Non, le numérique à l’école ne revient pas à faire pousser des tomates

C’est la petite musique de cette rentrée : haro sur le numérique à l’école. Un ingénieur et essayiste, Philippe Bihouix, diagnostique le « désastre de l’école numérique », en assurant dans une interview à Libération – il est visiblement sérieux- qu’ « avec l’école numérique, nous allons élever nos enfants hors-sol comme des tomates ». J’ai beau savoir que le jardinage est devenu tendance, je ne peux que m’étrangler à la lecture de cette affirmation. Mieux : selon cet essayiste, le numérique serait nuisible à l’apprentissage des fondamentaux et menacerait le métier enseignant. Au-delà de la visée purement polémiste de ces propos, il me semble que combattre le numérique à l’école est un combat perdu. Cela revient à nier une réalité : l’évolution des modes d’apprentissage et de l’accès au savoir qu’internet a, depuis 20 ans maintenant, bousculés.

Stop aux fantasmes

Je me permets une comparaison. Journaliste, j’ai entendu ce même discours de scepticisme appliqué au journalisme numérique. Avant de bouleverser l’éducation, internet est passé par les medias, et les a entièrement transformés, réinventant les modèles économiques et les modes de distribution de l’information. Ce qui paraît une évidence aujourd’hui (publier des articles sur le web, lire son journal sur mobile) ne l’était absolument pas il y a dix ans. Internet et le numérique menaçaient la pérennité du métier de journaliste. Internet ne permettait pas de diffuser des  informations de qualité. Internet empêchait de former des citoyens éclairés. S’opposer au développement du numérique éducatif est aussi vain que de nier la transformation de notre environnement médiatique. Il n’y a qu’à regarder nos enfants : parfaitement à l’aise avec le digital, n’envisageant même pas qu’il ait pu exister une époque sans internet ! Ne pas prendre en compte l’évolution de leur environnement quotidien dans la manière d’apprendre et de faire la classe, est une erreur : cela relève du fantasme français selon lequel l’école doit rester figée dans un formol nostalgique fleurant bon la Troisième République et le hussard noir. Heureusement, la réalité là encore contredit cette vision idéologique d’une école coupée de la modernité au nom du souvenir qu’en ont gardé quelques éditorialistes, politiques ou essayistes. La réalité donc, c’est que depuis plus d’une décennie, les enseignants préparent leurs cours avec le web, utilisent les supports numériques en classe (tableaux blancs, tablettes etc) et réfléchissent au quotidien à la transformation de leurs pratiques pédagogiques au contact des outils numériques. La réalité c’est que les enfants, les « digital native » ont besoin d’être accompagnés et éduqués à internet et que l’apprentissage du discernement est aussi le rôle de l’école. La réalité c’est qu’accompagner le développement du numérique à l’école ne signifie évidemment pas faire d’internet la solution à tous les maux de l’école, mais très humblement, connecter l’école avec son environnement, ouvrir l’accès au savoir à tous, innover dans les modes d’apprentissage et surtout, surtout placer le professeur et l’élève au centre de cette transformation.

Pauvreté des propositions politiques sur le numérique éducatif

Les femmes et hommes politiques ont eux aussi une responsabilité pour dépasser le niveau zéro de la réflexion sur le numérique : pourquoi la ministre Najat Vallaud-Belkacem n’a-t-elle pas fait la promotion du plan numérique à l’école dans sa conférence de presse de rentrée ? Pourquoi le ministère ne parle-t-il jamais d’EFRAN , ces projets de recherche financés par le PIA (les investissements d’avenir) qui évaluent l’impact de la mise en œuvre d’innovations pédagogiques numériques partout en France ? Pourquoi aucun des candidats aux primaires ne propose le début d’une vision sur l’école numérique ?

Il est temps d’admettre que l’école est un corps vivant en prise avec le monde qui l’entoure, et pas un instrument idéologique au service de coups médiatiques ou d’ambitions personnelles. Il est temps de dépasser un discours de pure opinion (pour ou contre) sur le numérique pour avancer des faits et des résultats sur les compétences des élèves (c’est l’enjeu des projets de recherche). Il est temps de se mettre au niveau de nos voisins, et notamment des anglosaxons, qui ont depuis longtemps dépassé l’ère du doute et de la polémique pour développer une véritable filière Edtech, structurée et profitable. S’il y a un combat à mener en cette rentrée, c’est celui-là.

Comment APB a hacké le bac

En ce début d’été, la concomitance de deux polémiques, l’une sur la nécessité de « toiletter le bac », selon les termes de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, l’autre sur le « scandale APB » selon les mots de l’économiste Thomas Piketty pointe un paradoxe : la dimension sélective du baccalauréat a peu à peu été entièrement absorbée par le logiciel d’admission dans le supérieur « APB », si bien que le bac est en passe de devenir un objet de dévotion républicaine surannée, en voie de muséification. En témoigne ces quelques mots lâchés par la ministre à la fin d’une interview aux Echos consacrée au budget 2017:

« Il faudra faire un jour le toilettage du bac, avec sans doute moins d’options, moins d’épreuves et un calendrier plus équilibré ».

Autant dire que cette déclaration représente une prise de risque assez proche de zéro puisque depuis une dizaine d’année tous les rapports de la Cour des Comptes, des Inspections générales ou plus récemment de Terra Nova s’accordent sur la diminution du nombre d’option au bac. Ensuite, évoquer une réforme du bac à quelques mois d’une élection présidentielle revient surtout à laisser un dossier « To Do » sur le bureau de son successeur. La ministre prend en outre soin de souligner que cet éventuel toilettage serait à mener « dans quelques années ». Il est donc très étonnant de voir que cette seule déclaration a suffi à exciter les esprits : défenseurs de l’école républicaine, victimes de #college2016, lobbys disciplinaires, hommes politiques déplorant la baisse de niveau générale… Comme si le simple fait d’évoquer une réforme du bac représentait la transgression ultime pour un ministre en exercice, une sorte de crime culturel comparable à une rénovation ratée du Louvre ou au démontage de la Tour Eiffel. Ainsi, à force de repousser cette sacrée réforme du bac, les ministres successifs de Luc Chatel à Xavier Darcos puis à présent Najat Valaud-Belkacem ont allègrement (sans jeu de mot) contribué à sa muséification. Le bac qui connait un taux de réussite record en cette session 2016, est un totem national -ce qu’on savait-, mais il risque de n’être plus que cela, en complet décalage par rapport aux certifications internationales et aux compétences exigées dans un Enseignement supérieur mondialisé.

Briseuse de rêves

Dans le même temps, l’entrée dans le supérieur se joue désormais bien avant le bac, et dans le plus grand secret. Un logiciel, APB, censé organiser et rationnaliser les flux d’entrée dans l’Enseignement supérieur est devenu depuis plusieurs mois la cible de critiques des lycéens et des familles. Opacité, manque de transparence : la machine APB est perçue comme une briseuse de rêves, l’incarnation d’une logique de sélection voire d’un arbitraire de plus en plus mal tolérés par une partie des lycéens…au point qu’un prix Nobel d’économie se mêle de l’affaire et dénonce « l’attitude scandaleuse du gouvernement » et « l’opacité publique » du système.

On est donc à la croisée des chemins : faute d’avoir réformé le bac et repensé le continuum bac +3/bac -3, les gouvernements successifs ont peu à peu délégué le problème de la sélection à l’entrée dans le Supérieur à … une machine. Résultat : le système craque.

Sélection en master: au cœur du débat, la dualité de l’enseignement supérieur

Fallait-il ouvrir la boîte ? En publiant une liste restreinte de masters sélectifs, le gouvernement se retrouve comme Pandore devant son coffret… Le Conseil d’Etat, en confirmant l’illégalité de la sélection à l’université tout en invitant les autorités administratives à lister les masters qui sélectionnent, accule le ministère à une voie étroite, sinon sans issue.

En premier lieu, la décision du Conseil d’Etat est une forme de « ni ni » : elle ouvre une brèche dans le dogme de l’ouverture à tous de l’université, sans pour autant reconnaître franchement la sélection. Cette position en demi-teinte exaspère le monde universitaire et notamment la CPU, dont les membres s’exposent, en l’absence de cadre juridique clair, à des risques contentieux permanents. Mais penser régler la question de la sélection à l’université en dressant la liste des masters sélectifs se révèle être une fausse piste. En témoigne le courrier indigné de cinq présidents d’université, révélé par Educpros, pour dénoncer l’absence d’une partie de leurs masters 2 sur la liste des formations ayant le droit de sélectionner en menaçant de fermer certains de ces cursus.

Non-dits

Second caillou dans la chaussure : le revirement sensible de l’opinion, et notamment des étudiants sur la sélection. Dans une enquête réalisée par L’Etudiant et Educpros, les étudiants interrogés se disent à 57% favorables au principe de sélection à l’université. Une position aux antipodes de celle du syndicat étudiant UNEF, farouchement opposé à toute forme de sélection. Comment donc prendre en compte cette demande sociale nouvelle, celle de diplômes plus qualitatifs car plus sélectifs ? Celle d’autorités universitaires qui de fait actent déjà, par le taux élevé d’échec en licence, la sélection ? Celle de présidents d’universités qui entendent sortir des non-dits pour une reconnaissance explicite d’un système universitaire sélectif.

Sortir de la dualité

Mais si le sujet est aussi sensible c’est peut-être parce que la vraie question posée par la sélection en master est en réalité celle de l’évolution du modèle dual de l’enseignement supérieur français : un système hyper sélectif d’un côté (classe prépas et grandes écoles)  et un système ouvert à tous, du moins à l’entrée, de l’autre (universités). De ce point de vue, le gouvernement a aujourd’hui l’opportunité de réduire ce fossé qui certes nous distingue sur le plan international, mais qui nous divise et nous mine. Au-delà de la question de qui sera ou ne sera pas sur la liste, c’est tout l’avenir de notre système de formation supérieure qui est aujourd’hui en jeu.

 

« Pimprenelle » ou « Peronnelle »: assez de clichés sur les femmes politiques

C’est une information bien calibrée pour le « buzz » : selon L’Opinion, François Hollande, affublerait en privé sa ministre de l’Education du surnom de « Pimprenelle », allusion au personnage féminin et à l’atmosphère léthargique de « Bonne nuit les petits ». La référence, gentillette, fait sourire…sauf qu’il en existe une version beaucoup plus acide. Le surnom de Najat Vallaud Belkacem à l’Elysée ne serait pas « Pimprenelle » mais « péronnelle », un terme qui selon le Larousse désigne une femme « bavarde et sotte ». Un terme bien entendu sans équivalent masculin.

Machisme rhétorique

Impossible à vérifier, cette supposée méchanceté présidentielle pose problème et mérite d’être relevée, quelle que soit l’appréciation portée sur l’action ou le style de la ministre. Ce n’est pas le sujet. Comme l’emploi du prénom pour les seules femmes politiques, le surnom grinçant voire l’assimilation à des animaux de bassecour – souvenons-vous de ce député UMP, Philippe Le Ray caquetant pour moquer sa collège Véronique Massonneau - est une pratique qui visiblement perdure, y compris au sommet de l’Etat. A coup de petites phrases et d’indiscrétions, l’affichage d’un gouvernement paritaire, progressiste, ouvert à une nouvelle génération de femmes jeunes  et ambitieuses, prend un sacré coup dans l’aile. Parité affichée mais machisme rhétorique, progressisme revendiqué mais vocabulaire rétrograde et sexiste.

Pour illustrer ce paradoxe, le documentaire d’Yves Jeuland « Un temps de président », livre plusieurs scènes très explicites sur l’atmosphère bien masculine de l’Elysée. Ce film qui ne met en scène que des hommes essentiellement préoccupés des retombées médiatiques de leur action, livre une séquence glaçante entre le président, la ministre de la Culture Fleur Pellerin fraichement nommée, et Manuel Valls. Encadrée par deux hommes, la jeune femme reçoit avec le sourire les recommandations condescendantes du président et de son Premier ministre : « Vois Jack, il a des idées » « Va au spectacle »…. La scène ne montre pas les bonnes blagues que se sont peut-être échangé les deux hommes après cette discussion, ou le délicieux surnom dont est désormais affublée Fleur Pellerin. Pimprenelle? Péronnelle?

 

NB: Sur ce sujet, nous avons co-écrit avec Louise Tourret une enquête sur les nouvelles formes d’exercice de la maternité en politique et au travail. « Mères, libérez-vou!s », Plon, 2014.

Dictée à l’école: arrêtons de politiser la pédagogie

Dictée à l’école deux points. Vous vous apprêtez donc à lire un billet sur le sujet explosif de l’exercice de la dictée à l’école. Il s’est en effet passé quelque chose ce vendredi dans l’hémisphère Nord: une ministre en exercice a recommandé aux enseignants de pratiquer des dictées quotidennes à l’école. Une initiative qui témoigne d’un courage politique rare, ou d’un goût du risque frisant la provocation.
 

En quoi la dictée serait-elle réac?

J’arrête. Car de quoi parle-t-on ? D’une recommandation pédagogique formulée par la personne en charge de l’Education nationale, Najat Vallaud Belkacem: à savoir faire faire des dictées quotidiennes aux élèves. Les réactions suscitées par cette annonce dépassent encore une fois l’entendement. Cette polémique est en effet doublement absurde : d’abord parce que la dictée est largement pratiquée dès le CP dans les écoles françaises. Ce grand défouloir qu’est devenu Twitter livrait vendredi des paroles de profs témoignant de leur pratique quotidienne de la dictée (n’est-ce pas @yannhoury?). La seconde absurdité est d’idéologiser le débat : certaines organisations syndicales réformistes ont immédiatement dénoncé un « cadeau aux réacs« , une odieuse atteinte à la liberté pédagogique totémisée par un retour aux fondamentaux – lire écrire et compter comme objectifs de la scolarité primaire-.
 
Attendez les gars: on parle de la dictée là…: comment apprendre autrement l’orthographe que par la dictée? Vous avez mieux? En quoi la dictée serait-elle réac, voire de droite? Quand en finira-t-on avec ce réflexe pavlovien de repeindre les pédagogies en rouge ou bleu? N’importe quel enseignant sait que la réussite d’un enfant est plus subtile que cela, qu’elle repose sur un mélange de personnalisation, d’astuce, de connaissance de sa classe et d’expérience. Bref ce que l’on appelle « l’effet enseignant » (1) et que montre aussi la plus grande étude jamais réalisée sur les méthodes de lecture présentée cette semaine en avant-première par l’Association des journalistes éducation, avec l’Institut français de l’Education .
 

Brouiller les lignes au gré des sondages

L’injonction à la dictée relève un peu du décorum et ne changera pas, dans le fond, les pratiques des profs, qui fort heureusement ne manquent ni de mémoire ni de bon sens. Rappelons que les ministres Gilles de Robien (2006) ou Xavier Darcos (2008) ont prôné en leur temps le retour aux fondamentaux en suscitant les plus vives critiques… du parti socialiste.
 
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la dictée, mais l’habillage et la mise en musique de cette réforme. La ministre, qui est bonne élève, n’a pas souhaité reproduire les erreurs commises lors de la présentation de la première mouture de ces programmes au printemps. Cette fois c’est elle qui tire la première, via une tribune dans Le Monde où elle déroule quelques convictions pédagogiques. Plus question de soulever le capot pour montrer la mécanique -forcément jargonnantes et illisible- des programmes. Il s’agit de tracer un cap, aussi inattendu soit-il, d’affirmer une ligne destinée à rassurer l’opinion échaudée. Le problème reste que la ligne en question -le retour aux fondamentaux- semble en contradiction avec le réacteur de la réforme du collège : l’interdisciplinarité, l’innovation, l’autonomie. De ce point de vue, ce n’est pas la dictée qui est critiquable mais cette façon de brouiller les lignes au gré des sondages.
 
En quelque sorte, cette histoire de dictée n’est rien d’autre que du papier cadeau. Un élément parmi d’autres d’un arsenal de communication. En faire un épouvantail, un cadeau aux réacs c’est faire grand cas d’une recommandation pas si bête, dont chaque enseignant fera bien ce qu’il voudra. Point final.
 
NB: Ma consoeur de l’Etudiant Isabelle Maradan (@leducentete) me fait remarquer que cette étude pointe davantage « l’effet classe » que « l’effet enseignant »: merci à elle pour cette utile précision et pardon à l’Ajeduc de ne pas avoir rappelé dans ma première version l’initiative de la présentation de cette étude. C’est réparé!
 

Non, les politiques publiques ne sont pas solubles dans la com

En écoutant Najat Vallaud-Belkacem, invitée cette semaine de l’émission Rue des écoles sur France Culture, dérouler posément ses arguments, sur ce ton
légèrement monocorde qui est sa signature, j’ai été frappée par un de ses propos, à propos de la polémique sur la réforme du collège :

« Ce qu’il y a de nouveau dans ce qu’on a vécu depuis deux mois, c’est le mélange d’approximation et de couverture médiatique des débats qui n’a pas forcément  été à la hauteur des débats possibles autour de la réforme du collège. On a l’impression que le principal débat c’était les classes bilangues : ce n’était pas le principal sujet. »

En somme donc, l’opposition à la réforme du collège repose sur un malentendu. Les médias, relais du projet ministériel, en se focalisant sur les points de crispation
– les classes bilangues ou l’affaiblissement du latin et du grec – n’ont pas été « à la hauteur » du débat. Cet argument est en réalité troublant, parce qu’un peu pervers.

Au fond, la remarque de la ministre pointe un problème de communication. Le projet de réforme n’a pas « imprimé » comme prévu dans l’opinion, car au final,
ce ne sont que quelques-unes des mesures de cette réforme qui ont été mises en avant. La rhétorique ministérielle autour du projet de la réforme du collège (égalitarisme, autonomies des établissements, interdisciplinarité) s’est ainsi retrouvé parasitée par la communication, plus forte, des lobbys disciplinaires d’abord, très vite relayés et dépassés par lcertains éditorialistes, l’opposition puis jusqu’à l’Académie française.

Un échec patent de communication

C’est en réalité un échec patent de communication : dans le timing (collusion entre réforme des programmes et réforme du collège ce qui a décuplé la grogne),
dans la forme (des messages principaux inaudibles et une claire sous-estimation des risques que représentaient la suppression des classes bilangues et l’affaiblissement du latin et du grec), dans la gestion de crise (la seule communication de crise a consisté à publier le décret au lendemain d’un mouvement de grève…on a déjà fait plus subtil).

Ce qui me gêne ici c’est cette idée somme toute facile que les médias pour « bien » faire leur travail devraient coller au tempo et aux argumentaires diffusés par la
puissance publique. S’écarter de cette ligne est ici taxé d’approximation ou de médiocrité. J’aurais aimé que la ministre, plutôt que de pointer la responsabilité
des médias, s’interroge sur la manière dont sa communication a échoué à relayer le cœur de son projet, qui dans ses fondamentaux, n’est pas si mauvais.

Najat Vallaud-Belkacem a peut-être éprouvé ici les limites de la communication politique et de la pensée magique.

Le bac n’existe pas

Il paraît que c’est la semaine du bac. Un rapide tour sur Google et on mesure l’ampleur du phénomène: 720 sources d’actualité s’affichent pour cette requête. Cela fait beaucoup de sujets pour ce qui n’en est pas un . Il est d’ailleurs prodigieux de voir à quel point le « bachot »- ce vilain terme qui fleure bon la blouse et l’encrier- passionne les éditorialistes et les médias. Or, le bac est un non-sujet.

Cet examen n’a en effet pas d’autre actualité que d’exister: c’est même le seul « machin » de l’Education nationale qui ne change pas quand tout, absolument tout dans cette institution, change: les filières, les programmes, les concours, les sigles, et surtout les ministres. Le bac reste cette institution immuable, deux fois centenaire, quasi identique à ce qu’il était dans les années 60. Une absurdité si on réfléchit à l’évolution radicale du paysage scolaire depuis 50 ans!

Le bac, cette fiction collective

Comme l’écrit très justement l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, le bac est une fiction, une fiction à laquelle chacun s’efforce de croire: fiction d’un bac unique alors qu’il faudrait parler des baccalauréats, pluriels et divers: le bac professionnel, le bac technologique et le bac général. Ces trois examens ne débouchent pas sur les mêmes études et n’offrent pas les mêmes chances aux élèves. Il est donc aberrant de penser que le bac est un ciment de l’égalité républicaine. Non : il couronne un système profondément inégalitaire, fait de filières sélectives ou de voies de relégation, de hiérarchies cachées entre les disciplines « nobles » et les autres, et de prime aux « sachants », bons connaisseurs du système. En témoigne le désintérêt marqué pour le bac professionnel qui ne concerne, il est vrai, QUE 200 000 élèves, soit un candidat sur trois.

Seconde fiction, celle d’un examen « premier grade » de l’enseignement supérieur: or rien dans le bac, ni dans sa forme, ni dans la composition des jurys, ni dans les modes de certification ne relève de l’enseignement supérieur.

Dernier ingrédient de cette mystification collective: admission post-bac. Ce système qui permet aux élèves de terminale de saisir leurs choix d’orientation et d’organiser la suite de leurs parcours, fait du bac une banale chambre d’enregistrement en décidant du destin des lycéens. Ce qui n’est pas fictif en revanche, c’est le coût de ces bacs: 48 millions d’euros selon le programme annuel de performance 2015 de la mission enseignement scolaire.

Dans ce contexte,  la force totémique du « bac » n’en est que plus absurde. Mais les totems sont justement faits pour être renversés.

 

NB 1: Je réalise qu’avec ce post, je me suis livrée tranquilou à une prétérition. Que j’en sois excusée.

NB 2: On peut retrouver ce billet dans l’émission Rue des écoles sur France Culture, mercredi 17 juin et consacrée au lycée (et au bac!) pour adultes.

 

 

Programmes scolaires: projet bouillu, projet foutu!

« Comment vous faites quand vous vous prenez deux jours de suite une double page du Figaro? Hein comment vous faites? ». Il est bien embêté Michel Lussault. A sa sortie de l’émission Rue des écoles, mercredi chez Louise Tourret, le président du Conseil supérieur des programmes balayait d’un revers de menton les critiques dont ses programmes sont la cible. En l’écoutant expliquer que « non la grammaire n’est pas un dieu« , ou que ces programmes s’adressaient d’abord aux familles, j’ai eu le sentiment que le CSP n’avait peut-être pas pris la mesure de ce qui était en train de se passer. Et que d’une certaine manière, le Conseil creusait sa propre tombe.

La campagne de dénigrement dont ces programmes sont la cible est d’une rare violence. Elle est aussi pleine de mauvaise foi (l’exercice consistant à sortir de son contexte quelques items et d’en moquer le caractère jargonnant aurait pu être fait à chaque nouvelle mouture de programmes). Mais ce n’est pas en en rajoutant une couche sur la désacralisation de la grammaire que le CSP va éteindre l’incendie (1)! En s’enfermant dans une posture défensive, le président du Conseil échoue à recréer du consensus autour de son projet. A aucun moment, le président du CSP ne s’interroge sur ce qui provoque une réaction aussi brutale de certains intellectuels et d’une partie de l’opinion. Le sentiment de confiscation du bien commun qu’est l’école par une communauté d’experts? L’école vue comme le dernier rempart de la civilisation? Oui c’est absurde. Oui c’est exagéré. Oui la plupart des contempteurs de ces programmes ne les ont pas lus. Mais on ne peut pas ouvrir de grands yeux, se désoler de la méchanceté du monde et faire comme si tout cela ne remettait pas profondément en cause ce projet. Le fait est que ces programmes, censés être plus lisibles, censés enfin mettre en musique le socle commun, ne sont pas compris et à mesure que les jours passent,  ont de moins en moins de chances de susciter l’adhésion de la communauté éducative.

Le risque: pourrir la réforme du collège

Mais il y a plus embêtant. Après lecture de ces programmes, et notamment les programmes de français du cycle 4 (projets de programme du Cycle 4 p.11), je crois que l’effet recherché produit exactement l’inverse. L’organisation thématique des enseignements (« Dire l’amour », « Individu et société, confrontation de valeurs »…) est par exemple beaucoup plus exigeante qu’une approche par auteurs: elle nécessite un « background » culturel déjà important. Sous couvert d’égalité, ces programmes, de par leur approche conceptuelle, risquent de perdre une partie des élèves, du moins ceux qui n’ont pas le capital culturel requis. Et recréent de l’inégalité. Les intellectuels qui crient au renoncement à l’excellence n’ont rien compris: c’est tout l’inverse: ces programmes n’ont jamais été aussi exigeants.

Enfin, l’effet de collusion entre la réforme du collège (dont les fondamentaux sont bons, et en premier lieu l’autonomie des établissements) et la réforme des programmes risque d’entrainer la ministre dans le « trou noir » de l’Education nationale. Quand toutes les interventions medias du monde ne parviennent ni à faire taire les rumeurs de salles des profs, ni à désamorcer des critiques infondées. Et quand on en vient, de guère lasse, à débrancher une réforme.

 

 

 

(1) @Philippewatrelot: c’est ce que j’appelle une « provocation idéologique ». J’aurais aussi pu citer le fait que Saint Louis ne s’appelle plus Saint Louis. mais Louis tout court (p.40 des projets de programme de cycle 3). Dans les programmes de 2008, on avait gardé le Saint. Anecdotique, mais ça en dit pas mal.

(2) @C_Cailleaux professeur d’histoire-géo me fait remarquer: « On parle de Louis IX depuis un moment car 1/il a été canonisé après sa mort, or on étudie son règne »

 

La fin de la fin des notes ou l’indigence de la puissance publique

Le sujet occupe le devant de la scène médiatique depuis bientôt un an. Une grande conférence nationale et un rapport d’experts plus tard, et le voilà mort-né. La réforme de l’évaluation des élèves, un sujet complexe et sérieux, a fait l’objet par la puissance publique d‘un traitement plus que superficiel. Indigent.

Sans nous prononcer sur le fond, ce qui frappe ici c’est l’effet de « déjà vu » de ce scénario. Un ministre -Benoît Hamon en l’occurrence – s’empare d’un sujet qui « accroche » l’opinion. Débats, polémiques, indignation. On temporise et repousse les décisions à plus tard: demande de préconisations au Conseil supérieur des programmes et lancement d’une conférence nationale. (Le scenario trouve ici une légère variante puisque le ministre en question est débarqué avant la rentrée. Drôle). Arrive une nouvelle équipe et une ministre aussi peu familière de ces sujets que son prédécesseur. Qu’importe : on continue ! Re-débats. Re-polémiques. Re-arbitrages repoussés à plus tard. Les préconisations arrivent: inutile de les suivre puisqu’ au final,  on-reste-comme-on-était-c’est-très-bien.

Une autorité qui a bon dos

Ainsi va l’action publique à l’Education nationale : du temps gâché, des experts et une communauté éducative invités à réfléchir pour, à l’arrivée, un arbitrage dicté par le calcul et la pression politiques, sans relation avec le sujet de départ. On peut en effet se demander quel rapport il existe entre les attentats qui ont ensanglanté Paris début janvier et le système de notation des élèves. Aucun.

Pourtant, le storytelling ambiant nous assure que le Président de la république et son Premier ministre n’ont pas souhaité, un mois après les événements de janvier, remettre en cause l’autorité des professeurs en supprimant les notes…Cet épisode illustre bien la collusion, des plus néfaste pour l’école, de deux logiques : celles de la politique et celles de la pédagogie, à savoir la capacité à transformer un enfant en un adulte bienveillant, créatif et bien avec lui-même. Et là je vois le rapport avec les événements de janvier.

Malaise devant la « jeune garde de Hollande »

Passons. Mais il y a plus grave- je fais echo ici à une conversation avec ma consoeur Louise Tourret. Quelques jours avant ce recul de la ministre sur les notes, L‘Obs faisait paraître en Une un article sur la jeune garde de Hollande. Malaise en feuilletant ces photos de jeunes gens pâlots alanguis comme dans un film de Visconti dans un salon de l’Elysée. Ce cliché a un effet dévastateur. Au delà de l’erreur de communication -quelques semaines après les attentats de janvier…- il désamorce de façon définitive tout discours sur  la réussite pour tous, l’égalité des chances, l’école républicaine etc. En regardant ces jeunes énarques « nés du bon côté du périphérique » mis en scène de façon très provocante, on ne peut croire que le pouvoir en place ait la moindre volonté d’amener le plus grand nombre à réussir. Et encore moins que ce gouvernement n’ait eu un instant l’intention de modifier le système qui a façonné cette jeune « garde » : des notes, des notes et encore des notes.

Edit

Pensées pour @Profencampagne et à @Schesnel qui ont alimenté ce billet!

 

Non, la prime des recteurs n’est pas un scandale

Scandale, tollé, hystérie sur les réseaux sociaux: la prime versée aux recteurs en cette fin d’année a suscité la première polémique de l’année. De quoi parle-t-on? De l’Indemnité de responsabilité versée chaque année aux recteurs (et aux chefs d’établissement soit dit en passant). Cette prime a été décidée en 2010 sous le gouvernement de François Fillon et par le ministre Xavier Darcos. S’agissant des personnels de direction, elle a été discutée pendant de longs mois avec les organisations syndicales représentatives. Pour les recteurs, la part fixe de cette prime s’élève ainsi cette année à 25 620 € contre 15 200 € en 2013, selon l’arrêté du 23 décembre 2014. Une substantielle revalorisation, ce qui a provoqué l’ire de la toile syndicale.

Cette prime est une sorte de super treizième mois, sachant qu’un recteur gagne en moyenne 7500 euros par mois et bénéficie d’un logement, le plus souvent fort coquet -dans le top 10 je mettrais les appartements de fonction du recteur de Paris, la résidence de celui de Versailles et la jolie villa de Nice que Christian Estrosi voulait vendre.…, mais ce sera pour un post immobilier. Voilà pour les faits. Je ne vais pas me lancer dans une défense indécente du dur métier de recteur, mais il peut être utile de remettre dans son contexte cette information.

Le code a changé

Depuis une dizaine d’années la fonction de recteur a considérablement évolué: le recteur est à l’interface entre l’Etat et les collectivités territoriales qui assument une part croissante de l’offre éducative. Depuis la Loi organique relative aux lois de finances (la Lolf), ils gèrent des budgets considérables, sont soumis à des impératifs de performance et administrent des volumes de personnels numériquement comparables à plusieurs villes (l’académie de Versailles c’est 10% de la population scolaire française). C’est eux qui sont en première ligne pour le « dialogue de gestion », c’est à dire la négociation annuelle sur le nombre de postes qui leur sont attribués. Sans compter la responsabilité des universités. Enfin, politiquement, ils sont des fusibles commodes en cas de difficultés et peuvent « sauter » tous les mercredis en conseil des ministres.

Ces nouveaux paramètres de la fonction ont conduit le ministère à changer,  en 2010 toujours, les conditions de recrutement de ces haut fonctionnaires. Jusqu’alors réservé aux titulaires d’une habilitation à diriger des recherches, le plus haut grade universitaire, le vivier est désormais ouvert, à hauteur de 20%, à des personnels ayant exercé au moins trois ans dans l’administration (secrétaire général de ministère ou de directeur d’administration centrale par exemple). Je conseille à ce titre l’excellent rappel historique que fait Claude Lelièvre dans ce billet et sa mention de l’article de l’ancien recteur Bernard Toulemonde.

A la recherche des supers managers

Au même moment, le ministère lance une mission « hauts potentiels », confiée à l’universitaire Pierre Grégory. L’objectif est d’identifier des profils montants, les managers de l’Education de demain. Ces trois éléments réunis: une prime, de nouvelles conditions de recrutement, et un super chasseur de têtes au ministère sont significatifs de la crise que traverse la fonction. Si je résume, difficile aujourd’hui d’attirer les talents de demain sur ce poste. Pour preuve, le ministère a des difficultés à rajeunir et à féminiser la fonction (11 femmes pour 19 hommes).

(Edit: je précise ici que ce la majorité des recteurs sont des hommes donc, de plus de 50 ans: rajeunir, féminiser et attirer les talents ce sont les enjeux)

Le sujet est pourtant crucial: les évolutions concrètes de l’Education nationale ne se jouent pas au ministère mais dans les rectorats et dans les collectivités. La qualité du management public qui s’exerce à ce niveau est un indicateur indispensable de la qualité de l’éducation dispensée dans nos territoires. Faire venir les meilleurs en réévaluant la fonction et ses conditions d’exercice, n’est peut-être pas très heureux en terme de communication, mais c’est un tournant indispensable.