2012- 2017 : pourquoi l’école a changé (et pour longtemps)

15 mai 2012. François Hollande inaugure sa présidence par un discours sur l’école, devant la Statue de Jules Ferry. Dans le jardin des Tuileries, flotte encore un parfum de victoire. Ce jour-là, autour du président tout neuf, le petit monde de l’éducation semble comme en apesanteur. Au premier rang, Vincent Peillon est encadré de deux anciens ministres, Jack Lang et Jean-Pierre Chevénement. Les barrières idéologiques ont sauté : tous, syndicalistes, haut fonctionnaires, inspecteurs généraux se congratulent, s’embrassent, sourire aux lèvres. Confiants.

Comme elle semble irréelle cette parenthèse des Tuileries. Comment expliquer, 5 ans plus tard, ce sentiment de gâchis malgré la création de 60 000 postes, trois ministres, et une grande loi de « refondation » ? Il n’a pas fallu deux jours pour qu’éclate la belle concorde affichée ce jour-là et que la réalité de ce ministère ne reprenne le dessus. En s’empressant d’annoncer la suppression de la semaine de 4 jours dès le lendemain de sa nomination, sans nouvelle concertation ni avec les collectivités, ni avec les syndicats, Vincent Peillon prend son ticket pour l’enfer de la Rue de Grenelle.

C’est à la lumière de ces premiers jours, qu’il faut lire ce quinquennat en matière d’éducation : un effet pshitt, une occasion manquée d’améliorer la qualité du système éducatif pour tous les élèves.

Tout s’est passé comme si cette manne financière tombée sur l’Education nationale avait aspiré le potentiel de réforme profonde de l’école, en privant le ministère de carburant pour d’autres mesures plus structurelles. Avec cette politique budgétaire, la gauche a fait le gros œuvre de la Maison Education nationale, laissant à l’arrêt les travaux d’aménagement….De la même façon que tout le quinquennat Sarkozy avait été parasité par la suppression de 80 000 postes et la réforme de la formation des maîtres, celui de Hollande l’a été par deux mesures inverses de réparation : postes et formation. Quant à la loi de refondation… quel enseignant s’en souvient aujourd’hui ? En quoi a-t-elle marqué le quotidien des profs, des parents, des élèves ? Plus qu’une loi de refondation, c’est une loi de restauration fondée sur un diagnostic sur l’école et un logiciel datés des années 80 : peu de confiance aux territoires et aux expérimentations, une conception du dialogue sociale qui ne prend pas en compte la perte de représentativité des syndicats. Un peu comme si Vincent Peillon avait été nommé par Lionel Jospin.

Pour comprendre de l’intérieur cet échec, il faut lire les textes que vient de mettre en ligne celui qui fut le directeur de cabinet de Vincent Peillon avant d’être nommé recteur : Pierre-Yves Duwoye. Après 40 ans de maison, cette figure incontournable du microcosme éducatif fait son « coming out » et raconte sur son blog les coulisses de la « refondation ». Une démarche totalement inédite dans le monde feutré des hauts fonctionnaires, où l’on pratique plus la confidence que la tribune, et qui en dit long sur le délitement des appareils traditionnels de pouvoir. Un scène jette une lumière crue sur la façon dont les politiques publiques viennent se fracasser sur les ambitions politiques : elle se passe au début du quinquennat. Cette nuit-là, une négociation importante se joue au ministère. Il s’agit d’entériner le droit à l’expérimentation, prévu dans la loi.

Vincent Peillon nous donna un aperçu de ce qu’il appelait « négocier » en novembre 2012 lors d’une rencontre organisée avec les organisations syndicales pour discuter du projet de loi de refondation : véritable happening, permettant au ministre de multiplier bons mots et contrepied, dans un contexte de dramaturgie… spectacle garanti. Tout y était : début tardif des discussions vers 19h, pause sandwichs soit disant improvisée, interruptions de séance artificielles, ministre alternant complicité politique et grandes envolées lyriques…. Et des syndicats comprenant trop bien qu’ils n’étaient là que pour offrir une scène au ministre, sachant que l’on ne peut négocier dans ce type de configuration. Sans en avoir averti personne, il crût bon de déclarer tout de go qu’il souhaitait retirer l’article sur l’expérimentation du projet de loi. Les protestations de l’UNSA et du SGEN furent vives, le SNUI-PP dit qu’il n’y était pas opposé et le SNES marqua sa surprise sans protester de cet abandon. Une interruption de séance eut lieu. Lors de la reprise des débats, l’UNSA et le SGEN crurent avoir trouvé un argument de poids en rappelant au ministre que cette expérimentation n’avait rien de sauvage et serait encadrée notamment par des décrets pris par son administration sous le contrôle du Conseil d’Etat. Sans vergogne, Vincent Peillon eut alors cette phrase qui en dit long : « Mais je n’ai aucune confiance dans mon administration et pas davantage dans le Conseil d’Etat ».

Loin des couloirs de la Rue de Grenelle et des aléas des politiques éducatives, l’école a pourtant changé en cinq ans. Sur le terrain, cinq tendances de fond sont à l’œuvre. Leur prise en compte par les prochaine équipes en place sera décisive pour ne pas se tromper ni de diagnostic, ni d’époque.

La défiance

A coup de mauvaises évaluations internationales, de notes statistiques pointant les baisses de niveau des classes, de débats sur les dégâts supposés de la réforme des rythmes ou sur celle du collège, l’idée que l’école « next door » n’est peut-être pas en mesure de faire réussir son enfant s’est installée dans la tête d’une partie des parents. Ce doute, cette rupture du contrat de confiance entre l’école et les parents, sont un terreau fertile pour une offre éducative alternative : qu’il s’agisse des écoles Montessori, bilingues, des écoles démocratiques ou des écoles espérance Banlieues, financées par des particuliers, des entreprises, ou des fonds d’investissement désormais… Le hors contrat, qui scolarise aujourd’hui 50 à 60 000 élèves, prospère. Certains parents sont prêts à payer plusieurs milliers d’euros par an pour apaiser leurs angoisses, et s’offrir une « garantie » de réussite scolaire. Et ce n’est pas un bon signal, ni pour l’école publique, ni pour le privé sous contrat.

La territorialisation de l’éducation

 C’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que la réforme des rythmes marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs comparables à ceux des préfets sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues dans certaines académies et pas dans d’autres…

L’accélération de la transition numérique de l’école

C’est à mettre au crédit de Najat Vallaud Belkacem. La ministre a très vite compris les enjeux du numérique à l’école : le lancement d’un nouveau plan, l’ouverture de collèges numériques à la rentrée, la multiplication des appels à projets, la création d’une banque de ressources numériques ont permis de sortir d’une logique jusqu’ici tournée vers l’outil pour faire du numérique un moteur d’innovation pédagogique. Certes, ce serait une erreur que de croire que dans le domaine numérique, éminemment horizontal et transversal, tout se décide au ministère. En réalité, c’est surtout, sur le terrain, les initiatives des d’enseignants et le soutien des recteurs et des DAN, qui ont permis l’accélération de cette transition numérique. En témoigne l’extraordinaire vitalité de la filière Edtech française : on recense 242 start up tournées vers l’éducation, et depuis 2 ans, certaines levées de fond ont dépassé la dizaine de millions d’euros. Le mouvement se structure avec la création d’un Observatoire de la Edtech qui recense toute l’offre française en la matière. Cette filière offre aussi de nouveaux débouchés aux enseignants et aux étudiants des « ESPE » : toutes ces sociétés sont à la recherche de compétences en ingéniérie pédagogique pour garantir la qualité et la pertinence des outils développés.

L’enjeu pour demain reste, bien sûr, la formation des maîtres et leur appropriation de ces nouveaux modes d’enseignement. Au-délà, la recherche doit encore faire la preuve que le numérique améliore les apprentissages et la qualité de l’éducation pour tous les enfants. Ce sera le défi des années à venir et le sujet de l’appel à projets EFRAN. Dans deux à trois ans de premiers résultats de recherche permettront de juger de l’efficacité pour les apprentissages des outils numériques.

Un consensus naissant sur l’autonomie

Il est trop tôt pour tirer les effets de la réforme du collège, miroir de celle des rythmes scolaires de par son capital d’impopularité… De mon point de vue, si la suppression des classes bilangues et la dilution de l’enseignement des langues anciennes ont été des erreurs, la réforme a l’immense mérite de permettre aux établissements d’être dotés de moyens en fonction de leurs besoins et du profil des élèves qu’ils accueillent. Bref, d’être plus autonomes. En outre, la réforme a cassé la suprématie de l’enseignement disciplinaire en organisant, au forceps, des enseignements interdisciplinaires. Là encore, l’offre scolaire autour de ces « EPI » sera différente d’un établissement à un autre, mais sur le seul plan idéologique, la réforme propose une vision de l’enseignement plus transversale et plus moderne, orientée sur les compétences et non pas uniquement sur les savoirs. Est-elle réellement plus efficace ? Les prochaines évaluations nous le diront.

Les séquelles des attentats

Les attentats de Charlie Hebdo suivis de ceux du 13 novembre ont rouvert une plaie que depuis 20 ans ni droite ni gauche ne sont parvenues à guérir. Les réactions parfois hostiles de certains élèves, les débats en classe sur les caricatures de Mahomet et la difficile appréhension de la laïcité ont laissé les professeurs bien seuls face à un problème immense, celui de la montée du communautarisme qui heurte de plein fouet notre modèle d’école républicaine. Les exercices de simulation d’attentat dans les classes, les écoles devenues les cibles des terroristes : la peur est désormais inscrite dans nos quotidiens et dans celle de nos enfants. Et l’école, définitivement, n’est plus un sanctuaire.

 

 

 

 

Education : ce qui a changé en 2016

Quels sont les faits qui ont marqué l’actualité éducative de 2016, au point de changer le quotidien des élèves, des étudiants, des professionnels de l’éducation ? L’exercice n’est pas simple, forcément frustrant à bien des égards, mais à relire l’année qui vient de s’écouler, en ayant pris soin d’évacuer les polémiques médiatico-politiques ou les séquences de com, quelle actions publiques ou décision politiques marqueront durablement l’année en matière éducative ? Le résultat, à mon sens, est plutôt modeste. Quelques décisions fortes se dégagent, qu’on les juge justifiées ou non, et marquent un vrai tournant pour l’école ou l’enseignement supérieur. Revue des mots de l’année en éducation.

SELECTION

Le 4 octobre marque un tournant dans l’Enseignement supérieur : c’est la date de l’accord entre la CPU, les organisations étudiantes et les syndicats, sur la sélection en master. Un accord qualifié d’historique, et à raison, et qui a trouvé sa concrétisation dans une proposition de loi adoptée juste avant Noël. Le 4 octobre signe surtout la fin des ennuis judiciaires pour nombre d’universités, dont les pratiques sélectives avaient été jugées illégales par le Conseil d’Etat en février. Mais au-delà, cet accord montre au grand jour la réalité des universités françaises, autonomes certes, incitées à rivaliser avec les grandes universités mondiales, et officiellement sélectives.

Dans cette affaire, le vocabulaire employé joue un grand rôle et donne malgré tout le sentiment que chacun des acteurs, les universités, les organisations étudiantes, les syndicats de personnels voient dans cet accord ce qu’il a envie d’y voir : « sélection » pour les uns, « droit à la poursuite d’études » pour les autres.

Autre difficulté posée par ce texte : la gestion du droit à la poursuite d’étude pour les étudiants est confiée…aux recteurs! Dans ce scenario, les recteurs imposeraient aux universités d’accueillir des étudiants recalés à l’entrée en master ? Une décision en totale totalement contradiction avec le principe de l’autonomie des universités.

Enfin le ministère travaille à la création d’une plateforme qui doit permettre aux étudiants d’enregistrer leur candidature. Nouveau monstre administratif ou vrai service rendu aux étudiants ? Réponse (en théorie) pour mars 2017…

ALGORITHME

L’algorithme : voilà le responsable. Ces lignes de code informatique, rendues publiques cette année par le ministère, cristallisent toute la frustration et l’appréhension générées dans les familles par APB, le portail national « admission post bac » qui organise l’accès des lycéens au supérieur. Comment sont acceptés les vœux formulés par les lycéens ? En fonction de quels critères ? Voici les questions auxquelles est censée répondre la publication de l’algorithme d’APB, réclamée cette année par l’association « Droit des lycéens ».

Mais c’est sans doute trop demander à un algorithme. La question posée est double c’est à la fois celle de la transparence des processus de sélection qui pèsent sur l’avenir des enfants et stresse les familles. APB pointe aussi avec beaucoup de force les contradictions de l’enseignement supérieur: un sésame d’accès, le bac, qui perd de sa sélectivité et envoie des masses de lycéens dans un système supérieur hyper sélectif, y compris dans les universités, décryptable par les initiés, et donc de plus en plus inégalitaire. Une question que n’a pas épuisé la publication partielle du code source d’APB.

BILANGUES

Que l’on soit « pro » ou « anti » réforme du collège, il est difficile de comprendre que la majorité des classes bilangues soient vouées à disparaître dans la réforme menée au pas de charge par la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Enterrer les classes bilangues au motif que celles-ci ne profitent qu’aux seuls élèves socialement favorisés est une erreur d’appréciation et une méconnaissance de la réalité de ces classes. Mais que dire alors du maintien partiel de ces dispositifs dans les écoles privées sous contrat et dans certaines académies, selon le choix des recteurs ? Pour le coup, le procédé est largement inégalitaire. Ainsi à Paris, la majorité des dispositifs bilangues seront maintenus à la prochaine rentrée, quand dans d’autres académies comme Lille, Lyon, Grenoble ou encore Rouen enregistrent d’importants reculs de ces classes. Où est l’égalité, objectif affiché de cette réforme, dans cette décision ? Comment justifier que des académies déjà favorisées comme Paris continuent à bénéficier de ces classes à bons élèves quand celles-ci sont supprimées dans les REP ? Comme le résume Frédérique Rolet du Snes, citée par Le Monde : « Au nom de l’égalité, on a voulu très vite – trop vite ? – trouver des coupables aux dysfonctionnements d’un système inégalitaire. Mais le calcul politique était mauvais : ces sections n’ont pas toujours, en matière de ségrégation, le mauvais rôle qu’on veut leur faire jouer. En ZEP, les supprimer peut être contre-productif et faire fuir les bons élèves vers le privé. » Et c’est ce qui n’a pas manqué d’arriver : le taux de pression sur l’enseignement privé en Ile-de-France n’a jamais été aussi fort.

IDEX

C’est un véritable coup de tonnerre qui s’est abattu fin avril sur les universités, un coup d’arrêt brutal porté à de très importants financements. Je parle ici des IDEX, les initiatives d’excellence, des pôles universitaires dotés, sur projet, de sommes allant de 700 à 950 millions d’euros. L’objectif ? Faire émerger des universités de rang et de rayonnement international….

Deux projets ont été stoppés cette année : Toulouse et Sorbonne Paris Cité, le jury ayant estimé que « l’objectif Idex est impossible à atteindre sans une dynamique toute nouvelle et des mesures de rupture. » La décision a jeté un froid dans l’Enseignement supérieur et la question se pose maintenant du devenir de ces pôles qu’il a fallu plus de cinq ans pour mettre sur pied.

La poursuite de ce mode de financement de l’Enseignement supérieur se pose pour la mandature à venir. Est-il cohérent de voir des millions alloués via ces appels à projets, quand il a fallu la mobilisation de nombreux chercheurs pour éviter une coupe de 134 millions d’euros dans le budget de la recherche ? Il y a ici un déséquilibre qui interroge et qui à terme risque de fragiliser les universités françaises.

Carte scolaire : de 2012 à 2016, le revirement de l’Etat

Serpent de mer des politiques éducatives, le débat sur la carte scolaire refait surface, en cette dernière rentrée avant la présidentielle. Une tribune publiée dans le Monde par l’économiste Thomas Piketty pointe à travers une spectaculaire infographie la ségrégation sociale pratiquée dans les collèges parisiens. L’information n’est hélas pas nouvelle : Thomas Piketty en convient, mais il déplore surtout l’inaction du gouvernement socialiste sur ce terrain en pointant une forme de défaite idéologique de la gauche.

La réponse de la ministre de l’Education dans le même quotidien du soir lui donne entièrement raison. En indiquant qu’on ne peut pas imposer la mixité sociale dans les établissements scolaires, la ministre opère un virage à 180 degrés par rapport à toutes les positions affichées par son parti depuis 2012, et notamment François Hollande.

Mars 2012. La carte scolaire fait son entrée dans la campagne du futur président. Devant les parents de la FCPE, François Hollande assure vouloir « revoir le mécanisme de la carte scolaire pour que tous les enfants aient les conditions qui leur permettent de réussir pleinement leur scolarité ». Son staff de campagne décrypte. Pour Bruno Julliard, alors secrétaire national du PS à l’éducation « chaque établissement devra respecter des objectifs de mixité, y compris le privé ». Les principaux et proviseurs seront « responsabilisés »: leurs moyens financiers seront modulés en fonction du parcours scolaire des élèves qu’ils accueillent, pour éviter qu’ils ne retiennent que les meilleurs.

Ca c’était en 2012. Quatre ans plus tard, en assurant que le ministère ne peut imposer de réforme de la carte scolaire, Najat Vallaud-Belkacem acte la défaite de l’Etat sur ce chantier, pourtant l’un des marqueurs forts entre une politique éducative dite de « droite » et de « gauche ». Paradoxalement, le discours tenu rejoint presque mot pour mot celui de l’un de ses prédécesseur, Xavier Darcos, partisan en 2007 de la suppression de la carte scolaire (pour se contenter finalement d’un assouplissement. Seuls les arguments diffèrent : la liberté des familles contre la liberté des territoires.

Au-delà d’un revirement de pensée qui interroge, ce discours pointe une autre évolution : ce ne sont pas les chefs d’établissement ou le ministère qui sont placés au centre du jeu dans l’expérimentation mise en place par la ministre, mais les collectivités. Et ceci montre à quel point le paysage éducatif s’est transformé en moins de 10 ans : l’échelle territoriale est devenue le niveau de référence des politiques scolaires, qu’il s’agisse de la réforme de la carte scolaire, des cartes de formation, de la vie quotidienne des élèves, des bâtiments, du financement du numérique… Et maintenant de l’organisation de la mixité. Certains penseront que l’Etat se défausse de ses responsabilités sur les territoires, d’autres qu’une méthode expérimentale partant du terrain est la seule qui ait une chance de fonctionner. En l’absence de bilan de la réforme de la carte scolaire de Najat Vallaud Belkacem, on ne peut que s’étonner d’un revirement total d’objectif et de discours entre le début et la fin du quinquennat.

Refondation de l’école : vers une territorialisation de l’éducation

L’heure est au bilan. A un an de l’élection présidentielle, le ministère de l’Education orchestre son propre débrief : deux jours dédiés à la « refondation de l’école », du nom de la loi dite Peillon votée en juillet 2013.Cet événement et sa mise en scène font étrangement écho au grand raout de l’été 2012 : à l’appel de Vincent Peillon toutes les forces vives de l’éducation nationale avaient été sollicitées pour réfléchir, dans le cadre d’ateliers thématiques, à la future loi. Comme si le temps de l’action éducative était désormais suspendu, la séquence se referme aujourd’hui. Que retenir de ce presque quinquennat en matière d’éducation ?

L’élan brisé

Du point de vue de la gouvernance éducative, un tournant décisif a été pris. La réforme des rythmes scolaires, annoncée très vite, dès le lendemain de l’élection de François Hollande, en est la manifestation la plus évidente. Cette réforme, qui a modifié le quotidien de millions de familles, restera comme LE marqueur du quinquennat. Paradoxalement, alors que les collectivités avaient été très peu concertées, la réforme des rythmes incarne la montée en puissance du local dans l’organisation du temps scolaire.… tout autant que l’élan brisé des ambitions éducatives du gouvernement. Elan brisé parce que les lourdes difficultés de mise en œuvre de la réforme, son report d’une année au bout de plusieurs mois de discussions ont mécontenté parents et enseignants et valu à Vincent Peillon son limogeage brutal du gouvernement. Le GPS éducatif du quinquennat s’en est trouvé désorienté si bien que le bénéfice de réformes coûteuses –comme le rétablissement de la formation des enseignants – a quasi disparu des radars et des mémoires !

Mais c’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que cette réforme est intéressante et marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir symboliquement les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs élargis sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. En fermant leurs établissements pris pour cible pendant les manifestations contre la loi travail, contre les consignes du ministère, les proviseurs parisiens en ont fourni une illustration éclatante. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues à Paris et dans l’académie de Strasbourg….

Changement de logiciel

Au fond, l’idée d’une organisation à tête unique, gérant 800 000 enseignants et 12 millions d’élèves de manière totalement centralisée a définitivement vécu. Le quotidien de l’école se construit désormais dans un dialogue et un partage de responsabilités plus ou moins apaisé entre les autorités académiques et les collectivités. En miroir, l’autonomie des universités, l’internationalisation et les évolutions très rapides de l’Enseignement supérieur, obligent le secondaire à se transformer rapidement. Chacun le sait, les prochaines étapes de cette lente mutation seront l’autonomie des établissements et la transformation du lycée et du bac en lien avec les exigences du niveau licence. Les projets des candidats à l’élection présidentielle se liront à l’aune de ces enjeux.

Que faut-il attendre de cette lente territorialisation ? Le niveau local, celui de l’établissement, va gagner en autonomie et en agilité, loin des logiques centralisatrices. La puissance de transformation du numérique éducatif, en grande partie financé par les collectivtés, va accélérer ce mouvement. Les logiques horizontales vont progressivement supplanter les logiques pyramidales et descendantes. Cette forme de contournement des rigidités et des blocages de l’Education nationale a été pensée de longue date -dès les premières vagues décentralisatrices des années 80- par des experts et des haut fonctionnaires, tous conscients du caractère irréformable de la machine. Nous sommes à présent arrivés au bout d’un cycle. Les prochaines années nous diront si cette transformation, assumée ou non par les gouvernements successifs, permettra d’améliorer l’état de l’école. Ce n’est pas d’une refondation de l’école dont il est question aujourd’hui, mais plus profondément, d’un changement de logiciel.

Le bac n’existe pas

Il paraît que c’est la semaine du bac. Un rapide tour sur Google et on mesure l’ampleur du phénomène: 720 sources d’actualité s’affichent pour cette requête. Cela fait beaucoup de sujets pour ce qui n’en est pas un . Il est d’ailleurs prodigieux de voir à quel point le « bachot »- ce vilain terme qui fleure bon la blouse et l’encrier- passionne les éditorialistes et les médias. Or, le bac est un non-sujet.

Cet examen n’a en effet pas d’autre actualité que d’exister: c’est même le seul « machin » de l’Education nationale qui ne change pas quand tout, absolument tout dans cette institution, change: les filières, les programmes, les concours, les sigles, et surtout les ministres. Le bac reste cette institution immuable, deux fois centenaire, quasi identique à ce qu’il était dans les années 60. Une absurdité si on réfléchit à l’évolution radicale du paysage scolaire depuis 50 ans!

Le bac, cette fiction collective

Comme l’écrit très justement l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, le bac est une fiction, une fiction à laquelle chacun s’efforce de croire: fiction d’un bac unique alors qu’il faudrait parler des baccalauréats, pluriels et divers: le bac professionnel, le bac technologique et le bac général. Ces trois examens ne débouchent pas sur les mêmes études et n’offrent pas les mêmes chances aux élèves. Il est donc aberrant de penser que le bac est un ciment de l’égalité républicaine. Non : il couronne un système profondément inégalitaire, fait de filières sélectives ou de voies de relégation, de hiérarchies cachées entre les disciplines « nobles » et les autres, et de prime aux « sachants », bons connaisseurs du système. En témoigne le désintérêt marqué pour le bac professionnel qui ne concerne, il est vrai, QUE 200 000 élèves, soit un candidat sur trois.

Seconde fiction, celle d’un examen « premier grade » de l’enseignement supérieur: or rien dans le bac, ni dans sa forme, ni dans la composition des jurys, ni dans les modes de certification ne relève de l’enseignement supérieur.

Dernier ingrédient de cette mystification collective: admission post-bac. Ce système qui permet aux élèves de terminale de saisir leurs choix d’orientation et d’organiser la suite de leurs parcours, fait du bac une banale chambre d’enregistrement en décidant du destin des lycéens. Ce qui n’est pas fictif en revanche, c’est le coût de ces bacs: 48 millions d’euros selon le programme annuel de performance 2015 de la mission enseignement scolaire.

Dans ce contexte,  la force totémique du « bac » n’en est que plus absurde. Mais les totems sont justement faits pour être renversés.

 

NB 1: Je réalise qu’avec ce post, je me suis livrée tranquilou à une prétérition. Que j’en sois excusée.

NB 2: On peut retrouver ce billet dans l’émission Rue des écoles sur France Culture, mercredi 17 juin et consacrée au lycée (et au bac!) pour adultes.

 

 

Non, la prime des recteurs n’est pas un scandale

Scandale, tollé, hystérie sur les réseaux sociaux: la prime versée aux recteurs en cette fin d’année a suscité la première polémique de l’année. De quoi parle-t-on? De l’Indemnité de responsabilité versée chaque année aux recteurs (et aux chefs d’établissement soit dit en passant). Cette prime a été décidée en 2010 sous le gouvernement de François Fillon et par le ministre Xavier Darcos. S’agissant des personnels de direction, elle a été discutée pendant de longs mois avec les organisations syndicales représentatives. Pour les recteurs, la part fixe de cette prime s’élève ainsi cette année à 25 620 € contre 15 200 € en 2013, selon l’arrêté du 23 décembre 2014. Une substantielle revalorisation, ce qui a provoqué l’ire de la toile syndicale.

Cette prime est une sorte de super treizième mois, sachant qu’un recteur gagne en moyenne 7500 euros par mois et bénéficie d’un logement, le plus souvent fort coquet -dans le top 10 je mettrais les appartements de fonction du recteur de Paris, la résidence de celui de Versailles et la jolie villa de Nice que Christian Estrosi voulait vendre.…, mais ce sera pour un post immobilier. Voilà pour les faits. Je ne vais pas me lancer dans une défense indécente du dur métier de recteur, mais il peut être utile de remettre dans son contexte cette information.

Le code a changé

Depuis une dizaine d’années la fonction de recteur a considérablement évolué: le recteur est à l’interface entre l’Etat et les collectivités territoriales qui assument une part croissante de l’offre éducative. Depuis la Loi organique relative aux lois de finances (la Lolf), ils gèrent des budgets considérables, sont soumis à des impératifs de performance et administrent des volumes de personnels numériquement comparables à plusieurs villes (l’académie de Versailles c’est 10% de la population scolaire française). C’est eux qui sont en première ligne pour le « dialogue de gestion », c’est à dire la négociation annuelle sur le nombre de postes qui leur sont attribués. Sans compter la responsabilité des universités. Enfin, politiquement, ils sont des fusibles commodes en cas de difficultés et peuvent « sauter » tous les mercredis en conseil des ministres.

Ces nouveaux paramètres de la fonction ont conduit le ministère à changer,  en 2010 toujours, les conditions de recrutement de ces haut fonctionnaires. Jusqu’alors réservé aux titulaires d’une habilitation à diriger des recherches, le plus haut grade universitaire, le vivier est désormais ouvert, à hauteur de 20%, à des personnels ayant exercé au moins trois ans dans l’administration (secrétaire général de ministère ou de directeur d’administration centrale par exemple). Je conseille à ce titre l’excellent rappel historique que fait Claude Lelièvre dans ce billet et sa mention de l’article de l’ancien recteur Bernard Toulemonde.

A la recherche des supers managers

Au même moment, le ministère lance une mission « hauts potentiels », confiée à l’universitaire Pierre Grégory. L’objectif est d’identifier des profils montants, les managers de l’Education de demain. Ces trois éléments réunis: une prime, de nouvelles conditions de recrutement, et un super chasseur de têtes au ministère sont significatifs de la crise que traverse la fonction. Si je résume, difficile aujourd’hui d’attirer les talents de demain sur ce poste. Pour preuve, le ministère a des difficultés à rajeunir et à féminiser la fonction (11 femmes pour 19 hommes).

(Edit: je précise ici que ce la majorité des recteurs sont des hommes donc, de plus de 50 ans: rajeunir, féminiser et attirer les talents ce sont les enjeux)

Le sujet est pourtant crucial: les évolutions concrètes de l’Education nationale ne se jouent pas au ministère mais dans les rectorats et dans les collectivités. La qualité du management public qui s’exerce à ce niveau est un indicateur indispensable de la qualité de l’éducation dispensée dans nos territoires. Faire venir les meilleurs en réévaluant la fonction et ses conditions d’exercice, n’est peut-être pas très heureux en terme de communication, mais c’est un tournant indispensable.

 

 

 

Réforme des Zep, budget des universités: ça va chauffer

L’actualité offre parfois des configurations inédites. Pour ceux qui s’intéressent à l’éducation, le 17 décembre est exemplaire: la ministre Najat Vallaud-Blekacem présentera la nouvelle carte de l’éducation prioritaire. A quelques centaines de mètres, le Sénat examinera en deuxième lecture le projet de loi de finances 2015 et devrait valider le rétablissement des 70 millions retirés en première lecture du budget des universités. Au total par rapport au projet de loi de finances initial, ce sont 86 millions d’euros qui manqueront aux facs en 2015.

L’enjeu est de taille pour cette « jeunesse » dont François Hollande avait fait la priorité de sa campagne : en début de chaîne, au collège et à l’école, il est question d’enlever des moyens aux élèves les moins fragiles parmi les élèves de ZEP, et à l’autre bout de la chaîne, à l’université, les initiatives se multiplient – intense lobbying de la Conférence des présidents d’universités, manifestation de Sciences en marche le 11 décembre- pour dénoncer le délabrement matériel et financier des universités. Le calendrier budgétaire est bien fait : ces annonces interviennent à la veille des vacances de Noël, qui a toujours la vertu d’apaiser, sinon d’endormir les esprits.

La colère monte

Il faut pourtant prendre au sérieux cette humeur que l’on sent monter dans un corps enseignant engourdi, comme ankylosé – en témoigne le taux de participation aux dernières élections professionnelles : 41%. La sortie de l’éducation prioritaire, dans des établissements qui se battent pour la réussite de leurs élèves dans des conditions difficiles est vécue comme une trahison par les profs. Mon amie Aude de Lombares, professeure de français au Collège Jean-Macé de Clichy (Hauts-de-Seine) ne parvient pas à calmer sa colère: elle ne comprend ni les « critères » qui président à cette réforme, ni son sens, ni sa finalité. Jeudi soir, avec d’autres enseignants aussi exaspérés qu’elle, elle a séquestré son principal.

Le principal du collège Jean-Macé de Clichy séquestré. (Compte Twitter des enseignants mobilisés contre la réforme des ZEP)

Même révolte au collège Daniel-Mayer dans le 18ème arrondissement de Paris. En grève à la mi-novembre, les enseignants ont dénoncé des violences à peine croyables : « introduction d’un objet s’apparentant à une arme 9mm au sein de l’établissement, un élève frappé, gazé et poignardé devant le collège, agression d’une CPE… ». Daniel-Mayer demande son classement en REP +, sans succès. Des exemples isolés mais symptomatiques de cette colère froide qui s’empare des salles des profs.

Une réforme à effets différés, avec de gentils fusibles

Revenons en arrière : la réforme de l’éducation prioritaire a été pensée en deux temps. Temps 1 : le 16 janvier 2014, Vincent Peillon présente l’esprit de la réforme : des moyens en plus (300 millions d’euros) et la création d’un nouveau réseau de supers ZEP (les fameux « Rep +  qui regroupent les établissements concentrant les difficultés sociales et scolaires). 102 établissements de ce type ont été labellisés dès la rentrée 2014, ils seront 350 à la rentrée 2015. A cela s’ajoutent  781 établissements classés REP « tout court », soit un total de 1081 réseaux d’éducation prioritaires. L’idée du gouvernement est de passer d’une logique de zonage, de moins en moins lisible, à une logique de réseau – notons que des réseaux ont déjà été mis en place en 2006 avec la réforme « Robien » et encore renforcés avec les réseaux ECLAIR, sortes de super ZEP inventées par Luc Chatel. Bilan de l’opération : 200 nouveaux établissements sont classés « REP »…mais autant en sortent. Temps 2 donc, avec la présentation jeudi de la nouvelle carte de l’éducation prioritaire.

Dès le mois de janvier, la perspective d’une sortie de l’éducation prioritaire était affichée Mais en faisant reposer sur les seuls recteurs le choix des établissements exclus du dispositif, le ministère a gagné du temps tout en se trouvant de gentils fusibles. Or les choses ne se passent pas exactement comme prévu. D’abord les « vertus » de la réforme sont derrière nous. L’opinion se focalise désormais sur les moyens en moins et les écoles qui pâtissent du dispositif. Ensuite, il y a fort à parier qu’en janvier, au moment où les dotations budgétaires seront annoncées aux établissements, le mouvement reparte de plus belle. C’est un mois traditionnellement sensible dans les établissements : les syndicats le savent et s’emploient, pour certains, à souffler sur les braises. Ajoutons à cela, les difficultés budgétaires des universités, l’état de délabrement de certaines facs pointé du doigt par le mouvement Sciences en marche, une mobilisation perlée mais continue chez une partie des étudiants….il n’en faut pas tellement plus pour préfigurer un printemps de la jeunesse. La même jeunesse que celle des discours de campagne de 2012.