Deux événements incontournables pour penser autrement l’éducation

Et si on parlait d’autre chose? Depuis des semaines, la réforme du collège, les nouveaux programmes, l’interdisciplinarité, la « survie » de la culture humaniste et le « roman national » saturent l’espace médiatique. Force est de constater que Manuel Valls avec son coup du décret a réussi à faire baisser le débat en intensité…et peut-être sauvé sa ministre. Passons. A l’écart de ces débats d’éditorialistes ou de politiques qui une fois l’an se passionnent pour l’école, deux événements (auxquels je me fais une joie de participer)  viennent renouveler le débat sur l’éducation, avec une manière légèrement décalée d’interroger ce qu’est la transmission: l’opération « Cartes blanches » de Lea Peersman et la French Touch de l’éducation organisée par Antoine Amiel.

Décloisonner et innover

La première, qui a piloté la chaire Edgar Morin de l’Essec, passée par la fondation Rothschild et son « école de la philanthropie » vient de créer l’association « Cartes blanches ». Observatrice de la révolution digitale, Lea Peersman a eu l’idée de créer un espace de réflexion et de collaboration autour de la problématique de l’orientation, ou plus largement du choix de vie. L’originalité de son projet tient à son décloisonnement, au coeur de l’ADN d’internet: parents, enseignants, chefs d’entreprises, citoyens sont associés dans un espèce de grand « shaker » avec le même objectif: faire partager leur expérience pour aiguiller les générations futures, informer pour lutter contre les inégalités d’accès aux formations, remettre la liberté au centre des parcours de vie. Cette ambition se concrétisera les 4 et 5 juin à Paris autour d’un « Hackaton » pour l’orientation.

Le second est un entrepreneur de 25 ans. Il est le fondateur de Learnassembly, l’université collaborative dédiée à l’entrepreneuriat et au digital. Il organise deux fois par an ce qu’il a très opportunément baptisé la « French Touch de l’éducation ». La aussi le décloisonnement, la capacité à rassembler des acteurs d’horizons divers  (start up,  grandes écoles, universités, experts et entreprises) est au coeur de son projet. L’idée est, à chaque édition, de réfléchir aux bouleversements du numérique sur l’écosystème éducatif et de mettre en avant les stratégies d’innovation des acteurs. Une sorte de grand « benchmark », grandeur nature, des pratiques innovantes en matière de formation. La valorisation de la filière edtech française et la transformation digitale des professionnels de la formation sont les thèmes de cette nouvelle édition, les 3 et 4 juin à la Sorbonne à Paris.

Il est où le ministère?

Etonnamment, le ministère de l’Education nationale n’est présent à aucun de ces deux événements. Ce qui se joue là est pourtant loin d’être anecdotique. Ce type d’initiatives, avec les accélérations et le renversement des barrières permises par internet, est en train de secouer les fondations de l’éducation, de questionner ses acteurs en remettant la question du sens, de la liberté et de la créativité au coeur de ce qui fait l’école. Bien sûr derrière ces événements on trouve des entreprises privées (Orange par exemple pour Cartes blanches), mais je me dis que l’Education nationale devrait vraiment jeter un oeil à ce qui se dit et s’échange dans ces cénacles. Histoire de comprendre que les réformes les plus durables ne viennent jamais d’en haut.

 

Réforme du collège: « Bon alors, il est où ce décret? »

« Bon alors, il est où ce décret? ». Quand Manuel Valls annonce que la réforme « se fera », cela ne souffre ni l’attente ni l’hésitation. Ses conseillers l’ont bien compris,  lorsqu’à l’issue d’une journée de grève enseignante, le Premier ministre s’est étonné que le décret relatif à la réforme du collège ne lui ait pas encore été soumis.

Le ministère de son côté ne comptait pas aller aussi vite. Un peu plus tôt dans la journée, la ministre Najat Vallaud-Belkacem avait elle-même donné des gages d’ouverture aux manifestants, assurant « entendre » les manifestants et promettant « des garanties » dans les textes d’application pour une bonne mise en oeuvre de la réforme. Le directeur adjoint de cabinet de la ministre, expert en dialogue social, y travaillait déjà.

C’était sans compter sur la détermination du Premier ministre. L’échange entre Najat Vallaud-Belkacem et le chef du gouvernement en fin de journée mercredi a été ferme, laissant peu de marge de manoeuvre à la ministre sur le calendrier de publication du décret et de l’arrêté.

Macho macho

A l’Elysée, on assure que Manuel Valls et François Hollande se sont parlé. « La publication de ce décret peut être ressentie comme quelque chose d’assez fort certes, mais c’est une façon de mettre un terme à la période d’hystérie que nous venons de traverser, et de passer à une autre séquence », commente-t-on.

Pas sûre que ce signe ostensible d’autorité de Matignon serve Najat Vallaud-Belkacem: elle apparaît en partie dépossédée d’un dossier délicat qu’elle gérait vaillamment jusque-là. Sans compter l’effet macho garanti d’une politique virile imposée par un homme à la première femme ministre de l’Education nationale.

Le Snes, déçu par la molle mobilisation du 19 mai, trouve là une nouvelle vigueur et un motif de revendication supplémentaire. Même topo pour l’opposition, qui a multiplié depuis jeudi les déclarations et communiqués dénonçant le « coup de force » du gouvernement.

Rien que du bon.

>> Réécouter « Rue des écoles » de Louise Tourret sur France Culture où nous revenons avec Libie Cousteau de L’Express sur les derniers rebondissements de la série « Réforme au collège ».

 

Réforme du collège : recul en vue sur les classes bilangues ?

« Il faut aider Najat hein! » Depuis quelques semaines, François Hollande n’hésite pas à plaider pour sa ministre auprès de ses interlocuteurs. Et cela sonne un peu comme un appel désespéré : les réformes du collège et des programmes sont en train de prendre une place médiatique démesurée. Pas un jour sans son édito sur le latin, son billet sur les classes bilangues, sa Une « pour » et surtout « contre« ,  sa pétition d’élus et ses indignations d’intellectuels. On appelle ça un bourbier : la séquence rappelle assez tristement celle des rythmes scolaires, sujette à une opposition de la majorité des parents, des élus et des syndicats, obligeant le président à tuer la réforme dans l’oeuf en reportant d’un an son application. On connait la suite. Selon nos informations, il n’est pas exclu que François Hollande procède de même sur le collège, dossier bien embarrassant pour une majorité affaiblie. La piste à l’étude à l’Elysée serait celle d’un recul sur les classes bilangues et les sections européennes.

Les classes bilangues: 900 ETP d’économie

Mais ce qui heurte dans cette affaire, c’est surtout la façon dont cette réforme a été menée, à l’aveugle semble-t-il. La suppression des classes bilangues et des sections européennes illustre bien le jeu de bonneteau qui préside aux réformes éducatives dans notre pays. La suppression de ce dispositif permet en effet d’économiser 900 ETP (équivalents temps plein), alors que 20% des élèves bénéficient de ces classes. Pour une réforme coûteuse -116 heures à la rentrée 2017 contre 110,5 aujourd’hui- difficilement financée, et confrontée à la forte hausse de la démographie, c’est une aubaine. La toute première logique de cette réforme est là. La gauche, vu sous cet angle, imite la droite, en habillant le tour de passe passe d’une rhétorique égalitaire. Si ça « n’imprime pas », c’est peut-être parce que cette mesure n’a pas été pensée pour de bonnes raisons.

Autre faiblesse  déjà soulignée dans ce blog : la collusion entre le calendrier du collège, et celui des programmes a gangréné le capital de la réforme, bonne sur de nombreux points et surtout sur l’autonomie des établissements. La ministre a beau répéter -encore ce matin sur France Inter- que les programmes ne relèvent pas de son ministère : l’argument est inaudible pour l’opinion ! Comment comprendre que les programmes scolaires n’engagent pas le ministère ? Que la Dgesco (direction générale de l’enseignement scolaire) et l’Inspection générale s’en lavent les mains ? Cela paraît grotesque.

Si seule

Enfin, il se murmure que la ministre serait mal entourée. Elle paraît en effet bien seule pour monter au front. Car qui dans son cabinet connait à fond les chausse-trappes de ce ministère ? Personne ou presque. Comme le résume un observateur averti : «C’est leur première surprise- partie ».

 

 

Programmes scolaires: projet bouillu, projet foutu!

« Comment vous faites quand vous vous prenez deux jours de suite une double page du Figaro? Hein comment vous faites? ». Il est bien embêté Michel Lussault. A sa sortie de l’émission Rue des écoles, mercredi chez Louise Tourret, le président du Conseil supérieur des programmes balayait d’un revers de menton les critiques dont ses programmes sont la cible. En l’écoutant expliquer que « non la grammaire n’est pas un dieu« , ou que ces programmes s’adressaient d’abord aux familles, j’ai eu le sentiment que le CSP n’avait peut-être pas pris la mesure de ce qui était en train de se passer. Et que d’une certaine manière, le Conseil creusait sa propre tombe.

La campagne de dénigrement dont ces programmes sont la cible est d’une rare violence. Elle est aussi pleine de mauvaise foi (l’exercice consistant à sortir de son contexte quelques items et d’en moquer le caractère jargonnant aurait pu être fait à chaque nouvelle mouture de programmes). Mais ce n’est pas en en rajoutant une couche sur la désacralisation de la grammaire que le CSP va éteindre l’incendie (1)! En s’enfermant dans une posture défensive, le président du Conseil échoue à recréer du consensus autour de son projet. A aucun moment, le président du CSP ne s’interroge sur ce qui provoque une réaction aussi brutale de certains intellectuels et d’une partie de l’opinion. Le sentiment de confiscation du bien commun qu’est l’école par une communauté d’experts? L’école vue comme le dernier rempart de la civilisation? Oui c’est absurde. Oui c’est exagéré. Oui la plupart des contempteurs de ces programmes ne les ont pas lus. Mais on ne peut pas ouvrir de grands yeux, se désoler de la méchanceté du monde et faire comme si tout cela ne remettait pas profondément en cause ce projet. Le fait est que ces programmes, censés être plus lisibles, censés enfin mettre en musique le socle commun, ne sont pas compris et à mesure que les jours passent,  ont de moins en moins de chances de susciter l’adhésion de la communauté éducative.

Le risque: pourrir la réforme du collège

Mais il y a plus embêtant. Après lecture de ces programmes, et notamment les programmes de français du cycle 4 (projets de programme du Cycle 4 p.11), je crois que l’effet recherché produit exactement l’inverse. L’organisation thématique des enseignements (« Dire l’amour », « Individu et société, confrontation de valeurs »…) est par exemple beaucoup plus exigeante qu’une approche par auteurs: elle nécessite un « background » culturel déjà important. Sous couvert d’égalité, ces programmes, de par leur approche conceptuelle, risquent de perdre une partie des élèves, du moins ceux qui n’ont pas le capital culturel requis. Et recréent de l’inégalité. Les intellectuels qui crient au renoncement à l’excellence n’ont rien compris: c’est tout l’inverse: ces programmes n’ont jamais été aussi exigeants.

Enfin, l’effet de collusion entre la réforme du collège (dont les fondamentaux sont bons, et en premier lieu l’autonomie des établissements) et la réforme des programmes risque d’entrainer la ministre dans le « trou noir » de l’Education nationale. Quand toutes les interventions medias du monde ne parviennent ni à faire taire les rumeurs de salles des profs, ni à désamorcer des critiques infondées. Et quand on en vient, de guère lasse, à débrancher une réforme.

 

 

 

(1) @Philippewatrelot: c’est ce que j’appelle une « provocation idéologique ». J’aurais aussi pu citer le fait que Saint Louis ne s’appelle plus Saint Louis. mais Louis tout court (p.40 des projets de programme de cycle 3). Dans les programmes de 2008, on avait gardé le Saint. Anecdotique, mais ça en dit pas mal.

(2) @C_Cailleaux professeur d’histoire-géo me fait remarquer: « On parle de Louis IX depuis un moment car 1/il a été canonisé après sa mort, or on étudie son règne »