Lancement du fonds d’investissement Educapital : deux ministres autour du berceau

La petite histoire retiendra peut-être que le premier fonds d’investissement français dédié à l’éducation et à la formation, a été lancé dans une ancienne école primaire reconvertie en espace de « co-working » dans le IXe arrondissement de Paris. Educapital, c’est son nom, a rassemblé le 8 novembre dernier quelque 200 investisseurs et entrepreneurs de la Edtech « made in France » autour de Marie-Christine Levet et Litzie Maarek, les deux fondatrices, et Jérémy Nahum leur associé.

L’urgence d’une montée en puissance de la France

« Ce n’est pas le digital pour le digital, mais le digital au service de l’humain, que les investisseurs qui nous soutiennent veulent promouvoir avec nous. Nos valeurs sont celles d’une éducation de la liberté, (…), une éducation de l’égalité, de l’inclusion géographique et sociale, de l’égalité des moyens et des chances », a souligné Marie-Christine Levet, entrepreneuse de l’internet, fondatrice de Lycos et ancienne PDG de Club Internet. .

Doté de 45 millions d’euros, et abondé notamment par la famille Leclercq (Décathlon), Hachette Livre et Econocom, le fonds Educapital s’inscrit dans une perspective résolument européenne, et ambitionne de soutenir quatre à cinq « pépites » par an.

Malgré près de 300 start up sont recensées dans l’hexagone, selon les chiffres de l’Observatoire de la Edtech, le lancement d’Educapital traduit aussi et surtout l’urgence d’une montée en puissance de la France dans ce domaine.

« 90 % des capitaux injectés dans les Edtech, sur un total de 7 milliards d’euros, le sont aux Etats-Unis et en Chine. La Chine a annoncé vouloir investir plus de 30 milliards dans la Edtech d’ici 2020  » a rappelé Marie-Christine Levet.

Pour accompagner ce lancement, cinq Start Up prometteuses avaient été invitées à présenter leurs innovations : Marbotic (Marie Mérouze), des jouets en bois interagissant avec des applications éducatives, Lalilo (Amine Mezzour), une solution d’intelligence artificielle permettant de détecter les difficultés d’apprentissage des élèves, Beneylu, classe numérique destinée aux enseignants et élèves de primaire (Benjamin Viaud), Appscho, application mobile pour les étudiants (Victor Wacrenier), et la Wild School Factory, une école de code fondée sur une pédagogie novatrice (Anna Stepanoff).

Nous devons encourager l’industrie des Edtech et son développement dans le monde (J-M Blanquer)

Signe de l’intérêt des pouvoirs publics pour la Edtech, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale et Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’Etat au numérique étaient présents. Dans un contexte où les entrepreneurs français des technologies de l’éducation peinent à diffuser leur solution dans les écoles et auprès des enseignants, le discours du ministre de l’Education nationale était particulièrement attendu par l’assistance. « Vous n’avez pas besoin de me convaincre de l’importance de ce sujet » du numérique éducatif, a lancé Jean-Michel Blanquer, rappelant les expérimentations menées lorsqu’il était recteur de Créteil aux côtés de Claudio Cimelli, alors délégué académique au numérique, et actuel directeur du Numerilab.

« J’ai toujours voulu mettre cela en perspective : il ne suffit pas de dire ‘numérisation ‘ pour améliorer le monde (…) je ne vois pas le numérique comme une baguette magique », a tempéré le ministre mettant en avant « le discernement » que requiert le développement du numérique en matière d’éducation. « Je ne suis pas pour le tout numérique à l’école primaire par exemple ».

« Nous devons encourager l’industrie des Edtech et son développement dans le monde (…) Dans quelques années on viendra voir ce qui se passe en France en la matière », a poursuivi Jean-Michel Blanquer. Répondant aux difficultés rencontrées par les entrepreneurs français de la Edtech pour se développer dans l’Education nationale, le ministre a assuré qu’il y avait des « portes d’entrée ». Prônant, la « transparence », il a défendu une « logique collective », de partenariat public privé. « L’école française peut être à son tour une référence, en dépassant des clivages entre public privé, qui n’ont pas lieu d’être », a-t-il conclu.

>> Retrouvez Marie-Christine Levet et de nombreuses Start Up Edtech lors de la Conférence EdUp, organisée par Educpros le 17 novembre, au Salon Educatec à Paris.

Entrée dans le supérieur : le lycée en première ligne

La réforme présentée le 30 octobre par le gouvernement n’a pas réglé mais contourné, plutôt habilement, la question de la sélection à l’entrée à l’université, par deux biais.

En amont d’abord, la réforme confie aux proviseurs et aux recteurs qui présideront les « commissions d’accès à l’Enseignement supérieur », les clés de l’entrée dans l’Enseignement supérieur. Pour le dire autrement, ce sont les lycées qui demain porteront, plus qu’aujourd’hui, la responsabilité de l’orientation et de la « sélection » à l’entrée dans l’Enseignement supérieur, en formulant des vœux et des recommandations aux élèves, que pourront suivre les universités.

Si le rôle du bac comme premier titre de l’Enseignement supérieur se voit confirmé par les annonces gouvernementales, se dessine aussi en creux la future réforme du lycée, conçue comme une propédeutique efficace à l’enseignement supérieur, et consacrant le rôle central des proviseurs mais aussi des professeurs principaux dans l’orientation des élèves.Le centre névralgique de cette réforme se situe donc bien au ministère de l’Education nationale et les enjeux pour les prochains mois sont immenses : il faut réussir une nouvelle réforme du lycée (la dernière date de 2010) et redonner sa valeur prescriptive au bac, relever le défi de la personnalisation de l’information pour des centaines de milliers de lycéens, former les professeurs à l’orientation et aux exigences d’un Enseignement supérieur en plein bouleversement et de plus en plus complexe à décrypter.

Un changement de paradigme pour les universités

En aval ensuite, la réforme de l’accès à l’université propose une synthèse très macroniste entre une université assumant la sélection dans là-plupart des filières, et « en même temps », garantissant le droit à la poursuite d’étude, à travers des dispositifs de remédiation ou des parcours personnalisés. L’un des ressorts de cet équilibre est la revendication de transparence : transparence sur les « attendus », ces fameuses compétences et connaissances exigées à l’entrée dans chaque formation, transparence sur les débouchés et les taux de succès de chaque filière, transparence dans les critères de sélection des étudiants. Une sélection « éclairée » en quelque sorte et un accès à l’Enseignement supérieur dont les règles du jeu seraient enfin connues à l’avance. Mais ne soyons pas naïfs. Les lycéens ont depuis longtemps intégré et anticipé la grande sélectivité de l’Enseignement supérieur, qu’elle s’exerce au niveau hexagonal ou international. Refuser de parler ouvertement de sélection est certainement prudent au regard des positions de certains syndicats étudiants et du piège idéologique de ce mot, mais les faits sont là : avec 60% d’échec en licence, l’université française pratique une sélection quasi équivalente à certains concours de grandes écoles.

L’autre levier de la réforme est une approche revendiquant le sur mesure et la personnalisation des parcours des étudiants. Pour la première fois depuis longtemps dans l’Enseignement supérieur, il est question non plus de flux d’étudiants, ni d’affectation, ni de pourcentage d’une classe d’âge, mais de projet, d’accompagnement, de pédagogie. Pour ce seul changement de lexique et de point de vue, les annonces peuvent être saluées car elles placent l’étudiant et son parcours au cœur de la mission des universités. Ce tournant n’est pas sans conséquence sur la gouvernance et le fonctionnement des universités, occupées depuis dix ans à candidater pour des appels à projets centrés sur leurs activités de recherche, au gré des numéros de PIA.

Le contrat de réussite avec l’étudiant, les missions des futurs directeurs d’étude qui en assureront le suivi, et la reconnaissance dans les carrières des enseignants-chercheurs de leur investissement dans la pédagogie, marquent un changement de paradigme pour les universités.

L’expérience étudiante, axe central des politiques d’établissement

Cette réforme suppose en effet d’engager pour de bon la transformation numérique des universités. Les Mooc ou les cours à distance de remise à niveau n’en sont qu’un aspect. Pour accompagner chaque étudiant et personnaliser son suivi et ses apprentissages, les espaces de cours, les modes et les temps d’enseignement, les procédures d’évaluation doivent être entièrement repensées. Sans être magiques, les outils numériques (analyse des données d’apprentissages pour plus de personnalisation, blended learning ou alternance de cours numériques et présentiels…) offrent des réponses concrètes à cette nouvelle donne, qui fait de la qualité de l’expérience étudiante –pédagogique, intellectuelle, matérielle – un axe central des politiques d’établissements.

Si les universités jouent le jeu et si, bien sûr, elles sont dotées de moyens très importants (bien au-delà des 500 millions d’euros affichés), cela pose la question d’un deuxième acte de l’autonomie des universités leur permettant de différencier les conditions d’accompagnement des étudiants et les parcours de formation, mais surtout de piloter librement leurs données et leurs ressources. Tels sont les véritables « attendus » de cette réforme.