Pré-rentrée: le temps, ce qu’il reste aux profs

Attention profs pas contents. Un syndicat enseignant – le Snalc– a déposé un préavis de grève pour ce 31 août, jour de la pré-rentrée des enseignants. Ce syndicat parmi les plus conservateurs est « par principe » opposé à un jour de travail en août. Comme le souligne un bon connaisseur de l’Education nationale: « la toile de tente n’a pas fini de sécher ». Jean-Rémi Girard, l’un des responsables du Snalc ne cache pas le ressort « très corporatiste » de cette grève.

« On tient à une certaine durée au niveau des grandes vacances et il y a une limite symbolique qui est celle du mois d’août ».

Le Snalc ne s’attend pas à un mouvement massif, mais prend le risque, en partie par calcul:

« On sait bien que ce n’est pas le genre de chose  bien reçue par une certaine opinion publique…Mais à un moment pour une organisation syndicale il faut savoir être corporatiste« . Ok.

Rappelons que l’affaire de la pré-rentrée en est a son deuxième acte. L’éphémère ministre Benoit Hamon avait fixé la pré-rentrée aux 28 et 29 août 2014, initiative aussitôt suivie d’un préavis de grève du Snes. Le ministre n’avait pas tardé à reculer, invoquant d’obscurs problèmes informatiques et décalant in extremis la rentrée d’une journée, au 2 septembre- tant pis pour les parents. La complaisance de Benoit Hamon vis à vis de certaines revendications corporatistes lui a peu servi : il est débarqué sans même faire sa rentrée. Le drame se rejoue cette année: après d’âpres négociations avec les syndicats sur le calendrier scolaire, le ministère a fixé la pré-rentrée des enseignants au 31 août 2015. En août donc. D’où la colère du syndicat précité qui fait valoir que les stagiaires, nommés le jour de la rentrée, ne seront pas payés la veille…alors autant faire grève. Vous me suivez?

Le temps, composante essentielle de la psychologie enseignante

Outre que ces revendications sont difficilement audibles dans l’opinion, figeant les enseignants dans des caricatures datées, elles sont au fond peu représentatives du véritable état d’esprit des enseignants. Nombre d’entre eux consacrent un bon tiers de leur vacances à préparer leur année -sans compter les corrections du bac début juillet-, sont eux-mêmes parents d’élève, et ne voient pas de problème à reprendre leur activité le dernier jour du mois d’août. La pré-rentrée est même un des moments clé de l’année: il donne le « la », avec le discours du chef d’établissement, les nouveautés réglementaires, les orientations pédagogiques et les derniers réglages des emplois du temps.

« C’est la réunion la plus importante de l’année, le moment où tu sais qui sont les nouveaux inscrits: il y a beaucoup de mouvements dans les écoles. (…) Il y a d’ailleurs plein de gens qui travaillent dans les écoles la semaine avant la rentrée », explique l’enseignant et blogueur Lucien Marboeuf (1) sur L’Express.fr.

« En fait, ça fait généralement plusieurs jours que les instits travaillent pour agencer la façon dont on va organiser l’année, voir ce qu’on va faire les premiers jours. C’est de toute façon ce qu’on fait toute l’année: préparer la semaine d’après ».

En tout état de cause, ces débats sur la date de la pré-rentrée sont préoccupants. Ils soulignent à quel point la profession et ses représentants ont tendance à s’arc-bouter sur ce qu’elle considère comme son dernier privilège: le temps. Au vu de la dégradation des conditions d’exercice du métier, de sa faible valorisation morale et financière, la moindre atteinte au temps de travail (pré-rentrée, mercredi matin, vacances, modification des rythmes scolaires) est vécue comme une violence insupportable. En la matière, le quinquennat de François Hollande, en misant tout sur les créations de postes, aura largement ignoré cette composante essentielle de la psychologie enseignante.

 

(1) Lucien Marboeuf, si vous ne le connaissez pas encore, publie chez Fayard « Vis ma vie de prof« , un des livres à ne pas rater en cette rentrée et une bonne occasion de faire connaissance avec son blog et sa plume.

Juppé peut-il sauver l’école?

Ce que la gauche aurait pu faire, Alain Juppé l’a fait. Du moins en pensée. L’ancien Premier ministre qui sera ce mardi l’invité du 20H de TF1 publie un livre programmatique sur l’école « Mes chemins pour l’école » (JC Lattes). L’ouvrage, qui se veut le démarrage de « l’offensive Juppé » en vue des primaires des Républicains, est un ovni dans la pensée de droite sur l’école. C’est un livre en quelque sorte « désidéologisé » et c’est ce qui fait du bien. Démonstration.

D’abord Alain Juppé démarre par l’école (« la mère des réformes » se plait-il à répéter). « Faire de l’école une majeure dans une campagne n’a jamais été fait à droite : c’est une première », nous explique Benoist Apparu, député « Les Républicains » de la Marne et l’un des inspirateurs de ce projet (1). Affirmer que la droite, en panne depuis plusieurs années sur ce sujet, se réintéresse à l’école c’est en soi une façon de brouiller les frontières idéologiques et de casser les représentations sur le vote enseignant. « L’école n’est pas pour nous un outil de conquête du pouvoir mais bien d’exercice du pouvoir », assure Benoist Apparu. L’équipe Juppé ménage tout de même les syndicats enseignants, consultés un à un sur ce projet.

Ensuite le projet s’assoit résolument sur les sujets qui fâchent. « Les rythmes scolaires c’est un sujet sur lequel on peut faire l’impasse. Pour nous, il ne fait pas levier et ne produit pas de résultat. Juppé est vraiment dans une logique ‘je construis quelque chose pour pouvoir vraiment le mener à bien’ », assure Benoist Apparu. Même chose pour l’actuelle réforme du collège, pourtant cible d’une virulente campagne à droite ces derniers mois. De ce point de vue, le livre ne parle pas aux militants en délaissant les deux marqueurs de la politique menée par François Hollande (rythmes et collège).

Se débarrasser des dadas de la droite

Le programme Juppé, ambitieux, témoigne d’une vraie connaissance du système éducatif: ses blocages, ses spécificités, ses ressorts. Débarrassé des dadas traditionnels de la droite (nostalgie de l’âge d’or, uniformes, retour à l’autorité, anti-pédagogisme), il s’attaque à de vrais leviers de transformation du système : la concentration des moyens sur les débuts de la scolarisation (maternelle-CP), le statut et le salaire des enseignants, la gouvernance et l’évaluation. Les débuts de la campagne de 2012 avaient déjà souligné l’importance de ces leviers, à gauche comme à droite. Le débat a été entièrement mangé par les 60 000 postes sortis du chapeau de François Hollande laissant définitivement de côté ces questions. La loi Peillon, occasion formidable de réformer le système mais coquille vide, a finalement écarté ces pistes.

Dans le détail, je retiens 3 propositions innovantes

– la revalorisation sur 5 ans de 10 % du salaire des enseignants via les primes, contre une annualisation de leur temps de travail, donc une réforme de leur statut

– la pleine autonomie des établissements : une DHG (dotation horaire globale) annualisée et globalisée que le chef d’établissement pourra utiliser en fonction des besoins de ses élèves

– la création d’une agence indépendante d’évaluation du système, des enseignants et des établissements.

Autre élément convaincant, le projet est chiffré. « Ce programme, évalué à 3 milliards d’euros, sera mené à moyens constants, par redéploiement. Nous proposons de réformer le bac pour cette raison, cela nous permettra de générer 250 millions d’économies », détaille Benoist Apparu. Ainsi le débat centré depuis dix ans sur la question des moyens alloués à l’école, dans un mouvement de balancier entre suppressions et créations, se déplace sur celle de leur -bonne- utilisation. L’équipe Juppé prépare à ce titre une note  détaillée sur le financement de ces mesures.

Enfin ce projet est bien inspiré. L’Institut Montaigne, les propositions du directeur de l’Essec et ancien Dgesco Jean-Michel Blanquer dans son livre paru en 2014, et le travail de fonctionnaires (budgétaires, inspecteurs, recteurs) ont guidé ces propositions.

Un bémol finalement : que ce projet soit trop expert pour susciter le débat dont se nourrit immanquablement une campagne.

 

(1)…Il en sait quelque chose Benoist Apparu, l’un des rares parlementaires à droite à avoir vraiment travaillé sur les questions éducatives (rapport parlementaire sur la réforme du lycée, propositions de loi sur l’établissement public du premier degré, loi sur l’autonomie des universités…).