« Et si on tuait le mammouth ? » : comprendre l’immobilisme pour enfin en sortir

« Et si on déniaisait le prochain ministre? » : tel aurait pu être le titre de l’ouvrage de Soazig Le Nevé et Bernard Toulemonde, publié aux éditions de l’Aube. Quel que soit son appartenance politique, le futur locataire de la Rue de Grenelle trouvera dans ce livre une peinture crue et sans tabou de l’Education nationale : les renoncements des différents ministres de Lionel Jospin à Najat Vallaud Belkacem et les coulisses peu reluisantes des politiques éducatives, les compromissions avec les syndicats, les assauts des lobbys en tous genre, la gabegie financière au détriment d’une amélioration du niveau des élèves, les incessants effets de yoyo d’une politique sans changement en profondeur des modes de gouvernance du système…pour le plus grand bien de l’enseignement privé. Ainsi déniaisé, le ou la prochaine ministre aura soit à cœur de s’attaquer une bonne fois pour toutes au « mammouth » pour l’intérêt des élèves, …ou de prendre ses jambes à son cou tant la tâche s’avère difficile.

Réhabilitation de Claude Allègre

Le livre se propose en effet non pas de réformer mais de tuer le « mammouth », une expression inventée par l’un des auteurs, Bernard Toulemonde, ancien recteur, et popularisée par le ministre Claude Allègre (dont il fut le directeur de l’enseignement scolaire). Le mammouth désigne ainsi avec humour la masse inamovible de la machine Education nationale et de son administration. A ce titre, il faut alors voir comme un excellent signe les attaques dont l’ouvrage fait l’objet depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ou sur le site militant du Café pédagogique ! Car le mammouth tremble…Le livre a en effet de quoi déranger certains syndicalistes quand il relate quelques épisodes bien connus des observateurs de l’école.

Pour ne prendre qu’un exemple, les auteurs s’attachent à montrer, d’un ministre à l’autre, les dégâts de la « revalorisation sans contrepartie ». Ils racontent la « faute originelle » de Lionel Jospin qui à l’orée des années 90, sous la pression de la FEN a augmenté les profs en renonçant in extremis à réformer le métier enseignant. « Estomaqué, le ministre du Budget Michel Charasse ne signe les décrets qu’en glissant un « Avec regrets » à côté de son nom », relatent les auteurs.

La FSU trahit toujours!

Et à chaque ministre, le scenario se répète : le système de cogestion dont pâtit l’Education nationale aboutit immanquablement à un allongement des vacances scolaires ou un raccourcissement du temps scolaire (je le précise pour Jean-Rémi Girard du Snalc qui attire mon attention sur ce point) et à une revalorisation des salaires sans modification de la gestion du temps de travail des enseignants. Résultat : les syndicats sont satisfaits, le ministre croit être tiré d’affaire et promis à un bel avenir politique et patatra…le voilà trahi par la FSU qui tout en fréquentant assidument les couloirs des cabinets, pousse élèves et profs dans la rue jusqu’à faire sauter le malheureux ministre. Et on recommence.

Le passage qui fait le compte des jours de vacances concédés par les différents ministres est ainsi particulièrement savoureux. « Faute d’argent pour augmenter les salaires, on donne des congés supplémentaires aux enseignants, autant de jours de travail en moins pour les élèves ! (…) Avec la réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon en 2013, on assiste à un joli tour de passe-passe. Le ministre étale les 24 heures de classe de la semaine sur cinq jours au lieu de quatre, et sans tambour ni trompette, il transforme l’appellation  « aide personnalisée » en « activités pédagogiques complémentaires » dont on réduit le volume annuel de 60 à 36 heures (une heure par semaine) soit l’équivalent de 14 000 postes perdus ! ».

Privilèges secrets

Le livre rappelle aussi la politique de privilèges accordée à bas bruit à certaines catégories de personnels. « A Paris, on bat des records de privilèges indus aux frais du contribuable. Les directeurs d’école bénéficient tous d’une décharge totale de service alors que leurs collègues de France et de Navarre n’y ont droit qu’à partir de 14 classes ! De même tous les instituteurs y sont assistés (remplacés ?) par des maîtres rémunérés par la Ville de Paris pendant six heures par semaine, soit le quart de leurs heures de classe ».

Le diagnostic porté sur l’école est sans appel : « En vérité tous les ingrédients de l’immobilisme sont là pour que rien ne change : un pouvoir politique, en la personne du ministre, très faible, qui intègre vite son impuissance à modifier le cours des choses ; des syndicats puissants qui, dans leur majorité, sont arc-boutés sur leurs privilèges hérités du passé et refusent tout changement, des enseignants qui cherchent à bien faire, mais qui sont mal formés, mal gérés, englués dans un système bureaucratique qui fait tout pour les désespérer. Et pendant ce temps-là, si il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’on continue quand même à déverser des milliards d’euros ».

Des solutions et une méthode

L’ouvrage ne se contente pas de décrire les dysfonctionnements du système et d’en analyser les causes, il propose des solutions : l’autonomie des établissements, régionalisation du recrutement des profs, statut des écoles primaires, publication des résultats des établissements scolaires et publication de leurs résultats, définition des heures de service en heures de présence dans les établissements, lancement d’un plan de création de bureaux et salles de travail, transfert aux régions volontaires des formations professionnelles et agricoles, notamment.

Les solutions sont doublées d’une méthode d’action : surtout pas de grande loi mais un cap clairement fixé et « une volonté de fer » pour des « décisions ultrarapides  dans les quelques semaines qui suivent les élections », « confiance au terrain mais point trop aux syndicats (la preuve est faite, peu tiennent parole) ».

Outre le caractère extrêmement bien documenté de l’ouvrage, sa force tient à son humour. Les auteurs savent rendre limpides voire amusantes le décryptage des rapports annuels de performances ou les plus arides documents budgétaires. On sent à la fois l’expertise et la technicité de la journaliste Soazig Le Nevé mais aussi la clairvoyance de « vieux renard de l’Education nat » de Bernard Toulemonde (qui me pardonnera cette expression), grand serviteur de l’Etat mais lucide sur toutes les absurdités dont il a été témoin et soucieux de les rendre publiques.

C’est donc et il faut le souligner, un livre courageux qui a le mérite de montrer au grand jour ce que tous ceux qui ont travaillé à l’Education savent et parfois, taisent. Indispensable.

 

Education : ce qui a changé en 2016

Quels sont les faits qui ont marqué l’actualité éducative de 2016, au point de changer le quotidien des élèves, des étudiants, des professionnels de l’éducation ? L’exercice n’est pas simple, forcément frustrant à bien des égards, mais à relire l’année qui vient de s’écouler, en ayant pris soin d’évacuer les polémiques médiatico-politiques ou les séquences de com, quelle actions publiques ou décision politiques marqueront durablement l’année en matière éducative ? Le résultat, à mon sens, est plutôt modeste. Quelques décisions fortes se dégagent, qu’on les juge justifiées ou non, et marquent un vrai tournant pour l’école ou l’enseignement supérieur. Revue des mots de l’année en éducation.

SELECTION

Le 4 octobre marque un tournant dans l’Enseignement supérieur : c’est la date de l’accord entre la CPU, les organisations étudiantes et les syndicats, sur la sélection en master. Un accord qualifié d’historique, et à raison, et qui a trouvé sa concrétisation dans une proposition de loi adoptée juste avant Noël. Le 4 octobre signe surtout la fin des ennuis judiciaires pour nombre d’universités, dont les pratiques sélectives avaient été jugées illégales par le Conseil d’Etat en février. Mais au-delà, cet accord montre au grand jour la réalité des universités françaises, autonomes certes, incitées à rivaliser avec les grandes universités mondiales, et officiellement sélectives.

Dans cette affaire, le vocabulaire employé joue un grand rôle et donne malgré tout le sentiment que chacun des acteurs, les universités, les organisations étudiantes, les syndicats de personnels voient dans cet accord ce qu’il a envie d’y voir : « sélection » pour les uns, « droit à la poursuite d’études » pour les autres.

Autre difficulté posée par ce texte : la gestion du droit à la poursuite d’étude pour les étudiants est confiée…aux recteurs! Dans ce scenario, les recteurs imposeraient aux universités d’accueillir des étudiants recalés à l’entrée en master ? Une décision en totale totalement contradiction avec le principe de l’autonomie des universités.

Enfin le ministère travaille à la création d’une plateforme qui doit permettre aux étudiants d’enregistrer leur candidature. Nouveau monstre administratif ou vrai service rendu aux étudiants ? Réponse (en théorie) pour mars 2017…

ALGORITHME

L’algorithme : voilà le responsable. Ces lignes de code informatique, rendues publiques cette année par le ministère, cristallisent toute la frustration et l’appréhension générées dans les familles par APB, le portail national « admission post bac » qui organise l’accès des lycéens au supérieur. Comment sont acceptés les vœux formulés par les lycéens ? En fonction de quels critères ? Voici les questions auxquelles est censée répondre la publication de l’algorithme d’APB, réclamée cette année par l’association « Droit des lycéens ».

Mais c’est sans doute trop demander à un algorithme. La question posée est double c’est à la fois celle de la transparence des processus de sélection qui pèsent sur l’avenir des enfants et stresse les familles. APB pointe aussi avec beaucoup de force les contradictions de l’enseignement supérieur: un sésame d’accès, le bac, qui perd de sa sélectivité et envoie des masses de lycéens dans un système supérieur hyper sélectif, y compris dans les universités, décryptable par les initiés, et donc de plus en plus inégalitaire. Une question que n’a pas épuisé la publication partielle du code source d’APB.

BILANGUES

Que l’on soit « pro » ou « anti » réforme du collège, il est difficile de comprendre que la majorité des classes bilangues soient vouées à disparaître dans la réforme menée au pas de charge par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Enterrer les classes bilangues au motif que celles-ci ne profitent qu’aux seuls élèves socialement favorisés est une erreur d’appréciation et une méconnaissance de la réalité de ces classes. Mais que dire alors du maintien partiel de ces dispositifs dans les écoles privées sous contrat et dans certaines académies, selon le choix des recteurs ? Pour le coup, le procédé est largement inégalitaire. Ainsi à Paris, la majorité des dispositifs bilangues seront maintenus à la prochaine rentrée, quand dans d’autres académies comme Lille, Lyon, Grenoble ou encore Rouen enregistrent d’importants reculs de ces classes. Où est l’égalité, objectif affiché de cette réforme, dans cette décision ? Comment justifier que des académies déjà favorisées comme Paris continuent à bénéficier de ces classes à bons élèves quand celles-ci sont supprimées dans les REP ? Comme le résume Frédérique Rolet du Snes, citée par Le Monde : « Au nom de l’égalité, on a voulu très vite – trop vite ? – trouver des coupables aux dysfonctionnements d’un système inégalitaire. Mais le calcul politique était mauvais : ces sections n’ont pas toujours, en matière de ségrégation, le mauvais rôle qu’on veut leur faire jouer. En ZEP, les supprimer peut être contre-productif et faire fuir les bons élèves vers le privé. » Et c’est ce qui n’a pas manqué d’arriver : le taux de pression sur l’enseignement privé en Ile-de-France n’a jamais été aussi fort.

IDEX

C’est un véritable coup de tonnerre qui s’est abattu fin avril sur les universités, un coup d’arrêt brutal porté à de très importants financements. Je parle ici des IDEX, les initiatives d’excellence, des pôles universitaires dotés, sur projet, de sommes allant de 700 à 950 millions d’euros. L’objectif ? Faire émerger des universités de rang et de rayonnement international….

Deux projets ont été stoppés cette année : Toulouse et Sorbonne Paris Cité, le jury ayant estimé que « l’objectif Idex est impossible à atteindre sans une dynamique toute nouvelle et des mesures de rupture. » La décision a jeté un froid dans l’Enseignement supérieur et la question se pose maintenant du devenir de ces pôles qu’il a fallu plus de cinq ans pour mettre sur pied.

La poursuite de ce mode de financement de l’Enseignement supérieur se pose pour la mandature à venir. Est-il cohérent de voir des millions alloués via ces appels à projets, quand il a fallu la mobilisation de nombreux chercheurs pour éviter une coupe de 134 millions d’euros dans le budget de la recherche ? Il y a ici un déséquilibre qui interroge et qui à terme risque de fragiliser les universités françaises.