Carte scolaire : de 2012 à 2016, le revirement de l’Etat

Serpent de mer des politiques éducatives, le débat sur la carte scolaire refait surface, en cette dernière rentrée avant la présidentielle. Une tribune publiée dans le Monde par l’économiste Thomas Piketty pointe à travers une spectaculaire infographie la ségrégation sociale pratiquée dans les collèges parisiens. L’information n’est hélas pas nouvelle : Thomas Piketty en convient, mais il déplore surtout l’inaction du gouvernement socialiste sur ce terrain en pointant une forme de défaite idéologique de la gauche.

La réponse de la ministre de l’Education dans le même quotidien du soir lui donne entièrement raison. En indiquant qu’on ne peut pas imposer la mixité sociale dans les établissements scolaires, la ministre opère un virage à 180 degrés par rapport à toutes les positions affichées par son parti depuis 2012, et notamment François Hollande.

Mars 2012. La carte scolaire fait son entrée dans la campagne du futur président. Devant les parents de la FCPE, François Hollande assure vouloir « revoir le mécanisme de la carte scolaire pour que tous les enfants aient les conditions qui leur permettent de réussir pleinement leur scolarité ». Son staff de campagne décrypte. Pour Bruno Julliard, alors secrétaire national du PS à l’éducation « chaque établissement devra respecter des objectifs de mixité, y compris le privé ». Les principaux et proviseurs seront « responsabilisés »: leurs moyens financiers seront modulés en fonction du parcours scolaire des élèves qu’ils accueillent, pour éviter qu’ils ne retiennent que les meilleurs.

Ca c’était en 2012. Quatre ans plus tard, en assurant que le ministère ne peut imposer de réforme de la carte scolaire, Najat Vallaud-Belkacem acte la défaite de l’Etat sur ce chantier, pourtant l’un des marqueurs forts entre une politique éducative dite de « droite » et de « gauche ». Paradoxalement, le discours tenu rejoint presque mot pour mot celui de l’un de ses prédécesseur, Xavier Darcos, partisan en 2007 de la suppression de la carte scolaire (pour se contenter finalement d’un assouplissement. Seuls les arguments diffèrent : la liberté des familles contre la liberté des territoires.

Au-delà d’un revirement de pensée qui interroge, ce discours pointe une autre évolution : ce ne sont pas les chefs d’établissement ou le ministère qui sont placés au centre du jeu dans l’expérimentation mise en place par la ministre, mais les collectivités. Et ceci montre à quel point le paysage éducatif s’est transformé en moins de 10 ans : l’échelle territoriale est devenue le niveau de référence des politiques scolaires, qu’il s’agisse de la réforme de la carte scolaire, des cartes de formation, de la vie quotidienne des élèves, des bâtiments, du financement du numérique… Et maintenant de l’organisation de la mixité. Certains penseront que l’Etat se défausse de ses responsabilités sur les territoires, d’autres qu’une méthode expérimentale partant du terrain est la seule qui ait une chance de fonctionner. En l’absence de bilan de la réforme de la carte scolaire de Najat Vallaud Belkacem, on ne peut que s’étonner d’un revirement total d’objectif et de discours entre le début et la fin du quinquennat.

Non, le numérique à l’école ne revient pas à faire pousser des tomates

C’est la petite musique de cette rentrée : haro sur le numérique à l’école. Un ingénieur et essayiste, Philippe Bihouix, diagnostique le « désastre de l’école numérique », en assurant dans une interview à Libération – il est visiblement sérieux- qu’ « avec l’école numérique, nous allons élever nos enfants hors-sol comme des tomates ». J’ai beau savoir que le jardinage est devenu tendance, je ne peux que m’étrangler à la lecture de cette affirmation. Mieux : selon cet essayiste, le numérique serait nuisible à l’apprentissage des fondamentaux et menacerait le métier enseignant. Au-delà de la visée purement polémiste de ces propos, il me semble que combattre le numérique à l’école est un combat perdu. Cela revient à nier une réalité : l’évolution des modes d’apprentissage et de l’accès au savoir qu’internet a, depuis 20 ans maintenant, bousculés.

Stop aux fantasmes

Je me permets une comparaison. Journaliste, j’ai entendu ce même discours de scepticisme appliqué au journalisme numérique. Avant de bouleverser l’éducation, internet est passé par les medias, et les a entièrement transformés, réinventant les modèles économiques et les modes de distribution de l’information. Ce qui paraît une évidence aujourd’hui (publier des articles sur le web, lire son journal sur mobile) ne l’était absolument pas il y a dix ans. Internet et le numérique menaçaient la pérennité du métier de journaliste. Internet ne permettait pas de diffuser des  informations de qualité. Internet empêchait de former des citoyens éclairés. S’opposer au développement du numérique éducatif est aussi vain que de nier la transformation de notre environnement médiatique. Il n’y a qu’à regarder nos enfants : parfaitement à l’aise avec le digital, n’envisageant même pas qu’il ait pu exister une époque sans internet ! Ne pas prendre en compte l’évolution de leur environnement quotidien dans la manière d’apprendre et de faire la classe, est une erreur : cela relève du fantasme français selon lequel l’école doit rester figée dans un formol nostalgique fleurant bon la Troisième République et le hussard noir. Heureusement, la réalité là encore contredit cette vision idéologique d’une école coupée de la modernité au nom du souvenir qu’en ont gardé quelques éditorialistes, politiques ou essayistes. La réalité donc, c’est que depuis plus d’une décennie, les enseignants préparent leurs cours avec le web, utilisent les supports numériques en classe (tableaux blancs, tablettes etc) et réfléchissent au quotidien à la transformation de leurs pratiques pédagogiques au contact des outils numériques. La réalité c’est que les enfants, les « digital native » ont besoin d’être accompagnés et éduqués à internet et que l’apprentissage du discernement est aussi le rôle de l’école. La réalité c’est qu’accompagner le développement du numérique à l’école ne signifie évidemment pas faire d’internet la solution à tous les maux de l’école, mais très humblement, connecter l’école avec son environnement, ouvrir l’accès au savoir à tous, innover dans les modes d’apprentissage et surtout, surtout placer le professeur et l’élève au centre de cette transformation.

Pauvreté des propositions politiques sur le numérique éducatif

Les femmes et hommes politiques ont eux aussi une responsabilité pour dépasser le niveau zéro de la réflexion sur le numérique : pourquoi la ministre Najat Vallaud-Belkacem n’a-t-elle pas fait la promotion du plan numérique à l’école dans sa conférence de presse de rentrée ? Pourquoi le ministère ne parle-t-il jamais d’EFRAN , ces projets de recherche financés par le PIA (les investissements d’avenir) qui évaluent l’impact de la mise en œuvre d’innovations pédagogiques numériques partout en France ? Pourquoi aucun des candidats aux primaires ne propose le début d’une vision sur l’école numérique ?

Il est temps d’admettre que l’école est un corps vivant en prise avec le monde qui l’entoure, et pas un instrument idéologique au service de coups médiatiques ou d’ambitions personnelles. Il est temps de dépasser un discours de pure opinion (pour ou contre) sur le numérique pour avancer des faits et des résultats sur les compétences des élèves (c’est l’enjeu des projets de recherche). Il est temps de se mettre au niveau de nos voisins, et notamment des anglosaxons, qui ont depuis longtemps dépassé l’ère du doute et de la polémique pour développer une véritable filière Edtech, structurée et profitable. S’il y a un combat à mener en cette rentrée, c’est celui-là.

Comment APB a hacké le bac

En ce début d’été, la concomitance de deux polémiques, l’une sur la nécessité de « toiletter le bac », selon les termes de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, l’autre sur le « scandale APB » selon les mots de l’économiste Thomas Piketty pointe un paradoxe : la dimension sélective du baccalauréat a peu à peu été entièrement absorbée par le logiciel d’admission dans le supérieur « APB », si bien que le bac est en passe de devenir un objet de dévotion républicaine surannée, en voie de muséification. En témoigne ces quelques mots lâchés par la ministre à la fin d’une interview aux Echos consacrée au budget 2017:

« Il faudra faire un jour le toilettage du bac, avec sans doute moins d’options, moins d’épreuves et un calendrier plus équilibré ».

Autant dire que cette déclaration représente une prise de risque assez proche de zéro puisque depuis une dizaine d’année tous les rapports de la Cour des Comptes, des Inspections générales ou plus récemment de Terra Nova s’accordent sur la diminution du nombre d’option au bac. Ensuite, évoquer une réforme du bac à quelques mois d’une élection présidentielle revient surtout à laisser un dossier « To Do » sur le bureau de son successeur. La ministre prend en outre soin de souligner que cet éventuel toilettage serait à mener « dans quelques années ». Il est donc très étonnant de voir que cette seule déclaration a suffi à exciter les esprits : défenseurs de l’école républicaine, victimes de #college2016, lobbys disciplinaires, hommes politiques déplorant la baisse de niveau générale… Comme si le simple fait d’évoquer une réforme du bac représentait la transgression ultime pour un ministre en exercice, une sorte de crime culturel comparable à une rénovation ratée du Louvre ou au démontage de la Tour Eiffel. Ainsi, à force de repousser cette sacrée réforme du bac, les ministres successifs de Luc Chatel à Xavier Darcos puis à présent Najat Valaud-Belkacem ont allègrement (sans jeu de mot) contribué à sa muséification. Le bac qui connait un taux de réussite record en cette session 2016, est un totem national -ce qu’on savait-, mais il risque de n’être plus que cela, en complet décalage par rapport aux certifications internationales et aux compétences exigées dans un Enseignement supérieur mondialisé.

Briseuse de rêves

Dans le même temps, l’entrée dans le supérieur se joue désormais bien avant le bac, et dans le plus grand secret. Un logiciel, APB, censé organiser et rationnaliser les flux d’entrée dans l’Enseignement supérieur est devenu depuis plusieurs mois la cible de critiques des lycéens et des familles. Opacité, manque de transparence : la machine APB est perçue comme une briseuse de rêves, l’incarnation d’une logique de sélection voire d’un arbitraire de plus en plus mal tolérés par une partie des lycéens…au point qu’un prix Nobel d’économie se mêle de l’affaire et dénonce « l’attitude scandaleuse du gouvernement » et « l’opacité publique » du système.

On est donc à la croisée des chemins : faute d’avoir réformé le bac et repensé le continuum bac +3/bac -3, les gouvernements successifs ont peu à peu délégué le problème de la sélection à l’entrée dans le Supérieur à … une machine. Résultat : le système craque.

Numérique à l’école : la révolution « Efran » en marche

Quelque chose est en train de bouger dans l’Education nationale. Ce n’est ni une réforme, ni un mouvement enseignant, encore moins un nouveau locataire Rue de Grenelle. C’est une initiative encore discrète mais qui pourrait bien modifier la manière de conduire l’action publique en éducation. Le sujet, voire le prétexte de cette transformation, est le numérique et son impact sur les modes d’apprentissage des élèves, au cœur de l’appel à projets EFRAN. Doté de 30 millions d’euros, pris sur les investissements d’avenir, «  EFRAN » a pour objectif de rapprocher le monde de la recherche, les collectivités qui financent les équipements, les start up de la « edtech » et l’Education nationale. Autant dire des mondes qui aujourd’hui évoluent de manière parfaitement parallèle, avec des agendas et des modes de collaboration quasi inconciliables.

Une logique « bottom up »

Si tous les regards sont aujourd’hui tournés vers le plan numérique, poussé par l’arsenal de communication du ministère, Efran avance une proposition et un mode opératoire beaucoup plus neufs dans l’Education nationale : valoriser des dynamiques territoriales dans une logique « bottom up » et évaluer, de façon scientifique, l’impact réel des technologies éducatives.

Le jury, dont je fais partie, se réunit ces jours-ci pour examiner les dossiers déposés pour la deuxième vague de l’appel à projets. Les initiatives présentées explorent différentes possibilités offertes par le numérique lorsqu’il s’applique à la pédagogie : learning analytics (problématique des « traces » d’apprentissage laissés par les élèves) , outils facilitant l’évaluation par compétences ou l’éducation inclusive, gamification, apprentissage du code, logiciels favorisant la discussion et la pensée critique, réalité virtuelle…

L’évaluation, condition de l’action publique

Portés par des collectivités, expérimentés dans des écoles, collèges ou lycées, évalués par des équipes de recherche, ces projets reposent le plus souvent sur des partenariats avec des entreprises et des start up de la filière « edtech ». On est ici très loin de l’achat massif de tablettes ou d’ordinateurs portables et de la simple injonction à l’équipement auxquels se résument depuis les années 2000, les plans numériques successifs. « L’objectif d’Efran consistait à essayer de mettre un peu d’ordre méthodologique dans des orientations pilotées quelquefois par des raisons politiques. Il était pour cela important que les acteurs concernés puissent travailler dans des écosystèmes territoriaux. Les financements qui arrivent dans le dispositif éducatif sont ceux des collectivités territoriales, qui financent avec un souci de retour rapide sur investissement et parfois aussi d’impact électoral. Notre position n’est pas celle-là : Efran doit voir apparaître des dispositifs territoriaux efficaces, associant recherche, éducation nationale et entreprises, et qui deviennent des repères pour les politiques publiques futures », souligne Jean-Marc Monteil,ancien recteur et en charge d’une mission intermnistérielle sur le numérique à l’école.

Enfin l’évaluation scientifique et le suivi sur le long terme des projets retenus constituent un axe essentiel d’Efran. C’est sur cette évaluation et sa diffusion auprès du « terrain » que repose la promesse de transformation de l’ensemble du système. Il n’est pas ici question de l’évaluation « couperet » des inspections générales, ou de la seule mesure de performance budgétaire pratiquée par l’Inspection des finances. L’évaluation menée par un comité indépendant devra mesurer l’amélioration des résultats des élèves, la capacité des enseignants à s’emparer des technologies, les modes de gouvernance des projets et leur ancrage territorial. Donc : l’Etat investit de l’argent dans des projets de terrain, portés et élaborés par des acteurs locaux, les évalue avant de les généraliser. Une démarche scientifique, rigoureusement opposée à celle qui a prévalu lors de la mise en place des dernières réformes de l’Education nationale, des rythmes scolaires à la réforme du collège pour ne citer que les plus récentes. Une autre façon de faire de la politique.

 

De l’école à l’armée, le fil rouge de l’innovation en Israël

Comment un pays bascule-t-il dans la culture de l’innovation ? Quels sont les leviers à actionner pour permettre aux chercheurs de contribuer au développement de l’entrepreneuriat ? Comment encourage-t-on le transfert technologique dans l’Enseignement supérieur ? Ces questionnements constituent le fil rouge de la Learning Expedition organisée par Educpros à Tel Aviv et Jérusalem. Au terme de ces cinq jours d’immersion et de rencontres dans la « Start Up Nation », une certitude se dessine : l’éducation est au centre du processus d’innovation et joue un rôle déterminant dans la capacité des individus à entreprendre.

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Une Start Up pour 2000 habitants : le foisonnement est tel que certains observateurs considèrent qu’Israël compte aujourd’hui sans doute trop d’entrepreneurs, au vu de la taille de son marché, dans un pays à peine plus grand que la Picardie. Cet effet « Silicon Valley » s’explique par la conjugaison de plusieurs facteurs : l’arrivée en masse d’une immigration russe très qualifiée dans les années 90, une politique volontariste de l’Etat avce la création d’accélérateurs et d’incubateurs dotés de fonds publics, des centres de recherche universitaires reconnus (cybersécurité, nanotechnologies, sciences) équipés de leurs propres incubateurs et donc résolument tournés vers le transfert technologique, enfin l’installation de multinationales entretenant des liens étroits avec le monde académique et la recherche.

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Mais au-delà de ces éléments conjoncturels, la culture et l’état d’esprit des individus sont les véritables leviers de cet « écosystème » tout entier voué à l’innovation. Et ce qui frappe c’est qu’aux deux bouts de la chaîne, l’école et l’armée modèlent la jeunesse israëlienne.

« Il est très difficile d’enseigner en Israël »

L’école d’abord. Le baccalauréat par exemple dépend de l’obtention de certificats par matière. Chaque matière présente trois niveaux de difficultés, à choisir par l’éléve. Vers 9 ans (léquivalent du CM1), les enfants passent un examen qui détermine leur niveau, non pas de connaissance, mais de maturité. Les élèves les plus matures sont invités à s’ouvrir à d’autres champs disciplinaires que les enseignements traditionnels et à étoffer leur culture générale. Autre élément fondateur du parcours des collégiens israëliens : les cours d’entrepreneuriat dès la classe de 4ème, financés par le Medef local. Les enfants sont initiés au business plan et aux études de marché. Il n’en reste pas moins que selon David Harari, Membre de la Fondation France-Israël et président israélien de son comité d’orientation stratégique, il est « très difficile d’enseigner en Israël ». « Les élèves sont très indisciplinés. Les classes comptent plus de 35 élèves et les enfants attendent d’être intéressés par le cours qu’ils doivent suivre »

Les meilleurs élèves ont la possibilité, pour les matières où ils excellent, d’accélérer leur parcours et de valider certains certificats du baccalauréat en avance. Ces programmes d’accélération permettent à l’Armée de repérer les meilleurs élèves destinés à intégrer les unités d’élite. La perspective des 3 ans d’armée (2 pour les jeunes filles) à 18 ans crée un esprit de compétition se forme très tôt chez les enfants qui tenteront d’intégrer les meilleurs unités. Le couperet de l’armée expliquerait aussi une forme d’éducation plus permissive, centrée sur la liberté et la confiance en soi. Enfin, la culture du rebond, l’appréhension positive de l’échec complètent ce tableau psychologique de l’étudiant isräelien.

Des étudiants « rôdés à la prise de décision »

La longue parenthèse de l’armée a pour conséquence une entrée dans l’Enseignement supérieur beaucoup plus tardive qu’en France. Les étudiants ont entre 21 et 23 ans quand ils démarrent leurs études. L’impact de l’expérience militaire sur ces jeunes est un des éléments structurant de leur état d’esprit, aux dires des universitaires que nous avons rencontrés : « plus mûrs, ils sont rôdés à la prise de décision et partagent un sens important de la responsabilité », témoigne David Harari . Le « brassage social » de l’armée produit un esprit de corps très puissant qui structure par la suite les relations humaines de l’individu. Paradoxalement, le culte de la hiérarchie est absent de ces traits culturels. « Le jeune israëlien a une forme d’audace, de liberté par rapport à l’autorité et n’hésitera pas à contredire son supérieur s’il ne comprend pas les objectifs qui lui sont assignés ». Ce cocktail culturel exotique pour un français, entre une éducation compétitive et l‘horizon de l’armée comme sas d’entrée dans l’âge adulte crée donc des individus certes très bien formés mais audacieux, partageant un sentiment national très fort, et qui n’ont peur ni de l’échec ni de l’erreur. C’est ce matériau-là, pur produit d’une vision politique de la formation de la jeunesse, qui se lance aujourd’hui avec avidité dans l’entrepreneuriat.

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Cette pédagogie de la confiance en soi, de l’assertivité et de la compétition décontractée semble très éloignée de notre modèle éducatif, du moins dans sa forme la plus répandue. Ainsi la compétitivité, la croissance économique, l’innovation, le transfert technologique s’appuient avant tout sur la capacité du pays à certes bien former mais à éduquer à la création de valeur sa toute première ressource : la ressource humaine. Un système qui jette tout à coup une lumière très crue sur nos controverses autour des coupes budgétaires dans le budget de la Recherche.

Refondation de l’école : vers une territorialisation de l’éducation

L’heure est au bilan. A un an de l’élection présidentielle, le ministère de l’Education orchestre son propre débrief : deux jours dédiés à la « refondation de l’école », du nom de la loi dite Peillon votée en juillet 2013.Cet événement et sa mise en scène font étrangement écho au grand raout de l’été 2012 : à l’appel de Vincent Peillon toutes les forces vives de l’éducation nationale avaient été sollicitées pour réfléchir, dans le cadre d’ateliers thématiques, à la future loi. Comme si le temps de l’action éducative était désormais suspendu, la séquence se referme aujourd’hui. Que retenir de ce presque quinquennat en matière d’éducation ?

L’élan brisé

Du point de vue de la gouvernance éducative, un tournant décisif a été pris. La réforme des rythmes scolaires, annoncée très vite, dès le lendemain de l’élection de François Hollande, en est la manifestation la plus évidente. Cette réforme, qui a modifié le quotidien de millions de familles, restera comme LE marqueur du quinquennat. Paradoxalement, alors que les collectivités avaient été très peu concertées, la réforme des rythmes incarne la montée en puissance du local dans l’organisation du temps scolaire.… tout autant que l’élan brisé des ambitions éducatives du gouvernement. Elan brisé parce que les lourdes difficultés de mise en œuvre de la réforme, son report d’une année au bout de plusieurs mois de discussions ont mécontenté parents et enseignants et valu à Vincent Peillon son limogeage brutal du gouvernement. Le GPS éducatif du quinquennat s’en est trouvé désorienté si bien que le bénéfice de réformes coûteuses –comme le rétablissement de la formation des enseignants – a quasi disparu des radars et des mémoires !

Mais c’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que cette réforme est intéressante et marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir symboliquement les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs élargis sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. En fermant leurs établissements pris pour cible pendant les manifestations contre la loi travail, contre les consignes du ministère, les proviseurs parisiens en ont fourni une illustration éclatante. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues à Paris et dans l’académie de Strasbourg….

Changement de logiciel

Au fond, l’idée d’une organisation à tête unique, gérant 800 000 enseignants et 12 millions d’élèves de manière totalement centralisée a définitivement vécu. Le quotidien de l’école se construit désormais dans un dialogue et un partage de responsabilités plus ou moins apaisé entre les autorités académiques et les collectivités. En miroir, l’autonomie des universités, l’internationalisation et les évolutions très rapides de l’Enseignement supérieur, obligent le secondaire à se transformer rapidement. Chacun le sait, les prochaines étapes de cette lente mutation seront l’autonomie des établissements et la transformation du lycée et du bac en lien avec les exigences du niveau licence. Les projets des candidats à l’élection présidentielle se liront à l’aune de ces enjeux.

Que faut-il attendre de cette lente territorialisation ? Le niveau local, celui de l’établissement, va gagner en autonomie et en agilité, loin des logiques centralisatrices. La puissance de transformation du numérique éducatif, en grande partie financé par les collectivtés, va accélérer ce mouvement. Les logiques horizontales vont progressivement supplanter les logiques pyramidales et descendantes. Cette forme de contournement des rigidités et des blocages de l’Education nationale a été pensée de longue date -dès les premières vagues décentralisatrices des années 80- par des experts et des haut fonctionnaires, tous conscients du caractère irréformable de la machine. Nous sommes à présent arrivés au bout d’un cycle. Les prochaines années nous diront si cette transformation, assumée ou non par les gouvernements successifs, permettra d’améliorer l’état de l’école. Ce n’est pas d’une refondation de l’école dont il est question aujourd’hui, mais plus profondément, d’un changement de logiciel.

Sélection en master: au cœur du débat, la dualité de l’enseignement supérieur

Fallait-il ouvrir la boîte ? En publiant une liste restreinte de masters sélectifs, le gouvernement se retrouve comme Pandore devant son coffret… Le Conseil d’Etat, en confirmant l’illégalité de la sélection à l’université tout en invitant les autorités administratives à lister les masters qui sélectionnent, accule le ministère à une voie étroite, sinon sans issue.

En premier lieu, la décision du Conseil d’Etat est une forme de « ni ni » : elle ouvre une brèche dans le dogme de l’ouverture à tous de l’université, sans pour autant reconnaître franchement la sélection. Cette position en demi-teinte exaspère le monde universitaire et notamment la CPU, dont les membres s’exposent, en l’absence de cadre juridique clair, à des risques contentieux permanents. Mais penser régler la question de la sélection à l’université en dressant la liste des masters sélectifs se révèle être une fausse piste. En témoigne le courrier indigné de cinq présidents d’université, révélé par Educpros, pour dénoncer l’absence d’une partie de leurs masters 2 sur la liste des formations ayant le droit de sélectionner en menaçant de fermer certains de ces cursus.

Non-dits

Second caillou dans la chaussure : le revirement sensible de l’opinion, et notamment des étudiants sur la sélection. Dans une enquête réalisée par L’Etudiant et Educpros, les étudiants interrogés se disent à 57% favorables au principe de sélection à l’université. Une position aux antipodes de celle du syndicat étudiant UNEF, farouchement opposé à toute forme de sélection. Comment donc prendre en compte cette demande sociale nouvelle, celle de diplômes plus qualitatifs car plus sélectifs ? Celle d’autorités universitaires qui de fait actent déjà, par le taux élevé d’échec en licence, la sélection ? Celle de présidents d’universités qui entendent sortir des non-dits pour une reconnaissance explicite d’un système universitaire sélectif.

Sortir de la dualité

Mais si le sujet est aussi sensible c’est peut-être parce que la vraie question posée par la sélection en master est en réalité celle de l’évolution du modèle dual de l’enseignement supérieur français : un système hyper sélectif d’un côté (classe prépas et grandes écoles)  et un système ouvert à tous, du moins à l’entrée, de l’autre (universités). De ce point de vue, le gouvernement a aujourd’hui l’opportunité de réduire ce fossé qui certes nous distingue sur le plan international, mais qui nous divise et nous mine. Au-delà de la question de qui sera ou ne sera pas sur la liste, c’est tout l’avenir de notre système de formation supérieure qui est aujourd’hui en jeu.

 

Les palmarès des lycées ou une forme ancienne de disruption de l’éducation

Pourquoi publier un palmarès des lycées ? Quel rôle un media joue-t-il en proposant de classer l’offre de formation du secondaire en fonction de la capacité des établissements à faire réussir les élèves ? L’exercice n’est pas neuf et depuis une dizaine d’années, le nombre de publications se prêtant à l’exercice s’est considérablement étoffé. L’Etudiant a été l’un des premiers à proposer ce type de traitement éditorial consistant à classer des données du ministère de l’Education nationale. Une approche qui a pu, à plusieurs reprises, susciter la polémique. Car l’idée de classement heurte de plein fouet trois croyances de l’école républicaine: l’égal accès de tous à une même offre de formation, du moins jusqu’au bac, l’absence de concurrence entre établissements, et le choix d’un établissement scolaire en fonction de la proximité géographique.

Ca c’était avant. La réception de cette forme journalistique a considérablement évolué au fil des années, au point de s’imposer comme l’un des marronniers de l’année. Le potentiel polémique de ces classements est ainsi aujourd’hui en partie désamorcé et ce pour plusieurs raisons. Cela tient en premier lieu à la campagne de communication du ministère et de son service statistique, la Depp, à la manœuvre, pour la publication des données. Le ministère donne accès aux medias qui le réclament aux indicateurs de « valeur ajoutée » des établissements, c’est-à-dire un taux de réussite au baccalauréat pondéré par l’origine sociale et scolaire des élèves. Le service statistique insiste bien sur ce point, qui permet de relativiser les seuls taux de réussite au baccalauréat et de mettre en lumière la capacité à faire réussir les élèves hors des grands lycées de centre-ville.

La seconde raison d’une réception plus apaisée de ces classements est liée à internet et aux nouveaux modes de consommation. Trouver la bonne information au bon moment, comparer avant de se lancer, s’informer pour faire les bons choix préexistent désormais aux décisions, des plus quotidiennes aux plus engageantes: se soigner, se loger, s’informer et bien sûr, se former. L’offre d’éducation de ce point de vue n’échappe pas à cette forme de disruption. La demande des parents a accompagné cette évolution et, comme pour les « news », la multiplication et l’éclatement des informations disponibles sur l’orientation et les cursus scolaires a paradoxalement rendu plus forte encore la demande d’une information de qualité, vérifiée, et directement utile pour les familles.

Troisième raison de cette moindre intensité polémique : la fin d’un certain nombre de mythes autour de notre système éducatif. La montée en puissance et l’implication des collectivités, la publication de comparaisons internationales comme Pisa, les programmes d’égalité des chances qui se sont développé dans les années 2000 et le succès de l’enseignement privé ont peu à peu imposé l’idée d’une éducation à plusieurs visages, et parfois à plusieurs vitesses. Que l’on soit dans un grand lycée de centre-ville ou dans un petit établissement rural, dans une ZEP ou dans un établissement élitiste, l’offre de formation n’est pas tout à fait la même et s’adapte au public accueilli et aux caractéristiques propres à l’établissement. D’une certaine manière, la décision du ministère d’exploiter des « IVAL » ou indicateurs de valeur ajoutée est une façon de prendre acte de cette réalité et de mettre en valeur le vrai pouvoir des pédagogues : faire réussir tous les élèves, quel que soit leur environnement.

NB: Vous pouvez retrouver dès demain en ligne sur letudiant.fr notre palmarès 2016 des lycées.

 

 

Après les attentats, l’école entre espoir et responsabilité

Pourquoi quand frappent la violence, la mort et la destruction, l’école devient-elle un rempart? Cette réalité, celle de la puissance pacificatrice de l’éducation, criante dans les pays en guerre, est aujourd’hui devenue la nôtre. Paradoxalement, cette unanimité des regards tournés ce matin vers nos salles de classe, ce mélange de bienveillance et d’inquiétude que nous ressentons au moment de lâcher la main de nos enfants, est un message d’espoir qui porte quelque chose d’extrêmement positif sur l’école française.

Ce matin, la Nation se raccroche à son école comme à un totem de la démocratie. Nous comprenons plus intensément que jamais combien l’école et l’éducation sont au cœur de notre projet d’existence collective. Aucun service public n’est à ce point chargé de cette puissance d’incarnation d’un devenir commun: il n’y a qu’à constater combien les enseignants se sont mobilisés tout le week-end pour être prêts à répondre à leurs élèves ce lundi, et la tonalité très professionnelle de leurs échanges sur les réseaux sociaux, faisant oublier les querelles sur les méthodes de lecture ou la réforme du collège.

Nous sommes tous des éducateurs

C’est en cette école-là que je veux croire. « L’école en soi soigne » indiquait la psychologue et enseignante Agnès Florin. Elle est un réconfort, un refuge et la meilleure arme contre l’obscurantisme. Ces formules, qui n’en sont pas, ont un sens ce lundi. Certes, les enseignants peuvent être fiers de leur mission, mais soyons plus que jamais derrière eux et ne les laissons pas seuls avec cette lourde responsabilité. Nous sommes tous, à différent niveaux, porteurs de cette mission d’éducateur et de passeur.

La jeunesse, formée, enjouée et multiculturelle, a été clairement prise pour cible ce week-end:  des étudiants, des profs et des universitaires ont été assassinés. In memoriam, continuons à éduquer avec une haute exigence pour tous, continuons à nous métisser et à nous ouvrir sur le monde, continuons à apprendre et à transmettre.

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Vous pouvez réécouter l’émission Rue des écoles de France Culture, consacrée le 15 novembre à l’évocation en classes des attentats de Paris. Les Cahiers pédagogiques et le site du ministère de l’Education sont aussi d’utiles ressources pour enseigner après les attentats. Enfin sur le réseau social Twitter, de très nombreux enseignants ont partagé leurs cours et leurs idées.

 

« La transition digitale de l’éducation: une urgence économique »

Le développement des technologies appliquées à l’éducation, les edtech, est l’une des conséquences du tournant qu’est en train de vivre l’éducation. La technologie, et internet en particulier, bouleversent le rapport au savoir, ses modes de production, de diffusion et de distribution, et rendent possible l’éducation pour tous, notamment dans les pays émergents. Pourtant les edtech sont un territoire qui reste encore à explorer pour les investisseurs, les start up et les entrepreneurs. Ces questions, au croisement de l’innovation, du financement et de la qualité de l’éducation sont au cœur du sommet WISE. Pour y voir plus clair, j’ai demande à Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de la  plateforme de mise en relation entre investisseurs et entrepreneurs du secteur « Edtech Europe » , de nous livrer son analyse.

Quelle vision portez-vous du développement des edtech aujourd’hui?

Ma vision des edtech est beaucoup plus large que la seule question des outils
Selon moi, lorsqu’on évoque la numérisation dans l’éducation, on parle des contenus enseignes, des interactions ente les professeurs et les élèves et des interactions entre les élèves eux-mêmes. La digitalisation de l’éducation a aussi à voir avec la fragmentation des savoirs et la question de l’actualisation continue des compétences accélérée par la nouvelle économie. Enfin la digitalisation a un impact sur la notion de diplôme qui doit être repensée et découpée en quelque sorte en « compétences clés ». Cette transition digitale de l’éducation correspond en effet à une nécessité économique : 36% des employeurs ne trouvent pas les compétences dont ils ont besoin et 36% des actifs s’estiment sous-employés. Aujourd’hui 4,3 trillions de dollars sont dépenses pour l’éducation au niveau mondial, mais pour un tiers des destinataires, cet argent n’a aucun impact. Un dernier élément à mettre en regard de ces chiffres: 90% des moins de 30 ans vit dans les pays émergents. Ce déficit d’éducation pour une large partie de la population, cette inadaptation croissante entre les compétences utiles demain et les formations proposées aujourd’hui, sont en passe de devenir un problème pour l’économie mondiale, aussi graves qu’une crise financière ou qu’un krach boursier.

Quelles organisations ou gouvernements sont susceptibles d’impulser et d’accompagner cette révolution digitale?

Je pense que ce changement sera systémique : il y aura une crise des talents et des compétences qui vont obliger les entreprises a s’impliquer fortement. Je suis convaincu que l’impulsion viendra des grandes entreprises qui commencent à se rendre compte que recruter des « middle managers » bien formes, disposant de compétences clés, dans les pays émergents est très compliqué. En France par exemple, on voit le secteur de l’enseignement supérieur prive se développer très fortement : les entreprises et les grands groupes d’education privee sont parties prenantes de ce développement.

L’impulsion viendra aussi des pays émergents (Chine, Inde, États africains ) : ils ont l’avantage d’avoir des structures de gouvernance moins lourdes.

Benjamin Vedrenne-Cloquet

Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de Edtech Europe

D’une certaine manière, ces pays fonctionnent comme des startups de l’education, à côté de grands pays industrialises plus lents à s’adapter. Ils auront vraiment une carte à jouer et seront mieux placés pour accélérer la transition digitale de l’éducation. Enfin je crois que le prestige des modèles éducatifs français, anglais et américains qui s’exportaient bien jusqu’ici va s’estomper. Est-ce que finalement nous n’aurions pas intérêt à nous inspirer d’autres modèles d’enseignement portés par les pays émergents?

Quels sont les leviers que doit actionner un gouvernement pour encourager la transition digitale ?

C’est une question de moyens et de courage politique, pour arriver à faire évoluer les structures, le management, les modes de gouvernance et remettre en cause les curriculum. Aujourd’hui le coût de l’erreur – erreur de cursus, d’orientation, décrochage scolaire- est encore contenu, mais ce coût risque bien d’exploser à l’avenir.