Laïcité à l’école: 5 annonces que j’aimerais entendre (et que je n’ai pas entendues)

Cela fait maintenant 11 jours que l’école a pris un coup dans l’estomac, que les débats se succèdent sur la défaite éducative que révèlerait l’absence de compassion de certains élèves, voire le refus de communier à la peine nationale. Trouver un coupable, en l’occurrence l’école, est plus aisé que de trouver des solutions.

L’exécutif va s’y risquer en procédant, 11 jours donc après les attentats, à des annonces censées combler l’abîme entre les visées de l’école laïque et républicaine, et une génération d’enfants désormais placés  « hors champ » par ce que le Premier ministre a osé qualifier d‘apartheid culturel, social, scolaire.

Face à cette réalité que l’on commence à nommer, j’aimerais entendre que le fait religieux, dont l’enseignement est prévu par la loi depuis 2005, va effectivement être enseigné des le collège.

J’aimerais que la laïcité soit un peu plus qu’une charte, mais bien une notion intellectuelle et morale étroitement intégrée aux apprentissages, et enseignée au même titre que l’histoire ou les mathématiques.

Que la formation des enseignants ne soit pas invoquée comme un mantra chaque fois qu’il est question de changer quelque chose à l’école. Ou alors de manière tres concrète: quels moyens y seront-ils dédiés dans le budget à venir? Quels modules supplémentaires introduire ? Et comment forme-t-on les profs sur le terrain? Avec quel budget (enfin) pour la formation continue?

J’aimerais aussi que l’exécutif reconnaisse son échec sur un point au moins de son action: la réforme de la carte scolaire, affichée dans les priorités de campagne du candidat Hollande en 2012, puis passée à l’as des le début du quinquennat. L’idée, en 2012,  était de rintroduire une mixité sociale et scolaire dans les quartiers, en s’inspirant des travaux de la sociologue Nathalie Mons. Depuis, rien.

J’aimerais qu’on nous épargne le coup de la blouse, du retour de l’uniforme, de la Marseillaise et du drapeau. On ne règle pas des problèmes aussi lourds avec des symboles.

Enfin j’aimerais qu’on écoute les enseignants. Je dis bien les enseignants, pas les syndicats enseignants et toutes les institutions conviées à la grande mobilisation pour l’école républicaine menée par Najat Vallaud-Belkacem. J’en ai rencontre et écoute beaucoup ces dernières semaines et je relaie ici certaines propositions formulées par des enseignants, dont j’ai déjà parlé sur ce blog:

– réintroduire l’enseignement de la philosophie des l’école primaire, pour apprendre aux élèves à penser le monde qui les entoure

– doter les enseignants d’outils pour éduquer à Internet et aux réseaux sociaux

– ne pas négliger les moyens en personnels éducatifs et sociaux supplémentaires: assistantes sociales, médecins scolaires, psychologues. Des postes trop souvent sacrifiés ces dernières années.

– donner la parole aux élèves, le plus souvent possible et surtout dans des contextes sensibles comme ceux que nous venons de traverser.

– s’interroger sur la pertinence du maintien, dans ce contexte, du plan ZEP qui fragilise certains établissements.

Je crois qu’on ne pourra plus jamais aborder les questions scolaires de la même manière désormais. D’une certaine manière, le mot « politique éducative » reprend aujourd’hui tout son sens.

 Le jour d’après

Edit 1: J’ai donc écouté les voeux de François Hollande au monde de l’éducation. Le président a annoncé la création de « réserves citoyennes » prêtes à intervenir dans les établissements….Une idée honorable mais dont on ne perçoit pas bien les contours, les modalités, et la faisabilité. Quant à la journée du 9 décembre, célébrée dans tous les établissements comme jour de la laïcité, la décision e a été prise dès 2013 et la circulaire date de novembre dernier. Rien de bien neuf donc, et je partage en tous points l’analyse de François Jarraud dans le Café pédagogique: «  le président de la République a prononcé un discours à la tonalité « républicaine » voire conservatrice. Il a mis bien davantage l’accent sur le respect des règles, l’enseignement des valeurs républicaines que sur la lutte contre les inégalités sociales à l’Ecole ».

Edit 2 : Les propositions de professeurs que je signale un peu plus haut émanent d’un tout neuf collectif d’enseignants -mais pas que-, baptisé les « Cyrano ». Leur ambition est pour l’heure d’être entendus par la ministre, et de lui faire part de leurs propositions pour une école républicaine, égalitaire et juste. Je vous en reparlerai.

 

 

Charlie Hebdo: ne laissons plus les profs seuls face à ce que nous ne voulons pas voir

« Union et Education ». Ce slogan, inscrit sur une pancarte dans les rassemblements de la journée m’a saisie. Depuis plusieurs jours, je lis, j’entends et je reçois en pleine face -c’est l’expression la plus juste que je puisse trouver – le malaise et la douleur de profs devant l’absence d’empathie de certains élèves après les assassinats de 17 personnes cette semaine. Sonnés, ces enseignants rapportent de sidérantes réactions: « ils [lesjournalistes de Charlie] l’ont bien cherché », « ils  savaient ce qu’ils faisaient », ou des minutes de silence volontairement perturbées – le ministère en a dénombré 70. Mon amie et consoeur Louise Tourret s’en est fait l’echo: elle donne dans cet article de Slate d’utiles clés pour comprendre ce malaise.

Face à ces élèves parfois hostiles ou provocateurs, ces profs sont seuls. Dramatiquement seuls.

Voici ce qu’écrit, le 9 janvier, Aude, enseignante de français au collège Jean-Macé de Clichy sur sa page Facebook, à ses anciens élèves.

« Mes chers élèves

Je ne vous ai plus devant moi en cours mais je continue à penser souvent à chacun d’entre vous. Après ce qu’il s’est passé mercredi, plus rien je crois ne sera comme avant.
Je vous demande de garder la raison et l’esprit critique en alerte car les récupérations politiques et fanatiques de tout ordre ne vont pas tarder, une fois les larmes séchées, à se faire jour. Faites tout votre possible pour raison garder. Ne cédez pas aux théories stupides et condamnables du complot (quelle horreur pour les familles endeuillées), ne cédez pas à la peur, ne cédez pas aux propos enjôleurs des extrémistes de tout poil. Gardez votre libre-arbitre et votre pensée en éveil.(..). Les élèves qui vous ont succédé et que j’ai maintenant devant moi en cours disent souvent « wesh frère » : eh bien là, il faut plus que jamais se dire que nous sommes tous frères et soeurs, fils et filles de la République. Je compte sur vous pour conserver allumé l’esprit des Lumières que Voltaire et ses compatriotes ont défendu bec et ongles il y a trois siècles et à qui l’on doit tant. Je ne vous le redirai jamais assez : lisez, lisez, lisez. Ces grands hommes d’hier (Molière, Hugo, Zola) ont encore tant à nous apprendre aujourd’hui !

Une défaite éducative

Ce soir, je pense à ces 800 000 enseignants, qui reprendront demain leurs cours. Ce qu’ils ont vécu cette semaine, ce que certains relaient ces derniers jours, change la donne, de manière irréversible. Car il ne s’agit pas de savoir « comment » parler aux élèves des crimes abominables commis les 7, 8 et 9 janvier. Il ne s’agit pas d’analyser et de comprendre les réactions de certains élèves, fermés à toute empathie, ou justifiant des actes terroristes. Ce temps là est déjà dépassé. Il s’agit de penser à ce que leurs enseignants leur diront demain, et les jours qui suivront. Car comment, dans ce contexte, transmettre, éduquer au bien commun? Et que veut dire éduquer quand un élève de collège est en capacité de justifier que l’on puisse assassiner sauvagement un autre être humain? C’est un peu comme si le voile s’était déchiré, que la réalité nous sautait à la gorge. Cela fait bien longtemps que l’école n’est plus un sanctuaire, certes. L’école a, dans certains cas, échoué à diffuser des valeurs communes, celles qui font que les membres d’une même Nation peuvent vivre ensemble. Comme le souligne Michel Lussault, président du conseil supérieur des programmes « Ce que nous vivons est une défaite éducative collective. Pas de bouc émissaire. Ce serait trop facile ».

L’école laïque mal.  On ne peut plus laisser les enseignants seuls face à cette faille, ce fossé – culturel, social, religieux – qui se creuse entre une partie de nos enfants et les autres. On ne peut plus cacher la poussière sous le tapis, afficher une « charte de la laïcité » dans les couloirs en pensant que ça fera le boulot.

Cacher la poussière sous le tapis. Oui: car ces trois dernières années, deux rapports ont décrit de manière détaillée des situations alarmantes et similaires:

– Le rapport piloté par l’Institut Montaigne, et coordonné par le spécialiste de l’Islam Gilles Keppel « Banlieue de la République » (octobre 2011), minutieuse enquête menée à Clichy-sous-bois et Montfermeil.

– Les travaux du HCI (Haut conseil à l’intégration remplacé depuis par « L’observatoire de la laïcité ») sur la laïcité à l’école et à l’université notamment.

Ces rapports n’ont dans le premier cas, pas provoqué le sursaut attendu en pleine campagne électorale, et dans le second, été enterrés par le gouvernement après une polémique stérile sur le port du voile à l’université.

L’école doit être notre urgence

En septembre 2013, l’essayiste et membre du HCI Malika Sorel que j’interviewais pour lexpress.fr rappelait ceci : « Face aux questions de laïcité, l’enseignement se trouve dans une situation gravissime. Il s’agit de sujets récurrents dans notre pays, et qui installent dans certains établissements un climat de tension, voire de violence« . Alertant sur une forme de démission de l’administration de l’Education nationale sur les questions de laïcité, elle estimait : « Si l’on ne remédie pas à ces situations, on emprisonne définitivement les enfants dans un destin figé, dans une croyance, ce qui est contradictoire avec les principes de l’école laïque et républicaine qui a, entre autres, pour mission de permettre à chacun de choisir et de construire librement son propre destin ». Les mots de cette essayiste prennent aujourd’hui une résonance toute particulière. Plus que jamais, l’école doit être notre urgence. Et comme l’écrit l’enseignant @Profencampagne sur twitter: « Si l’Ecole (au sens large) poursuit sa route comme si « de rien n’était » alors « janvier 2015″ n’aura servi à rien… »

……………
Ce soir, j’ai reçu un appel d’Aude, mon amie enseignante . Depuis quatre jours, elle surveille les réseaux sociaux, et tente de raisonner un à un certains de ses élèves.
Aude était affolée. Et pour cause: nombre de ces jeunes qu’elle côtoie et à qui elle enseigne, partageaient le message posté par Dieudonné:

« Sachez que ce soir, en ce qui me concerne, Je me sens CharlieCoulibaly« , l’un des terroristes responsable des attentats de la semaine. « Il faut arrêter ça, me dit-elle. Je ne sais plus comment faire ».
Demain Aude, comme des centaines de milliers d’enseignants sera seule devant sa classe.

 

 

Non, la prime des recteurs n’est pas un scandale

Scandale, tollé, hystérie sur les réseaux sociaux: la prime versée aux recteurs en cette fin d’année a suscité la première polémique de l’année. De quoi parle-t-on? De l’Indemnité de responsabilité versée chaque année aux recteurs (et aux chefs d’établissement soit dit en passant). Cette prime a été décidée en 2010 sous le gouvernement de François Fillon et par le ministre Xavier Darcos. S’agissant des personnels de direction, elle a été discutée pendant de longs mois avec les organisations syndicales représentatives. Pour les recteurs, la part fixe de cette prime s’élève ainsi cette année à 25 620 € contre 15 200 € en 2013, selon l’arrêté du 23 décembre 2014. Une substantielle revalorisation, ce qui a provoqué l’ire de la toile syndicale.

Cette prime est une sorte de super treizième mois, sachant qu’un recteur gagne en moyenne 7500 euros par mois et bénéficie d’un logement, le plus souvent fort coquet -dans le top 10 je mettrais les appartements de fonction du recteur de Paris, la résidence de celui de Versailles et la jolie villa de Nice que Christian Estrosi voulait vendre.…, mais ce sera pour un post immobilier. Voilà pour les faits. Je ne vais pas me lancer dans une défense indécente du dur métier de recteur, mais il peut être utile de remettre dans son contexte cette information.

Le code a changé

Depuis une dizaine d’années la fonction de recteur a considérablement évolué: le recteur est à l’interface entre l’Etat et les collectivités territoriales qui assument une part croissante de l’offre éducative. Depuis la Loi organique relative aux lois de finances (la Lolf), ils gèrent des budgets considérables, sont soumis à des impératifs de performance et administrent des volumes de personnels numériquement comparables à plusieurs villes (l’académie de Versailles c’est 10% de la population scolaire française). C’est eux qui sont en première ligne pour le « dialogue de gestion », c’est à dire la négociation annuelle sur le nombre de postes qui leur sont attribués. Sans compter la responsabilité des universités. Enfin, politiquement, ils sont des fusibles commodes en cas de difficultés et peuvent « sauter » tous les mercredis en conseil des ministres.

Ces nouveaux paramètres de la fonction ont conduit le ministère à changer,  en 2010 toujours, les conditions de recrutement de ces haut fonctionnaires. Jusqu’alors réservé aux titulaires d’une habilitation à diriger des recherches, le plus haut grade universitaire, le vivier est désormais ouvert, à hauteur de 20%, à des personnels ayant exercé au moins trois ans dans l’administration (secrétaire général de ministère ou de directeur d’administration centrale par exemple). Je conseille à ce titre l’excellent rappel historique que fait Claude Lelièvre dans ce billet et sa mention de l’article de l’ancien recteur Bernard Toulemonde.

A la recherche des supers managers

Au même moment, le ministère lance une mission « hauts potentiels », confiée à l’universitaire Pierre Grégory. L’objectif est d’identifier des profils montants, les managers de l’Education de demain. Ces trois éléments réunis: une prime, de nouvelles conditions de recrutement, et un super chasseur de têtes au ministère sont significatifs de la crise que traverse la fonction. Si je résume, difficile aujourd’hui d’attirer les talents de demain sur ce poste. Pour preuve, le ministère a des difficultés à rajeunir et à féminiser la fonction (11 femmes pour 19 hommes).

(Edit: je précise ici que ce la majorité des recteurs sont des hommes donc, de plus de 50 ans: rajeunir, féminiser et attirer les talents ce sont les enjeux)

Le sujet est pourtant crucial: les évolutions concrètes de l’Education nationale ne se jouent pas au ministère mais dans les rectorats et dans les collectivités. La qualité du management public qui s’exerce à ce niveau est un indicateur indispensable de la qualité de l’éducation dispensée dans nos territoires. Faire venir les meilleurs en réévaluant la fonction et ses conditions d’exercice, n’est peut-être pas très heureux en terme de communication, mais c’est un tournant indispensable.