Non, le numérique à l’école ne revient pas à faire pousser des tomates

C’est la petite musique de cette rentrée : haro sur le numérique à l’école. Un ingénieur et essayiste, Philippe Bihouix, diagnostique le « désastre de l’école numérique », en assurant dans une interview à Libération – il est visiblement sérieux- qu’ « avec l’école numérique, nous allons élever nos enfants hors-sol comme des tomates ». J’ai beau savoir que le jardinage est devenu tendance, je ne peux que m’étrangler à la lecture de cette affirmation. Mieux : selon cet essayiste, le numérique serait nuisible à l’apprentissage des fondamentaux et menacerait le métier enseignant. Au-delà de la visée purement polémiste de ces propos, il me semble que combattre le numérique à l’école est un combat perdu. Cela revient à nier une réalité : l’évolution des modes d’apprentissage et de l’accès au savoir qu’internet a, depuis 20 ans maintenant, bousculés.

Stop aux fantasmes

Je me permets une comparaison. Journaliste, j’ai entendu ce même discours de scepticisme appliqué au journalisme numérique. Avant de bouleverser l’éducation, internet est passé par les medias, et les a entièrement transformés, réinventant les modèles économiques et les modes de distribution de l’information. Ce qui paraît une évidence aujourd’hui (publier des articles sur le web, lire son journal sur mobile) ne l’était absolument pas il y a dix ans. Internet et le numérique menaçaient la pérennité du métier de journaliste. Internet ne permettait pas de diffuser des  informations de qualité. Internet empêchait de former des citoyens éclairés. S’opposer au développement du numérique éducatif est aussi vain que de nier la transformation de notre environnement médiatique. Il n’y a qu’à regarder nos enfants : parfaitement à l’aise avec le digital, n’envisageant même pas qu’il ait pu exister une époque sans internet ! Ne pas prendre en compte l’évolution de leur environnement quotidien dans la manière d’apprendre et de faire la classe, est une erreur : cela relève du fantasme français selon lequel l’école doit rester figée dans un formol nostalgique fleurant bon la Troisième République et le hussard noir. Heureusement, la réalité là encore contredit cette vision idéologique d’une école coupée de la modernité au nom du souvenir qu’en ont gardé quelques éditorialistes, politiques ou essayistes. La réalité donc, c’est que depuis plus d’une décennie, les enseignants préparent leurs cours avec le web, utilisent les supports numériques en classe (tableaux blancs, tablettes etc) et réfléchissent au quotidien à la transformation de leurs pratiques pédagogiques au contact des outils numériques. La réalité c’est que les enfants, les « digital native » ont besoin d’être accompagnés et éduqués à internet et que l’apprentissage du discernement est aussi le rôle de l’école. La réalité c’est qu’accompagner le développement du numérique à l’école ne signifie évidemment pas faire d’internet la solution à tous les maux de l’école, mais très humblement, connecter l’école avec son environnement, ouvrir l’accès au savoir à tous, innover dans les modes d’apprentissage et surtout, surtout placer le professeur et l’élève au centre de cette transformation.

Pauvreté des propositions politiques sur le numérique éducatif

Les femmes et hommes politiques ont eux aussi une responsabilité pour dépasser le niveau zéro de la réflexion sur le numérique : pourquoi la ministre Najat Vallaud-Belkacem n’a-t-elle pas fait la promotion du plan numérique à l’école dans sa conférence de presse de rentrée ? Pourquoi le ministère ne parle-t-il jamais d’EFRAN , ces projets de recherche financés par le PIA (les investissements d’avenir) qui évaluent l’impact de la mise en œuvre d’innovations pédagogiques numériques partout en France ? Pourquoi aucun des candidats aux primaires ne propose le début d’une vision sur l’école numérique ?

Il est temps d’admettre que l’école est un corps vivant en prise avec le monde qui l’entoure, et pas un instrument idéologique au service de coups médiatiques ou d’ambitions personnelles. Il est temps de dépasser un discours de pure opinion (pour ou contre) sur le numérique pour avancer des faits et des résultats sur les compétences des élèves (c’est l’enjeu des projets de recherche). Il est temps de se mettre au niveau de nos voisins, et notamment des anglosaxons, qui ont depuis longtemps dépassé l’ère du doute et de la polémique pour développer une véritable filière Edtech, structurée et profitable. S’il y a un combat à mener en cette rentrée, c’est celui-là.

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4 réflexions au sujet de « Non, le numérique à l’école ne revient pas à faire pousser des tomates »

  1. Une remarque et deux questions si vous le permettez :
    La remarque : la presse marchande n’est, en France, ni un précurseur ni un modèle de l’école républicaine.

    Les questions : 1) avez-vous des enfants ? si oui pouvez-vous estimer leur temps temps passés devant un écran et celui passé en activités éducatives autres (musique, théatre, sports, …) ?

    2) Que vous ayez des enfants ou non : Pensez-vous vraiement que les milieux populaires ont le même ratio de temps écran/activités culturelles que les personnes de votre milieu ?

    Cdlt,

    Perdida

    • Bonjour et merci pour vos questions
      1) oui
      2) oui
      3) je suis daccord avec vous et la composante sociale entre en jeu, merci de le souligner.
      4) quel est mon milieu?
      Merci pour cette lecture critique,
      Mc Missir

  2. Les enfants monstrueux du numérique

    Ils ont 3, 4 ou 10 ans et regardent le monde au travers d’un Ipad, doudou glacé qui fleure bon la « modernité ». Pour l’industrie technologique, l’enfance se pense à l’ombre des machines, innovations qualifiées de nécessaires par la bien-pensance scientiste et introduites sans recul sur le marché des marmots. Retour sur l’apparition du numérique dans l’aire du jeu et de l’apprentissage.

    http://www.article11.info/?Les-enfants-monstrueux-du

  3. Suite à un accident grave, je suis devenue SDF, j’ai remonté la pente en acceptant une vie réduite. Au début, impossible d’acheter un ordinateur (je n’ai pas de téléphone portable car je suis handicapée sensorielle). Le fixe me sert essentiellement pour avoir la ligne ADSL. Ensuite j’ai acheté un ordinateur en serrant la ceinture (pas de sorties, rien à côté, pas de voiture), mais j’ai dû mordre sur le budget alimentaire et autres afin de pouvoir faire venir un technicien. Plusieurs fois. J’ai dû racheter d’occase des ordi avant d’en garder un longtemps enfin. Je suis allée en randonnée dans un groupe où dans des familles de cadres chacun y compris tous les enfants avaient un ordinateur plus un portable. Une autre planète. Et sans parler de leurs sorties, d’une vie gâtée à tous les niveaux. Je ne suis pas jalouse car j’aurais pu être à leur place si et si…. Mais je reviens chez moi et je n’ai que l’ordi pour horizon. Mes voisins : un jeune au RSA qui a acheté un ordi d’occase : cela n’a pas duré. Le technicien est venu une fois, deux fois, rtois fois, ce fut trop cher. Il a dû renoncer à l’ordi. Un autre voisin un peu plus aisé a tout le matériel mais il ne parvient pas à dépasser un stade et doit m’appeler, appeler un technicien ou aller voir l’assistante sociale, un autre voisin est un pauvre pépé qui a des rhumatismes aux mains déformées, et je peux continuer et citer ainsi tous les cas à tous les étages, l’étendre à tout le quartier, et à plusieurs quartiers de France. La pauvreté, le handicap, l’absence de compréhension de vocabulaire que l’on soit français ou pas, etc… font que jamais le numérique ne pourra être à la portée de tous. Je veux que l’on oblige tout le monde à avoir, à conduire une voiture, permis ou pas, argent ou pas pour en avoir une et l’entretenir. Cela revient à cela de vouloir imposer le numérique pour tous. Voilà je défends ceux d’en-bas qui évidemment n’ont pas les moyens numériques pour se faire entendre !

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