Emmanuel Macron, choisissez un ministre de l’Education qui connait son sujet!

Emmanuel Macron vient d’être élu Président de la République. Quelles conséquences pour l’école ? Et quelle feuille de route entend-il suivre ? Au vu de son programme, largement nourri des travaux de l’Institut Montaigne, s’esquissent les grandes lignes de la transformation à venir du système éducatif. Tout au long de la campagne, il a pourtant été difficile pour les journalistes d’identifier des interlocuteurs spécialisés sur ce thème dans l’entourage du candidat, et habilités à parler à la presse. De ce point de vue aussi, la campagne et le fonctionnement d’En Marche étaient atypiques. Thierry Coulhon, président de Paris Sciences et Lettres, Catherine Moisan, ancienne directrice de la DEPP (direction de l’évaluation et de la prospective du ministère) comptent parmi les personnalités qui ont pu fournir des notes au candidat. Les propositions de Jean-Michel Blanquer, directeur de l’Essec ont aussi trouvé echo dans le programme du candidat. Fin connaisseur de l’école et défenseur de la priorité à l’école primaire, Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne a, on le sait, joué un rôle de premier plan.

Parmi les marqueurs du programme éducatif d’Emmanuel Macron : la réduction de la taille des classes à 12 élèves en CP et CE1 de l’éducation prioritaire, le renforcement de l’autonomie des établissements, avec la possibilité, pour les collèges qui le souhaitent de rétablir l’enseignement des langues anciennes et les classes bilangues, enfin l’abandon, pour les collectivités volontaires, de la réforme des rythmes scolaires. D’autres mesures ont été largement moins médiatisées, dans une campagne saturée par les affaires : le bac en contrôle continu et des épreuves limitées à quatre disciplines, une prime de 3000 euros pour les enseignants de REP+, la création d’une plateforme d’orientation en ligne pour renseigner les lycéens sur les débouchés et les formations, l’ouverture de 100 000 places dans les filières courtes professionnalisantes et le développement de l’alternance. A l’université, le président entend permettre aux établissements de recruter librement des enseignants chercheurs, en se passant du CNU. Autre proposition phare : l’affichage de prérequis à l’entrée en licence, première brique de la sélection à l’université, et l’abandon du tirage au sort jugé « injuste et inefficace ». Les droits d’inscription ne devraient, en revanche, pas augmenter.

Un ministre « pur politique » et qui ne connait rien à l’école serait une catastrophe

La grande inconnue de cette feuille de route reste la personnalité qui sera chargée de porter et d’incarner ces réformes, communément désignée sous le terme de « ministre ». La question agite le microcosme éducatif depuis plusieurs semaines et quelques noms commencent à circuler. Ce choix est déterminant pour l’école, saturée des revirements successifs des majorités au pouvoir depuis 20 ans, usée par des lois qui font puis défont ce que d’autres gouvernements ont construit, écoeurée par les débats idéologiques entre plus ou moins de moyens, pédagos et anti-pédagogos, anti et pro de tous poils…: une école prise dans ce décalage croissant entre la communication politique qui s’écrit dans les couloirs des cabinets minisitériels, et les réalités de terrain : difficultés croissantes des enfants des quartiers défavorisés, relations avec les parents parfois difficiles, manque de suivi et d’évaluation du travail quotidien des enseignants, perte de sens ….la liste serait si longue.

Voilà où nous en sommes. Alors, oui, ce choix est crucial. Et le raisonnement consistant à placer, une fois de plus, à la tête de ce ministère un « pur politique » qui ne connait rien au sujet, en se disant que deux ou trois inspecteurs en conseillers techniques feront bien l’affaire serait une catastrophe. S’il faut faire plaisir au Modem, à l’Udi ou à quelque autre parti avec ce maroquin généralement peu convoité car réputé très difficile, alors l’école, une fois de plus passera son tour et subira cinq ans de plus les annonces, les plans com, les effets de manche et les circulaires absurdes, jusqu’à ouvrir un boulevard au développement du privé « hors contrat ».

J’ai trop entendu ce type de conjectures dans la constitution des gouvernements, trop vu de ministres qui écarquillaient de grands yeux au moment de la passation de pouvoir, et dont le premier discours soulignait la méconnaissance des enjeux comme des codes de l’Education nationale. La situation est trop alarmante pour se permettre le luxe de ne faire « que » de la politique en se jouant de l’avenir des enfants et du quotidien des profs.

Décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne

De ce point de vue, la question du programme est finalement assez accessoire. «  La seule politique éducative valable ne relève pas du contenu mais du soutien aux acteurs. Il n’y a plus de politique éducative nationale. Le salut viendra des expérimentations et de la capacité d’écoute des acteurs et des innovateurs ». Cette analyse très juste et que je partage ici vient de quelqu’un qui a pris en pleine figure l’impossibilité de réformer, le poids des lobbys et des intérêts corporatistes, et les échecs des « purs politiques » à la tête du ministère. Ce quelqu’un c’est Claude Thélot, infatigable animateur du Grand Débat qui a préfiguré la loi de 2005, et auteur d’un diagnostic sur l’école qui n’a rien perdu de son actualité.

Si l’on suit cette analyse, outre le ou la ministre, il reste une autre inconnue à l’équation qui se joue dans les semaines à venir : la méthode de gouvernement. Le programme et les déclarations d’intentions sont une chose. Mais, dans ce ministère, la nature et la conception du dialogue social, la capacité à affronter et contourner les rapports de force avec les organisations syndicales pour placer le bien de l’élève comme aiguillon de chacune des décisions sont absolument décisifs. La méthode, c’est aussi la capacité à identifier les mesures prioritaires et celles qui sont plus accessoires, celles qui sont urgentes et celles qui peuvent attendre, celles qui ne risquent pas de gaspiller le capital réformateur d’une équipe toute neuve et celles qui sont explosives. Enfin la méthode c’est l’évaluation systématique des politiques publiques avec un principe tout simple : décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne et qu’elle fait du bien aux élèves, en s’appuyant sur les données de la recherche et les leçons des évaluations.

Car je crois qu’il n’est pas envisageable de rater ce nouveau rendez-vous avec l’école.

2012- 2017 : pourquoi l’école a changé (et pour longtemps)

15 mai 2012. François Hollande inaugure sa présidence par un discours sur l’école, devant la Statue de Jules Ferry. Dans le jardin des Tuileries, flotte encore un parfum de victoire. Ce jour-là, autour du président tout neuf, le petit monde de l’éducation semble comme en apesanteur. Au premier rang, Vincent Peillon est encadré de deux anciens ministres, Jack Lang et Jean-Pierre Chevénement. Les barrières idéologiques ont sauté : tous, syndicalistes, haut fonctionnaires, inspecteurs généraux se congratulent, s’embrassent, sourire aux lèvres. Confiants.

Comme elle semble irréelle cette parenthèse des Tuileries. Comment expliquer, 5 ans plus tard, ce sentiment de gâchis malgré la création de 60 000 postes, trois ministres, et une grande loi de « refondation » ? Il n’a pas fallu deux jours pour qu’éclate la belle concorde affichée ce jour-là et que la réalité de ce ministère ne reprenne le dessus. En s’empressant d’annoncer la suppression de la semaine de 4 jours dès le lendemain de sa nomination, sans nouvelle concertation ni avec les collectivités, ni avec les syndicats, Vincent Peillon prend son ticket pour l’enfer de la Rue de Grenelle.

C’est à la lumière de ces premiers jours, qu’il faut lire ce quinquennat en matière d’éducation : un effet pshitt, une occasion manquée d’améliorer la qualité du système éducatif pour tous les élèves.

Tout s’est passé comme si cette manne financière tombée sur l’Education nationale avait aspiré le potentiel de réforme profonde de l’école, en privant le ministère de carburant pour d’autres mesures plus structurelles. Avec cette politique budgétaire, la gauche a fait le gros œuvre de la Maison Education nationale, laissant à l’arrêt les travaux d’aménagement….De la même façon que tout le quinquennat Sarkozy avait été parasité par la suppression de 80 000 postes et la réforme de la formation des maîtres, celui de Hollande l’a été par deux mesures inverses de réparation : postes et formation. Quant à la loi de refondation… quel enseignant s’en souvient aujourd’hui ? En quoi a-t-elle marqué le quotidien des profs, des parents, des élèves ? Plus qu’une loi de refondation, c’est une loi de restauration fondée sur un diagnostic sur l’école et un logiciel datés des années 80 : peu de confiance aux territoires et aux expérimentations, une conception du dialogue sociale qui ne prend pas en compte la perte de représentativité des syndicats. Un peu comme si Vincent Peillon avait été nommé par Lionel Jospin.

Pour comprendre de l’intérieur cet échec, il faut lire les textes que vient de mettre en ligne celui qui fut le directeur de cabinet de Vincent Peillon avant d’être nommé recteur : Pierre-Yves Duwoye. Après 40 ans de maison, cette figure incontournable du microcosme éducatif fait son « coming out » et raconte sur son blog les coulisses de la « refondation ». Une démarche totalement inédite dans le monde feutré des hauts fonctionnaires, où l’on pratique plus la confidence que la tribune, et qui en dit long sur le délitement des appareils traditionnels de pouvoir. Un scène jette une lumière crue sur la façon dont les politiques publiques viennent se fracasser sur les ambitions politiques : elle se passe au début du quinquennat. Cette nuit-là, une négociation importante se joue au ministère. Il s’agit d’entériner le droit à l’expérimentation, prévu dans la loi.

Vincent Peillon nous donna un aperçu de ce qu’il appelait « négocier » en novembre 2012 lors d’une rencontre organisée avec les organisations syndicales pour discuter du projet de loi de refondation : véritable happening, permettant au ministre de multiplier bons mots et contrepied, dans un contexte de dramaturgie… spectacle garanti. Tout y était : début tardif des discussions vers 19h, pause sandwichs soit disant improvisée, interruptions de séance artificielles, ministre alternant complicité politique et grandes envolées lyriques…. Et des syndicats comprenant trop bien qu’ils n’étaient là que pour offrir une scène au ministre, sachant que l’on ne peut négocier dans ce type de configuration. Sans en avoir averti personne, il crût bon de déclarer tout de go qu’il souhaitait retirer l’article sur l’expérimentation du projet de loi. Les protestations de l’UNSA et du SGEN furent vives, le SNUI-PP dit qu’il n’y était pas opposé et le SNES marqua sa surprise sans protester de cet abandon. Une interruption de séance eut lieu. Lors de la reprise des débats, l’UNSA et le SGEN crurent avoir trouvé un argument de poids en rappelant au ministre que cette expérimentation n’avait rien de sauvage et serait encadrée notamment par des décrets pris par son administration sous le contrôle du Conseil d’Etat. Sans vergogne, Vincent Peillon eut alors cette phrase qui en dit long : « Mais je n’ai aucune confiance dans mon administration et pas davantage dans le Conseil d’Etat ».

Loin des couloirs de la Rue de Grenelle et des aléas des politiques éducatives, l’école a pourtant changé en cinq ans. Sur le terrain, cinq tendances de fond sont à l’œuvre. Leur prise en compte par les prochaine équipes en place sera décisive pour ne pas se tromper ni de diagnostic, ni d’époque.

La défiance

A coup de mauvaises évaluations internationales, de notes statistiques pointant les baisses de niveau des classes, de débats sur les dégâts supposés de la réforme des rythmes ou sur celle du collège, l’idée que l’école « next door » n’est peut-être pas en mesure de faire réussir son enfant s’est installée dans la tête d’une partie des parents. Ce doute, cette rupture du contrat de confiance entre l’école et les parents, sont un terreau fertile pour une offre éducative alternative : qu’il s’agisse des écoles Montessori, bilingues, des écoles démocratiques ou des écoles espérance Banlieues, financées par des particuliers, des entreprises, ou des fonds d’investissement désormais… Le hors contrat, qui scolarise aujourd’hui 50 à 60 000 élèves, prospère. Certains parents sont prêts à payer plusieurs milliers d’euros par an pour apaiser leurs angoisses, et s’offrir une « garantie » de réussite scolaire. Et ce n’est pas un bon signal, ni pour l’école publique, ni pour le privé sous contrat.

La territorialisation de l’éducation

 C’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que la réforme des rythmes marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs comparables à ceux des préfets sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues dans certaines académies et pas dans d’autres…

L’accélération de la transition numérique de l’école

C’est à mettre au crédit de Najat Vallaud Belkacem. La ministre a très vite compris les enjeux du numérique à l’école : le lancement d’un nouveau plan, l’ouverture de collèges numériques à la rentrée, la multiplication des appels à projets, la création d’une banque de ressources numériques ont permis de sortir d’une logique jusqu’ici tournée vers l’outil pour faire du numérique un moteur d’innovation pédagogique. Certes, ce serait une erreur que de croire que dans le domaine numérique, éminemment horizontal et transversal, tout se décide au ministère. En réalité, c’est surtout, sur le terrain, les initiatives des d’enseignants et le soutien des recteurs et des DAN, qui ont permis l’accélération de cette transition numérique. En témoigne l’extraordinaire vitalité de la filière Edtech française : on recense 242 start up tournées vers l’éducation, et depuis 2 ans, certaines levées de fond ont dépassé la dizaine de millions d’euros. Le mouvement se structure avec la création d’un Observatoire de la Edtech qui recense toute l’offre française en la matière. Cette filière offre aussi de nouveaux débouchés aux enseignants et aux étudiants des « ESPE » : toutes ces sociétés sont à la recherche de compétences en ingéniérie pédagogique pour garantir la qualité et la pertinence des outils développés.

L’enjeu pour demain reste, bien sûr, la formation des maîtres et leur appropriation de ces nouveaux modes d’enseignement. Au-délà, la recherche doit encore faire la preuve que le numérique améliore les apprentissages et la qualité de l’éducation pour tous les enfants. Ce sera le défi des années à venir et le sujet de l’appel à projets EFRAN. Dans deux à trois ans de premiers résultats de recherche permettront de juger de l’efficacité pour les apprentissages des outils numériques.

Un consensus naissant sur l’autonomie

Il est trop tôt pour tirer les effets de la réforme du collège, miroir de celle des rythmes scolaires de par son capital d’impopularité… De mon point de vue, si la suppression des classes bilangues et la dilution de l’enseignement des langues anciennes ont été des erreurs, la réforme a l’immense mérite de permettre aux établissements d’être dotés de moyens en fonction de leurs besoins et du profil des élèves qu’ils accueillent. Bref, d’être plus autonomes. En outre, la réforme a cassé la suprématie de l’enseignement disciplinaire en organisant, au forceps, des enseignements interdisciplinaires. Là encore, l’offre scolaire autour de ces « EPI » sera différente d’un établissement à un autre, mais sur le seul plan idéologique, la réforme propose une vision de l’enseignement plus transversale et plus moderne, orientée sur les compétences et non pas uniquement sur les savoirs. Est-elle réellement plus efficace ? Les prochaines évaluations nous le diront.

Les séquelles des attentats

Les attentats de Charlie Hebdo suivis de ceux du 13 novembre ont rouvert une plaie que depuis 20 ans ni droite ni gauche ne sont parvenues à guérir. Les réactions parfois hostiles de certains élèves, les débats en classe sur les caricatures de Mahomet et la difficile appréhension de la laïcité ont laissé les professeurs bien seuls face à un problème immense, celui de la montée du communautarisme qui heurte de plein fouet notre modèle d’école républicaine. Les exercices de simulation d’attentat dans les classes, les écoles devenues les cibles des terroristes : la peur est désormais inscrite dans nos quotidiens et dans celle de nos enfants. Et l’école, définitivement, n’est plus un sanctuaire.