Emmanuel Macron, choisissez un ministre de l’Education qui connait son sujet!

Emmanuel Macron vient d’être élu Président de la République. Quelles conséquences pour l’école ? Et quelle feuille de route entend-il suivre ? Au vu de son programme, largement nourri des travaux de l’Institut Montaigne, s’esquissent les grandes lignes de la transformation à venir du système éducatif. Tout au long de la campagne, il a pourtant été difficile pour les journalistes d’identifier des interlocuteurs spécialisés sur ce thème dans l’entourage du candidat, et habilités à parler à la presse. De ce point de vue aussi, la campagne et le fonctionnement d’En Marche étaient atypiques. Thierry Coulhon, président de Paris Sciences et Lettres, Catherine Moisan, ancienne directrice de la DEPP (direction de l’évaluation et de la prospective du ministère) comptent parmi les personnalités qui ont pu fournir des notes au candidat. Les propositions de Jean-Michel Blanquer, directeur de l’Essec ont aussi trouvé echo dans le programme du candidat. Fin connaisseur de l’école et défenseur de la priorité à l’école primaire, Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne a, on le sait, joué un rôle de premier plan.

Parmi les marqueurs du programme éducatif d’Emmanuel Macron : la réduction de la taille des classes à 12 élèves en CP et CE1 de l’éducation prioritaire, le renforcement de l’autonomie des établissements, avec la possibilité, pour les collèges qui le souhaitent de rétablir l’enseignement des langues anciennes et les classes bilangues, enfin l’abandon, pour les collectivités volontaires, de la réforme des rythmes scolaires. D’autres mesures ont été largement moins médiatisées, dans une campagne saturée par les affaires : le bac en contrôle continu et des épreuves limitées à quatre disciplines, une prime de 3000 euros pour les enseignants de REP+, la création d’une plateforme d’orientation en ligne pour renseigner les lycéens sur les débouchés et les formations, l’ouverture de 100 000 places dans les filières courtes professionnalisantes et le développement de l’alternance. A l’université, le président entend permettre aux établissements de recruter librement des enseignants chercheurs, en se passant du CNU. Autre proposition phare : l’affichage de prérequis à l’entrée en licence, première brique de la sélection à l’université, et l’abandon du tirage au sort jugé « injuste et inefficace ». Les droits d’inscription ne devraient, en revanche, pas augmenter.

Un ministre « pur politique » et qui ne connait rien à l’école serait une catastrophe

La grande inconnue de cette feuille de route reste la personnalité qui sera chargée de porter et d’incarner ces réformes, communément désignée sous le terme de « ministre ». La question agite le microcosme éducatif depuis plusieurs semaines et quelques noms commencent à circuler. Ce choix est déterminant pour l’école, saturée des revirements successifs des majorités au pouvoir depuis 20 ans, usée par des lois qui font puis défont ce que d’autres gouvernements ont construit, écoeurée par les débats idéologiques entre plus ou moins de moyens, pédagos et anti-pédagogos, anti et pro de tous poils…: une école prise dans ce décalage croissant entre la communication politique qui s’écrit dans les couloirs des cabinets minisitériels, et les réalités de terrain : difficultés croissantes des enfants des quartiers défavorisés, relations avec les parents parfois difficiles, manque de suivi et d’évaluation du travail quotidien des enseignants, perte de sens ….la liste serait si longue.

Voilà où nous en sommes. Alors, oui, ce choix est crucial. Et le raisonnement consistant à placer, une fois de plus, à la tête de ce ministère un « pur politique » qui ne connait rien au sujet, en se disant que deux ou trois inspecteurs en conseillers techniques feront bien l’affaire serait une catastrophe. S’il faut faire plaisir au Modem, à l’Udi ou à quelque autre parti avec ce maroquin généralement peu convoité car réputé très difficile, alors l’école, une fois de plus passera son tour et subira cinq ans de plus les annonces, les plans com, les effets de manche et les circulaires absurdes, jusqu’à ouvrir un boulevard au développement du privé « hors contrat ».

J’ai trop entendu ce type de conjectures dans la constitution des gouvernements, trop vu de ministres qui écarquillaient de grands yeux au moment de la passation de pouvoir, et dont le premier discours soulignait la méconnaissance des enjeux comme des codes de l’Education nationale. La situation est trop alarmante pour se permettre le luxe de ne faire « que » de la politique en se jouant de l’avenir des enfants et du quotidien des profs.

Décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne

De ce point de vue, la question du programme est finalement assez accessoire. «  La seule politique éducative valable ne relève pas du contenu mais du soutien aux acteurs. Il n’y a plus de politique éducative nationale. Le salut viendra des expérimentations et de la capacité d’écoute des acteurs et des innovateurs ». Cette analyse très juste et que je partage ici vient de quelqu’un qui a pris en pleine figure l’impossibilité de réformer, le poids des lobbys et des intérêts corporatistes, et les échecs des « purs politiques » à la tête du ministère. Ce quelqu’un c’est Claude Thélot, infatigable animateur du Grand Débat qui a préfiguré la loi de 2005, et auteur d’un diagnostic sur l’école qui n’a rien perdu de son actualité.

Si l’on suit cette analyse, outre le ou la ministre, il reste une autre inconnue à l’équation qui se joue dans les semaines à venir : la méthode de gouvernement. Le programme et les déclarations d’intentions sont une chose. Mais, dans ce ministère, la nature et la conception du dialogue social, la capacité à affronter et contourner les rapports de force avec les organisations syndicales pour placer le bien de l’élève comme aiguillon de chacune des décisions sont absolument décisifs. La méthode, c’est aussi la capacité à identifier les mesures prioritaires et celles qui sont plus accessoires, celles qui sont urgentes et celles qui peuvent attendre, celles qui ne risquent pas de gaspiller le capital réformateur d’une équipe toute neuve et celles qui sont explosives. Enfin la méthode c’est l’évaluation systématique des politiques publiques avec un principe tout simple : décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne et qu’elle fait du bien aux élèves, en s’appuyant sur les données de la recherche et les leçons des évaluations.

Car je crois qu’il n’est pas envisageable de rater ce nouveau rendez-vous avec l’école.

2012- 2017 : pourquoi l’école a changé (et pour longtemps)

15 mai 2012. François Hollande inaugure sa présidence par un discours sur l’école, devant la Statue de Jules Ferry. Dans le jardin des Tuileries, flotte encore un parfum de victoire. Ce jour-là, autour du président tout neuf, le petit monde de l’éducation semble comme en apesanteur. Au premier rang, Vincent Peillon est encadré de deux anciens ministres, Jack Lang et Jean-Pierre Chevénement. Les barrières idéologiques ont sauté : tous, syndicalistes, haut fonctionnaires, inspecteurs généraux se congratulent, s’embrassent, sourire aux lèvres. Confiants.

Comme elle semble irréelle cette parenthèse des Tuileries. Comment expliquer, 5 ans plus tard, ce sentiment de gâchis malgré la création de 60 000 postes, trois ministres, et une grande loi de « refondation » ? Il n’a pas fallu deux jours pour qu’éclate la belle concorde affichée ce jour-là et que la réalité de ce ministère ne reprenne le dessus. En s’empressant d’annoncer la suppression de la semaine de 4 jours dès le lendemain de sa nomination, sans nouvelle concertation ni avec les collectivités, ni avec les syndicats, Vincent Peillon prend son ticket pour l’enfer de la Rue de Grenelle.

C’est à la lumière de ces premiers jours, qu’il faut lire ce quinquennat en matière d’éducation : un effet pshitt, une occasion manquée d’améliorer la qualité du système éducatif pour tous les élèves.

Tout s’est passé comme si cette manne financière tombée sur l’Education nationale avait aspiré le potentiel de réforme profonde de l’école, en privant le ministère de carburant pour d’autres mesures plus structurelles. Avec cette politique budgétaire, la gauche a fait le gros œuvre de la Maison Education nationale, laissant à l’arrêt les travaux d’aménagement….De la même façon que tout le quinquennat Sarkozy avait été parasité par la suppression de 80 000 postes et la réforme de la formation des maîtres, celui de Hollande l’a été par deux mesures inverses de réparation : postes et formation. Quant à la loi de refondation… quel enseignant s’en souvient aujourd’hui ? En quoi a-t-elle marqué le quotidien des profs, des parents, des élèves ? Plus qu’une loi de refondation, c’est une loi de restauration fondée sur un diagnostic sur l’école et un logiciel datés des années 80 : peu de confiance aux territoires et aux expérimentations, une conception du dialogue sociale qui ne prend pas en compte la perte de représentativité des syndicats. Un peu comme si Vincent Peillon avait été nommé par Lionel Jospin.

Pour comprendre de l’intérieur cet échec, il faut lire les textes que vient de mettre en ligne celui qui fut le directeur de cabinet de Vincent Peillon avant d’être nommé recteur : Pierre-Yves Duwoye. Après 40 ans de maison, cette figure incontournable du microcosme éducatif fait son « coming out » et raconte sur son blog les coulisses de la « refondation ». Une démarche totalement inédite dans le monde feutré des hauts fonctionnaires, où l’on pratique plus la confidence que la tribune, et qui en dit long sur le délitement des appareils traditionnels de pouvoir. Un scène jette une lumière crue sur la façon dont les politiques publiques viennent se fracasser sur les ambitions politiques : elle se passe au début du quinquennat. Cette nuit-là, une négociation importante se joue au ministère. Il s’agit d’entériner le droit à l’expérimentation, prévu dans la loi.

Vincent Peillon nous donna un aperçu de ce qu’il appelait « négocier » en novembre 2012 lors d’une rencontre organisée avec les organisations syndicales pour discuter du projet de loi de refondation : véritable happening, permettant au ministre de multiplier bons mots et contrepied, dans un contexte de dramaturgie… spectacle garanti. Tout y était : début tardif des discussions vers 19h, pause sandwichs soit disant improvisée, interruptions de séance artificielles, ministre alternant complicité politique et grandes envolées lyriques…. Et des syndicats comprenant trop bien qu’ils n’étaient là que pour offrir une scène au ministre, sachant que l’on ne peut négocier dans ce type de configuration. Sans en avoir averti personne, il crût bon de déclarer tout de go qu’il souhaitait retirer l’article sur l’expérimentation du projet de loi. Les protestations de l’UNSA et du SGEN furent vives, le SNUI-PP dit qu’il n’y était pas opposé et le SNES marqua sa surprise sans protester de cet abandon. Une interruption de séance eut lieu. Lors de la reprise des débats, l’UNSA et le SGEN crurent avoir trouvé un argument de poids en rappelant au ministre que cette expérimentation n’avait rien de sauvage et serait encadrée notamment par des décrets pris par son administration sous le contrôle du Conseil d’Etat. Sans vergogne, Vincent Peillon eut alors cette phrase qui en dit long : « Mais je n’ai aucune confiance dans mon administration et pas davantage dans le Conseil d’Etat ».

Loin des couloirs de la Rue de Grenelle et des aléas des politiques éducatives, l’école a pourtant changé en cinq ans. Sur le terrain, cinq tendances de fond sont à l’œuvre. Leur prise en compte par les prochaine équipes en place sera décisive pour ne pas se tromper ni de diagnostic, ni d’époque.

La défiance

A coup de mauvaises évaluations internationales, de notes statistiques pointant les baisses de niveau des classes, de débats sur les dégâts supposés de la réforme des rythmes ou sur celle du collège, l’idée que l’école « next door » n’est peut-être pas en mesure de faire réussir son enfant s’est installée dans la tête d’une partie des parents. Ce doute, cette rupture du contrat de confiance entre l’école et les parents, sont un terreau fertile pour une offre éducative alternative : qu’il s’agisse des écoles Montessori, bilingues, des écoles démocratiques ou des écoles espérance Banlieues, financées par des particuliers, des entreprises, ou des fonds d’investissement désormais… Le hors contrat, qui scolarise aujourd’hui 50 à 60 000 élèves, prospère. Certains parents sont prêts à payer plusieurs milliers d’euros par an pour apaiser leurs angoisses, et s’offrir une « garantie » de réussite scolaire. Et ce n’est pas un bon signal, ni pour l’école publique, ni pour le privé sous contrat.

La territorialisation de l’éducation

 C’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que la réforme des rythmes marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs comparables à ceux des préfets sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues dans certaines académies et pas dans d’autres…

L’accélération de la transition numérique de l’école

C’est à mettre au crédit de Najat Vallaud Belkacem. La ministre a très vite compris les enjeux du numérique à l’école : le lancement d’un nouveau plan, l’ouverture de collèges numériques à la rentrée, la multiplication des appels à projets, la création d’une banque de ressources numériques ont permis de sortir d’une logique jusqu’ici tournée vers l’outil pour faire du numérique un moteur d’innovation pédagogique. Certes, ce serait une erreur que de croire que dans le domaine numérique, éminemment horizontal et transversal, tout se décide au ministère. En réalité, c’est surtout, sur le terrain, les initiatives des d’enseignants et le soutien des recteurs et des DAN, qui ont permis l’accélération de cette transition numérique. En témoigne l’extraordinaire vitalité de la filière Edtech française : on recense 242 start up tournées vers l’éducation, et depuis 2 ans, certaines levées de fond ont dépassé la dizaine de millions d’euros. Le mouvement se structure avec la création d’un Observatoire de la Edtech qui recense toute l’offre française en la matière. Cette filière offre aussi de nouveaux débouchés aux enseignants et aux étudiants des « ESPE » : toutes ces sociétés sont à la recherche de compétences en ingéniérie pédagogique pour garantir la qualité et la pertinence des outils développés.

L’enjeu pour demain reste, bien sûr, la formation des maîtres et leur appropriation de ces nouveaux modes d’enseignement. Au-délà, la recherche doit encore faire la preuve que le numérique améliore les apprentissages et la qualité de l’éducation pour tous les enfants. Ce sera le défi des années à venir et le sujet de l’appel à projets EFRAN. Dans deux à trois ans de premiers résultats de recherche permettront de juger de l’efficacité pour les apprentissages des outils numériques.

Un consensus naissant sur l’autonomie

Il est trop tôt pour tirer les effets de la réforme du collège, miroir de celle des rythmes scolaires de par son capital d’impopularité… De mon point de vue, si la suppression des classes bilangues et la dilution de l’enseignement des langues anciennes ont été des erreurs, la réforme a l’immense mérite de permettre aux établissements d’être dotés de moyens en fonction de leurs besoins et du profil des élèves qu’ils accueillent. Bref, d’être plus autonomes. En outre, la réforme a cassé la suprématie de l’enseignement disciplinaire en organisant, au forceps, des enseignements interdisciplinaires. Là encore, l’offre scolaire autour de ces « EPI » sera différente d’un établissement à un autre, mais sur le seul plan idéologique, la réforme propose une vision de l’enseignement plus transversale et plus moderne, orientée sur les compétences et non pas uniquement sur les savoirs. Est-elle réellement plus efficace ? Les prochaines évaluations nous le diront.

Les séquelles des attentats

Les attentats de Charlie Hebdo suivis de ceux du 13 novembre ont rouvert une plaie que depuis 20 ans ni droite ni gauche ne sont parvenues à guérir. Les réactions parfois hostiles de certains élèves, les débats en classe sur les caricatures de Mahomet et la difficile appréhension de la laïcité ont laissé les professeurs bien seuls face à un problème immense, celui de la montée du communautarisme qui heurte de plein fouet notre modèle d’école républicaine. Les exercices de simulation d’attentat dans les classes, les écoles devenues les cibles des terroristes : la peur est désormais inscrite dans nos quotidiens et dans celle de nos enfants. Et l’école, définitivement, n’est plus un sanctuaire.

 

 

 

 

Les fonds d’investissement à la conquête de l’école

Apax, Providence,  Laureate. Voilà une dizaine d’années que l’enseignement supérieur apprend à compter avec les fonds d’investissement. Qu’ils soient européens ou anglosaxons, ces fonds ont investi massivement dans l’enseignement supérieur privé français, avec des montants d’acquisition spectaculaires. Les motivations de ces fonds et la conséquence de leurs investissements étaient au programme de la Conférence Educpros du 23 février. Pourquoi l’éducation supérieure est-elle aussi attractive pour ces acteurs ? Du seul point de vue financier, les formations supérieures offrent en effet des taux de rentabilité très sûrs avec des droits d’inscription à 10 000 euros par an en moyenne, renouvelés sur 5 ans. Le secteur connait de plus une très forte croissance et a, à lui seul, absorbé 80% de la hausse des effectifs étudiants français en 10 ans. Selon les témoignages des participants, les taux de rentabilité recherchés sont élevés, avec une augmentation de 15 à 20% de l’Ebitda. Les critères d’investissement de ces fonds –certains ont accepté de témoigner dans un univers d’ordinaire très discret – reposent sur la solidité de l’équipe en place, les projets de développement des écoles et leur vision en terme d’innovation.

Mais la surprise est venue de leur nouveau terrain d’investissement : l’enseignement primaire et secondaire. Le mouvement est encore timide, l’enseignement privé hors contrat ne scolarisant « que » 56 000 élèves à ce jour, mais bien réel. Le fonds américain Providence vient ainsi de faire l’acquisition de l’Ecole Internationale Bilingue (EIB) implantée sur trois sites parisiens. « L’éducation comme la santé est un secteur où la disposition des familles à payer a beaucoup augmenté », analyse la financière Martine Depas, partenaire et experte en éducation à la Financière de Courcelles. « A la différence du supérieur, marché désormais mature, le marché du secondaire est aiguillé par la demande ». Comment expliquer cet appétit des fonds pour l’enseignement primaire et secondaire ? Ceux-ci tablent sur une perception très dégradée de l’enseignement public par les parents et sur la saturation de l’enseignement privé sous contrat, majoritairement catholique, qui ne peut absorber les demandes des familles. Ils anticipent donc un « marché » pour un enseignement totalement privé, souvent  cher, où les pédagogies alternatives type « Montessori »,  le bilinguisme ou le numérique sont utilisés comme un produit d’appel pour les parents.

Une dérégulation progressive de l’éducation

Dans ce contexte, les récentes prises de position de l’Enseignement catholique prennent un tout autre retentissement. Son secrétaire général, Pascal Balmand, s’apprête à diffuser dans le cadre de la campagne présidentielle, une demande visant à « repenser » la règle du 80/20 qui définit le mode d’attribution des moyens de L’Etat à l’enseignement privé sous contrat. Cette rège du 80/20 a été concédée par la loi de finances de 1985 à l’enseignement catholique : 20% des moyens publics lui sont ainsi attribués pour effectuer sa mission. L’enseignement catholique fait aujourd’hui valoir qu’il peine à répondre à la demande, notamment des publics défavorisés. L’idée serait donc d’obtenir des moyens supplémentaires pour des besoins spécifiques, notamment dans les quartiers prioritaires ou les zones rurales. Mais cette démarche peut aussi se lire à l’aune du succès grandissant d’initiatives purement privées telles que la fondation d’Anne Coffinier, Créer son école, à l’œuvre derrière les écoles Espérance banlieues, qui bénéficient d’une couverture médiatique enthousiaste.

Le mouvement de privatisation et de financiarisation de l’enseignement primaire et secondaire constitue un signal alarmant sur l’état de l’école. A ce titre, la « guerre scolaire » que chaque gouvernement s’emploie à ne pas ranimer depuis les années 80, a peut-être changé de visage. L’antagonisme entre public et privé sous contrat est peut-être désormais moins pertinent que celui qui oppose un système d’enseignement régulé et une dérégulation progressive de l’éducation. Un sujet qu’il est urgent de porter sur le devant de la scène.

 

 

« Et si on tuait le mammouth ? » : comprendre l’immobilisme pour enfin en sortir

« Et si on déniaisait le prochain ministre? » : tel aurait pu être le titre de l’ouvrage de Soazig Le Nevé et Bernard Toulemonde, publié aux éditions de l’Aube. Quel que soit son appartenance politique, le futur locataire de la Rue de Grenelle trouvera dans ce livre une peinture crue et sans tabou de l’Education nationale : les renoncements des différents ministres de Lionel Jospin à Najat Vallaud Belkacem et les coulisses peu reluisantes des politiques éducatives, les compromissions avec les syndicats, les assauts des lobbys en tous genre, la gabegie financière au détriment d’une amélioration du niveau des élèves, les incessants effets de yoyo d’une politique sans changement en profondeur des modes de gouvernance du système…pour le plus grand bien de l’enseignement privé. Ainsi déniaisé, le ou la prochaine ministre aura soit à cœur de s’attaquer une bonne fois pour toutes au « mammouth » pour l’intérêt des élèves, …ou de prendre ses jambes à son cou tant la tâche s’avère difficile.

Réhabilitation de Claude Allègre

Le livre se propose en effet non pas de réformer mais de tuer le « mammouth », une expression inventée par l’un des auteurs, Bernard Toulemonde, ancien recteur, et popularisée par le ministre Claude Allègre (dont il fut le directeur de l’enseignement scolaire). Le mammouth désigne ainsi avec humour la masse inamovible de la machine Education nationale et de son administration. A ce titre, il faut alors voir comme un excellent signe les attaques dont l’ouvrage fait l’objet depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ou sur le site militant du Café pédagogique ! Car le mammouth tremble…Le livre a en effet de quoi déranger certains syndicalistes quand il relate quelques épisodes bien connus des observateurs de l’école.

Pour ne prendre qu’un exemple, les auteurs s’attachent à montrer, d’un ministre à l’autre, les dégâts de la « revalorisation sans contrepartie ». Ils racontent la « faute originelle » de Lionel Jospin qui à l’orée des années 90, sous la pression de la FEN a augmenté les profs en renonçant in extremis à réformer le métier enseignant. « Estomaqué, le ministre du Budget Michel Charasse ne signe les décrets qu’en glissant un « Avec regrets » à côté de son nom », relatent les auteurs.

La FSU trahit toujours!

Et à chaque ministre, le scenario se répète : le système de cogestion dont pâtit l’Education nationale aboutit immanquablement à un allongement des vacances scolaires ou un raccourcissement du temps scolaire (je le précise pour Jean-Rémi Girard du Snalc qui attire mon attention sur ce point) et à une revalorisation des salaires sans modification de la gestion du temps de travail des enseignants. Résultat : les syndicats sont satisfaits, le ministre croit être tiré d’affaire et promis à un bel avenir politique et patatra…le voilà trahi par la FSU qui tout en fréquentant assidument les couloirs des cabinets, pousse élèves et profs dans la rue jusqu’à faire sauter le malheureux ministre. Et on recommence.

Le passage qui fait le compte des jours de vacances concédés par les différents ministres est ainsi particulièrement savoureux. « Faute d’argent pour augmenter les salaires, on donne des congés supplémentaires aux enseignants, autant de jours de travail en moins pour les élèves ! (…) Avec la réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon en 2013, on assiste à un joli tour de passe-passe. Le ministre étale les 24 heures de classe de la semaine sur cinq jours au lieu de quatre, et sans tambour ni trompette, il transforme l’appellation  « aide personnalisée » en « activités pédagogiques complémentaires » dont on réduit le volume annuel de 60 à 36 heures (une heure par semaine) soit l’équivalent de 14 000 postes perdus ! ».

Privilèges secrets

Le livre rappelle aussi la politique de privilèges accordée à bas bruit à certaines catégories de personnels. « A Paris, on bat des records de privilèges indus aux frais du contribuable. Les directeurs d’école bénéficient tous d’une décharge totale de service alors que leurs collègues de France et de Navarre n’y ont droit qu’à partir de 14 classes ! De même tous les instituteurs y sont assistés (remplacés ?) par des maîtres rémunérés par la Ville de Paris pendant six heures par semaine, soit le quart de leurs heures de classe ».

Le diagnostic porté sur l’école est sans appel : « En vérité tous les ingrédients de l’immobilisme sont là pour que rien ne change : un pouvoir politique, en la personne du ministre, très faible, qui intègre vite son impuissance à modifier le cours des choses ; des syndicats puissants qui, dans leur majorité, sont arc-boutés sur leurs privilèges hérités du passé et refusent tout changement, des enseignants qui cherchent à bien faire, mais qui sont mal formés, mal gérés, englués dans un système bureaucratique qui fait tout pour les désespérer. Et pendant ce temps-là, si il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’on continue quand même à déverser des milliards d’euros ».

Des solutions et une méthode

L’ouvrage ne se contente pas de décrire les dysfonctionnements du système et d’en analyser les causes, il propose des solutions : l’autonomie des établissements, régionalisation du recrutement des profs, statut des écoles primaires, publication des résultats des établissements scolaires et publication de leurs résultats, définition des heures de service en heures de présence dans les établissements, lancement d’un plan de création de bureaux et salles de travail, transfert aux régions volontaires des formations professionnelles et agricoles, notamment.

Les solutions sont doublées d’une méthode d’action : surtout pas de grande loi mais un cap clairement fixé et « une volonté de fer » pour des « décisions ultrarapides  dans les quelques semaines qui suivent les élections », « confiance au terrain mais point trop aux syndicats (la preuve est faite, peu tiennent parole) ».

Outre le caractère extrêmement bien documenté de l’ouvrage, sa force tient à son humour. Les auteurs savent rendre limpides voire amusantes le décryptage des rapports annuels de performances ou les plus arides documents budgétaires. On sent à la fois l’expertise et la technicité de la journaliste Soazig Le Nevé mais aussi la clairvoyance de « vieux renard de l’Education nat » de Bernard Toulemonde (qui me pardonnera cette expression), grand serviteur de l’Etat mais lucide sur toutes les absurdités dont il a été témoin et soucieux de les rendre publiques.

C’est donc et il faut le souligner, un livre courageux qui a le mérite de montrer au grand jour ce que tous ceux qui ont travaillé à l’Education savent et parfois, taisent. Indispensable.

 

Education : ce qui a changé en 2016

Quels sont les faits qui ont marqué l’actualité éducative de 2016, au point de changer le quotidien des élèves, des étudiants, des professionnels de l’éducation ? L’exercice n’est pas simple, forcément frustrant à bien des égards, mais à relire l’année qui vient de s’écouler, en ayant pris soin d’évacuer les polémiques médiatico-politiques ou les séquences de com, quelle actions publiques ou décision politiques marqueront durablement l’année en matière éducative ? Le résultat, à mon sens, est plutôt modeste. Quelques décisions fortes se dégagent, qu’on les juge justifiées ou non, et marquent un vrai tournant pour l’école ou l’enseignement supérieur. Revue des mots de l’année en éducation.

SELECTION

Le 4 octobre marque un tournant dans l’Enseignement supérieur : c’est la date de l’accord entre la CPU, les organisations étudiantes et les syndicats, sur la sélection en master. Un accord qualifié d’historique, et à raison, et qui a trouvé sa concrétisation dans une proposition de loi adoptée juste avant Noël. Le 4 octobre signe surtout la fin des ennuis judiciaires pour nombre d’universités, dont les pratiques sélectives avaient été jugées illégales par le Conseil d’Etat en février. Mais au-delà, cet accord montre au grand jour la réalité des universités françaises, autonomes certes, incitées à rivaliser avec les grandes universités mondiales, et officiellement sélectives.

Dans cette affaire, le vocabulaire employé joue un grand rôle et donne malgré tout le sentiment que chacun des acteurs, les universités, les organisations étudiantes, les syndicats de personnels voient dans cet accord ce qu’il a envie d’y voir : « sélection » pour les uns, « droit à la poursuite d’études » pour les autres.

Autre difficulté posée par ce texte : la gestion du droit à la poursuite d’étude pour les étudiants est confiée…aux recteurs! Dans ce scenario, les recteurs imposeraient aux universités d’accueillir des étudiants recalés à l’entrée en master ? Une décision en totale totalement contradiction avec le principe de l’autonomie des universités.

Enfin le ministère travaille à la création d’une plateforme qui doit permettre aux étudiants d’enregistrer leur candidature. Nouveau monstre administratif ou vrai service rendu aux étudiants ? Réponse (en théorie) pour mars 2017…

ALGORITHME

L’algorithme : voilà le responsable. Ces lignes de code informatique, rendues publiques cette année par le ministère, cristallisent toute la frustration et l’appréhension générées dans les familles par APB, le portail national « admission post bac » qui organise l’accès des lycéens au supérieur. Comment sont acceptés les vœux formulés par les lycéens ? En fonction de quels critères ? Voici les questions auxquelles est censée répondre la publication de l’algorithme d’APB, réclamée cette année par l’association « Droit des lycéens ».

Mais c’est sans doute trop demander à un algorithme. La question posée est double c’est à la fois celle de la transparence des processus de sélection qui pèsent sur l’avenir des enfants et stresse les familles. APB pointe aussi avec beaucoup de force les contradictions de l’enseignement supérieur: un sésame d’accès, le bac, qui perd de sa sélectivité et envoie des masses de lycéens dans un système supérieur hyper sélectif, y compris dans les universités, décryptable par les initiés, et donc de plus en plus inégalitaire. Une question que n’a pas épuisé la publication partielle du code source d’APB.

BILANGUES

Que l’on soit « pro » ou « anti » réforme du collège, il est difficile de comprendre que la majorité des classes bilangues soient vouées à disparaître dans la réforme menée au pas de charge par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Enterrer les classes bilangues au motif que celles-ci ne profitent qu’aux seuls élèves socialement favorisés est une erreur d’appréciation et une méconnaissance de la réalité de ces classes. Mais que dire alors du maintien partiel de ces dispositifs dans les écoles privées sous contrat et dans certaines académies, selon le choix des recteurs ? Pour le coup, le procédé est largement inégalitaire. Ainsi à Paris, la majorité des dispositifs bilangues seront maintenus à la prochaine rentrée, quand dans d’autres académies comme Lille, Lyon, Grenoble ou encore Rouen enregistrent d’importants reculs de ces classes. Où est l’égalité, objectif affiché de cette réforme, dans cette décision ? Comment justifier que des académies déjà favorisées comme Paris continuent à bénéficier de ces classes à bons élèves quand celles-ci sont supprimées dans les REP ? Comme le résume Frédérique Rolet du Snes, citée par Le Monde : « Au nom de l’égalité, on a voulu très vite – trop vite ? – trouver des coupables aux dysfonctionnements d’un système inégalitaire. Mais le calcul politique était mauvais : ces sections n’ont pas toujours, en matière de ségrégation, le mauvais rôle qu’on veut leur faire jouer. En ZEP, les supprimer peut être contre-productif et faire fuir les bons élèves vers le privé. » Et c’est ce qui n’a pas manqué d’arriver : le taux de pression sur l’enseignement privé en Ile-de-France n’a jamais été aussi fort.

IDEX

C’est un véritable coup de tonnerre qui s’est abattu fin avril sur les universités, un coup d’arrêt brutal porté à de très importants financements. Je parle ici des IDEX, les initiatives d’excellence, des pôles universitaires dotés, sur projet, de sommes allant de 700 à 950 millions d’euros. L’objectif ? Faire émerger des universités de rang et de rayonnement international….

Deux projets ont été stoppés cette année : Toulouse et Sorbonne Paris Cité, le jury ayant estimé que « l’objectif Idex est impossible à atteindre sans une dynamique toute nouvelle et des mesures de rupture. » La décision a jeté un froid dans l’Enseignement supérieur et la question se pose maintenant du devenir de ces pôles qu’il a fallu plus de cinq ans pour mettre sur pied.

La poursuite de ce mode de financement de l’Enseignement supérieur se pose pour la mandature à venir. Est-il cohérent de voir des millions alloués via ces appels à projets, quand il a fallu la mobilisation de nombreux chercheurs pour éviter une coupe de 134 millions d’euros dans le budget de la recherche ? Il y a ici un déséquilibre qui interroge et qui à terme risque de fragiliser les universités françaises.

Numérique à l’école : derrière la com, une filière en ébullition

Plusieurs centaines d' »acteurs du numérique éducatif » réunis sous les ors de la Salle des fêtes de l’Elysée, Audrey Pulvar en maîtresse d’école, une salle des classes du « futur » reconstituée sur scène, des pitchs de profs vantant leurs expériences pédagogiques, l’entraîneur Raymond Domenech et le chanteur Marc Lavoine en « guests » …et un discours de François Hollande en bonus : vendredi, l’Elysée n’a pas lesiné sur le budget com pour mettre en scène l’action du quinquennat en matière de numérique à l’école.

Car c’était bien de cela qu’il s’agissait : communication (les profs ont même été coachés pour l’occasion) et mise en image de l’action publique sur le numérique. Lancé en 2015, le plan numérique à l’école se veut assez ambitieux, malgré la relative modestie des moyens investis….Mais cela n’a pas suffi à faire taire les critiques. Les résultats de l’appel d’offres sur les ressources pédagogiques ont laissé amers bon nombre de start-up qui avaient cru pouvoir mettre un pied dans la forteresse Education nationale. C’était sans compter le lobbying -payant- des éditeurs scolaires traditionnels.Le partenariat signé par le ministère de l’Education nationale avec le géant informatique Microsoft a de même fait grincer des dents, jusqu’au sein du Conseil national du numérique.

41 millions d’euros levés en 2016

En attendant, la France compte aujourd’hui 300 à 350 start-up de la edtech qui pour la plupart peinent à trouver un modèle économique durable, quand d’autres se tournent vers la formation et le marché des entreprises, avec une croissance plus rapide à la clé. Il n’en reste pas moins que cette filière de la french edtech est en pleine phase d’accélération : selon l’étude de Victor Wacrenier, fondateur d’Appscho, en 2015, 8 millions d’euros ont été levés par les start-up de la edtech, contre 41 millions d’euros un an plus tard…Lancé par Marie-Christine Levet, fondatrice de Lycos et pionnière de l’internet, un fond d’investissement dédié, « Educapital », devrait voir le jour en 2017. Enfin un Observatoire français de la Edtech est également en cours de constitution. Deux initiatives évoquées lors de la conférence « Edup » organisée par Educpros le 15 décembre et qui contribueront à la visibilité et donc à la viabilité de cette filière.

Au fond, le seul intérêt d’un raout élyséen comme celui du 16 décembre est de réunir dans un même lieu tous les acteurs du numérique à l’école. L’occasion de constater que depuis les débuts du cartable numérique dans les années 2000, le paysage a clairement changé : plus divers, plus ouvert sur le monde économique, plus politique, il compte aujourd’hui des enseignants -et pas seulement des profs de techno ou des prophètes isolés-, des éditeurs, des start up et pas seulement des éditeurs d’ENT, des institutions, des collectivités, des associations, des media, des influenceurs…En bref tous les ingrédients sont réunis pour concrétiser le « rêve » exprimé avec bonhomie par le Président de la République dans son discours: « faire que tous les enfants puissent avoir accès à des outils numériques », mais surtout transformer la pédagogie, donner à chacun la chance d’apprendre mieux, plus durablement, et de se former tout au long de son parcours, enfin, faire émerger, au niveau mondial, un ou plusieurs champions français du numérique éducatif. Nous en avons vraiment les moyens et c’est le point positif à retenir du goûter de Noël du 16 décembre.

 

François Fillon et le déclin de l’Inspection générale

L’attaque est passée quasi inaperçue. A la manœuvre François Fillon, désigné à une large majorité candidat de la droite et du centre pour l’élection présidentielle. A plusieurs reprises durant l’ultime débat télévisé qui l’oppose à Alain Juppé, l’ancien ministre de l’Education s’en prend à l’Inspection générale, responsable d’une supposée mainmise idéologique sur les programmes.

L’ère de la défiance

En dénonçant une politisation de l’administration, François Fillon fait…de la politique et acte le retour de la droite sur les questions scolaires. L’angle choisi, outre l’uniforme et les 500 000 fonctionnaires en moins, est celui de la pédagogie et des programmes. Mais au-delà de la polémique usée sur l’enseignement de l’histoire et la présence ou non de Clovis Charlemagne et consorts dans les manuels, ce qui frappe ici c’est la mise en accusation publique, dans le cadre d’un débat hypermédiatisée, de l’administration de l’Education nationale. La charge de François Fillon exprime une défiance qui manifestement trouve echo dans l’opinion, vis-à-vis d’un corps qui constituait autrefois le « Saint des Saints » de l’Education nationale, détenteur d’une forme de prestige et d’incontestabilité.

Plus qu’un angle d’attaque politique, cette petite phrase traduit une réalité des politiques publiques aujourd’hui, tout particulièrement vraie dans l’Education nationale : une défiance croissante entre le politique (les cabinets ministériels et les ministres, qui passent) et l’administration (les inspections, les directions, l’administration déconcentrée, qui restent d’une mandature à l’autre). Une administration plus idéologue qu’efficace, rendue responsable de la débâcle de l’école. Ce n’est autre que la thèse de la journaliste politique Carole Barjon, qui dans un livre à succès, accuse nommément des hauts-fonctionnaires responsables de l’assassinat de l’école.

Un gouvernement « caché » de l’école

L’idée qui prévaut à ce diagnostic est celle d’un gouvernement « caché » de l’école par ses instances administratives et son administration, cœur battant de la gauche. Et cela accroche. « Cette assertion est-elle le fruit d’une opinion généralisée ou est-elle là pour conditionner une opinion ? », s’interroge pour sa part Jean-Yves Daniel, doyen honoraire de l’Inspection générale, Nommé par Vincent Peillon, il milite au PS et a largement contribué au programme de la gauche durant la présidentielle de 2012. Il défend pourtant le « devoir de réserve » de l’inspection, son rôle d’évaluation indépendante des politiques mises en œuvres, quand le CSP est lui en charge des contenus des programmes. Et de rappeler qu’il a mis en œuvre à son arrivée une « charte de déontologie » signée par tous les inspecteurs généraux. Soit. Pas de politique donc à l’Inspection générale ? Il n’en reste pas moins qu’une bonne partie des inspecteurs généraux est nommée au « tour extérieur », c’est-à-dire en fonction de critères et de fidélités politiques. Les recasés des cabinets ministériels y attendent tranquillement la prochaine alternance pour reprendre du service.

Quelle que soit l’issue de cette année présidentielle, l’Inspection générale ne tiendra pas longtemps son rôle en réalité intenable d’évaluation totalement dépendante du pouvoir en place. Le système a sans doute fait son temps, et pour ce qui est de l’évaluation des politiques éducatives, la montée en puissance médiatique du Cnesco et des évaluations internationales comme PISA, Pirls ou Timms a de fait réduit l’espace et l’influence de l’Inspection générale.

 

 

Jean-Michel Blanquer, ministre de « L’Ecole de demain » ?

Il est des livres qui accusent et qui détruisent l’école, il y en a d’autres qui proposent et espèrent. Le dernier livre de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’ESSEC et ancien numéro 2 du ministère de l’Education nationale est de ceux-là. L’Ecole de Demain (Odile Jacob) trace une voie originale de transformation du système éducatif qui se veut résolument optimiste, confiante dans la capacité de chaque être humain à apprendre et à se dépasser, balayant tranquillement les clivages et querelles idéologiques sur l’école.

Et c’est précisément dans ce positionnement dépassionné que les propositions esquissées par Jean-Michel Blanquer font mouche. Il ne s’agit pas ici de régler des comptes avec la majorité en place, ni de dénigrer de façon systématique l’action éducative de la gauche pour un haut fonctionnaire ayant servi sous la droite, au nom d’une forme de libéralisme à calquer sur l’école. Ce qui est intéressant dans la démarche du directeur de l’Essec c’est le caractère méthodique de sa pensée et de sa façon de concevoir l’action publique. Le livre est ainsi découpé en plan d’action pour l’école primaire, le collège et le lycée. Les propositions d’action à chacun de ces niveaux découlent d’une analyse de la situation, d’une mise à l’épreuve des comparaisons internationales puis de la science d’où l’auteur tire, en dernier lieu, une dizaine de mesures clé.

Une autre manière de concevoir l’action publique

Cela vous paraît sans doute très logique. Justement non. Aucune politique publique sur l’école ne se conçoit aujourd’hui de cette manière, avec cette démarche intellectuelle en trois temps : où en sommes-nous? qu’est ce qui marche ailleurs? que dit la recherche ? La finalité de l’action publique en matière éducative n’est pas d’essayer à tout prix de faire rentrer l’école d’aujourd’hui dans les concepts de sa famille politique, mais bien d’inscrire l’école dans la modernité en prenant en compte notre histoire et nos spécificités et en mettant l’épanouissement de l’enfant et l’éducation à la liberté au cœur du projet.

Parmi les propositions à retenir, en commençant par le collège : l’autonomie de l’usage des horaires laissés aux établissements, le renforcement du pilotage pédagogique et managérial du collège et du lycée autour du chef d’établissement, l’évolution de l’inspection vers des audits d’établissements rendus publics et le « sas » d’intégration d’un mois à l’entrée en collège pour bien en comprendre les usages. Pour l’école primaire, l’accent est mis sur les savoirs fondamentaux avec 20 heures de cours dédiés en français et en mathématiques. L’ouvrage recommande la construction de ressources pédagogiques et l’évolution des pratiques en fonction des résultats de la recherche, et prône l’évalution « transparente » des écoles en fonction des performances et des acquis des élèves. En outre, pour lutter contre la déperdition des apprentissages pendant les vacances scolaires, l’Education nationale mettrait en place des stages de remise à niveau pendant l’été. Au lycée, enfin, on retiendra le contrôle continu au baccalauréat pour la majeure partie des épreuves, à l’exception de « quatre matières fondamentales », et le transfert des lycées professionnels aux régions pour les connecter aux besoins économiques des bassins d’emploi. Pour les enseignants, les mesures proposées accompagnent logiquement le développement de l’autonomie des établissements : annualisation du temps de travail, travail en équipe, recrutements sur profil, allongement à 5 ans de la durée de présence dans un poste et formation continue renforcée via le digital. 

Jean-Michel Blanquer propose dans un dernier chapitre d’accélérer la déconcentration des structures de gouvernance de l’Education nationale, en misant sur l’expérimentation locale, la contractualisation entre les établissements et l’académie, et en rapprochant les tutelles pédagogique (les inspections pédagogiques) et administrative (les IEN) à l’échelle d’une nouvelle entité la « circonscription scolaire », en charge de l’école fondamentale (école-collège).

Une personnalité écoutée par tous les candidats à la primaire

Ces propositions font la synthèse de manière argumentée et méthodique de tout ce que les administrateurs l’Education nationale, qu’ils soient toujours en poste ou qu’ils l’aient été, défendent…parfois à bas bruit. La question qui se pose aujourd’hui est celle de leur faisabilité et on peut sans doute regretter que Jean-Michel Blanquer qui connait très bien ces difficultés ne propose pas, du moins dans ce livre, sa vision des leviers de changement à actionner au coeur de la machine « Grenelle »: comment négocier ces propositions avec les organisations syndicales? Comment faire adhérer l’opinion et les professeurs à ce renversement de culture ? Comment résister à la pression du politique et aux impératifs de plus en plus prégnants de communication qui pèsent sur les cabinets ministériels et dévoient l’action publique?

Enfin, le devenir de ces propositions sera à regarder avec attention. Jean-Michel Blanquer a été consulté et écouté par tous les candidats à la primaire des Républicains, sans se rallier à l’un d’entre eux. Le gagnant en fera-t-il son ministre en préférant un profil d’expert aguerri à un profil de pur politique ? La question est ouverte.

 

 

 

 

Carte scolaire : de 2012 à 2016, le revirement de l’Etat

Serpent de mer des politiques éducatives, le débat sur la carte scolaire refait surface, en cette dernière rentrée avant la présidentielle. Une tribune publiée dans le Monde par l’économiste Thomas Piketty pointe à travers une spectaculaire infographie la ségrégation sociale pratiquée dans les collèges parisiens. L’information n’est hélas pas nouvelle : Thomas Piketty en convient, mais il déplore surtout l’inaction du gouvernement socialiste sur ce terrain en pointant une forme de défaite idéologique de la gauche.

La réponse de la ministre de l’Education dans le même quotidien du soir lui donne entièrement raison. En indiquant qu’on ne peut pas imposer la mixité sociale dans les établissements scolaires, la ministre opère un virage à 180 degrés par rapport à toutes les positions affichées par son parti depuis 2012, et notamment François Hollande.

Mars 2012. La carte scolaire fait son entrée dans la campagne du futur président. Devant les parents de la FCPE, François Hollande assure vouloir « revoir le mécanisme de la carte scolaire pour que tous les enfants aient les conditions qui leur permettent de réussir pleinement leur scolarité ». Son staff de campagne décrypte. Pour Bruno Julliard, alors secrétaire national du PS à l’éducation « chaque établissement devra respecter des objectifs de mixité, y compris le privé ». Les principaux et proviseurs seront « responsabilisés »: leurs moyens financiers seront modulés en fonction du parcours scolaire des élèves qu’ils accueillent, pour éviter qu’ils ne retiennent que les meilleurs.

Ca c’était en 2012. Quatre ans plus tard, en assurant que le ministère ne peut imposer de réforme de la carte scolaire, Najat Vallaud-Belkacem acte la défaite de l’Etat sur ce chantier, pourtant l’un des marqueurs forts entre une politique éducative dite de « droite » et de « gauche ». Paradoxalement, le discours tenu rejoint presque mot pour mot celui de l’un de ses prédécesseur, Xavier Darcos, partisan en 2007 de la suppression de la carte scolaire (pour se contenter finalement d’un assouplissement. Seuls les arguments diffèrent : la liberté des familles contre la liberté des territoires.

Au-delà d’un revirement de pensée qui interroge, ce discours pointe une autre évolution : ce ne sont pas les chefs d’établissement ou le ministère qui sont placés au centre du jeu dans l’expérimentation mise en place par la ministre, mais les collectivités. Et ceci montre à quel point le paysage éducatif s’est transformé en moins de 10 ans : l’échelle territoriale est devenue le niveau de référence des politiques scolaires, qu’il s’agisse de la réforme de la carte scolaire, des cartes de formation, de la vie quotidienne des élèves, des bâtiments, du financement du numérique… Et maintenant de l’organisation de la mixité. Certains penseront que l’Etat se défausse de ses responsabilités sur les territoires, d’autres qu’une méthode expérimentale partant du terrain est la seule qui ait une chance de fonctionner. En l’absence de bilan de la réforme de la carte scolaire de Najat Vallaud Belkacem, on ne peut que s’étonner d’un revirement total d’objectif et de discours entre le début et la fin du quinquennat.

Non, le numérique à l’école ne revient pas à faire pousser des tomates

C’est la petite musique de cette rentrée : haro sur le numérique à l’école. Un ingénieur et essayiste, Philippe Bihouix, diagnostique le « désastre de l’école numérique », en assurant dans une interview à Libération – il est visiblement sérieux- qu’ « avec l’école numérique, nous allons élever nos enfants hors-sol comme des tomates ». J’ai beau savoir que le jardinage est devenu tendance, je ne peux que m’étrangler à la lecture de cette affirmation. Mieux : selon cet essayiste, le numérique serait nuisible à l’apprentissage des fondamentaux et menacerait le métier enseignant. Au-delà de la visée purement polémiste de ces propos, il me semble que combattre le numérique à l’école est un combat perdu. Cela revient à nier une réalité : l’évolution des modes d’apprentissage et de l’accès au savoir qu’internet a, depuis 20 ans maintenant, bousculés.

Stop aux fantasmes

Je me permets une comparaison. Journaliste, j’ai entendu ce même discours de scepticisme appliqué au journalisme numérique. Avant de bouleverser l’éducation, internet est passé par les medias, et les a entièrement transformés, réinventant les modèles économiques et les modes de distribution de l’information. Ce qui paraît une évidence aujourd’hui (publier des articles sur le web, lire son journal sur mobile) ne l’était absolument pas il y a dix ans. Internet et le numérique menaçaient la pérennité du métier de journaliste. Internet ne permettait pas de diffuser des  informations de qualité. Internet empêchait de former des citoyens éclairés. S’opposer au développement du numérique éducatif est aussi vain que de nier la transformation de notre environnement médiatique. Il n’y a qu’à regarder nos enfants : parfaitement à l’aise avec le digital, n’envisageant même pas qu’il ait pu exister une époque sans internet ! Ne pas prendre en compte l’évolution de leur environnement quotidien dans la manière d’apprendre et de faire la classe, est une erreur : cela relève du fantasme français selon lequel l’école doit rester figée dans un formol nostalgique fleurant bon la Troisième République et le hussard noir. Heureusement, la réalité là encore contredit cette vision idéologique d’une école coupée de la modernité au nom du souvenir qu’en ont gardé quelques éditorialistes, politiques ou essayistes. La réalité donc, c’est que depuis plus d’une décennie, les enseignants préparent leurs cours avec le web, utilisent les supports numériques en classe (tableaux blancs, tablettes etc) et réfléchissent au quotidien à la transformation de leurs pratiques pédagogiques au contact des outils numériques. La réalité c’est que les enfants, les « digital native » ont besoin d’être accompagnés et éduqués à internet et que l’apprentissage du discernement est aussi le rôle de l’école. La réalité c’est qu’accompagner le développement du numérique à l’école ne signifie évidemment pas faire d’internet la solution à tous les maux de l’école, mais très humblement, connecter l’école avec son environnement, ouvrir l’accès au savoir à tous, innover dans les modes d’apprentissage et surtout, surtout placer le professeur et l’élève au centre de cette transformation.

Pauvreté des propositions politiques sur le numérique éducatif

Les femmes et hommes politiques ont eux aussi une responsabilité pour dépasser le niveau zéro de la réflexion sur le numérique : pourquoi la ministre Najat Vallaud-Belkacem n’a-t-elle pas fait la promotion du plan numérique à l’école dans sa conférence de presse de rentrée ? Pourquoi le ministère ne parle-t-il jamais d’EFRAN , ces projets de recherche financés par le PIA (les investissements d’avenir) qui évaluent l’impact de la mise en œuvre d’innovations pédagogiques numériques partout en France ? Pourquoi aucun des candidats aux primaires ne propose le début d’une vision sur l’école numérique ?

Il est temps d’admettre que l’école est un corps vivant en prise avec le monde qui l’entoure, et pas un instrument idéologique au service de coups médiatiques ou d’ambitions personnelles. Il est temps de dépasser un discours de pure opinion (pour ou contre) sur le numérique pour avancer des faits et des résultats sur les compétences des élèves (c’est l’enjeu des projets de recherche). Il est temps de se mettre au niveau de nos voisins, et notamment des anglosaxons, qui ont depuis longtemps dépassé l’ère du doute et de la polémique pour développer une véritable filière Edtech, structurée et profitable. S’il y a un combat à mener en cette rentrée, c’est celui-là.