintérêt – ou plutôt ce manque d’action – s’explique en premier lieu par des raisons évidentes mais pour autant inacceptables : difficulté intrinsèque du sujet, impact très fort sur les compétences des enseignants et sur les équipements… En d’autres termes prendre le sujet dans son ensemble mène les structures de formation à subir les mêmes transformations radicales que les entreprises. On peut comprendre, tout en le regrettant, que ce ne soit pas facile à aborder.

J’ai également été frappé par les retours des responsables de formation professionnelles courtes (bac +2 ou bac+3) à propos des poursuites d’études. On observe en effet une forte dérive de ces formations avec une poursuite d’études qui croit année après année. Or il ne sert à rien de blâmer ces responsables, alors que leurs étudiants choisissent de poursuivre leur cursus, même – et surtout ! – après avoir eu une expérience professionnelle (stage, alternance) dans l’entreprise. Car la différence de salaire et au-delà de carrière et de reconnaissance sociale est sans commune mesure avec l’effort de deux ou trois années d’études supplémentaires permettant d’atteindre un niveau master.

Dernier élément de constat, la statistique publique est toujours le parent pauvre de l’enseignement supérieur, alors que l’évolution des rôles respectifs de l’Etat et de ses opérateurs, concentrant les directions centrales sur le pilotage et la stratégie doit aller de pair avec des outils de pilotage performants. Force est de constater que nous n’en sommes toujours pas là puisque, par exemple, nous sommes encore réduits aux pannels pour connaître le devenir des étudiants inscrits dans un type de cursus. Ceci à l’heure du big data ! De sérieux progrès méritent d’être faits dans des délais brefs (j’avais déjà noté ce problème en 2007 et « on » m’avait répondu que c’était en cours de réflexion…).

 

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Article du on Mardi, octobre 31st, 2017 at 19:45 dans la rubrique Non classé. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Le système de formation en ingénierie – le constat”

  1. mal-pensant dit:

    En France l’essentiel de la formation scientifique et technique dans l’enseignement supérieur est assuré par les CPGE et les BTS (donc en partie par l’enseignement scolaire), les IUT eet les écoles d’ingénieurs. Ce qui est assez logique puisque l’essentiel des débouchés de ces étudessnt des emplois de techniciens et d’ingénieurs. Les universités ne s’y sont pas trompées puisqu’à peu près toutes les universités ayant des filières scientifiques et techniques ont créé des écoles d’ingénieurs internes (parmi lesquelles les Polytechs). On peut donc légitimement se demander s’il y a une légitimité à ce que les universités maintiennent des masters (dont les CMI) scientifiques et techniques en dehors de ces écoles.

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