Lancement du fonds d’investissement Educapital : deux ministres autour du berceau

La petite histoire retiendra peut-être que le premier fonds d’investissement français dédié à l’éducation et à la formation, a été lancé dans une ancienne école primaire reconvertie en espace de « co-working » dans le IXe arrondissement de Paris. Educapital, c’est son nom, a rassemblé le 8 novembre dernier quelque 200 investisseurs et entrepreneurs de la Edtech « made in France » autour de Marie-Christine Levet et Litzie Maarek, les deux fondatrices, et Jérémy Nahum leur associé.

L’urgence d’une montée en puissance de la France

« Ce n’est pas le digital pour le digital, mais le digital au service de l’humain, que les investisseurs qui nous soutiennent veulent promouvoir avec nous. Nos valeurs sont celles d’une éducation de la liberté, (…), une éducation de l’égalité, de l’inclusion géographique et sociale, de l’égalité des moyens et des chances », a souligné Marie-Christine Levet, entrepreneuse de l’internet, fondatrice de Lycos et ancienne PDG de Club Internet. .

Doté de 45 millions d’euros, et abondé notamment par la famille Leclercq (Décathlon), Hachette Livre et Econocom, le fonds Educapital s’inscrit dans une perspective résolument européenne, et ambitionne de soutenir quatre à cinq « pépites » par an.

Malgré près de 300 start up sont recensées dans l’hexagone, selon les chiffres de l’Observatoire de la Edtech, le lancement d’Educapital traduit aussi et surtout l’urgence d’une montée en puissance de la France dans ce domaine.

« 90 % des capitaux injectés dans les Edtech, sur un total de 7 milliards d’euros, le sont aux Etats-Unis et en Chine. La Chine a annoncé vouloir investir plus de 30 milliards dans la Edtech d’ici 2020  » a rappelé Marie-Christine Levet.

Pour accompagner ce lancement, cinq Start Up prometteuses avaient été invitées à présenter leurs innovations : Marbotic (Marie Mérouze), des jouets en bois interagissant avec des applications éducatives, Lalilo (Amine Mezzour), une solution d’intelligence artificielle permettant de détecter les difficultés d’apprentissage des élèves, Beneylu, classe numérique destinée aux enseignants et élèves de primaire (Benjamin Viaud), Appscho, application mobile pour les étudiants (Victor Wacrenier), et la Wild School Factory, une école de code fondée sur une pédagogie novatrice (Anna Stepanoff).

Nous devons encourager l’industrie des Edtech et son développement dans le monde (J-M Blanquer)

Signe de l’intérêt des pouvoirs publics pour la Edtech, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale et Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’Etat au numérique étaient présents. Dans un contexte où les entrepreneurs français des technologies de l’éducation peinent à diffuser leur solution dans les écoles et auprès des enseignants, le discours du ministre de l’Education nationale était particulièrement attendu par l’assistance. « Vous n’avez pas besoin de me convaincre de l’importance de ce sujet » du numérique éducatif, a lancé Jean-Michel Blanquer, rappelant les expérimentations menées lorsqu’il était recteur de Créteil aux côtés de Claudio Cimelli, alors délégué académique au numérique, et actuel directeur du Numerilab.

« J’ai toujours voulu mettre cela en perspective : il ne suffit pas de dire ‘numérisation ‘ pour améliorer le monde (…) je ne vois pas le numérique comme une baguette magique », a tempéré le ministre mettant en avant « le discernement » que requiert le développement du numérique en matière d’éducation. « Je ne suis pas pour le tout numérique à l’école primaire par exemple ».

« Nous devons encourager l’industrie des Edtech et son développement dans le monde (…) Dans quelques années on viendra voir ce qui se passe en France en la matière », a poursuivi Jean-Michel Blanquer. Répondant aux difficultés rencontrées par les entrepreneurs français de la Edtech pour se développer dans l’Education nationale, le ministre a assuré qu’il y avait des « portes d’entrée ». Prônant, la « transparence », il a défendu une « logique collective », de partenariat public privé. « L’école française peut être à son tour une référence, en dépassant des clivages entre public privé, qui n’ont pas lieu d’être », a-t-il conclu.

>> Retrouvez Marie-Christine Levet et de nombreuses Start Up Edtech lors de la Conférence EdUp, organisée par Educpros le 17 novembre, au Salon Educatec à Paris.

Les fonds d’investissement à la conquête de l’école

Apax, Providence,  Laureate. Voilà une dizaine d’années que l’enseignement supérieur apprend à compter avec les fonds d’investissement. Qu’ils soient européens ou anglosaxons, ces fonds ont investi massivement dans l’enseignement supérieur privé français, avec des montants d’acquisition spectaculaires. Les motivations de ces fonds et la conséquence de leurs investissements étaient au programme de la Conférence Educpros du 23 février. Pourquoi l’éducation supérieure est-elle aussi attractive pour ces acteurs ? Du seul point de vue financier, les formations supérieures offrent en effet des taux de rentabilité très sûrs avec des droits d’inscription à 10 000 euros par an en moyenne, renouvelés sur 5 ans. Le secteur connait de plus une très forte croissance et a, à lui seul, absorbé 80% de la hausse des effectifs étudiants français en 10 ans. Selon les témoignages des participants, les taux de rentabilité recherchés sont élevés, avec une augmentation de 15 à 20% de l’Ebitda. Les critères d’investissement de ces fonds –certains ont accepté de témoigner dans un univers d’ordinaire très discret – reposent sur la solidité de l’équipe en place, les projets de développement des écoles et leur vision en terme d’innovation.

Mais la surprise est venue de leur nouveau terrain d’investissement : l’enseignement primaire et secondaire. Le mouvement est encore timide, l’enseignement privé hors contrat ne scolarisant « que » 56 000 élèves à ce jour, mais bien réel. Le fonds américain Providence vient ainsi de faire l’acquisition de l’Ecole Internationale Bilingue (EIB) implantée sur trois sites parisiens. « L’éducation comme la santé est un secteur où la disposition des familles à payer a beaucoup augmenté », analyse la financière Martine Depas, partenaire et experte en éducation à la Financière de Courcelles. « A la différence du supérieur, marché désormais mature, le marché du secondaire est aiguillé par la demande ». Comment expliquer cet appétit des fonds pour l’enseignement primaire et secondaire ? Ceux-ci tablent sur une perception très dégradée de l’enseignement public par les parents et sur la saturation de l’enseignement privé sous contrat, majoritairement catholique, qui ne peut absorber les demandes des familles. Ils anticipent donc un « marché » pour un enseignement totalement privé, souvent  cher, où les pédagogies alternatives type « Montessori »,  le bilinguisme ou le numérique sont utilisés comme un produit d’appel pour les parents.

Une dérégulation progressive de l’éducation

Dans ce contexte, les récentes prises de position de l’Enseignement catholique prennent un tout autre retentissement. Son secrétaire général, Pascal Balmand, s’apprête à diffuser dans le cadre de la campagne présidentielle, une demande visant à « repenser » la règle du 80/20 qui définit le mode d’attribution des moyens de L’Etat à l’enseignement privé sous contrat. Cette rège du 80/20 a été concédée par la loi de finances de 1985 à l’enseignement catholique : 20% des moyens publics lui sont ainsi attribués pour effectuer sa mission. L’enseignement catholique fait aujourd’hui valoir qu’il peine à répondre à la demande, notamment des publics défavorisés. L’idée serait donc d’obtenir des moyens supplémentaires pour des besoins spécifiques, notamment dans les quartiers prioritaires ou les zones rurales. Mais cette démarche peut aussi se lire à l’aune du succès grandissant d’initiatives purement privées telles que la fondation d’Anne Coffinier, Créer son école, à l’œuvre derrière les écoles Espérance banlieues, qui bénéficient d’une couverture médiatique enthousiaste.

Le mouvement de privatisation et de financiarisation de l’enseignement primaire et secondaire constitue un signal alarmant sur l’état de l’école. A ce titre, la « guerre scolaire » que chaque gouvernement s’emploie à ne pas ranimer depuis les années 80, a peut-être changé de visage. L’antagonisme entre public et privé sous contrat est peut-être désormais moins pertinent que celui qui oppose un système d’enseignement régulé et une dérégulation progressive de l’éducation. Un sujet qu’il est urgent de porter sur le devant de la scène.

 

 

Numérique à l’école : derrière la com, une filière en ébullition

Plusieurs centaines d' »acteurs du numérique éducatif » réunis sous les ors de la Salle des fêtes de l’Elysée, Audrey Pulvar en maîtresse d’école, une salle des classes du « futur » reconstituée sur scène, des pitchs de profs vantant leurs expériences pédagogiques, l’entraîneur Raymond Domenech et le chanteur Marc Lavoine en « guests » …et un discours de François Hollande en bonus : vendredi, l’Elysée n’a pas lesiné sur le budget com pour mettre en scène l’action du quinquennat en matière de numérique à l’école.

Car c’était bien de cela qu’il s’agissait : communication (les profs ont même été coachés pour l’occasion) et mise en image de l’action publique sur le numérique. Lancé en 2015, le plan numérique à l’école se veut assez ambitieux, malgré la relative modestie des moyens investis….Mais cela n’a pas suffi à faire taire les critiques. Les résultats de l’appel d’offres sur les ressources pédagogiques ont laissé amers bon nombre de start-up qui avaient cru pouvoir mettre un pied dans la forteresse Education nationale. C’était sans compter le lobbying -payant- des éditeurs scolaires traditionnels.Le partenariat signé par le ministère de l’Education nationale avec le géant informatique Microsoft a de même fait grincer des dents, jusqu’au sein du Conseil national du numérique.

41 millions d’euros levés en 2016

En attendant, la France compte aujourd’hui 300 à 350 start-up de la edtech qui pour la plupart peinent à trouver un modèle économique durable, quand d’autres se tournent vers la formation et le marché des entreprises, avec une croissance plus rapide à la clé. Il n’en reste pas moins que cette filière de la french edtech est en pleine phase d’accélération : selon l’étude de Victor Wacrenier, fondateur d’Appscho, en 2015, 8 millions d’euros ont été levés par les start-up de la edtech, contre 41 millions d’euros un an plus tard…Lancé par Marie-Christine Levet, fondatrice de Lycos et pionnière de l’internet, un fond d’investissement dédié, « Educapital », devrait voir le jour en 2017. Enfin un Observatoire français de la Edtech est également en cours de constitution. Deux initiatives évoquées lors de la conférence « Edup » organisée par Educpros le 15 décembre et qui contribueront à la visibilité et donc à la viabilité de cette filière.

Au fond, le seul intérêt d’un raout élyséen comme celui du 16 décembre est de réunir dans un même lieu tous les acteurs du numérique à l’école. L’occasion de constater que depuis les débuts du cartable numérique dans les années 2000, le paysage a clairement changé : plus divers, plus ouvert sur le monde économique, plus politique, il compte aujourd’hui des enseignants -et pas seulement des profs de techno ou des prophètes isolés-, des éditeurs, des start up et pas seulement des éditeurs d’ENT, des institutions, des collectivités, des associations, des media, des influenceurs…En bref tous les ingrédients sont réunis pour concrétiser le « rêve » exprimé avec bonhomie par le Président de la République dans son discours: « faire que tous les enfants puissent avoir accès à des outils numériques », mais surtout transformer la pédagogie, donner à chacun la chance d’apprendre mieux, plus durablement, et de se former tout au long de son parcours, enfin, faire émerger, au niveau mondial, un ou plusieurs champions français du numérique éducatif. Nous en avons vraiment les moyens et c’est le point positif à retenir du goûter de Noël du 16 décembre.

 

De l’école à l’armée, le fil rouge de l’innovation en Israël

Comment un pays bascule-t-il dans la culture de l’innovation ? Quels sont les leviers à actionner pour permettre aux chercheurs de contribuer au développement de l’entrepreneuriat ? Comment encourage-t-on le transfert technologique dans l’Enseignement supérieur ? Ces questionnements constituent le fil rouge de la Learning Expedition organisée par Educpros à Tel Aviv et Jérusalem. Au terme de ces cinq jours d’immersion et de rencontres dans la « Start Up Nation », une certitude se dessine : l’éducation est au centre du processus d’innovation et joue un rôle déterminant dans la capacité des individus à entreprendre.

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Une Start Up pour 2000 habitants : le foisonnement est tel que certains observateurs considèrent qu’Israël compte aujourd’hui sans doute trop d’entrepreneurs, au vu de la taille de son marché, dans un pays à peine plus grand que la Picardie. Cet effet « Silicon Valley » s’explique par la conjugaison de plusieurs facteurs : l’arrivée en masse d’une immigration russe très qualifiée dans les années 90, une politique volontariste de l’Etat avce la création d’accélérateurs et d’incubateurs dotés de fonds publics, des centres de recherche universitaires reconnus (cybersécurité, nanotechnologies, sciences) équipés de leurs propres incubateurs et donc résolument tournés vers le transfert technologique, enfin l’installation de multinationales entretenant des liens étroits avec le monde académique et la recherche.

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Mais au-delà de ces éléments conjoncturels, la culture et l’état d’esprit des individus sont les véritables leviers de cet « écosystème » tout entier voué à l’innovation. Et ce qui frappe c’est qu’aux deux bouts de la chaîne, l’école et l’armée modèlent la jeunesse israëlienne.

« Il est très difficile d’enseigner en Israël »

L’école d’abord. Le baccalauréat par exemple dépend de l’obtention de certificats par matière. Chaque matière présente trois niveaux de difficultés, à choisir par l’éléve. Vers 9 ans (léquivalent du CM1), les enfants passent un examen qui détermine leur niveau, non pas de connaissance, mais de maturité. Les élèves les plus matures sont invités à s’ouvrir à d’autres champs disciplinaires que les enseignements traditionnels et à étoffer leur culture générale. Autre élément fondateur du parcours des collégiens israëliens : les cours d’entrepreneuriat dès la classe de 4ème, financés par le Medef local. Les enfants sont initiés au business plan et aux études de marché. Il n’en reste pas moins que selon David Harari, Membre de la Fondation France-Israël et président israélien de son comité d’orientation stratégique, il est « très difficile d’enseigner en Israël ». « Les élèves sont très indisciplinés. Les classes comptent plus de 35 élèves et les enfants attendent d’être intéressés par le cours qu’ils doivent suivre »

Les meilleurs élèves ont la possibilité, pour les matières où ils excellent, d’accélérer leur parcours et de valider certains certificats du baccalauréat en avance. Ces programmes d’accélération permettent à l’Armée de repérer les meilleurs élèves destinés à intégrer les unités d’élite. La perspective des 3 ans d’armée (2 pour les jeunes filles) à 18 ans crée un esprit de compétition se forme très tôt chez les enfants qui tenteront d’intégrer les meilleurs unités. Le couperet de l’armée expliquerait aussi une forme d’éducation plus permissive, centrée sur la liberté et la confiance en soi. Enfin, la culture du rebond, l’appréhension positive de l’échec complètent ce tableau psychologique de l’étudiant isräelien.

Des étudiants « rôdés à la prise de décision »

La longue parenthèse de l’armée a pour conséquence une entrée dans l’Enseignement supérieur beaucoup plus tardive qu’en France. Les étudiants ont entre 21 et 23 ans quand ils démarrent leurs études. L’impact de l’expérience militaire sur ces jeunes est un des éléments structurant de leur état d’esprit, aux dires des universitaires que nous avons rencontrés : « plus mûrs, ils sont rôdés à la prise de décision et partagent un sens important de la responsabilité », témoigne David Harari . Le « brassage social » de l’armée produit un esprit de corps très puissant qui structure par la suite les relations humaines de l’individu. Paradoxalement, le culte de la hiérarchie est absent de ces traits culturels. « Le jeune israëlien a une forme d’audace, de liberté par rapport à l’autorité et n’hésitera pas à contredire son supérieur s’il ne comprend pas les objectifs qui lui sont assignés ». Ce cocktail culturel exotique pour un français, entre une éducation compétitive et l‘horizon de l’armée comme sas d’entrée dans l’âge adulte crée donc des individus certes très bien formés mais audacieux, partageant un sentiment national très fort, et qui n’ont peur ni de l’échec ni de l’erreur. C’est ce matériau-là, pur produit d’une vision politique de la formation de la jeunesse, qui se lance aujourd’hui avec avidité dans l’entrepreneuriat.

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Cette pédagogie de la confiance en soi, de l’assertivité et de la compétition décontractée semble très éloignée de notre modèle éducatif, du moins dans sa forme la plus répandue. Ainsi la compétitivité, la croissance économique, l’innovation, le transfert technologique s’appuient avant tout sur la capacité du pays à certes bien former mais à éduquer à la création de valeur sa toute première ressource : la ressource humaine. Un système qui jette tout à coup une lumière très crue sur nos controverses autour des coupes budgétaires dans le budget de la Recherche.

« La transition digitale de l’éducation: une urgence économique »

Le développement des technologies appliquées à l’éducation, les edtech, est l’une des conséquences du tournant qu’est en train de vivre l’éducation. La technologie, et internet en particulier, bouleversent le rapport au savoir, ses modes de production, de diffusion et de distribution, et rendent possible l’éducation pour tous, notamment dans les pays émergents. Pourtant les edtech sont un territoire qui reste encore à explorer pour les investisseurs, les start up et les entrepreneurs. Ces questions, au croisement de l’innovation, du financement et de la qualité de l’éducation sont au cœur du sommet WISE. Pour y voir plus clair, j’ai demande à Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de la  plateforme de mise en relation entre investisseurs et entrepreneurs du secteur « Edtech Europe » , de nous livrer son analyse.

Quelle vision portez-vous du développement des edtech aujourd’hui?

Ma vision des edtech est beaucoup plus large que la seule question des outils
Selon moi, lorsqu’on évoque la numérisation dans l’éducation, on parle des contenus enseignes, des interactions ente les professeurs et les élèves et des interactions entre les élèves eux-mêmes. La digitalisation de l’éducation a aussi à voir avec la fragmentation des savoirs et la question de l’actualisation continue des compétences accélérée par la nouvelle économie. Enfin la digitalisation a un impact sur la notion de diplôme qui doit être repensée et découpée en quelque sorte en « compétences clés ». Cette transition digitale de l’éducation correspond en effet à une nécessité économique : 36% des employeurs ne trouvent pas les compétences dont ils ont besoin et 36% des actifs s’estiment sous-employés. Aujourd’hui 4,3 trillions de dollars sont dépenses pour l’éducation au niveau mondial, mais pour un tiers des destinataires, cet argent n’a aucun impact. Un dernier élément à mettre en regard de ces chiffres: 90% des moins de 30 ans vit dans les pays émergents. Ce déficit d’éducation pour une large partie de la population, cette inadaptation croissante entre les compétences utiles demain et les formations proposées aujourd’hui, sont en passe de devenir un problème pour l’économie mondiale, aussi graves qu’une crise financière ou qu’un krach boursier.

Quelles organisations ou gouvernements sont susceptibles d’impulser et d’accompagner cette révolution digitale?

Je pense que ce changement sera systémique : il y aura une crise des talents et des compétences qui vont obliger les entreprises a s’impliquer fortement. Je suis convaincu que l’impulsion viendra des grandes entreprises qui commencent à se rendre compte que recruter des « middle managers » bien formes, disposant de compétences clés, dans les pays émergents est très compliqué. En France par exemple, on voit le secteur de l’enseignement supérieur prive se développer très fortement : les entreprises et les grands groupes d’education privee sont parties prenantes de ce développement.

L’impulsion viendra aussi des pays émergents (Chine, Inde, États africains ) : ils ont l’avantage d’avoir des structures de gouvernance moins lourdes.

Benjamin Vedrenne-Cloquet

Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de Edtech Europe

D’une certaine manière, ces pays fonctionnent comme des startups de l’education, à côté de grands pays industrialises plus lents à s’adapter. Ils auront vraiment une carte à jouer et seront mieux placés pour accélérer la transition digitale de l’éducation. Enfin je crois que le prestige des modèles éducatifs français, anglais et américains qui s’exportaient bien jusqu’ici va s’estomper. Est-ce que finalement nous n’aurions pas intérêt à nous inspirer d’autres modèles d’enseignement portés par les pays émergents?

Quels sont les leviers que doit actionner un gouvernement pour encourager la transition digitale ?

C’est une question de moyens et de courage politique, pour arriver à faire évoluer les structures, le management, les modes de gouvernance et remettre en cause les curriculum. Aujourd’hui le coût de l’erreur – erreur de cursus, d’orientation, décrochage scolaire- est encore contenu, mais ce coût risque bien d’exploser à l’avenir.

 

Au WISE au Qatar, l’education entre business et politique

Investir dans l’éducation. Les sommets internationaux ont au moins une vertu: celle de rappeler une chose toute simple: dépenser de l’argent pour l’école est un puissant levier de développement économique et social.

J’ai donc accepté cette année l’invitation du Sommet WISE, Sommet mondial pour l’innovation pour l’éducation, finance par la Qatar foundation. Ce Davos de l’éducation attribue depuis 2009 un prix de 500 000 dollars à une personnalité -enseignant, Association, ONG- saluée pour son travail et ses actions en faveur de l’éducation. Cette année, le prix a été attribué à Sakena Yaccobi, fondatrice de l’Afghan Institue Learning. Le sommet 2915, réduit de trois à deux jours par mesure d’économie (même la Qatar foundation serre ses coûts) propose des conférences et des rencontres avec des experts en éducation des quatre coins de la planète. Au programme: croissance, innovation, compétences de demain, éducation et migrations…

Déplacer son regard

D’évidence on est ici très loin des préoccupations françaises sur la sauvegarde des disciplines, la menace que représenterait telle ou telle mesure sur le modèle de l’école républicaine, ou encore le « scandale » du clip sur le harcèlement…Florence Robine, la directrice générale de l’enseignement scolaire invitée à intervenir sur le thème « des conditions d’une innovation réussie » affichait hier un large sourire, heureuse sans doute de marquer une pause dans la réforme du collège.

Changer de point de vue sur l’école, déplacer son regard en somme: c’est l’exercice parfois déroutant auquel il faut se livrer ici. Il est question d’investissement, de marches émergents, de retour sur investissement, d’évaluation et d’impact éducatif. Les entreprises, les fondations et les fonds d’investissement ( Ernst et Young, linkedin, HSBC, twitter… ) sont très bien représentés et le sujet de la privatisation de l’éducation n’est même pas une question: c’est un pré-requis.

Cursus, compétences et privatisation

Lors de la conférence d’ouverture la question est directement posée par une représentante de la branche education d’Ernst et Young: « Ne faut-il pas confier l’enseignement primaire aux entreprises? » Sur scène, les intervenants ne cillent pas. « Le secteur prive à un rôle énorme à jouer pour définir les cursus et les programmes afin qu’ils répondent aux compétences dont le marche du travail à besoin » répond Julia Gillard, l’ancienne Premier ministre australienne. Pragmatique, Leymah Gbowe prix Nobel de la Paix 2011, originaire du Libéria rappelle tout de même qu’a trop se focaliser sur la responsabilité des gouvernements et du secteur public en matière d’éducation on risque surtout de financer des armes, obsession de nombreux états. Et en matière de fundraising, Leymah Gbowe sait s’y prendre: renoncez plutôt à un sac Gucci et vous pourrez financer la scolarité d’une jeune fille… »

L’éducation: un business très politique 

Drôle de mélange pourtant quand Michele Obama appelle les hommes à lutter pour l’émancipation des filles, dans un pays qui certes a donne le droit de vote aux femmes, mais ou la question de leurs droits pose encore franchement question. Drôle de sentiment encore quand le consensus semble total pour une éducation levier de développement économique pour tous, alors que 124 millions d’enfants n’y ont pas accès. Observer ces contractions, les discuter avec les intervenants présents pendant ces deux jours, interroger nos représentations sur l’école: c’est une chance tout autant qu’une responsabilité.

Ce sommet dit deux choses au fond, sur lesquelles on ne peut fermer les yeux: l’éducation est un business pour une bonne moitié du globe, l’éducation est un outil politique ultra-puissant. Si puissant que le Qatar en a fait l’arme de son « softpower ».

Comment une prof est devenue entrepreneure du web

Il y a quelques mois j’ai croisé le chemin de Julie Kuhn. Lectrice du blog, elle m’adresse un message bourré d’enthousiasme, d’idées et de points d’exclamation. Une de ces filles qui arrive à se rendre sympathique par SMS…suffisamment, en tous cas, pour me donner très envie de la rencontrer. Son parcours donnera à méditer aux enseignants que la pause estivale pousse à s’interroger sur leur métier ou sont régulièrement démangés par l’idée de faire autre chose. Oui mais quoi?

Professeure des écoles, Julie a commencé à enseigner il y a une dizaine d’années, en Allemagne. Elle s’investit beaucoup dans la « pédagogie de projet« , à l’instar de ses collègues. « Les enfants étaient très autonomes, habitués à collaborer, en utilisant l’espace comme bon leur semble ». Enthousiasmée par son expérience à l’étranger, elle revient en France, et retrouve un poste à Paris. « J’y ai trouvé un enseignement très vertical et très traditionnel. Bien sûr la pédagogie de projet existe, mais pas suffisamment à mon sens. La parole du prof reste au centre de l’action pédagogique, et moins celle de l »élève ». Elle a l’idée d’utiliser sa tablette en classe: « c’est un aimant à enfants », constate-t-elle. Via les tablettes, Julie Kuhn développe une pédagogie ludique, ce qu’on appelle la « gamification » (sur ce vaste chapitre, je vous recommande l’excellent blog de Jordan Shapiro sur Forbes). « C’est un outil de stimulation hors pair: on avance dans le jeu en atteignant des niveaux de plus en plus difficiles et on accumule les récompenses. Cela marche très bien pour les tables de multiplication par exemple ». La pédagogie développée via certaines applications pédagogiques adopte de fait les codes du jeu video: l’apprentissage emprunte ainsi le chemin qui va de l’obstacle à la gratification pour l’effort fourni. Depuis,  les applis disponibles sur tablettes ou smartphones se sont largement développées mais restent mal connues des parents (nous parlons bien sûr ici de parents de milieux plutôt favorisés et ultra connectés).

C’est le déclic. Se sentant de moins en moins en phase avec son environnement professionnel, Julie Kuhn décide de quitter l’Education nationale et de lancer son site. « Super Julie » -puisque c’est son nom-  voit le jour à la rentrée 2013. Le principe est tout simple: proposer une sélection éclairée des meilleures applis pédagogiques pour enfants, selon les classes et les disciplines. L’enseignante apporte ainsi son expérience et son savoir-faire aux parents intéressés par ce type d’adjuvant. Le site reste gratuit pour les utilisateurs. Sa conceptrice se rémunère via le système des affiliations (7% du montant d’un téléchargement). « Mon objectif est de devenir la référente des applis pour les parents et pour les profs. J’aimerais à terme identifier un label pour identifier les bonnes applis », ambitionne la jeune femme. Elle vise aussi un développement à l’international, aux Etats-Unis et au Canada, où dit-elle, les taux de téléchargement des applis pour enfants explosent.

Une belle rencontre donc qui m’inspire deux réflexions:

– Bien que liée à une trajectoire et une histoire très personnelle, l’initiative de cette enseignante montre que les compétences enseignantes sont aujourd’hui précieuses. Les éditeurs d’applis ou de logiciels n’ont pas cette capacité et cette crédibilité dans la recommandation. Ce qui est monétisable ici c’est l’expertise pédagogique.

– Le bouillonnement autour des « edtech » (les technologies appliquées à l’éducation) produisent les mêmes besoins et les mêmes effets que dans les médias: l’expertise, l’influence et la recommandation sont aujourd’hui des valeurs en soi pour aider l’internaute à hiérarchiser et à s’orienter dans l’offre d’information….ou de formation.

J’en ajoute une autre : la pédagogie de projet ne se résume pas, évidemment, aux tablettes. L’intérêt de cette histoire n’est pas tant la technologie ou la pédagogie utilisées, mais la capacité pour un enseignant à valoriser son expertise grâce aux opportunités du web.

 

 

 

 

 

 

 

Deux événements incontournables pour penser autrement l’éducation

Et si on parlait d’autre chose? Depuis des semaines, la réforme du collège, les nouveaux programmes, l’interdisciplinarité, la « survie » de la culture humaniste et le « roman national » saturent l’espace médiatique. Force est de constater que Manuel Valls avec son coup du décret a réussi à faire baisser le débat en intensité…et peut-être sauvé sa ministre. Passons. A l’écart de ces débats d’éditorialistes ou de politiques qui une fois l’an se passionnent pour l’école, deux événements (auxquels je me fais une joie de participer)  viennent renouveler le débat sur l’éducation, avec une manière légèrement décalée d’interroger ce qu’est la transmission: l’opération « Cartes blanches » de Lea Peersman et la French Touch de l’éducation organisée par Antoine Amiel.

Décloisonner et innover

La première, qui a piloté la chaire Edgar Morin de l’Essec, passée par la fondation Rothschild et son « école de la philanthropie » vient de créer l’association « Cartes blanches ». Observatrice de la révolution digitale, Lea Peersman a eu l’idée de créer un espace de réflexion et de collaboration autour de la problématique de l’orientation, ou plus largement du choix de vie. L’originalité de son projet tient à son décloisonnement, au coeur de l’ADN d’internet: parents, enseignants, chefs d’entreprises, citoyens sont associés dans un espèce de grand « shaker » avec le même objectif: faire partager leur expérience pour aiguiller les générations futures, informer pour lutter contre les inégalités d’accès aux formations, remettre la liberté au centre des parcours de vie. Cette ambition se concrétisera les 4 et 5 juin à Paris autour d’un « Hackaton » pour l’orientation.

Le second est un entrepreneur de 25 ans. Il est le fondateur de Learnassembly, l’université collaborative dédiée à l’entrepreneuriat et au digital. Il organise deux fois par an ce qu’il a très opportunément baptisé la « French Touch de l’éducation ». La aussi le décloisonnement, la capacité à rassembler des acteurs d’horizons divers  (start up,  grandes écoles, universités, experts et entreprises) est au coeur de son projet. L’idée est, à chaque édition, de réfléchir aux bouleversements du numérique sur l’écosystème éducatif et de mettre en avant les stratégies d’innovation des acteurs. Une sorte de grand « benchmark », grandeur nature, des pratiques innovantes en matière de formation. La valorisation de la filière edtech française et la transformation digitale des professionnels de la formation sont les thèmes de cette nouvelle édition, les 3 et 4 juin à la Sorbonne à Paris.

Il est où le ministère?

Etonnamment, le ministère de l’Education nationale n’est présent à aucun de ces deux événements. Ce qui se joue là est pourtant loin d’être anecdotique. Ce type d’initiatives, avec les accélérations et le renversement des barrières permises par internet, est en train de secouer les fondations de l’éducation, de questionner ses acteurs en remettant la question du sens, de la liberté et de la créativité au coeur de ce qui fait l’école. Bien sûr derrière ces événements on trouve des entreprises privées (Orange par exemple pour Cartes blanches), mais je me dis que l’Education nationale devrait vraiment jeter un oeil à ce qui se dit et s’échange dans ces cénacles. Histoire de comprendre que les réformes les plus durables ne viennent jamais d’en haut.