L’annonce, lundi 14 décembre, par le président de la République, de l’usage qui sera fait des milliards du « grand emprunt » destinés à l’université et à la recherche n’a, hélas, surpris personne. On s’attendait en effet à cette politique d’affichage qui promet 10 milliards d’euros pour les universités (et 8 pour la recherche) mais qui se résumera en fait à 400 millions d’euros par an répartis sur 10 campus dits « d’excellence » - avec comme perspective d’en afficher quelques-uns dans les premières places du fameux et fumeux classement de Shanghai.
Une triple erreur d’appréciation est à l’origine de ce qui s’annonce d’ores et déjà comme une occasion ratée – celle qui aurait précisément permis, grâce à cet argent supplémentaire, de remettre à niveau et de relancer l’université française dans son ensemble.
La première erreur est de considérer que pour entrer dans la tant vantée, notamment par l’Union européenne, « société de la connaissance et de l’innovation », on peut se passer de la ressource essentielle de celle-ci : les enseignants et les chercheurs. Cette société qui vient sera celle, comme disent les anglo-saxons, des smart people. Celle au cœur de laquelle l’université jouera le même rôle que l’usine dans la société industrielle. Or le gouvernement actuel n’a qu’une idée en tête, réduire le nombre de chercheurs et d’enseignants, au nom de la « règle » du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux au moment du départ en retraite. Grâce à leur mobilisation sans précédent au printemps 2009, les universitaires ont arraché le gel des suppressions de postes dans leurs établissements pour les années 2009 et 2010. Mais rien n’est garanti pour la suite. De plus, la règle va désormais s’appliquer aussi aux « opérateurs de l’Etat », donc organismes de recherche comme le CNRS. Alors même que le manque d’effectifs est criant et que les universités ont recours à des expédients – en clair, à des emplois précaires de jeunes doctorants et docteurs qui voient chaque jour s’éloigner un peu plus la perspective de commencer une véritable carrière dans le métier. Investir dans les bâtiments, c’est bien – et c’est nécessaire compte tenu de décennies de non investissement –, mais investir dans le « capital humain », ce serait encore mieux. C’est là que la différence se jouera dans les décennies qui viennent, et la France est partie sur le mauvais pied.
La deuxième erreur d’appréciation est de considérer que les moyens supplémentaires – soit 400 millions d’euros si l’on envisage un taux d’intérêt de 4% – dégagés par le placement dans des « fonds » spécifiques à chaque université destinataire des 10 milliards levés par l’emprunt, suffiront à réaliser les objectifs annoncés. Il faut être soit particulièrement ignorant de la situation réelle des universités, soit totalement cynique et ne pas vouloir ce que l’on dit souhaiter. Ainsi, par exemple, l’université française la plus en vue dans le classement de Shanghai, Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI), confesse-t-elle un besoin de 150 millions d’euros supplémentaires par an (pour un budget actuel de 450 millions d’euros) pour vraiment jouer son rôle dans la compétition mondiale. Elle en recevra grâce à « son » fonds… 40. De plus, cet argent sera géré en dehors de l’université, par le fonds précisément, au sein duquel l’université ne sera qu’une des parties prenantes. Les fonds qui seront créés ne seront pas « à la disposition » des universités mais gérés par l’Etat. Et à l’image du « plan Campus », cela consistera surtout à reprendre encore un peu plus d’une main l’autonomie que l’on prétend donner de l’autre. Ce que résume bien la philosophie d’ensemble de la loi LRU qui a transformé le président de chaque université en paradoxe vivant : un autocrate local aux mains liées dès lors qu’il s’agit de ses relations avec le ministère.
La troisième erreur, la plus lourde de conséquences, c’est la concentration exclusive des moyens supplémentaires sur quelques pôles dits d’excellence. Elle n’est pas nouvelle. Le plan Campus a déjà été conçu selon ce principe de concentration de tous les moyens sur quelques regroupements d’universités, d’écoles et de centres de recherche selon le modèle de l’oasis au milieu du désert. L’exemple américain souvent évoqué pour légitimer une telle conception – les universités d’Harvard et de Berkeley ont été à nouveau citées par le président de la République en exemple – n’a été ni sérieusement observé ni véritablement compris. Ainsi, comment ne pas voir que le « système » américain est bâti non sur le modèle de l’oasis mais sur celui de la pyramide ; un sommet étroit, d’excellence précisément s’appuie sur une base large et surtout sur un continuum d’institutions d’enseignement et de recherche. Il s’agit d’un ensemble réparti sur tout le territoire dont les éléments sont en contact étroit les uns avec les autres, au sein desquels il est possible d’évoluer tout au long de ses études et de sa carrière. Bref, à la fois une pyramide et un réseau. Comment ne pas voir que c’est grâce à ce système de liens multiples et étroits qu’il y a excellence et non parce qu’auraient été privilégiés quelques pôles choisis par… le gouvernement ! Une telle mécompréhension du système américain devrait étonner même le plus indulgent des journalistes du Figaro. Autre exemple, comment ne pas voir que l’une des caractéristiques essentielles de l’université américaine est la compétition entre établissements privés et publics – le simple fait de citer dans la même phrase Harvard et Berkeley aurait pourtant dû mettre la puce à l’oreille des thuriféraires d’un modèle dont visiblement ils ignorent tout.
L’annonce présidentielle de lundi confirme donc ce que l’on avait malheureusement déjà observé en matière de politique universitaire et de la recherche : l’entrée en klaxonnant mais à reculons dans la « société de la connaissance et de l’innovation » ; manière étonnante de mélanger provincialisme naïf et arrogance de l’ignorance. Il peut s’agir d’un projet politique mais difficilement de l’avenir du pays.










Excellent article! Et pour abonder sur la pyramide, rappelons qu’en matière d’innovation 100 idées conduisent à 10 projets, et que des 10 un seul réussit, et que la moitié des entreprises créées disparaissent dans les trois ans. Si l’on peut chercher à réduire les taux d’échecs, qui semblent rester constant depuis qu’on étudie l’innovation, la meilleure politique est encore l’intensité de la créativité, une sorte d’économie du gaspillage où le payback d’une innovation réussie, finance le flot des idées.
Bonjour Laurent,
Je ne savais pas que la « règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux au moment du départ en retraite » s’appliquait (ou devrait s’appliquer) aussi aux enseignants chercheurs. J’ai certainement loupé un épisode.
Rachel,
Mardi 24 février, sur France Inter, V. PECRESSE, Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche déclare : «Nous ne sommes pas soumis à la règle du 1 sur 2 mais à la règle du 1 sur 6». C’est l’avantage d’être une priorité, ça réduit la fraction. Heureusement, la mobilisation a changé la donne.
Au début, l’enseignement supérieur et la recherche étaient soumis, comme tout le monde - et comme le CNRS désormais… – à la règle 1 sur 2. Ensuite, la priorité affichée a en effet permis une “exception”, 1 sur 4 puis 1 sur 6. Et la mobilisation de l’année dernière a conduit au gel pour deux ans.
Mais la logique du 1 sur 2 est maintenue, de fait, si l’on observe de quel remplacement il s’agit… puisque les PRAG et les PRCE dans le supérieur sont compris dans ce “remplacement”.
Mais alors pourquoi ne pas préciser, quand on parle des enseignants chercheurs, que cette règle est de 1/6 ? Règle provisoirement suspendue d’ailleurs. Il est ensuite bien connu que cette règle ne pourra pas être appliquée strictement pour l’ensemble des fonctionnaires, d’autant plus que la pyramide des âges ne le permettra bientôt plus, à fortiori dans le contexte actuel.
Bonjour. Chronique signalée et commentée dans la Revue de Blogs n°7
http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/12/19/revue-de-blogs-n%c2%b07/
Cordialement
Monsieur Bouvet,
J’ai lu avec attention votre article. Pour ce qui concerne la réforme et le poids du grand emprunt, les points que vous mettez en avant sont incontestables.
Néanmoins, il faut mettre cela en perspective avec quelques éléments de contexte plus globaux, expliquant les lacunes de ces nouvelles inflexions.
Je me permets de rappeler que c’est la première fois depuis longtemps qu’un gouvernement n’avait pas consenti un effort budgétaire aussi important pour l’enseignement supérieur: les budgets depuis le mandat de M. Sarkozy sont en constante augmentation, ce qui n’est pas le cas des budgets des autres ministères (sauf exception(s) lié(ées) à la crise) et ce qui n’a pas été le cas avec les deux majorités élues en 1997 et 2002 (gauche et droite).
Compte tenu de l’état de nos finances publiques, il nous est difficilement supportable d’accroître massivement les dépenses de l’Etat. Pourtant l’effort est bel et bien accentué. Il y a en cela une véritable inflexion dans la politique de notre pays, qui résulte d’une prise de conscience de la nécessité d’investir dans le savoir. Ce n’est pas un choix politique facile étant donné qu’il s’agit avant tout de favoriser un modèle universitaire qui par nature est sélectif donc excluant. Ce choix de politique publique peut donc faire grincer des dents un certain nombre d’acteurs sociaux et politiques qui préféreraient une réallocation des ressources vers d’autres secteurs: les politiques d’aides à l’emploi, d’aides à la réindustrialisation…
J’ajoute enfin que le fameux classement de Shangaï est effectivement fumeux ( voir http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1048681 très bonne explication, mais article payant!). Malheureusement, il constitue le nerf de la guerre, et ce classement pour beaucoup d’investisseurs est un des critères de jugement pour déterminer la compétitivité d’un pays.
Donc même si l’effort est insuffisant, il est déjà existant et visiblement est voué à perdurer durant les prochaines années (au moins jusqu’en 2011). Le tableau est donc déjà moins sombre qu’il ne l’était il y a encore quelques années.
J’ajoute pour prolonger ce propos, que l’émission “l’Esprit public” de Dimanche dernier sur France Culture débattait de ce sujet avec intelligence…
Bien à vous,
M.V